Oh ! Pourquoi Partir Sans Adieux

Oh ! pourquoi partir sans adieux ?

Pourquoi m’ôter ton doux visage,

Tes lèvres chères et tes yeux

Où je n’ai pas lu ce présage ?

Pourquoi sans un mot de regret ?

Est-ce que l’heure était venue ?

Si ton cœur, hélas ! était prêt,

Je ne t’aurais pas retenue.

Pourquoi t’oublîrais-je ? La main

De qui me vint cette blessure

Eut ce cher caprice inhumain,

Et pour me frapper fut peu sûre.

Pourquoi La Renier

Pourquoi la renier ?

Je n’ai pas de colère.

Ô mon amour dernier,

Ô chose bleue et claire !

Pourquoi me souvenir

Qu’elle me fût amère ?

J’aime mieux retenir

Par l’aile ma chimère.

Le pardon est plus doux.

Mon adieu se colore

D’un regret sans courroux,

D’avoir perdu l’aurore.

Quand Les Malheureux Ont L’été

Quand les malheureux ont l’été

Et le soleil pour leur sourire,

Il semble qu’un peu de gaité

Vienne atténuer leur martyre.

Mais l’hiver, quand il fait si froid,

Malgré la force coutumière,

L’espérance cède et décroît

Ainsi que la douce lumière.

Avant que le ciel ne soit bleu,

L’amant triste, la lèvre aride,

N’a plus même le coin du feu,

Où la place laissée est vide.

Quand On Est Heureux, On N’a Pas D’histoire

Quand on est heureux, on n’a pas d’histoire.

On se cache, on s’aime à l’ombre, tout bas ;

Rien de glorieux, pas de fait notoire ;

Le monde oublié ne vous connaît pas.

Si quelqu’un pourtant, avec un sourire

Dit, en vous voyant fuir l’éclat du jour :

 » Ce sont des hiboux !  » eh bien, laissez dire…

Ce sont des oiseaux éblouis d’amour.

Quand le baiser fait la parole vaine,

On s’en va, muets, dans les grands prés verts.

— Loin de mon bonheur, je fixe ma peine

Sur l’émail fragile et bleu de mes vers.

Quand Tu N’auras Plus Ton Beau Sein

Quand tu n’auras plus ton beau sein,

Ni la douceur de ton haleine,

Ni l’éclat rose et le dessin

De ta joue adorable et pleine,

Alors je serai presque vieux :

Mon heure aussi sera passée,

Mais l’âge aura mis dans mes yeux

Et sur mon front plus de pensée

Ton cœur sera triste et déçu

Et tu songeras :  » Lui, peut-être,

 » Ne se serait pas aperçu,

Ou ne l’eût pas laissé paraître. « 

Si Je N’étais Pas Assez Bon

Si je n’étais pas assez bon,

Vois-tu, tu devais me le dire.

J’ai l’habitude du pardon

Comme toi celle du sourire.

L’amant a dans son cœur le ciel :

Mais, s’il y passe des nuées,

Les heures d’amour éternel

En sont parfois diminuées.

J’aurais tâché d’être meilleur,

Et, sans en rien faire paraître,

J’aurais prolongé mon bonheur

Et ton bonheur aussi, peut-être.

Son Désordre Était Charmant

Son désordre était charmant :

On eût dit beaucoup de fées

Dans un tourbillonnement

Légères et décoiffées.

Seule, elle, faisait cela ;

Je riais de la voir rire.

— Un jour elle s’envola :

Puisse l’air bleu la conduire !

Bien souvent j’ai découvert,

Tout en cherchant autre chose,

Du fil dans un livre ouvert

Et, dans mes vers, un nœud rose.

Te Souviens-tu De Ce Matin D’hiver

Te souviens-tu de ce matin d’hiver,

De la dernière et chère promenade ?

Il faisait beau, le soleil était clair :

C’était un temps d’heureux ou de malade.

C’était aussi notre pays charmant,

Le fleuve lent et sa rive un peu plate ;

Et les coteaux qui dressent finement

Au bord du ciel leur forme délicate ;

Et je pensais : les pentes de velours

Verront encore la belle promeneuse.

Aux mois si doux où l’été fait les jours

Longs et pareils à l’âme lumineuse.

Toujours L’extase Des Baisers

Toujours l’extase des baisers !

Ne boire que la fleur des choses !

Les printemps sont malavisés ;

Les roses ont tort d’être roses.

Avoir toujours un oiseau bleu

Qui vous sautille dans la tête !

Il vaut bien mieux nous dire adieu,

C’est gentil et c’est très honnête.

Ton cœur n’aura qu’à se fermer ;

Et puis, vois-tu, j’ai cette envie ;

Être heureuse, ne pas aimer,

N’avoir plus cela dans ma vie !

Tu Peux Bien Ne Pas Revenir

Tu peux bien ne pas revenir

Si c’est à présent ton envie ;

Mais redoute mon souvenir,

Qui, malgré toi, t’aura suivie

Dans les songes des nuits d’été

Des étoiles étaient écloses.

Ton pied cher, sans but arrêté.

A perdu le chemin des roses

Il n’est de loin pas de retour.

Les sources claires sont taries

Où tu mirais ton pauvre amour…

Les petites fleurs sont flétries !

Un Jour Nous Étions En Bateau

Un jour nous étions en bateau :

Elle voulut manger des mûres.

— Le bord, c’est presque le coteau,

Avec les bois pleins de murmures.

Vous savez quels soleils charmants

Tombent à midi sur nos plaines.

— Penchée en de fins mouvements.

Toute rouge, les deux mains pleines,

Parmi les feuillages brisés

Où quelque merle s’effarouche,

Elle noircit de ses baisers

Mes paupières et puis ma bouche.

Ne Leur En Veuillons Pas

Ne leur en veuillons pas :

Nos pauvres amoureuses

Suivent à petits pas

Des routes plus heureuses.

Paris ne leur vaut rien :

On y fait des folies.

Elles nous aiment bien

Tant qu’elles sont jolies.

Que faire ? Les laisser

S’enfuir à tire-d’ailes,

Et puis ne pas cesser

De nous souvenir d’elles.

Non, Je Ne Te Réclame Rien

Non, je ne te réclame rien ;

Conserve de l’heure passée

Tout ce que tu pris de mon bien :

Mon cœur, hélas ! et ma pensée.

Tu pourras en avoir besoin

En ces tristes nuits sans délire

Où l’on pleurerait dans un coin,

Si l’on pouvait, au lieu de rire.

Dans ton cœur à peine fermé

Souffre que le regret s’attarde.

— Le souvenir d’avoir aimé

Te suive longtemps, et te garde !

Non, Tu Ne M’as Rien Emporté

Non, tu ne m’as rien emporté !

C’est encor moi qui te possède ;

J’ai gardé toute ta beauté ;

A nul autre je ne te cède !

Écoute ! L’homme à qui tes bras

Ouvrent le ciel de tes caresses,

Quoi qu’il fasse, ne t’aura pas,

Ô la plus belle des maîtresses !

J’ai mis à l’abri mes trésors

Comme un avare statuaire ;

Et la merveille de ton corps

A mon âme pour sanctuaire.

Nous Nous Rencontrerons

Nous nous rencontrerons

Quelquefois par la ville,

Et nous cous salûrons

D’une façon civile.

Un souvenir tout bas

Nous parlera peut-être,

Ou bien nous n’aurons pas

L’air de nous reconnaître ;

Chacun de son côté,

Sans que l’autre s’étonne…

— Les fleurs naissent l’été

Et meurent à l’automne.