Telle Que Viviane

Le blond zodiaque détruit

Ses énigmatiques algèbres,

Et les cygnes noirs de la nuit

Glissent sur un lac de ténèbres.
Tu me tends, d’un geste onduleux,

Tes mains où le lotus se fane.

A travers les feuillages bleus

Tu souris, comme Viviane.
Je retrouve les chers poissons

Sous la langueur de ta parole,

Et les anciennes trahisons

Te nimbent, comme une auréole.
L’éclair des astres vient dorer

Le gris pervers de ta prunelle.

Ah ! comment ne point t’adorer

D’être perfide et d’être belle ?

Treize

Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch

Fendent la nuit d’hiver, massive comme un roc,

De leurs iles et de leur souffle de fournaise,

Et, sur les murs lépreux de Suburra, Moloch

De son pouce sanglant trace le nombre : treize.
Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch

Ont tracé sur les murs lépreux le nombre : treize.
Ashtaroth, Bélial, Moloch et Belzébuth,

Protecteurs souriants des hyènes en rut,

Vantent aux Khéroubim la majesté du spasme.

Ainsi qu’un alchimiste anxieux, Belzébuth

Mélange savamment le parfum au miasme.
Ashtaroth, Bélial, Moloch et Belzébuth

Hument, comme un parfum délicat, le miasme.
Ashtaroth, Belzébuth, Moloch et Bélial

Versent le vin fumeux du festin nuptial.

Ils ont paré le front de l’Epouse niaise

Archange ennemi des naissances, Bélial

Sur les ventres féconds trace le nombre : treize.
Ashtaroth, Belzébuth, Moloch et Bélial

Sur les ventres gonflés tracent le nombre : treize.
Car Bélial, Moloch, Belzébuth, Ashtaroth

Font surgir, sous les yeux scandalisés de Loth,

Les marbres de Sodome et les fleurs de Gomorrhe.

Et mariant l’amante à la vierge, Ashtaroth

Ressuscite les nuits qui font haïr l’aurore.
Car Bélial, Moloch, Belzébuth, Ashtaroth

Font triompher Sodome et claironner Gomorrhe.

Virgo Hebraïca

Tu m’apportes l’ardeur des nuits de Palestine.

Sur ton front, serein comme un feu d’autel,

Brûle, sceau mystique, empreinte divine,

La gloire de ta race, ô fille d’Israël !
Ton corps a les parfums du corps de Bethsabée,

Pâleur de lotus et de nénuphar.

Un saphir frémit, tel un scarabée,

Sur tes cheveux pareils aux cheveux de Tamar.
Et tes bras arrondis semblent porter l’amphore,

Ainsi que les bras nus de Rébecca.

Devant l’ennemi que ton peuple abhorre

Ta bouche a proféré le cri mortel : raca.
La soif d’Agar a fait trembler tes lèvres noires.

Debout, et bravant la lune au zénith,

Tu m’appris le chant rouge des victoires,

Le rire de Jahel, les baisers de Judith.
Tu m’apportes l’ardeur des nuits de Palestine.

Sur ton front, serein comme un feu d’autel,

Brûle, sceau mystique, empreinte divine,

La gloire de ta race, ô fille d’Israël !

Péché Des Musiques

Je n’ai point contemplé le mirage des formes,

Je n’ai point désiré l’oasis des couleurs,

J’ai su me détourner de la saveur des cormes

Et des mûres de pourpre et des figues en fleurs.

Mes doigts n’ont point pétri le moelleux des étoffes.

J’ai fui, comme devant un reptile couché,

Devant les sinuux discours des philosophes.

Mais, ô ma conscience obscure ! j’ai péché.
Je me suis égarée en la vaste Musique,

Lupanar aussi beau que peut l’être l’enfer ;

Des vierges m’imploraient sur la couce lubrique

Où les sons effleuraient lascivement leur chair.

Tandis que les chanteurs, tel un Hindou qui jongle,

Balançaient en riant l’orage et le repos,

Plus cruels que la dent et plus aigus que l’ongle,

Les luths ont lacéré mes fibres et mes os.
Tordus par le délire impétueux du spasme,

Les instruments râlaient leur plaisir guttural,

Et les accords hurlaient le noir enthousiasme

Des prêtres érigeant les bûchers de santal ;

Des clochettes troublaient le sommeil des pagodes,

Et des roses flamants poursuivaient les ibis

Je rêvais, à travers le murmure des odes,

Les soirs égyptiens aux pieds de Rhodopis.
Au profond des palais où meurt la lune jaune,

Les cithares et les harpes ont retenti

Je voyais s’empourprer les murs de Babylone

Et mes mains soulevaient le voile de Vashti.

Eranna de Télos m’a vanté Mytilène.

Comme un blond corps de femme indolemment couché,

L’Ile imprégnait la mer de sa divine haleine

Voici, ma conscience obscure ! j’ai péché

Pour Une

Quelqu’un, je crois, se souviendra dans

L’avenir de nous.

Mon souci.

