21 La Vague Roule Et S’effondre

La vague roule et s’effondre,

Se reploie et remonte et s’éploie:

– Son culte étreint le monde

D’un océan de joies.
La vague se dresse et s’écroule,

S’assemble et brandit sa clarté:

– Elle donne une âme à la foule

Et la pare de sa beauté.
La vague surgit et nous porte,

Nous qui chantions sous nos treilles,

Assis devant notre porte

A compter nos jours pareils;
Nous qui chantions en poètes,

L’un pour l’autre, nos mêmes soucis,

Savons-nous si nos âmes sont prêtes

Pour les lendemains que voici?
1899

22 N’importe? Pensée, Alerte!

N’importe? pensée, Alerte!

L’écho de nos pas nous approuve;

Marchons vers la vaste mer verte

Sur la route qui s’ouvre.
Je t’interpelle dans l’ombre,

Ou me tais pour entendre ta voix

– Le ciel s’est fait bas et sombre

Et pèse comme la voûte des bois –
Alerte, vers ailleurs! ma pensée;

Vers demain et sa rive ignorée:

Une chanson de route cadencée

Vibre au loin, comme un vol essoré
1899

23 N’est-il Une Chose Au Monde

 » N’est-il une chose au monde,

Chère, à la face du ciel

– un rire, un rêve, une ronde,

Un rayon d’aurore ou de miel
N’est-il une chose sacrée

– un livre, une larme, une lèvre,

Une grève, une gorge nacrée,

Un cri de fierté ou de fièvre
N’est-il une chose haute,

Subtile et pudique et suprême

– Une gloire, qu’importe! une faute,

Auréole ou diadème
Qui soit comme une âme en notre âme,

Comme un geste guetté que l’on suive,

Et qui réclame, et qui proclame,

Et qui vaille qu’on vive?  »
1899

10 Tu N’as Rien Pris De Mon Âme

Tu n’as rien pris de mon âme

Que je ne te l’aie donné;

Mon rêve est tendre et calme

De l’oeuvre de ma journée;
Je n’ai rien pris de ta lèvre

Qu’un baiser et qu’un refrain;

Le soir vient, je me lève,

Et je reprends le chemin;
Je te quitte, tu me laisses aller

– Toi, sans regrets, moi sans remords

Aussi bien il le fallait

Selon la vie et le sort.
1899

11 Mon Pas, Sur La Route D’automne

Mon pas, sur la route d’automne,

Berce la chanson des adieux

Au rythme monotone

De la plaine grise et des cieux;
Je me sens si fort et si leste

Que je marche au son de mes pas,

Entre le double geste

Balancé de mes bras;
Ma pensée monte, lente,

Comme l’étoile du soir

Et je ne sais si je chante

La certitude ou l’espoir;
Tant ma jeunesse fut ivre

De ce grand rêve hasardeux

Et du poème de vivre

A sa guise, au soleil de Dieu,
Et tant mon rêve est sage

De cette folie éternelle,

Et tant est belle la page

Qui s’ouvre dans le ciel

1899

12 Je Chante Haut Pour M’entendre

Je chante haut pour m’entendre,

Car la nuit est noire et sans voix;

– La route est molle et la terre est tendre

Il a plu trois jours sur les bois.
Je frappe le sol en cadence

Du bout de mon bâton ferré

– Ici, l’ombre des bois est si dense

Qu’en plein jour on n’y verrait.
Je guette des voix à l’orée

Plus pâle, là-bas, vers la plaine;

– Rien ne sonne à travers la forêt

Que ma voix et mes pas qui peinent.
1899

13 On Se Prouve Que Tout Est Bien

On se prouve que tout est bien;

Qu’il est sage de changer de rêve;

Que tout sera mieux, demain;

Que le passé s’y achève;
Qu’il est bon de rompre un lien;

De fouler les feuilles mortes;

Qu’hier est déjà trop ancien

Pour qu’on en cause encor de la sorte;
Que la vie est toujours nouvelle;

Que demain est le jour des forts

Je me souviens d’heures plus belles

Que demain et demain, c’est la mort.
1899

14 Demain Est Aux Vingt Ans Fiers

Demain est aux vingt ans fiers;

Leurs rires passent, et l’on reste accoudé;

On a honte, un peu, de ses joyeux hiers,

Comme d’un habit démodé.
Demain, c’est l’automne qui parle

De plus près à l’oreille qui l’écoute.

