Le Premier Givre

L’hiver est sorti de sa tombe,
Son linceul blanchit le vallon ;
Le dernier feuillage qui tombe
Est balayé par l’aquilon.

Nichés dans le tronc d’un vieux saule,
Les hiboux aiguisent leur bec ;
Le bûcheron sur son épaule
Emporte un fagot de bois sec.

La linotte a fui l’aubépine,
Le merle n’a plus un rameau ;
Le moineau va crier famine
Devant les vitres du hameau.

Le givre que sème la bise
Argente les bords du chemin ;
À l’horizon la nue est grise :
C’est de la neige pour demain.

Une femme de triste mine
S’agenouille seule au lavoir ;
Un troupeau frileux s’achemine
En ruminant vers l’abreuvoir.

Dans cette agreste solitude,
La mère, agitant son fuseau,
Regarde avec inquiétude
L’enfant qui dort dans le berceau.

Par ses croassements funèbres
Le corbeau vient semer l’effroi,
Le temps passe dans les ténèbres,
Le pauvre a faim, le pauvre a froid

Et la bise, encor plus amère,
Souffle la mort. — Faut-il mourir ?
La nature, en son sein de mère,
N’a plus de lait pour le nourrir.

Adieu À Paris

Adieu, Paris, adieu, ville où le cœur oublie !
Je reconnais le chemin vert
Où j’ai quitté trop tôt ma plus douce folie ;
Salut, vieux mont de bois couvert !

J’ai perdu dans ces bois les ennuis de la veille ;
J’ai vu refleurir mon printemps ;
Après un mauvais rêve enfin je me réveille
Sous ma couronne de vingt ans !

C’est au milieu des bois, c’est au fond des vallées,
Qu’autrefois mon âme a fleuri,
C’est à travers les champs que se sont envolées
Les heures qui m’ont trop souri !

Les heures d’espérance ! adorables guirlandes
Qui se déchirent dans nos mains
Quand nous touchons du pied le noir pays des landes
Familier à tous les humains.

Ne trouverai-je pas le secret de la vie,
Seul, libre, errant au fond des bois,
À la fête suprême où le ciel me convie,
À la source vive où je bois ?

Ignorant ! Je lisais gravement dans leur livre ;
Maintenant que je vais rêvant,
Dans la verte forêt mon cœur rapprend à vivre
Et mon cœur redevient savant.

Approchez, approchez, Visions tant aimées ;
Comme la biche au son du cor,
Vous fuyez à ma voix sous les fraîches ramées,
Et pourtant je suis jeune encor.

Vous fuyez ! Et pourtant vous n’êtes pas flétries,
Sous ce beau ciel rien n’est changé :
J’entends chanter encor le pâtre en ses prairies,
Et dans les bois siffler le geai.

Ah ! ne vous cachez pas, ô Nymphes virginales !
Sous les fleurs et sous les roseaux.
Suspendez, suspendez vos courses matinales,
Sirènes, montez sur les eaux !

Amour, Illusion, Chimère, Rêverie,
Sans moi vous allez voyager.
Arrêtez ! Vous fuyez ? Adieu ! Dans ma patrie
Je ne suis plus qu’un étranger.

Il ne s’arrête pas, blondes enchanteresses,
Votre cortège éblouissant.
Heureux sont les amants, heureuses les maîtresses,
Que vous caressez en passant.

Adieu Aux Bois

Bois où je voudrais vivre, il faut vous dire adieu !

Depuis l’aube égayant les moissons ondoyantes,
Jusqu’au soleil pâli des vendanges bruyantes,
J’ai voulu contempler la grande œuvre de Dieu.

Au bois j’ai vu passer, avec ma rêverie,
L’altière chasseresse et la chaste Egérie ;
J’ai vu faucher le trèfle à l’ombre du moulin ;

J’ai vu dans les froments la moissonneuse agile,
Telle que la chantaient Théocrite et Virgile,
Presser la gerbe d’or sur son corset de lin ;

J’ai vu, quand les enfants se barbouillaient de mûres,
La vendangeuse aller aux grappes les plus mûres,
Et répondre aux amants par un rire empourpré :

Le vin coule au pressoir, le vigneron est ivre,
Le regain est fauché ; j’ai vu le premier givre
Frapper le bois ; la neige ensevelir le pré.

