Saules Pleureurs

Chanson.

Elle passe comme le vent,
Ma jeunesse douce et sauvage !
Ma joie est d’y penser souvent :
Elle passe comme le vent,
Mon cœur la poursuit en rêvant,
Quand je suis seul sur le rivage.
Elle passe comme le vent
Avec l’amour qui la ravage.

Elle fuit, la belle saison,
Avec la coupe de l’ivresse.
Adieu, printemps ! adieu, chanson !
Elle fuit, la belle saison.
Je n’irai plus vers l’horizon
Chercher la muse ou la maîtresse !
Elle fuit, la belle saison :
Adieu donc, adieu, charmeresse.

Que de larmes ! que de regrets !
Toi dont mon âme fut ravie
Déjà si loin, — encor si près !
Que de larmes ! que de regrets !
Mes mains ont planté le cyprès
Sur les chimères de ma vie :
Que de larmes ! que de regrets !
Adieu, mon cœur ! adieu, ma mie !

Soupir

Chanson.

La nuit avec amour se penche sur la terre !

Le ciel de juin s’enflamme à l’horizon,
Et la rosée argente le gazon.

Toute ramée en fleur abrite un doux mystère !

La chanson que j’entends au loin
Me fait tressaillir d’allégresse :
C’est la chanson de ma maîtresse,
Bouquet de pampre et de sainfoin.

Toute ramée en fleur abrite un doux mystère !

Les rossignols chantent l’amour en chœur ;
Je vous attends, vous, l’âme de mon cœur :

La nuit avec amour se penche sur la terre !

L’échelle De Soie

Chanson.

On entend au loin la chanson des merles ;
Ô ménétrier ! prends ton violon.
Les gais rossignols égrènent des perles ;
Quel beau soir ! Dansez, filles d’Avallon !

Vers ce vieux château dont la tour hautaine
Profile son ombre au fond du ravin,
Voyez-vous courir ce beau capitaine ?
Celle qui l’attend attend-elle en vain ?

L’étoile scintille à travers la nue ;
L’amant vient d’entrer, tirons les verrous :
Chut ! car le mari, seul dans l’avenue,
Tient bien son épée et parle aux hiboux.

On entend au loin la chanson des merles ;
Ô ménétrier ! prends ton violon.
Les gais rossignols égrènent des perles ;
Quel beau soir ! Dansez, filles d’Avallon !

Les cheveux épars, la blanche amoureuse,
Comme Juliette à son Roméo,
Dit à son amant : Que je suis heureuse !
Ah ! chantons toujours le divin duo !

Jamais deux amants, sous le ciel avare,
N’ont ainsi nagé dans l’enivrement ;
Mais l’heure a sonné, l’heure qui sépare :
Adieu, ma maîtresse ! Adieu, mon amant !

On entend au loin la chanson des merles ;
Ô ménétrier ! prends ton violon.
Les gais rossignols égrènent des perles ;
Quel beau soir ! Dansez, filles d’Avallon !

Mais sous le balcon d’où la noble dame
Dit encore adieu les yeux tout en pleurs,
On a vu soudain briller une lame,
Et le sang jaillir sur les blanches fleurs.

La dame, éperdue, à l’horreur en proie,
Se jette à genoux pour prier l’Amour.
Elle avait laissé l’échelle de soie :
Voilà le mari qui monte à son tour.

On entend au loin la chanson des merles ;
Ô ménétrier ! prends ton violon.
Les gais rossignols égrènent des perles ;
Quel beau soir ! Dansez, filles d’Avallon !

— Madame, c’est moi ; voyez mon épée ;
Ne devais-je pas laver mon affront ?
Voyez : dans son sang je l’ai bien trempée. —
Il dit, et lui jette une goutte au front.

Madame, vivez ; mais que votre bouche
Baise cette épée : elle me vengea.
— Vivre ainsi ? jamais ! Ah ! votre œil farouche
Ne me fait pas peur, car je meurs déjà.

On entend au loin la chanson des merles ;
Ô ménétrier ! prends ton violon.
Les gais rossignols égrènent des perles ;
Quel beau soir ! Dansez, filles d’Avallon !

De la main sanglante elle prend la lame,
La porte à sa bouche et baise le sang.
Horrible spectacle à nous glacer l’âme,
Sombre tragédie, acte saisissant !

Soudain la voilà qui, dans la croisée,
Se frappe trois coups : c’est le dénouement.
Et son sang jaillit, brûlante rosée,
Sur le front glacé de son pâle amant.