Je suis sans regret, mais j’ai mal;

Je suis sans effroi, mais je doute;
Non certes, de ma journée:

J’ai vécu, au mieux, le poème;

Mais l’âme reste étonnée

De n’être plus elle-même.
1899

15 J’emporte Comme Un Fardeau Léger

J’emporte comme un fardeau léger,

Comme une gerbe de fleurs et de feuilles,

Toute l’ombre de ton verger,

Toute la lumière de ton seuil;
Le poids est si doux qu’il m’enivre

D’un baiser de lys sur la bouche;

Faut-il donc tout ceci pour, enfin, que tu livres

L’aveu de ton âme farouche?
Il est bon de partir quand on aime,

Il est doux de se quitter ainsi:

Puisqu’on ne le sait qu’à ce prix

Et qu’on se découvre soi-même.
1899

16 On Part À Sa Guise Et L’on Chante

On part à sa guise et l’on chante

– Quel écho dira le refrain?

Ce sont nos vieux airs qui me hantent,

Et comme une angoisse m’étreint
On part à son heure et sans hâte

– Et le pas s’est précipité

On a choisi la route plate

– Nous allons gravir le sentier;
On part pour se prouver libre,

A son heure, sur la route qui plut

– Déjà on est las de la suivre:

N’est plus libre quiconque a voulu.
1899

17 On Part Et L’automne Morose

On part et l’automne morose

Que l’on croise au tournant du chemin

Flétrit d’un souffle les roses

Qu’on emportait dans la main;
On part, et la pluie, éployée

Comme une aile, vous frôle la joue:

La pluie banale a noyé

Tes larmes et les mêle à la boue.
On part vers l’aventure neuve;

Hier est là en sa jeune beauté

Qui sourit sous son voile de veuve;

On part et l’on pourrait rester
1899

18 Rester? Tu Es Folle, Pensée!

Rester? tu es folle, pensée!

On serait seul rien ne dure

Rester comme une ombre aux croisées,

Comme un portrait qui sourit au mur?
C’est déjà trop qu’on s’attarde;

Notre heure est loin sur la route

– Qu’est-ce donc que tu regardes

Là-bas? Qu’est-ce que tu écoutes?
Rester! il ne reste rien

Des rires, des rêves, de l’été

Ils s’en furent par d’autres chemins.

Je suis las d’avoir été.
1899

19 N’es-tu Lasse, Aussi, De Rêver D’hier?

N’es-tu lasse, aussi, de rêver d’hier?

N’es-tu prête à prophétiser?

Je suis triste et seul et fier

De mon rêve maîtrisé.
Ne veux-tu pas songer à l’ombre

Enfin! où nous entrons ce soir;

Et voudrais-tu que je renombre

Mes vieux et mes jeunes espoirs?
Je suis triste, par-delà la tristesse,

Et si seul que la foule m’émeut;

Pensée, seras-tu la prêtresse

Du Dieu de la vie, de leur Dieu?
1899

20 Son Temple Est Vaste Et Morose

Son temple est vaste et morose;

Son culte est fébrile et sans fin;

La prière, sans une pause,

S’élève d’hier en demain;
Et seul le choeur varie:

Tantôt maintes voix, tantôt une,

Aux accords du vent se marient

Au-dessus de la grève et des dunes;
On chante de voix haute ou discrète

– Qui sait si le choeur s’en grossit

Qui sait si la voix qu’on se prête

Ne s’étouffe pas dans le bruit?
1899

05 J’ai Couru D’abord; J’étais Jeune

J’ai couru d’abord; j’étais jeune;

Et puis je me suis assis:

Le jour était doux et les meules

Étaient tièdes, et ta lèvre aussi;
J’ai marché, j’étais grave,

Au pas léger de l’amour;

Qu’en dirai-je que tous ne savent?

J’ai marché le long du jour;
Et puis, au sortir de la sente,

Ce fut une ombre, soudain:

J’ai ri de ton épouvante;

Mais la nuit m’entoure et m’étreint.

1899