Les Regrets De La Jeune Femme

Les poètes ont vu dans le monde infernal

Des âmes qui des dieux attendaient le signal

Pour vivre de la vie humaine,

Acteurs muets encore, mais qui devaient un jour,

En des drames nouveaux apparaître à leur tour

Héros ou peuple sur la scène.

Vierges, c’est votre image, alors que vos désirs

N’ont pour tout horizon, dans leurs chastes soupirs,

Que l’enceinte du Gynécée,

Temple qui n’est ouvert que du côté du ciel,

Sanctuaire où toujours sur vos lèvres de miel

Repose une sainte pensée.

Mais si l’une de vous, conquise par l’hymen,

Se détache des chœurs de ce nouvel Eden,

Et, parée, entre dans la vie,

Elle sent tout-à-coup ses rêves qui s’en vont,

Plus vite que les fleurs qu’un époux sur son front

Effeuilla d’une main ravie.

Ah ! quelle jeune épouse, en sa vague douleur,

Ne s’écria jamais :  » Qu’avez-vous fait, Seigneur,

De ma rêveuse adolescence ?

Depuis que j’ai sondé les sentiers d’ici-bas,

Qu’ai-je vu dans ce monde ouvert devant mes pas

Qui valût ma douce ignorance ?

Seigneur, me rendrez-vous cet âge où, pour mes yeux,

La terre, île inconnue aux ports mystérieux,

N’avait que de lointaines rives,

Et mes robes de soie et mon voile étranger,

Tout pour ma blanche robe et mon réseau léger,

Quand je courais par les montagnes.

On m’envie un regard, et l’on trouve bien doux

Ces aveux qu’en passant murmure auprès de nous

Quelque homme qui s’en rit dans l’ombre ;

Oh ! prenez-les encore et me rendez les voix

Des pâtres égarés le soir au fond des bois,

Et s’appelant dans la nuit sombre.  »

Mais si dans son berceau doucement endormi

Son fils, à ses côtés, laisse entendre à demi

L’accent d’une douleur légère,

Son cœur avec la vie est réconcilié,

Et sur l’enfant penchée, elle a tout oublié

Pour se souvenir qu’elle est mère.

L’heure De L’inspiration

Aimez-vous ce moment où la brise repose

Avec le bruit du jour par degrés endormi

Dû l’insecte léger ne reconnaît la rose

Qu’aux parfums qu’elle exhale, entr’ouverte à demi ?

Aimez-vous ce moment où, la tête inclinée,

Le laboureur pensif s’éloigne du vallon,

Et pour revoir encore l’œuvre de sa journée,

Se détourne, et sourit à son dernier sillon ?

Avant de dépouiller sa pourpre radieuse,

Le soleil un moment s’arrête dans les cieux,

Comme pour saluer la nuit majestueuse

Que ses reflets mourants parent de mille feux.

Les confuses rumeurs qui s’élèvent des plages

En passant par les airs semblent parfois des chants,

Ainsi que les grands noms, en traversant les âges,

A l’oreille de l’homme arrivent plus touchants.

C’est l’heure où, m’apportant ses leçons fugitives,

La Muse à mes côtés doucement vient s’asseoir,

Et m’enseigne à prêter, en mes veilles oisives,

Une forme vivante à mes rêves du soir.

A cette heure sacrée, à cette heure où mon âme

S’ouvre à toutes les voix qui lui viennent du ciel,

Et, dans un saint élan, mêle des mots de flamme

A l’hymne qui s’en va du monde à l’Éternel ;

Entre le ciel et moi nulle face mortelle !

Nulle, pas même toi dont le sein m’a conçu ;

Puis-je me souvenir, quand le maitre m’appelle,

Si des genoux humains, en naissant, m’ont reçu ?

A ces grands entretiens que nul ne m’accompagne !

Le souffle des vivants éteindrait le buisson :

Quand Moïse gravit la céleste montagne,

Aaron à l’écart s’assit dans le vallon.

D’ici la vie à peine est une ombre incertaine

Qui s’efface et se perd en un vague lointain,

Comme le chant plaintif qu’en franchissant la plaine

Mêle au chant du berger la voix du pèlerin.

Pour qui s’isole d’eux bien petits sont les hommes ;

Entre naître et mourir ils marchent au hasard,

Et l’on dirait parfois qu’en la nuit où nous sommes

Ils n’osent jusqu’au ciel élever leur regard.

L’homme n’est plus ce roi que l’Éden vit éclore,

Ce roi que du limon fît sortir Jehova ;

Il faut franchir les temps pour le revoir encore

Tel que Dieu l’avait fait quand il se reposa.

La honte a saisi l’homme et le suit d’âge en âge,

Et sans voile ici-bas il ne peut être vu,

Depuis que du figuier empruntant le feuillage,

Il s’enfuit, tout tremblant, parce qu’il était nu.

En vain, depuis ce jour, dans sa pensée altière,

Il a refait cent fois l’œuvre du Créateur ;

En vain à son image il a pétri la terre,

Il manque à son argile un souffle du Seigneur.

Mais si l’homme est déchu de sa grandeur suprême,

Sur la création ses pas pèsent en vain ;

Quand l’homme s’avilit, la nature est la même,

Et le soleil d’hier se lèvera demain.

