Écoutez-moi Si Vous M’aimez

Écoutez-moi si vous m’aimez :

Je suis sauvé lorsque je chante ;

Et toi, surtout, que j’ai formé

De ma plus douce voix vivante :

Tes beaux cheveux bien éclairés

Comme le feu dans la poussière

Te font pareil aux oliviers,

Tes mains connaissent un mystère

Dont il reste de l’or aux doigts

Si tu es dieu, révèle-toi.
– Garde ton sang, bouche mordue,

J’y vois la trace de ton coeur :

Sur la voie que tu as perdue

Je t’ai suivi comme un chasseur.
Es-tu cette étoile sauvage ?

Je te salue, ô visiteur,

Dans la lumière et la douleur,

Visage doux comme une plage

Usée, habituée aux vagues

Tu es l’amour aux mains profondes :

Partageons ce pain et ce sel
– Salut, dans le milieu du monde,

Salut à mon ami mortel.
Puis-je mourir, quelle folie !

N’entends-tu pas ma poésie

Et ce coeur battre, ô bouche d’or ?

Je suis le berger de ces ombres

Et le principe de ces choses

Ayant fait oeuvre de mon corps

Je suis vainqueur, il se repose,

Et je retourne à mes trésors.
– Homme enfermé, l’orgueil t’égare

Libre et vivant, devant un mur.

Accorde-moi ce corps avare,

Ne sois, enfin, qu’un esprit pur.
Amour, ce serait par faiblesse
– Mais, par faiblesse, sois heureux.
Laisse ces ruses sans noblesse

J’ai vu la flamme dans tes yeux

Alors, il me prend par la tête,

Porte la nuit dans mes fénêtres,

Porte sur moi son souffle ardent,

Par les genoux brise ma force

Et, comme un cheval qui s’emporte,

Jette ses cheveux dans le vent
– Je suis seul. Je serre les dents.
Plus tard, un soir comme les autres,

La poésie monte et se pose,

L’eau merveilleuse monte en moi,

Le dieu se pose dans ma chambre,

Tout est changé, c’est que je chante :

Amour, entendez-vous ma voix ?

Mais le Démon n’écoute pas,

Il pleure dans ses mains profondes
– Les poètes sont seuls au monde.