Je pars, je vais revoir l’amitié qui m’oublie,
Ton peintre et ton poète, ô charmante Ophélie !
Beau rêve de Shakespeare en ces deux cœurs tombé ;

Sainte-Beuve, qui pleure un autre Sainte-Beuve,
Hugo, Vigny, Musset, Banville, urnes du fleuve
Qui verse l’ambroisie aux rêveurs, comme Hébé.

Gérard le voyageur m’écrira du Méandre,
Valbreuse me dira : Trente ans ! adieu, Léandre ;
Ariel à Paris me parlera du Rhin.

Gautier, d’un fourreau d’or tirant un paradoxe,
Viendra te battre en brèche, ô sottise orthodoxe !
De Philine et Mignon je rouvrirai l’écrin.

Esquiros, Thoré, Süe, armés de l’Évangile,
Bâtiront sous mes yeux leur Église fragile
Avec Saint-Just pour saint et pour Dieu Jésus-Christ.

La Fayette, amoureux de poésie ardente,
M’allumera l’enfer de son aïeul le Dante :
Janin, Karr et Gozlan diront : Voilà l’esprit !

Lamartine au banquet de Platon me convie ;
Sand, Balzac et Sandeau me conteront la vie ;
Grisi va me verser les perles de sa voix.

Point d’hiver à Paris ! car s’il pleut ou s’il neige,
J’irai voir le soleil au Louvre dans Corrége,
Ou dans votre atelier, Diaz, Decamps, Delacroix !

Oui, je retourne à toi, poétique bohème,
Où dans le nonchaloir on fait un beau poème
Avec un peu d’amour tombé du sein de Dieu.

Bois où je voudrais vivre, il faut vous dire adieu !

Bruyères, le 15 novembre 1845.

Aux Poètes

Dédié à Jean de La Fontaine.

Quand la faux va crier dans les foins et les seigles,
Fuyez, poètes ennuyés ;
Libres de tout souci, prenez le vol des aigles ;
Fuyez l’autre Babel, fuyez !
Allez vous retremper dans quelque solitude,
Au bord du bois silencieux,
Où vous retrouverez la Muse de l’Etude
Cherchant l’infini dans les Cieux.

Théocrite et Virgile ont soulevé la gerbe ;
S’ils chantaient la belle saison,
C’était cheveux au vent, les pieds cachés dans l’herbe,
L’âme perdue à l’horizon.
La Fontaine suivait la Fable, sa compagne,
Les pieds dans les pleurs du matin,
Dans quelque coin touffu de l’agreste Champagne,
Par les bois où fleurit le thym.

Jean-Jacque étudiait, allant à l’aventure,
À travers vallons et forêts ;
Si toujours dans son livre on sent bien la nature,
C’est qu’il en chercha les secrets.
Voltaire s’exilait pour vivre en solitaire ;
Chez lui le soc fut en honneur,
Et Buffon à Ferney surprit le vieux Voltaire
Portant la faux du moissonneur.

Diderot travaillait pour la grande famille,
À l’ombre fraîche des halliers ;
Boileau, Boileau lui-même, avait une charmille,
Des arbres et des espaliers.
Poètes essoufflés, si vous voulez renaître,
Si la ruche manque de miel,
Allez donc voir ailleurs que par votre fenêtre
Ce qui se passe sous le ciel.

Que faites-vous là-bas, insensés que vous êtes ?
Enfumés comme des Lapons,
Vous contemplez le monde en lisant les gazettes,
Les astres en passant les ponts.
Vous cherchez, dites-vous, l’Amour et la Science ;
Vous ne trouvez que tourbillons.
L’Amour ! le cherchez-vous dans son insouciance ?
Courez les prés et les sillons.

La Science ? pour vous la Science est amère,
C’est un fruit que Dieu nous défend ;
C’est la mort, ou plutôt c’est la mauvaise mère
Qui n’allaite pas son enfant !
Vous vendez les faveurs de la fille d’Homère,
La blanche Muse aux tresses d’or ;
Vous avez profané cette sainte chimère,
Qui, malgré vous, nous aime encor.

Vous vous faites marchands et vous ouvrez boutique :
Pour vous l’art n’est plus qu’un état ;
Si Dieu vous demandait pour lui-même un cantique,
Il faudrait qu’il vous l’achetât !
Vous voulez des palais où l’esprit s’abandonne
À tout ce qui brille ici-bas ;
Mais le luxe du cœur, ce que le ciel vous donne,
Aveugles, vous n’en voulez pas !