La nature a toujours sa grandeur imposante,

Et, seule empreinte encore du nom du Dieu vivant,

Elle a gardé l’écho de cette voix puissante

Qui l’éveilla jadis dans le sein du néant.

En dépit des mortels elle restera belle,

Et surtout quand le soir, s’avançant dans les airs,

La présente aux regards de son chantre fidèle

Qui veille en attendant l’heure des saints concerts.

Une Larme

Quand sous les lèvres de ta mère

Ton front, ô jeune fille, est venu se placer,

J’ai vu languissamment tes longs cils s’abaisser,

Et même j’ai cru voir une larme glisser

Et luire au bord de ta paupière.

Le jour à ton chaste sommeil

A-t-il ravi trop tôt quelque merveilleux songe ?…

Oh ! ne le pleure pas ; en eux tout est mensonge ;

Eh ! quel songe, dis-moi, vaut l’extase où te plonge

Le premier rayon du soleil ?

Lorsque l’on est et jeune et belle,

Est-il, au sein des nuits, rêves si séduisants

Qu’ils puissent égaler ces mondes rayonnants

Qu’en sa fraîche pensée une vierge à seize ans

Voit se dérouler devant elle ?

Non, ce n’est pas encore cela ;

C’est donc qu’en t’éveillant une glace infidèle

A tes propres regards t’aura faite moins belle ?

Elle mentait !… D’ailleurs qu’importe la rebelle ?

Ton bien-aimé n’était pas là.

Hier soir sans doute, en silence,

Tu lisais à l’écart quelque récit d’amour,

Et ta lampe, soudain s’éteignant, jusqu’au jour

T’aura laissée hélas ! tremblante tour-à-tour

Entre la crainte et l’espérance ?

Peut-être à ton chant virginal

Refusant de s’unir, ton âme vive et tendre

Sur tes lèvres n’a pu monter et se répandre ?

Mais le génie est roi ; parfois il fait attendre

Longtemps l’harmonieux signal.

L’inspiration a son heure :

Impétueuse et libre, elle ne souffre pas

Qu’un maître la mesure et lui compte ses pas :

Attends-la fièrement, bientôt tu sentiras

Vibrer la corde intérieure.

—  » Non, ma lampe, toute la nuit,

A brûlé sans s’éteindre, et ma glace est discrète ;

La harpe sous mes doigts n’a pas été muette,

Et mon calme sommeil n’a pas rêvé de fête

Qu’un jaloux réveil ait détruit.

Si le sourire m’abandonne,

Si pâle maintenant et triste tu me vois,

C’est que j’eus sur la terre une amie autrefois,

Et la mort la surprit lorsqu’ainsi dans les bois

Tombaient les feuilles de l’automne. « 

Le Pays Natal

L’automne a ses heures oisives

Pleines des choses d’autrefois,

Les yeux ont des larmes furtives

Qu’ils n’osent confier qu’aux bois.

Là, chaque plume que l’orage

Détache du nid de l’oiseau

M’apporte un rêve du jeune âge,

Un souvenir de mon berceau.

Dans chaque feuille qui murmure.

J’entends un nom des anciens jours,

Et chaque voix de la nature

Me parle des premiers amours.

C’est alors que vient en silence

Poser sa main entre mes mains

La jeune fille dont l’enfance

Eut ses beaux jours si près des miens.

Son ombre me sourit plus belle

Plus ravissante que jamais,

Et cependant est-ce bien elle,

Est-ce bien elle que j’aimais ?

Ce que j’aimais, ô jeune fille,

C’était, avec son doux loisir,

Ce vieux foyer de la famille

Où chacun s’en revient mourir.

C’était la table hospitalière

Qui nous rassemblait chaque soir ;

Hélas ! à l’appel de ma mère

Tous ne reviendront plus s’asseoir…

C’était l’air pur de nos bruyères,

C’étaient, au flanc de nos coteaux,

Les prés déroulés solitaires

Entre les bois et les ruisseaux ;

C’était quelque chanson encore

Le long des murs du vieux couvent

Se prêtant, plaintive ou sonore,

Au flot capricieux du vent ;

C’était l’aurore sur nos mousses

Versant son reflet virginal,

Les jours plus frais, les nuits plus douces,

C’était tout le pays natal ;

C’était ma jeunesse ravie

A mille songes éclatants,

Que sais-je, enfin ? C’était la vie

Vue à travers mes dix-sept ans.

Cependant on dit qu’il existe

Un autre amour au fond des cœurs,

Un amour qui fait l’âme triste

Comme celle des voyageurs.

Ce qu’ils rapportèrent d’images

Des bords de l’Orient vermeil,

Hélas ! des maternelles plages

Leur désenchante le soleil.

A leur âme mélancolique

Il faut désormais l’ouragan,

Et les grands bois de l’Amérique

Et les grands flots de l’Océan.

Le Réveil De La Muse

Muse, réveille-toi, voici les fleurs écloses !

C’est la saison des chants, c’est la saison des roses :

Je souffre à t’entendre parfois

Te plaindre à mon foyer, amante délaissée,

Quand l’étude sévère égare ma pensée

Parmi les peuples et les rois.