Psappha
Dans l’avenir gris comme une aube incertaine,

Quelqu’un, je le crois, se souviendra de nous,

En voyant brûler sur l’ambre de la plaine

L’automne aux yeux roux.
Un être parmi les êtres de la terre,

O ma Volupté ! se souviendra de nous,

Une femme, ayant à son front le mystère

Violent et doux.
Elle chérira l’embrun léger qui fume

Et les oliviers aussi beaux que la mer,

La fleur de la neige et la fleur de l’écume,

Le soir et l’hiver.
Attristant d’adieux les rives et les berges,

Sous les gravités d’un soleil obscurci,

Elle connaîtra l’amour sacré des vierges,

Atthis, mon Souci.

Reflets D’ardoise

Vois, tandis que gauchit la bruine sournoise,

Les nuages pareils à des chauves-souris,

Et là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,

Ruisseler le reflet pluvieux de l’ardoise.
O mon divin Tourment, dans tes yeux bleus et gris

S’aiguise et se ternit le reflet de l’ardoise.

Tes longs doigts, où sommeille une étrange turquoise,

Ont pour les lys fanés un geste de mépris.
La clarté du couchant prestigieux pavoise

La mer et les vaisseaux d’ailes de colibris

Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,

Ruisseler le reflet pluvieux de l’ardoise.
Le flux et le reflux du soir déferlent, gris

Comme la mer, noyant les pierres et l’ardoise.

Sur mon chemin le Doute aux yeux pâles se croise

Avec le Souvenir, près des ifs assombris.
Jamais, nous défendant de la foule narquoise,

Un toit n’abritera nos soupirs incompris

Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,

Ruisseler le reflet pluvieux de l’ardoise.

Sonnet À Une Enfant

Tes yeux verts comme l’aube et bleus comme la brume

Ne rencontreront pas mes yeux noirs de tourment,

Puisque ma douleur t’aime harmonieusement,

O lys vierge, ô blancheur de nuage et d’écume !
Tu ne connaîtras point l’effroi qui me consume,

Car je sais épargner au corps frêle et dormant

La curiosité de mes lèvres d’amant,

Mes lèvres que l’Hier imprégna d’amertume.
Seule, lorsque l’azur de l’heure coule et fuit,

Je te respireri dans l’odeur de la nuit

Et je t reverrai sous mes paupières closes.
Portant, comme un remords, mon orgueil étouffant,

J’irai vers le Martyre ensanglanté de roses,

Car mon coeur est trop lourd pour une main d’enfant.

Sonnet De Porcelaine

Le soir, ouvrant au vent ses ailes de phalène,

Evoque un souvenir fragilement rosé,

Le souvenir, touchant comme un Saxe brisé,

De ta naïveté fraîche de porcelaine.
Notre chambre d’hier, où meurt la marjolaine,

N’aura plus ton regard plein de ciel ardoisé,

Ni ton étonnement puéril et rusé

O frisson de ta nuque où brûlait mon haleine !
Et mon coeur, dont la paix ne craint plus ton retour,

Ne sanglotera plus son misérable amour,

Frêle apparition que le silence éveille !

Loin du sincère avril de venins et de miels,

Tu souris, m’apportant les fleurs de ta corbeille,

Fleurs précieuses des champs artificiels.

Naples

Le temple abandonné de la Vénus latine

Se recule et s’estompe à travers les embruns,

Et le déroulement rituel des parfums

Ne tourbillonne plus vers l’Image Divine.
Les roses, sur le marbre enfiévré par leur sang,

N’ont plus leur rouge ardeur de rire et de rapine :

Le souffle violent de la Vénus latine

Ne traversera plus les soirs en frémissant.
Par les fentes d’azur de ces mur en ruine,

Je contemple les prés, le soleil et la mer.

Les algues ont rempli de leur idole amer

Le temple abandonné de la Vénus latine.
Les patientes mains du soir ont lamé d’or

Les bleus italiens de la chaude colline,

Où, délaissant l’autel de la Vénus latine,

Les mouettes ont pris leur lumineux essor.
De ses yeux éternels, la Déesse illumine,

Comme autrefois, la terre et l’infini des flots.

La mer salue encore de chants et de sanglots

Le temple abandonné de la Vénus latine.

Paysage D’après El Greco

Parmi le boréal silence, le zénith

Irradie âprement aux jardins d’aconit.
Enigmes et remords, les yeux des Nyctalopes

Reflètent la perplexité des horoscopes,
Et les musiciens, frères des Séraphim,

Ecoutent murmurer la harpe d’Eloïm.
De glauques nénuphars charment le regard fixe

D’une perverse Ondine éprise d’une Nixe.
Et l’écho jette au vent le rire des sabbats,

L’effroi des lits pareils à des champs de combats.
Les tentes d’écarlate où dorment les bourrasques

Crèvent sur le repos seigneurial des vasques.
Trouant l’opacité démente, le zénith

Irradie âprement aux jardins d’aconit.