Corneille, le grand maître aux scènes immortelles,
Aimait le toit humble et béni,
La fenêtre où l’hiver seul suspend des dentelles,
Où le printemps apporte un nid.
L’art succombe ; l’artiste est à peine un manœuvre
Qui sans haleine va toujours ;
La petite monnaie est l’âme de toute œuvre
Qui se fait en ces tristes jours.

Que deviennent les fleurs de ce terroir si riche
Qui se déroulait sous nos pas ?
Hélas ! depuis vingt ans c’est en vain qu’on défriche,
Les épis ne mûriront pas.
Fuyez ce vain renom qui se paye à la ligne,
Allez reposer votre esprit
Au bord de quelque bois, au pied de quelque vigne,
Où Zeus, le grand poète, écrit.

Créateurs effrénés, du Créateur suprême
Que ne suivez-vous les leçons ?
Ce n’est pas en un jour qu’il finit le poème
Des vendanges et des moissons.
Cybèle aux blonds cheveux, notre mère féconde,
Sème ses trésors à pas lents ;
Elle aime à s’appuyer, pour traverser le monde,
Sur le cou des bœufs indolents.

Dieu

Nature féconde en merveilles,
Nature, mère des humains,
Qui nous allaites, qui nous veilles,
Et qui nous berces de tes mains,
À mes pieds effeuille une rose,
— Égrène un épi mûr, — arrose
Sous la grappe ma lèvre en feu ;
Pour sanctifier mon délire,
D’un rayon couronne ma lyre,
Ô Soleil ! je vais chanter Dieu.

Chanter Dieu, profane poète !
Penche ton front sur le chemin ;
Que longtemps ta lyre muette
Fatigue ton cœur et ta main…
Je chanterai ! ma poésie
Est une fleur que j’ai choisie
Dans un Eden du ciel aimé ;
Elle a pu fleurir pour la terre,
Mais elle lève, solitaire,
Vers Dieu son calice embaumé.

Après une course lointaine,
Je vais m’asseoir sur le penchant
Du mont où brille la fontaine
Aux rayons du soleil couchant ;
Et mon âme prend sa volée
Dans les splendeurs de la vallée,
Abeille butinant son miel :
Elle s’arrête avec ivresse
Pour ouïr l’hymne d’allégresse
Que la Nature chante au Ciel.

Allez donc, âme vagabonde !
Respirez autour des buissons
Dans le sentier où l’herbe abonde,
Au bruit des naïves chansons,
Cueillez vos belles rêveries
Sur le bord touffu des prairies ;
Tandis que jase le grillon,
Bercez-vous dans la marjolaine
Auprès du cheval hors d’haleine
Qui hennit au bout du sillon.

Jeanne la brune, aux pieds du pâtre,
Au nouveau-né donne son sein,
Gamelle qui n’est pas d’albâtre,
Mais que Dieu lit grande à dessein ;
Bras nus et jambe découverte,
Margot lave sa jupe verte,
Le meunier l’embrasse en passant.
Là-bas, dans son insouciance,
L’écolier, cherchant la science,
Secoue un arbre jaunissant.

L’écolière, comme une abeille,
À chaque pas prend un détour
Pour recueillir dans sa corbeille
Ces bouquets si doux au retour !
Prends garde, ô ma pauvre écolière !
Que ta corbeille hospitalière
N’accueille ce serpent maudit
Qui surprit Eve, ta grand’mère,
Et lui vanta la pomme amère
Si bien, hélas ! qu’elle y mordit.

Voyez dans la villa rustique,
Un joyeux enfant à la main,
Ce vieillard au front prophétique
Qui bénit Dieu sur son chemin :
Il a, durant des jours prospères,
Labouré le champ de ses pères.
Du travail recueillant le fruit,
Il attend que la mort l’endorme
Près de l’église et du vieux orme,
Un soir, sous un beau ciel, sans bruit.

Plus loin, sous l’arbre de la rive,
Le front penché languissamment,
La pâle délaissée arrive
Pour rêver seule à son amant.
Son regard se perd dans l’espace,
Chaque flot agité qui passe
Conseille à son cœur d’espérer.
Dans le bocage une voix chante
La ballade grave et touchante
Qui la fait sourire et pleurer.