J’ai besoin de te voir en la nuit où nous sommes

Et d’apprendre de toi comme on redit aux hommes

Ce que le cœur gémit tout bas ;

Oh ! ne m’accuse pas d’une absence infidèle :

Lorsque le froid hiver mugit, la sentinelle

Marche encore, mais ne chante pas.

Chantons, puisqu’ici-bas toute lyre fidèle

Entre la terre et Dieu n’est qu’une sentinelle,

Chantons, l’hiver s’en va finir ;

Ainsi, pour saluer les heures qu’elle implore,

La vierge dans la nuit s’éveille et dès l’aurore

Sourit au jour qui va venir.

Chantons, dût, au réveil de nos rêves magiques,

Quand nous raconterons nos courses poétiques

A ceux dont les yeux sont fermés,

La foule avec dédain montrer notre couronne :

Si le baume est plus doux c’est quand le vent d’automne

Brise ses rameaux parfumés.

Le Barde a-t-il besoin d’une longue mémoire ?

Devant les nations marcher, voilà sa gloire,

Consoler, sa félicité !

La rose que le vent effeuille dans l’espace

Va-t-elle demander à l’ouragan qui passe

S’il sait qu’elle ait jamais été ?

Le vaisseau que les flots brisent contre la plage

S’informe-t-il auprès des rochers du rivage

Si les mers ont gardé le pli ?

Non : la rose a jeté ses parfums à la plaine,

Le navire a touché quelque rive lointaine…

Et voilà leur sort accompli !

Le Siècle

A une femme poète.

I

Vos lèvres ont un chant pur et grave comme elles…

Il atteint donc aussi les jeunes et les belles

Ce glaive de tristesse et d’intime douleur

Qui frappe, de nos jours, les plus fermes au cœur !

La femme a retrouvé son instinct prophétique ;

Fixant sur l’avenir un œil mélancolique,

Elle sonde, elle aussi, ce terrible avenir,

Et jusqu’en son bonheur se surprend à gémir.

Belle naguère encore de son insouciance,

Comme nous maintenant, elle écoute en silence,

Et tremble aussi de voir avec ses matelots

Le navire vivant s’abîmer sous les flots.

Quelque chose lui dit que cette vieille terre,

Impuissante et glacée, achève sa carrière,

Et que dans ses rumeurs qui de tous les chemins

S’élèvent tristement sur les pas des humains

Un monde qui se brise exhale son génie,

Et par toutes les voix chante son agonie.

Les peuples savent bien qu’un monde va périr,

Et que leur tâche à tous est de l’ensevelir ;

Mais leurs yeux sont fermés, et, dans la nuit profonde,

Leur aveugle terreur mène ce deuil d’un monde.

Le poète lui seul, en ce désert mouvant,

A compris le simoun qui s’avance en grondant,

Et quand la caravane, un moment incrédule,

Se couche, et mord d’effroi le sable qui la brûle,

Lui seul vers l’horizon lève des yeux sereins,

Lui seul crie au fléau : Je sais de qui tu viens.

Oh ! j’ai pitié de moi, quand je viens à me dire

Qu’en de vaines langueurs laissant tomber la lyre,

Quand tout souffre et se meurt de ce doute profond

Qui creuse dans le siècle un abîme sans fond,

J’ai prodigué parfois aux genoux d’une femme

Des chants qu’un monde entier réclamait de mon âme,

Et poussé sans remords un cri de cet amour

Que l’on dit éternel, éternité d’un jour !

Trêve donc une fois à ces molles souffrances !

Lorsque prête à franchir ses rivages immenses,

La mer lance déjà, par-delà monts et bois,

Aux portes des cités sa menaçante voix,

Lorsque s’interrogeant dans leur funèbre attente

Les générations se lèvent d’épouvante,

Convient-il qu’en tombant dans son obscur vallon,

La fleur de l’amandier maudisse l’aquilon ?

II

Ainsi, plein de notre âge et de ses destinées,

Je voyais se hâter le déclin des années,

Semblable, en ma pensée, au pauvre pèlerin

Qui, faute d’un peu d’eau, tombe et meurt en chemin.

Le monde allait finir, faute d’une parole,

Et de mes humbles chants je lui portais l’obole ;

Insensé que j’étais ! un homme peut mourir ;

Le cèdre que les monts ont vu naître et grandir,

Tombe, et sous ses débris ébranle au loin la terre ;

Le temple révéré qui, sous son toit de pierre,

Tient captive ici-bas l’immensité d’un Dieu,

Au gré d’un faible enfant dévoré par le feu,

S’efface, et par les vents sa cendre dispersée

Reporte vers le ciel l’éternelle pensée ;

Vésuve qui bouillonne en ses flancs tourmentés

Dans les plis de sa lave étouffe des cités ;

Le sol tremble, et soudain dans une nuit béante

S’ouvre pour tout un peuple une tombe vivante ;

Tout cela peut mourir : mais à l’humanité

Dieu fit les jours plus longs, et lui seul a compté.