L’aurore Vengeresse

L’Aube, dont le glaive reluit,

Venge, comme une blanche Electre,

La fiévreuse aux regards de spectre,

Dupe et victime de la nuit
Vers l’horreur des étoiles noires

Montent les funèbres accords

Sur la rigidité des morts

Veillent les lys expiatoires.
L’ombre aux métalliques reflets

Engourdit les marais d’eau brune,

Et voici que s’éteint la lune

Dans le rire des feux follets.
Ta chevelure est une pluie

D’or et de parfums sur mes mains.

Tu m’entraînes par les chemins

Où la perversité s’ennuie.
J’ai choisi, pour ceindre ton front,

La pierre de lune et l’opale,

L’aconit et la digitale,

Et l’iris noir d’un lac profond.
Volupté d’entendre les gouttes

De ton sang perler sur les fleurs !

Les lys ont perdu leurs pâleurs

Et les routes s’empourprent toutes

Le Dédain De Psappha

Vous n’êtes rien pour moi.

Pour moi, je n’ai point de ressentiment,

mais j’ai l’âme sereine.

Psappha
Vous qui me jugez, vous n’êtes rien pour moi.

J’ai trop contemplé les ombres infinies.

Je n’ai point de l’orgueil de vos fleurs, ni l’effroi

De vos calomnies.
Vous ne saurez point ternir la piété

De ma passion pour la beauté des femmes,

Changeantes ainsi que les couchants d’été,

Les flots et les flammes.
Rien ne souillera les fonts éblouissants

Que frôlent mes chants brisés et mon haleine.

Comme une Statue au milieu des passants,

J’ai l’âme sereine.

Le Labyrinthe

J’erre au fond d’un savant et cruel labyrinthe

Je n’ai pour mon salut qu’un douloureux orgueil.

Voici que vient la Nuit aux cheveux d’hyacinthe,

Et je m’égare au fond du cruel labyrinthe,

O Maîtresse qui fus ma ruine et mon deuil.
Mon amour hypocrite et ma haine cynique

Sont deux spectres qui vont, ivres de désespoir ;

Leurs lèvres ont ce pli que le rictus complique :

Mon amour hypocrite et ma haine cynique

Sont deux spectres damnés qui rôdent dans le soir.
J’erre au fond d’un savant et cruel labyrinthe,

Et mes pieds, las d’errer, s’éloignent de ton seuil.

Sur mon front brûle encor la fièvre mal éteinte

Dans l’ambiguïté grise du Labyrinthe,

J’emporte mon remords, ma ruine et mon deuil.

Les Cygnes Sauvages

CHANSON NORVEGIENNE
CHŒUR

Comme un vol de cygnes sauvages,

Battements d’ailes vers le Nord,

Passe le vol des blancs nuages,

Chassés par la bise qui mord.
RECIT

Viens, nous respirerons les parfums de la neige.

Les brumes auront le bleu de tes regards froids.

Tes cheveux sont la nuit des sapins, et ta voix

Est l’écho des sommets que la tempête assiège.
CHŒUR

Comme un vol de cygnes sauvages,

Battements d’ailes vers le Nord,

Passe le vol des blancs nuages,

Chassés par la bise qui mord.
RECIT

Les yeux lointains des loups guetteront ton sommeil.

Le vent victorieux et la mer magnanime

Rafraîchiront ton front où l’espoir se ranime :

Tu te réjouiras de la mort du soleil.
CHŒUR

Comme un vol de cygnes sauvages,

Battements d’ailes vers le Nord,

Passe le vol des blancs nuages,

Chassés par la bise qui mord.
RECIT

Viens, l’écho des sommet que la tempête assiège

Vibre dans la candeur farouche de ta voix

Viens, nous effeuillerons les rires d’autrefois,

Viens, nous respirerons les parfums de la neige.
CHŒUR

Comme un vol de cygnes sauvages,

Battements d’ailes vers le Nord,

Passe le vol des blancs nuages,

Chassés par la bise qui mord.
RECIT

A travers une nuit plus sainte que la mort,

Tu glisses pâlement, tel un cygne sauvage,

O Svanhild ! et l’on voit sur on profond visage

L’héroïque blancheur des Neiges et du Nord.
CHŒUR

Je prendrai comme les nuages

Chassés par la bise qui mord,

Et comme les cygnes sauvages,

Mon élan vers le ciel du Nord.

Les Emmurées

L’ombre étouffe le rire étroit des Emmurées.

Leur illusoire appel s’étrangle dans la nuit.

Leur front implore en vain la brise qui s’enfuit

Vers l’Ouest, où les mers sommeillent, azurées.
Leur cécité profonde ignore les marées

Des couleurs, les reflux de la fleur et du fruit ;

Leur surdité n’a plus le souvenir du bruit,

Et la soif a noirci leurs lèvres altérées.
Leur chair ne blondit point sous l’ambre des soleils,

Lourde comme la pierre aux éternels sommeils,

Que la neige console et que frôlent les brises.
S’éteignant dans l’oubli du silence vainqueur,

Leur mort vivante a pris des attitudes grises

La rouille des lichens a dévoré leur cœur.