Petit Jour

Entre deux heures du matin

et le temps

où le coeur

bat moins vite,
le jeune homme se perd, s’exalte,

et son amour est sur le monde

comme une chose dangereuse.

Ainsi le nageur qui dévoile

une âme paisible et profonde

en se livrant aux vagues creuses.

Ainsi le jeune homme insolent

se désole de la vie

comme s’il la rendait meilleure.
Entre deux heures du matin

et le temps

où le coeur

bat moins vite,
comme s’il voulait plus d’ardeur

au plaisir dont parlent les hommes,

comme si devant leurs bonheurs

il appréciait sa tristesse,

comme si beaucoup d’espérance

jetait sur eux une lueur,

– il voudrait connaître le vide,

juger qu’il est délicieux

ou s’il sait des choses meilleures.
Entre deux heures du matin

et le temps

où le coeur

bat moins vite,
ce jeune homme plein de douleur

ne se tourne pas vers les rêves.

Que son orgueil éblouissant,

radieux et nu, le protège !

– Il épouse au milieu du monde

sa vérité rude et brillante.

Et il se réjouit d’apprendre

à ceux qui vantent sa douceur,

qu’il a trouvé un trésor froid

dans un pays où vont ses voix,
entre deux heures du matin

et le temps

où le coeur

bat moins vite

Prière Pour Être Sage

Ah ! ne me soyez plus, orgueil, d’aucun secours.

Cet hiver épuisant me laisse trop sincère

et j’ordonne avant tout une force sévère

à mon coeur fatigué d’inutiles détours.
Il ne me reste plus qu’un misérable amour

et le secret de l’Ange égaré sur la terre ;

mais écoute ! je sais une route légère,

j’imite Dieu avec ce rire de velours
Que ferais-je à présent de votre lourde vie ?

Montrez-moi le chemin des vagues endormies,

laissez-moi découvrir un rivage inconnu ;
et que m’agenouillant sur ces plages parfaites

par le bruit d’un poème et des eaux satisfaites

la grâce de la mer augmente ma vertu.

Projets

Tout contribue au philtre où baigne le poète.

Cette chambre elle-même a des vertus secrètes.

Ne me détrompez pas : tenu par son odeur

je trouve à votre sang une étrange vigueur.
Plions ce jaune corps à des songes pratiques !

Moi ne tolérant pas qu’une maigre logique

ravisse un si beau prêtre au culte de l’erreur,

je vous dis pastorale et pleine de fraîcheur.
A nous deux, cet hiver, indifférente épouse !

Sous la tonnelle morte aux couleurs de vos blouses

je saccage sans goût les appâts désolés

dont votre faux renom nourrit ma vanité.
Puisque l’on m’a lavé dans cette eau corrompue

je vais rester longtemps au tournant d’une rue

pour recevoir de vous avec placidité

le philtre desséché de ma sincérité.

Récompense

Ô corps tout secoué de prochaines musiques !

Lié contre la table où pèse ton sang noir,

laisse-toi transporter d’un rire dramatique

et de honteuse ardeur embellis ton espoir.
Fils indigne de l’or natal, apôtre étrange,

je désire la mer mon patrimoine bleu ;

j’épuise tous mes cris dans les ailes d’un ange,

je tente d’acquérir la sagesse du feu.
Ah ! que craindrait mon corps du printemps sur la terre ?

Je vendange ma vigne avec gloire et colère,

mon amour a repris la face de la nuit.
– Et dans le bruit mortel que fait l’aube criante

voici ! Je reconnais, généreuse et riante,

la Muse au coeur flambant, la porteuse de fruits !

Récréation

Muse des champs je vous rejoins.

Ouvrez votre aile, mon amie,

nous allons conquérir la pluie

et mille foudres dans les foins.
Ce minuit pâle, je l’accueille,

où le peuplier des jardins

hésite, se plie, et soudain,

pêche la lune au ras des feuilles.
Mais demain, ma fidèle amie,

ivres de verdure et d’émoi,

nous célébrerons les prairies,

nous nous baignerons dans les bois.
Et si les flûtes de la vie

aux cris du seigle ont répondu,

je vous dirai, sans ironie,

que ce Dimanche m’était dû.

Une Marée Nocturne

Ma chambre garde au coeur une vertu glacée ;

ce soir d’hiver je suis son plus rude ennemi.

Mais je puise une faim de victoire et de cris

dans le silence même où elle est enfoncée.
Sans peur, sans joie, avec une voix mesurée,

mûrie et nourrissante à la façon des fruits,

je dis que mon poème est heureux de la nuit.

Il se forme et il monte avec un bruit d’armée.
Pour ce dieu résonnant d’une excessive faim

je déchaîne dans l’ombre en élevant la main

une très studieuse et très ardente fête ;
c’est bien. J’éteins la lampe et je serre les dents :

ma chambre se soulève. Avec l’aube, les vents

enflent la voile. Et nous partons dans la tempête !

Défaite

Je ne suis pas parti

ma chambre m’a vaincu.

Pourquoi si durement

aime-t-elle ce corps ?
Pourquoi clouer au mur

mes coudes prisonniers ?

Et pourquoi me garder

debout en face d’elle ?
C’est vrai, j’avais menti :

j’ai désiré la gloire,

– Ce besoin de m’enfuir

ne fut pas un essor –
mais au moins si ma voix

demeure belle et fraîche,

ah ! que l’on me soutienne

un peu sous les épaules !
– Appuyé aux fenêtres

(et derrière cela

à la nuit maritime

où les mouettes souffrent),
je médite un combat

léger et foudroyant

un vol inattendu

à l’immobilité
J’avance ! Je nourris

une ardeur sans égale !