Nul à l’humanité ne marquera son heure ;

Rien n’y peut ; elle va, que sa voix chante ou pleure,

Elle va, dans les pleurs ou les chants tour à tour,

Elle accomplit sans fin l’œuvre de chaque jour ;

Tantôt, comme un coursier qui fléchit sous son maître

Qui se plaint que le but est trop lent à paraître,

Et dont le pas plus sourd retentit faiblement,

Tant son pied dans le sable entre profondément,

Elle avance’ avec peine, et sa marche est pesante ;

Tantôt elle s’élance, et de sa bouche ardente

Elle sème, en courant, sur les mortels sillons

Des mots qui vont germer en sanglantes moissons.

Mais ce ne sont pas là des signes d’agonie ;

C’est que dans ses douleurs saintement rajeunie,

Elle va rattacher, d’un bras ferme et puissant,

Une palme nouvelle à son front renaissant.

J’en jure par le Christ ! Sa parole féconde

Comme une aile de feu couvrit un jour le monde,

Et d’un autre néant, à l’appel de sa voix,

L’humanité sortit une seconde fois !

À Un Enfant

Laisse en tes yeux si purs et si beaux d’innocence

Tristes plonger mes yeux,

Car j’ai besoin de voir aux regards de l’enfance

Se réfléchir les cieux.

L’aspect doux et serein de ta naïve joie

Calmera pour un jour

Ces orages brûlants qui me livrent en proie

Aux tourments de l’amour.

Fuis-les ces ouragans, courbe ta blonde tête,

Enfant, quand ils viendront ;

Car on garde longtemps d’une telle tempête

L’empreinte sur le front.

Mais si Dieu l’a voulu, jette au cou de ta mère

Tes deux bras défaillants ;

Une mère a toujours ses bras prêts, quand la terre

Manque à nos pas tremblants.

Une mère, vois-tu, c’est là l’unique femme

Qu’il faille aimer toujours,

A qui le ciel ait mis assez d’amour dans l’âme

Pour chacun de nos jours.

Aux suaves accords de sa voix douce et tendre

Endormi mollement,

Enfant aimé ta mère, aime-la sans apprendre

Que l’on aime autrement.

Aimer ! parole triste, insultante ironie

Pour qui vit un matin,

Mot fatal, et qui n’a d’écho dans cette vie

Qu’amertume et dédain !

Oh ! choisir une femme et créer autour d’elle

Tout un monde enchanté,

Et vouloir seulement pour la faire immortelle

Une immortalité !

A ses moindres discours suspendre tout son être,

Ému d’un doux espoir,

Et mourir tout le jour, hélas ! à se promettre

Un sourire, le soir !

Et lorsque ce. regard que le regard mendie

On n’a pu l’obtenir,

Sentir avec terreur à l’âme anéantie

Echapper l’avenir ;

A la vie, au bonheur, dans sa douleur farouche,

Jeter un morne adieu,

Tomber à deux genoux le front contre sa couche

Et s’écrier :  » Mon Dieu !

 » Au lieu de les laisser l’un sur l’autre descendre

Si pesants à mon cœur,

Mon Dieu ! ne pouvez-vous ensemble les reprendre

Tous ces jours de malheur ?  »

Épuiser ces tourments qu’en ce monde où nous sommes

On ne peut exprimer,

Lentement en mourir, dans la langue des hommes

Cela s’appelle aimer !

Adieu

Tu pars !… deux jours hélas, et tu n’es plus pour nous

Qu’un de ces souvenirs solitaires et doux

Dont le cœur s’empare en silence.

Pourquoi donc venais-tu si tu devais nous fuir ?

Hélas ! mes jours sereins au nonchalant loisir

Ne renaîtront pas de l’absence.

Ah ! je devais penser (mais comment le pouvoir

Quand je laissais mes yeux s’égarer chaque soir

Sur cette place où tu reposes)

Que l’amour ici-bas n’a que de courts instants,

Que la vie est un songe, et qu’avec le printemps

Hélas ! s’en vont toutes les roses.

Tu t’en vas donc aussi !… Pars, s’il est quelque bord

Où tu sois plus aimée, où plus d’âmes d’abord

Recherchent ton heureux empire,

Où tu puisses ravir, sans effort et sans art,

Plus de regards d’amour avec un seul regard,

Plus de cœurs avec un sourire.

Tu pars ! je les maudis ces lieux où tu n’es plus,

Et cependant jamais ne furent répandus

Plus de trésors sur les campagnes,

Jamais Dieu n’épancha de son sein paternel

Parfums plus purs aux fleurs, plus mol azur au ciel,

Plus douce rosée aux montagnes.

Tu parus, aussitôt tout s’embellit de toi ;

Tu parus, et le jour devint plus doux pour moi,

Et la nuit devint plus sereine…

Adieu, gloire, avenir ! Oh ! j’aurais tout donné

Pour sentir un moment sur mon front incliné

L’ombre de tes cheveux d’ébène.

Tu n’étais pas venue et déjà cependant

Je ne sais quel parfum de ton nom s’exhalant

Allait devant ta renommée ;

Et le jour où sur moi s’abaissèrent tes yeux…

Où t’avais-je donc vue ? En quel songe des cieux ?

Je crus déjà t’avoir aimée.

Oh ! comme lentement vont se traîner les mois !

Plus de brise dans l’air, plus d’ombre sous les bois,

De rêverie au bord des fleuves !…

Encore si ta voix eût laissé sur mon cœur

Tomber un de ces mots d’ineffable douceur

Qui consolent les âmes veuves !