On entend au loin la chanson des merles ;
Ô ménétrier ! prends ton violon.
Les gais rossignols égrènent des perles ;
Quel beau soir ! Dansez, filles d’Avallon !

Les Trois Amoureux

Chanson.

Jeanne est si blonde, qu’elle est rousse.
Le jour de Pâques elle s’en va
Cueillir l’aubépine qui pousse,
Qui pousse, pousse et fleurira.

La belle, en robe des dimanches,
Rubans roses, fichu coquet,
Gaspille les fleurs sur les branches
Pour se faire un joli bouquet.

Elle s’endormit sur la mousse,
Mais sa bouche encor respira
L’aubépine qui pousse, pousse,
Qui pousse, pousse et fleurira.

Trois chasseurs courant le bocage
La surprirent dans son sommeil,
Comme un oiseau dans une cage
Rêvant à l’horizon vermeil.

Le premier d’une voix bien douce
Lui dit :  » Je t’aime,  » et l’embrassa
Près de l’aubépine qui pousse,
Qui pousse, pousse et fleurira.

Elle rêvait que d’aventure
Elle était biche, et que les loups
La poursuivaient sous la ramure :
Elle était sens dessus dessous.

Le second sur le lit de mousse
Cueillit à son sein qu’il baisa,
Cueillit l’aubépine qui pousse,
Qui pousse, pousse, et la piqua.

Le troisième, genoux en terre,
Tout doucement la réveilla.
Que lui dit-il ? C’est un mystère,
L’écho du bois ne le dira !

Car s’il le disait, brune ou rousse,
Vous iriez toutes, ça de là,
Cueillir l’aubépine qui pousse,
Qui pousse, pousse et piquera.

Ceux Qui Aiment Toujours

Chanson.

Aimons-nous follement !
C’est la chanson, ma mie,
Que dit le cœur de ton amant
À chaque battement.
La plus belle folie
Sous le ciel d’Italie,
C’est d’aimer follement !

Aimons-nous follement !
La science de vivre
Est de mourir tout doucement
Près de ton sein charmant
Où l’Amour, étant ivre,
Écrivit ce beau livre :
Aimons-nous follement !

Aimons-nous follement
Jusqu’à la frénésie !
Que dit l’étoile au firmament,
La rose à son amant,
La lèvre à l’ambroisie,
L’Art à la Poésie ?
Aimons-nous follement !

Ceux Qui N’aiment Plus

Chanson.

Qui l’a donc sitôt fauchée,
La fleur des moissons ?
Qui l’a donc effarouchée,
La Muse aux chansons ?

Je n’aime plus ! qu’on m’enterre,
Le ciel s’est fermé.
Je retomhe sur la terre,
Le cœur abîmé.

Te souviens-tu, ma maîtresse,
Mon cœur s’en souvient !
Des aubes de notre ivresse ?
Déjà la nuit vient.

Faut-il que je te rappelle
Les doux Alhambras
Que nous bâtissions, ma belle,
En ouvrant nos bras ?

Ta bouche fraîche, ô ma mie !
Ne m’enivre plus,
Déjà la vague endormie
Est à son reflux.

Quoi ! plus d’Eve qui m’enchante !
Plus de paradis !
Faut-il donc que mon cœur chante
Son De profundis ?

Elle est ouverte, ma tombe,
Et va se fermer.
Oui, j’en mourrai, ma colombe,
Du doux mal d’aimer.

Ou plutôt, pour cénotaphe,
Je prendrai Martha,
Qui mettra pour épitaphe :
— Il ressuscita ! —

L’aumône

Chanson.

C’est le soir, l’heure du poète,
Le laboureur quitte son champ,
La nature devient muette
Aux splendeurs du soleil couchant.

Là-bas, au pied de la colline,
Sur un lit mouflu de gazon,
S’arrête Rose l’orpheline,
Pour voir les feux de l’horizon.

C’est une fille de Bohème
Qui traîne son mauvais destin ;
Sa voix a la grâce suprême,
Quand elle a jeûné le matin !

Un chasseur, battant la pâture,
Vient à passer sur son chemin ;
Soudain la pauvre créature
Se lève en lui tendant la main.

Si blanche était la main de Rose !
Sentant ses lèvres s’embraser,
Le jeune chasseur y dépose
L’aumône du cœur : — un baiser.