– Et transporté soudain

de colère et d’orgueil,
pour connaître les fruits

que porte mon malheur,

je secoue en criant

ce grand arbre nocturne !

Églogue Désolée

Amour dont je chéris la fourrure mouillée

quand remue à ton cou ce minable ornement,

laisse-moi du beau corps que tu meus sagement

peindre la vraie image austère et dépouillée.
Je t’emporte avec moi, masque de porcelaine,

silencieux esprit de la rue en été.

Quand, écoeurante enfin par trop de chasteté,

l’odeur des eaux pénètre une terre plus saine,
quand la ville mûrit comme un fruit altéré,

sous la pluie et le gaz favorable aux baisers,

je sais que ton oeil jaune a des feux indomptables.
– Mais, guerrière, ta voix qui m’enchante et m’accable

je la viens étouffer dans tes cheveux épais,

– et qu’un poème pur consacre notre paix.

La Cène

Tu ne t’es plus, Seigneur, assis à cette table.

Aussi impatient de passer que le sable,

parce que je suis seul je parle du bonheur.

Ayant mangé ces fruits, je goûte la liqueur.
Ma récompense fut la grandeur de l’attente.

L’orage peut noyer les routes éclatantes :

admirable tu vins dans ma jeune saison

par les portes d’Avril et le rude gazon.
– J’impose à mon plaisir cette cause pieuse.

Car ces mois sont pareils aux eaux tumultueuses

où l’arbre plein d’amour retombe convulsé.
Qu’ils coulent ! Je prévois l’abondance future,

et dans tous les vergers je ressens le murmure

d’une arche qui s’ébranle aux confins de l’été.

Le Voyageur Prévoyant

Ma ville a des chemins serrés comme des herbes

S’écoulant le long d’elle et recouvrant son corps.

Tous également purs, également superbes,

Ces fleuves bigarrés n’ont pas besoin de ports.
Chaque jour, je le crois, contient une marée

Qui grandit et m’enlève, ô lampe, à vos lueurs.

Les routes que je suis ont une destinée,

Je ne résiste pas à leur grande douceur.
Frère de ces oiseaux qui vivent dans les vagues

Je ne change le sort que s’il est sans raison.

Amour il faut laisser vos attitudes vagues

Si vous voulez dormir dans ma froide maison.
Le mouvement de l’eau, des cités, des poèmes,

Comble paisiblement un silence infécond.

Le redoutable hiver se retrouve en lui-même :

La mémoire est encor un grenier plus profond.
Si tu veux me tenter, il te faut plus d’adresse

Laisse, je ris de toi, laisse-moi, vanité !

– Non ! ce n’est pas en vain que, t’ayant surpassé,

Ce coeur gonflé de sang refuse la sagesse.

Manque D’illusions

I
Muse, rappelle-toi l’enfant aux genoux maigres

que nous vîmes, gonflés de rancune et d’amour,

prendre nonchalamment le chemin du retour

sous mille arbres blessés de ses rires allègres ;
sans trop y réfléchir aux gloires de ce corps

le souvenir ajoute une Raison sereine

– et pourtant nous l’avions reconnue fort humaine

aussitôt qu’elle eût fait les gestes du remords
Qu’en dire (si déjà nous retrouvons ces choses

d’un coeur bien plus égal qu’il n’apparaît souvent)

sinon que des bonheurs formés logiquement

nous attendent, sans doute, où tu me les proposes ?
II
Contre ma chambre nue une ville résonne

d’harmonieux travaux, de sauvages loisirs.

Elle veut m’arracher à mon meilleur plaisir.

– J’écoute s’efforcer ce monstre monotone.
J’écoute, dans le ciel plus épais qu’un rideau,

un oiseau discordant crier qu’on se réveille,

le jour industrieux monter comme une treille,

et sonner le feuillage où frappe un fleuve d’eau.
Muse, le coeur me fend au milieu de leur vie :

je crois à la beauté des travaux patients.

Si nous demeurons doux chez les hommes bruyants,

c’est de toi qu’ils riront, ma sainte Poésie.
– Ah ! quittons cette chambre et suis-moi, déguisée.

Si le deuil est ici la parure des dieux

ils te reconnaîtront à tes splendides yeux.

– Et si leur existence est toujours aussi gaie,
ton corps éblouissant comme un poignard, ton corps

par la danse terrible et le poème sombre,

quant tu dépouilleras les voiles et les ombres

leur montrera ta vie au milieu de leur mort.

Allusion Aux Poètes

Désireux de tenir l’été dans ma demeure

je tue un lièvre gras et l’emporte au cellier.

Le goût de la saison s’y cache tout entier

avec l’odeur de l’herbe et ses voix les meilleures.
Sans doute, ce trésor sera bientôt pillé

et comme des raisins les mouches violentes

naîtront dans sa fourrure aujourd’hui rayonnante.

– Mais c’est une leçon qu’on ne peut oublier.
Car, mon ami, si tu implores les poètes,

ils vont te révéler de dangereuses fêtes :

puisant dans leur mémoire une vive beauté,
ils composent des vers où brille la souffrance

et montrent, orgueilleux de leur grande opulence,

quelque poème lourd comme un lièvre tué.