Ce mot eût fait éclore un magique univers

Où pour l’entretenir de mes regrets si chers

J’aurais enseveli ma vie ;

Ainsi pour se bercer d’une image d’amour

Le cygne sous son aile en attendant le jour,

Ramène sa tête endormie.

Mais pas même ce mot ! A l’heure du départ

Ma furtive douleur s’exhalant à l’écart

Évitera jusqu’à ta vue,

Et quand de ton exil tu reviendras enfin,

Ton œil indifférent retrouvera le mien

Sans y chercher la bienvenue.

Adieu À L’enfance

Quand l’aube vient toucher mon chevet solitaire,

Mon œil, sans soulever sa pesante paupière,

Sent vaguement le jour poindre sur l’horizon,

Et la nuit, en fuyant, emporte sur son aile

Les songes sur mon front descendus avec elle

De leur magique région.

Ainsi quand la jeunesse est venue à mon âme

Révéler ses pensers et sa langue de flamme,

Vers un nouveau rivage emporté sans effort,

Dans mon cœur, tout-à-coup, j’ai senti que l’enfance,

Avec le doux parfum de sa chaste ignorance,

Était restée à l’autre bord.

Adieu donc, mon enfance insouciante et belle,

Adieu printemps de l’âme où tout est pur comme elle,

Songes venus du ciel et compris à demi,

Songes dans l’amour seul retrouvés sur la terre,

Images du rayon qui passe avec mystère

Sur un front encore endormi !…

Fuyez-vous pour toujours, trésors de mon jeune âge,

Croyances du berceau que dédaigne le sage,

Sympathiques élans vers un astre éternel,

Vagues et doux regards jetés sur la nature,

Enfance ! flot sacré d’une source assez pure

Pour réfléchir encore le ciel !

Eh bien ! je te salue, enivrante jeunesse,

Glaive, lyre, ou pinceau, puissante enchanteresse,

Donne au prix du malheur, sans pitié ni merci !…

Non… Laisse à d’autres mains et l’épée et la toile,

Une lyre ici-bas, et là-haut une étoile,

Donne, jeunesse, et me voici !

Donne, mais laisse-moi cette foi du vulgaire

Qui m’a pris tout enfant sur le sein de ma mère…

Il faut aux mois d’été quelques fleurs du printemps,

Il faut au jour brûlant un reflet de l’aurore,

Il faut à la jeunesse, ardente et pure encore,

Un souvenir des premiers ans !

A vous donc tous mes chants, à vous toutes mes veilles,

Croyances qui peuplez d’ineffables merveilles

Et le ciel et la terre et les mondes sans fin !

Le ciel va m’égarer dans ses déserts sublimes,

Si votre voix puissante au penchant des abîmes

N’avertit pas le pèlerin.

Et la terre à son tour sera stérile et sombre,

Si je ne la sens pas frémir sous la grande ombre

Du Dieu qui l’enfanta de son souffle de feu ;

Si je n’entends gémir sous sa chaîne glacée

L’impie emprisonné dans sa propre pensée

Qui l’assiège du poids d’un Dieu.

Enseignez à mon cœur ces prières divines,

Douces comme la voix qui, du haut des collines,

Dans le parfum des fleurs monte au déclin du jour,

Et ne faites d’égal au passé qui s’efface

Que l’avenir riant qui vient prendre sa place

Avec l’espérance et l’amour.

Jusqu’au temps où les jours de mon adolescence,

Joignant dans le passé les heures de l’enfance,

Iront, d’un même essor, vers un monde plus pur,

Et, saluant la vie avec un doux sourire,

Dans un dernier adieu laisseront l’humble lyre

Aux froides mains de l’âge mûr.

Dix Ans D’absence

Dix ans se sont passés, dix ans ! je l’ai revue

Grande, elle que jadis enfant j’avais connue,

Non plus vive et légère et souriant toujours,

Mais grave et qui semblait déjà compter les jours

Sa bouche avait encore cet éclat de l’enfance,

Mais ne souriait plus et gardait le silence.

Si mes yeux dans ses yeux osaient chercher son cœur,

Son front pur se voilait de grâce et de pudeur,

Et quand elle parlait, rougissante et naïve,

Elle achevait à peine et d’une voix craintive.

Sur moi, comme autrefois, s’est reposé son bras,

Et nous avons parlé, ralentissant nos pas,

Des chants de Rossini, des hymnes de Delphine,

Des femmes qu’emportait l’élégante berline,

De la mode d’hier déjà vieille à son tour,

Et de tout ce qui naît et s’efface en un jour.

Ah! dans ces entretiens si ma langue oppressée

En sons inachevés laissait fuir ma pensée,

Si je sentais s’éteindre et défaillir ma voix,

C’est que mon cœur alors était plein d’autrefois,

C’est que l’enfance seule est rieuse et légère,

Car seule elle n’a pas de passé sur la terre.

Douleur

Voici le temps passé de cette sombre lutte ;

Vivant, mais épuisé, mais meurtri par la chute,

A la taille de l’homme enfin redressons-nous !

Si l’avenir nous garde encore quelque disgrâce,

Demeurons invincible à sa froide menace,

Le regardant en face,

Pour attendre ses coups.

