L’œil Et L’oeillet

L’œillet grenat et l’oeillet mauve

Dans la chambre des jours heureux

De leur parfum font une alcôve

Pour mon amour dont l’œil est bleu.
L’œillet grenat et l’oeillet rose

À l’heure où le baiser se prend

Parfument la main que je pose

Sur mon amour dont l’œil est grand.
Si de mon amour l’œil est triste

L’œillet mauve et l’œillet grenat

En leur parfum qui tant insiste
Raniment l’heure qui sonna

Et le geste qui vient se rendre

À mon amour dont l’œil est tendre.
1954

Où Les Sens Ne Font Qu’un

Je suis dans une chambre où les sens ne font qu’un,

Oreille, nez et main, bouche et regard s’assemblent,

L’œil entend, le nez voit, la main goûte aux parfums,

L’oreille a le toucher, la bouche a tout ensemble.

Je suis dans une chambre où les sens ne font qu’un.
Je suis dans une chambre où le souvenir veille,

Où le souvenir dort, m’abandonne et me prend.

Des anciennes langueurs le chagrin s’émerveille,

Il faut peu de bonheur pour pleurer trop longtemps,

Je suis dans une chambre où le souvenir veille.
Mon nez voit les rideaux du lit monter au ciel,

Mon œil écoute aux murs et l’heure et la demie,

Mon oreille se tend à ta paume endormie

Ma lèvre sans baiser goûte au baiser véniel

Et mes mains ton parfum quand j’étais ton amie.

Mon nez voit les rideaux du lit monter au ciel.
1954

Passionnément

Je l’aime un peu, beaucoup, passionnément,

Un peu c’est rare et beaucoup tout le temps.

Passionnément est dans tout mouvement :

Il est caché sous cet : un peu, bien sage

Et dans : beaucoup il bat sous mon corsage.

Passionnément ne dort pas davantage

Que mon amour aux pieds de mon amant

Et que ma lèvre en baisant son visage.
1954

Perce-neige Des Matinées

Oh, le plaisir de ta venue,

Oh, l’impatience retenue,

Contenue, continue

De ton baiser chagrin.

Oh, ta gorge d’espoir bombée

Ta présence du ciel tombée,

Dérobée, absorbée

Par mes vœux souverains.
Perce-neige des matinées

Dans la neige des destinées,

Fleur aimée condamnée

Aux sources de mes mains.

Oh, battements des nuits prochaines

Fantôme-roi de mes domaines,

Oh ma reine en neuvaine

Je suis ton pèlerin.
1954

Plus Jamais

Plus jamais de chambre pour nous,

Ni de baisers à perdre haleine

Et plus jamais de rendez-vous

Ni de saison, d’une heure à peine,

Où reposer à tes genoux.
Pourquoi le temps des souvenirs

Doit-il me causer tant de peine

Et pourquoi le temps du plaisir

M’apporte-t-il si lourdes chaînes

Que je ne puis les soutenir ?
Rivage, oh ! rivage où j’aimais

Aborder le bleu de ton ombre,

Rives de novembre ou de mai

Où l’amour faisait sa pénombre

Je ne vous verrai plus jamais.
Plus jamais. C’est dit. C’est fini

Plus de pas unis, plus de nombre,

Plus de toit secret, plus de nid,

Plus de lèvres où fleurit et sombre

L’instant que l’amour a béni.
Quelle est cette nuit dans le jour ?

Quel est dans le bruit ce silence ?

Mon jour est parti pour toujours,

Ma voix ne charme que l’absence,

Tu ne me diras pas bonjour.
Tu ne diras pas, me voyant,

Que j’illustre les différences,

Tu ne diras pas, le croyant,

Que je suis ta bonne croyance

Et que mon coeur est clairvoyant.
Mon temps ne fut qu’une saison.

Adieu saison vite passée.

Ma langueur et ma déraison

Entre mes mains sont bien placées

Comme l’amour en sa maison.
Adieu plaisirs de ces matins

Où l’heure aux heures enlacée

Veillait un feu jamais éteint.

Adieu. Je ne suis pas lassée

De ce que je n’ai pas atteint.
1954

L’île

L’île a des lis

Et des lilas

Pour les délices il y a des lits là.

Pas de soucis,

Cent liserons

Viens tes soucis vite s’enliseront.

Un cycle amène

Cycle centaure,

Sous les lilas où j’oublie tes cent torts,

Un cyclamen

Des centaurées

Et des pensées pour le temps dépensé.

L’île à délices

A des lilas,

Avec des lis j’ai porté ton lit là.
1954

Accords Doux À Cordoue

 » Accords doux

Décors d’août

C’est tôt, beys zélés

À Cordoue.
Lâchant son silence

La chanson s’y lance :
 » Cette eau baise ailée,

À Cordoue

Sept obèses et les

Accords d’août

Des corps doux.  »
Et le vent

Oscille en silence

Élevant

Oh ! si lent, six lances
À Cordoue

Bais et laids,

Beys zélés, maintenant,

Baisez les mains tenant

Baies et lait

Accords doux.  »
1954

Fado Fa Do

L’ami docile a mis là     La mi do si la mi la

Fade au sol ciré la sol     Fa do sol si ré la sol

Ah ! si facile à dorer     La si fa si la do ré
Récit d’eau     Ré si do

Récit las     Ré si la

Fado     Fa do

L’âme, île amie     La mi la mi

S’y mire effarée     Si mi ré fa ré
L’art est docile à l’ami   La ré do si la la mi

La sole adorée dort et   La sol la do ré do ré

L’ami l’a cirée, dorée   La mi la si ré do ré
Récit d’eau     Ré si do

Récit las     Ré si la

Fado     Fa do

L’âme, île amie     La mi la mi

S’y mire effarée     Si mi ré fa ré
Sire et fade au sol ciré    Si ré fa do sol si ré

L’adoré, dos raide aussi,    La do ré do ré do si

L’ami dort, hélas, ici     La mi do ré la si si
Récit d’eau     Ré si do

Récit las     Ré si la

Fado     Fa do

L’âme, île amie     La mi la mi

S’y mire effarée   Si mi ré fa ré
1954

Fiancée

Fiancée aux mille détours

Que cachez-vous dans votre manche ?

Est-ce la carte d’un séjour

Où le rêve en gestes s’épanche ?

Est-ce le plan de vos revanches

Sur le vol d’un baiser vautour ?
1954

Le Cheval

J’aime porter de longs cheveux

Comme une femme,

J’aime porter un amoureux

Près de sa dame,

J’aime porter le poids fatal

Des inconnus,

J’aime porter le long du val

Les bienvenues.

J’aime la poudre du chemin

Sur mon visage,

J’aime le conseil de la main

Qui m’encourage.

Je fuis mon ombre de cheval

Courant la plaine,

Je crains mon reflet animal

Dans la fontaine.
1954

Le Thé

Dans les vapeurs montant du thé

J’ai vu passer une personne

Pour qui mon cœur s’est endetté.

J’ai vu passer les regrettés

Portant à leur front ma couronne.

Mais je n’aimerai plus personne.
1954