Près de l’étang où la colombe
Secoue une plume en passant,
Je vois un vêtement qui tombe
Comme un nuage éblouissant :
La belle duchesse est venue
Pour le bain. Elle serait nue
Sans sa mantille de cheveux ;
Elle descend dans l’herbe épaisse ;
Le rameau sur elle s’abaisse
Pour voiler ses seins amoureux.

Elle a détourné la broussaille
Qui retenait son pied d’argent ;
Elle glisse, l’onde tressaille
Et baise son beau corps nageant.
Si Phidias, le dieu du marbre,
Etait là caché sous un arbre !
J’entends du bruit : est-ce un amant ?
Descendra-t-il une nuée ?
Car la ceinture est dénouée,
Et l’Amour dit un air charmant.

Mais, comme Suzanne la chaste,
Elle trouve un voile dans l’eau,
Dont la face verte contraste
Avec son cou. Divin tableau !
Elle fuit avec l’hirondelle,
Qui va l’effleurant d’un coup d’aile ;
L’onde suit avec un frisson ;
L’amant attend sous la ramée,
Et l’Amour dit :  » Ô bien-aimée !
En serai-je pour ma chanson ?  »

Là-bas ces belles matineuses,
Fuyant le parc et ses grands murs,
Comme de blondes moissonneuses
M’apparaissent dans les blés mûrs.
Ô visions de ma jeunesse,
Faites que mon dîne renaisse
À ses rêves de dix-huit ans !
À la fourmi laissons les gerbes,
Ô cigales, les folles herbes
Sont notre moisson du printemps.

— Mais tu t’égares, ô mon âme !
Est-ce ainsi qu’il faut chanter Dieu ?
— J’ai chanté le sublime drame,
L’or des moissons sous le ciel bleu ;
Le poète effeuillant son rêve
Aux paradis des filles d’Eve ;
Le pitre dans sa liberté,
L’enfant qui joue avec son père,
L’amante dont le cœur espère…
Mon Dieu, ne t’ai-je pas chanté ?

Le Chemin De La Vie

Dédié à Saint Augustin.

La vie est le chemin de la mort. Le chemin
N’est d’abord qu’un sentier fuyant par la prairie,
Où la mère conduit son enfant par la main,
En priant la Vierge Marie.

Aux abords du vallon, le sentier des enfants
Passe dans un jardin. Rêveur et solitaire,
L’adolescent effeuille et jette à tous les vents
Les roses blanches du parterre.

Quand l’amoureux s’égare en ce bosquet charmant,
Il voit s’évanouir ses chimères lointaines,
Et le démon du mal l’entraîne indolemment
Au bord des impures fontaines.

Plus loin, c’est l’arbre noir — détourne-toi toujours,
L’arbre de la science où flottent les mensonges :
Garde que ses rameaux ne voilent tes beaux jours,
Et n’effarouchent tes beaux songes.

En quittant le jardin, la fleur et la chanson,
La Jeunesse et l’Amour qui s’endorment sur l’herbe,
Le voyageur aborde au champ de la moisson,
Où son bras étreint une gerbe.

De sa moisson il va bientôt se reposer
Sur la blonde colline où les raisins mûrissent ;
Pour la coupe enivrante il retrouve un baiser
À ses lèvres qui se flétrissent.

Plus loin, c’est le désert, le désert nébuleux,
Parsemé de cyprès et de bouquets funèbres ;
Enfin, c’est la montagne aux rochers anguleux,
D’où vont descendre les ténèbres.

Pour la gravir, passant, Dieu te laissera seul.
Un ami te restait, mais le voilà qui tombe ;
Adieu ; l’oubli de tous t’a couvert du linceul,
Et tes enfants creusent ta tombe !

Ô pauvre pèlerin ! il s’arrête en montant ;
Et, se voyant si loin du sentier où sa mère
L’endormait tous les soirs sur son sein palpitant,
Il essuie une larme amère.

Se voyant loin de vous, paradis regrettés,
Dans un doux souvenir son cœur se réfugie :
Se voyant loin de vous, ô jeunes voluptés !
Il chante une vieille élégie.

En vain il tend les bras vers la belle saison,
Il jette des sanglots au vent d’hiver qui brame ;
Il a vu près de lui le dernier horizon,
Déjà Dieu rappelle son âme.

Quand il s’est épuisé dans le mauvais chemin,
Quand ses pieds ont laissé du sang à chaque pierre,
La mort passe à propos pour lui tendre la main
Et pour lui clore la paupière.