Tenons au fond du cœur toute douleur captive,

Qu’elle y fasse sa plaie ardente, et toujours vive,

Qu’elle saigne au-dedans mais ne se montre pas ;

Si l’on nous cherche au front quelque ride profonde,

Jetons un fier sourire au regard qui nous sonde,

Et soyons pour le monde

Un heureux d’ici-bas.

Quand le chaume s’embrase on ne voit pas encore

Le feu qui sourdement le broie et le dévore ;

La surface au soleil étincelle et reluit ;

Mais vienne l’ouragan, la flamme alors s’irrite,

L’incendie apparaît, le toit se précipite,

Et tout disparaît vite,

Chaume, lumière et bruit.

Ainsi de nous, mon âme ! ainsi de notre vie !…

Chaume vivant, en proie au muet incendie,

Quand tout n’est plus que cendre, arrive l’aquilon !

Qu’en nous voyant tomber sans plainte et sans murmure,

Le vulgaire s’écrie : Où donc est la blessure ?

Point de sang à l’armure ;

Douleur, n’es-tu qu’un nom ?

La Famille

Salut, bords où j’aimai ! Beaux arbres dont l’ombrage

Me couvrit tant de fois,

Quand j’allais, loin de tous emportant son image,

L’adorer dans les bois !

Je vous revois sans trouble et sans mélancolie,

Le chant de ma douleur,

Comme un baume divin qui fait que l’on oublie,

A coulé sur mon cœur.

Sur le même chevet, aujourd’hui tiède encore

De ma fièvre d’hier,

J’ai, sans rêver son nom, dormi jusqu’à l’aurore,

Ce nom jadis si cher !

Et quand le souvenir s’est, à l’aube nouvelle,

Épanoui dans moi,

Mon premier vœu d’amour n’a pas été pour elle,

Il est allé vers toi,

Vers toi, mon père aimé, vers toi, ma tendre mère,

Car vous m’avez tous deux

Appris, dès le berceau, les sentiers de la terre

Les plus voisins des cieux.

Face à face aux deux coins du foyer qui rayonne,

Je vous entends d’ici

Vous dire : Quand jadis nous revenait l’automne,

Il revenait aussi.

Oh ! faites de ma place au banquet de famille

Celle du voyageur,

Qui s’en vient, un moment, devant le feu qui brille,

Reprendre un peu de cœur.

Cet autre voyageur que vous aimez sans doute

Y viendra quelque jour,

Vous demander enfin, au terme de la route,

Le baiser du retour.

Par tous les champs, hélas ! semant nos destinées,

Nous allons, nous allons,

Puis à l’humble berceau de nos jeunes années

Enfin nous revenons.

Ainsi je reviendrai : près du clocher rustique

Je ferai halte un soir ;

A celui qui revient son toit mélancolique

Garde un trésor d’espoir.

Mais avant l’heure, hélas ! que de nuits dévorantes

Suivront de mauvais jours !

D’un stérile renom promesses décevantes,

C’est le but où je cours.

Et quand j’aurai conquis cette vaine mémoire,

Une voix me dira :

Insensé, qu’as-tu fait ? Nulle part n’est la gloire,

Le bonheur était là !

La Lampe Du Poète

Abaissons nos yeux sur la ville :

Comme son front luit et scintille

Un soir d’hiver quand le jour fuit !

La jeune fille qui s’apprête

Se promet tout bas la conquête

Des adolescents que la fête

Invite aux danses de la nuit.

La fête, au loin, sous les portiques,

Mêle toutes ses voix magiques,

Et le reflet des lampes d’or

Jette une teinte merveilleuse

Sur l’écharpe molle et soyeuse

Qui joue autour de la danseuse

Dans son capricieux essor.

A ce doux concert qui s’élève,

Le voyageur croit voir en rêve

Surgir, à son œil enchanté,

Quelque cité de l’Arabie,

Sous la baguette d’un génie,

Eclose, belle et rajeunie,

Dans une nuit de volupté.

Ton cœur, ô pèlerin, se livre

A ce spectacle qui l’enivre,

A ce prestige des échos,

Aux parfums que le vent promène

A la mélodie incertaine

Qui se prolonge dans la plaine

Et va s’éteignant sur les flots.

Ton œil ému suit dans l’espace

La ronde qui s’enchaîne et passe,

Et voit aux lueurs des flambeaux

Folâtrer la vierge enfantine

Dont chaque forme se dessine

Sur la flottante mousseline

Qui se déroule en longs rideaux.

Ah ! que du moins un doigt te montre

Qu’une main traîne à ta rencontre

Les pauvres couchés sur le seuil,

Froide tribu qui, dès l’aurore,

En proie à la faim qui dévore,

Se ranime pour tendre encore

La main au denier de l’orgueil.

Il voit, il écoute, il s’enflamme ;

Les palais ont toute son âme,

Et jamais, jamais son regard

Ne quitte la noble assemblée

Pour l’humble fenêtre isolée,

Dont la lampe pâle et voilée

Seule se consume à l’écart.

Là, fuyant les sentiers vulgaires,

Une âme avide des mystères

De la Muse, son seul trésor,

Se recueille et cherche la trace

Du chemin que suivit le Tasse,

Lorsque pour les rois du Parnasse

Rome eût aussi son livre d’or.

Laissez peser sur ces demeures,

Où si douces coulent les heures,

Les pas lourds et glacés du sort,

En ce lieu même où se balance

Le chœur animé de la danse,

Sera la mort et le silence,

Sera le silence et la mort.

Sur ces flambeaux la mort avide

Promènera sa main livide

Et le dernier aura son tour,

Mais la lampe, au Barde fidèle,

Voit éclore une œuvre nouvelle

Qui ne doit pas mourir comme elle,

Aux naissantes clartés du jour.

La Neige

J’aime la neige éblouissante

Qui couronne les vieilles tours,

Et sur les arbres qu’elle argente :

Courbe la feuille jaunissante,

Dernier souvenir des beaux jours.

Ses blancs flocons avec mystère

Reposent au toit des maisons,

Et d’une tunique légère

Voilent la face de la terre,

Ainsi que de molles toisons.

Écoutez ! tout semble immobile,

La neige endort tous les échos ;

Sans bruit passe la foule agile,

Et sur l’enceinte de la ville

Pèse un mystérieux repos.

La ville est un camp qui sommeille

Avec ses muets pavillons,

Quand le vent n’apporte à l’oreille

Que la voix du soldat qui veille,

Dans l’absence des bataillons.

C’est une flotte dont la grâce

Fait rêver aux golfes des cieux,

Une blanche flotte qui passe,

Et qui semble au loin dans l’espace

Suivre un astre silencieux.

L’arbre balancé par l’orage

Est un mât penché sur les mers,

Chaque brise un chant de la plage,

Chaque voix un cri du rivage

Prolongé sur les flots amers.

Et le soir quand la ville étale

L’éclat de ses mille flambeaux,

C’est une tente triomphale

Qui, dans sa grâce orientale,

Garde la couche d’un héros.

La Pensée Et La Rêverie

Viens, recueillons, ami, ce double écho d’un monde

Où l’âme tour à tour s’éclaire et se féconde,

Rêverie et pensée, oracles immortels !

La pensée ! Oh ! salut, sœur des jours éternels,

Toi par qui devant nous se courbent sans murmure

Ces animaux pétris d’une argile moins pure,

Qui n’ont qu’un vil instinct pour vaincre le trépas,

Et dont l’être commence et s’achève ici-bas !

Si Dieu dans notre sein endormait la pensée,

Que serait l’homme alors ? Une forme glacée,

Corps sans âme, pareil à ces tristes débris

Dans les champs de la Grèce encore ensevelis.

Mais, jaloux de revivre en son plus bel ouvrage,

Le Dieu qui nous créa nous fit à son image.

La pensée, il est vrai, s’éveille lentement,

De nos impressions se féconde et s’étend ;

Esclave de ce monde, à sa première aurore,

Sous le poids de ses fers elle sommeille encore :

Mais comme Galatée, à la voix de l’Amour,

Sous le marbre vivant sent pénétrer le jour,

La royale captive, entrouvrant sa paupière,

Et sous son regard d’aigle enfermant la matière,

A ce monde impuissant impose à son réveil

Les fers qu’elle en reçut pendant son court sommeil.

Voyageur égaré dans ce désert du monde,

L’homme est sans la pensée un navire sans sonde,

Flambeau par un aveugle emporté dans la nuit,

Qu’une feuille protège ou qu’un souffle détruit.

Mais sitôt que l’esprit a brillé dans l’argile,

Il ouvre à la clarté sa paupière docile,

Et toute la nature, en son cours solennel

Te salue en passant, ô dernier né du ciel !

La terre s’abandonne à ton génie avide

L’abîme est sans terreur pour ton œil intrépide,

Et ces rocs éternels d’où la foudre descend

N’ont pas d’autre secret pour ton regard brûlant.

Que dis-je ! dédaignant de faciles conquêtes,

Pour mieux interroger le secret des tempêtes,

La pensée a jeté par des chemins divers

Nos palais sur les flots et nos chars dans les airs.

Voilà celle à qui l’homme ici-bas se confie,

Et sa langue immortelle est la philosophie.

Mais du sombre portique éloignant nos regards,

Ensemble remontons jusqu’aux sources des arts.

Vois-tu la rêverie en sa marche incertaine

Dérobant à nos yeux sa grâce aérienne,

Se confondre de loin avec le doux rayon

Que laisse le soleil sur le pâle gazon ?

Étrangère à la vie, aux âmes virginales

Elle aime à révéler ses formes idéales,

Beautés sans vêtement ainsi qu’au premier jour

Et qui viennent du ciel, ce berceau de l’amour.

Rêverie ! oh ! je plains ces âmes desséchées

Que jamais de ta voix les grâces n’ont touchées,

Et qui des pleurs sacrés ignorant la douceur,

Ne t’ont pas demandé le secret du bonheur.

A peine nous naissons, la vierge demi-nue

Accourt, et, pour l’enfant enfant redevenue,

Sur le voile léger qui revêt le berceau

Déroule, par degrés, un ravissant tableau,

Dont le riant tissu vient tenter la paupière,

Et sans la fatiguer l’invite à la lumière.

Puis, quand l’âge est venu, sais-tu pourquoi l’enfant

Aime à prêter l’oreille aux longs soupirs du vent,

A voir au loin frémir le royal front des chênes,

A plonger son regard dans l’azur des fontaines,

A sentir la rosée épanchée aux vallons,

A suivre l’arc-en-ciel sur la cime des monts,

Alors qu’il se balance et sourit au nuage,

Comme l’aile d’un ange égaré dans l’orage ?

C’est que la rêverie, invisibles encore,

Autour d’elle, partout, jette ses réseaux d’or.

Oh ! ne nous fermez plus dans vos tristes écoles,

Où notre âme s’épuise en disputes frivoles,

Où pour nous enseigner le Dieu que l’univers

Salue à son réveil sous mille noms divers,

Au lieu de nous placer au sein de la nature,

La science étalant son ignorance obscure,

Nous présente sans cesse un livre où le regard

Ne voit que signes morts, vains prestiges de l’art :

Vers le Dieu créateur un plus doux sentier mène ;

L’homme peut le gravir sans qu’une main l’y traîne ;

Vous qui m’enseignez Dieu, dans son œuvre ici-bas

Laissez-moi le surprendre et ne l’expliquez pas.

Ouvrez-moi ce grand livre où brille son image,

Laissez-moi m’incliner, pleurer sur chaque page,

Laissez-moi respirer ces fleurs que chaque jour

Jette au front du printemps comme un don de l’amour ;

Suivre ces astres d’or dont une main suprême

Couronna l’univers comme d’un diadème,

Et contempler au sein de tant d’êtres divers

L’homme, de son regard dépassant l’univers,

Seul debout, élevant vers la voûte divine

Son front encore empreint de sa haute origine ;

Grand Dieu ! Plein de ton œuvre alors et plein de toi,

Je pourrai m’élancer au monde de la foi ;

Si la terre pour nous est une autre patrie,

Ah ! j’en rends grâce à toi, touchante rêverie !

L’enfant devient jeune homme, et son guide immortel

Le conduit pas à pas vers le monde réel ;

Quel autre élève en lui la scène imaginaire

Où commence le drame achevé sur la terre,

Où s’ébauche la vie et ce qui doit un jour

Dans l’espace et le temps apparaître à son tour,

Mystérieux chaos où s’enfante en silence

Ce qui sera bonheur, gloire, vertu, puissance,

Où vit en sentiments, en désirs, en accords,

Tout ce qui prendra vie en ce monde des corps ?

Quel autre, nous plongeant dans cette mer d’images,

D’avance à nos regards en déroule les pages ?

C’est elle, toujours elle, en qui l’adolescent

Dérobe à l’avenir le secret du présent ;

Elle seule en effet montre à l’homme qui passe

Et son jour dans le temps et son lieu dans l’espace,

Seule lui dit son rang dans cette chaîne d’or

Qui des êtres créés embrasse tout l’essor,

Chaîne mystérieuse et toujours agitée,

Par un souffle invisible ici-bas tourmentée,

Et qui, livrant la terre à des êtres nouveaux,

Chaque jour au soleil tourne un de ses anneaux,

Jusqu’à ce qu’épuisée, en sa course féconde,

Disparaissant enfin de la scène du monde,

Dans les cieux tout entière elle remontera

Pour couronner le trône où s’assied Jéhovah !

Aux yeux de l’âge mûr, dont l’or seul est l’idole,

La rêverie hélas ! n’est que chose frivole,

Car elle est ignorante et voudrait faire en vain

L’argent avec le fer et l’or avec l’airain ;

Mais, semblable au soleil dont la chaleur divine

Vient réchauffer parfois l’esclave dans sa mine,

A celui dont le cœur s’enferme en son trésor

Austère elle apparaît, mais consolante encore ;

Et l’on sent, à sa voix féconde, enchanteresse,

S’évanouir ce doute où tout l’homme en détresse

S’interroge, et n’osant contempler l’avenir

S’écrie avec effroi : Si tout allait finir !

Ainsi la rêverie est pour l’adolescence

Un regard amoureux jeté sur l’existence,

Pour l’âge mûr regret, parfois heureux réveil,

Pour le vieillard doux songe au sein d’un doux sommeil,

Pour tous un océan où l’âme rajeunie

Se repose un moment des luttes de la vie,

Où le pauvre exilé jusque dans sa prison

Respire l’air natal et rêve le pardon,

Où l’oreille inclinée écoute et croit entendre

D’une voix d’autrefois l’accent plaintif et tendre,

Monde sacré qui flotte emportant vers le jour

Tout ce qui vit d’espoir, de prière et d’amour,

Dont la langue ici-bas dans tout âme choisie

Est cet écho du ciel qu’on nomme poésie.

Ami, ce sont deux sœurs qui n’eurent qu’un berceau,

Mais chacune a sa foi, sa langue, son flambeau,

Chacune un monde à part empreint de son image ;

Façonnant à son gré cet univers sauvage,

L’une aime à se jouer dans la création ;

L’autre prend son essor où finit l’horizon ;

Plus pures que le jour, plus vives que la flamme,

L’une est l’œil de l’esprit, l’autre l’instinct de l’âme.