Nature, Laisse-moi Me Mêler À Ta Fange

Nature, laisse-moi me mêler à ta fange,

M’enfoncer dans la terre où la racine mange,

Où la sève montante est pareille à mon sang.

Je suis comme ton monde où fauche le croissant

Et sous le baiser dru du soleil qui ruisselle,

J’ai le frisson luisant de ton herbe nouvelle.

Tes oiseaux sont éclos dans le nid de mon coeur,

J’ai dans la chair le goût précis de ta saveur,

Je marche à ton pas rond qui tourne dans la sphère,

Je suis lourde de glèbe, et la branche légère

Me prête sur l’azur son geste aérien.

Mon flanc s’appesantit de germes sur le tien.

Oh ! laisse que tes fleurs s’élevant des ravines

Attachent à mon sein leurs lèvres enfantines

Pour prendre part au lait de mes fils nourrissons ;

Laisse qu’en regardant la prune des buissons

Je sente qu’elle est bleue entre les feuilles blondes

D’avoir sucé la vie à ma veine profonde.

Personne ne saura comme un fils né de moi

M’aura donné le sens de la terre et des bois,

Comment ce fruit de chair qui s’enfle de ma sève

Met en moi la lueur d’une aube qui se lève

Avec tous ses émois de rosée et d’oiseaux,

Avec l’étonnement des bourgeons, les réseaux

Qui percent sur la feuille ainsi qu’un doux squelette,

La corolle qui lisse au jour sa collerette,

Et la gousse laineuse où le grain ramassé

Ressemble à l’embryon dans la nuit caressé.

Enfant, abeille humaine au creux de l’alvéole,

Papillon au maillot de chrysalide molle,

Astre neuf incrusté sur un mortel azur !

Je suis comme le Dieu au geste bref et dur

Qui pour le premier jour façonna les étoiles

Et leur donna l’éclair et l’ardeur de ses moelles.

Je porte dans mon sein un monde en mouvement

Dont ma force a couvé les jeunes pépiements,

Qui sentira la mer battre dans ses artères,

Qui lèvera son front dans les ombres sévères

Et qui, fait du limon du jour et de la nuit,

Valsera dans l’éther comme un astre réduit.

Si La Lune Rose Venait

Si la lune rose venait

En robe de petite fille

Danser sur le foin nouveau-né

Devant la source qui frétille,

Elle aurait tes deux mollets ronds

Et tes yeux argentés d’eau brune,

Mon fils, poupée en court jupon,

Au visage de clair de lune.
1908

Tu Tettes Le Lait Pur De Mon Âme Sereine

Tu tettes le lait pur de mon âme sereine,

Mon petit nourrisson qui n’as pas vu le jour,

Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne

En lui parlant tout bas de la vie au front lourd.
Voici le lait d’esprit et le lait de tendresse,

Voici le regard d’or qu’on jette sur les cieux ;

Goûte près de mon coeur l’aube de la sagesse ;

Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux.
Vois, mon âme sur toi s’inclinant plus encore,

Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc,

Brode des oiseaux blonds avec des fils d’aurore

Pour draper sur ton être un voile étincelant ;
Elle forme en rêvant ton âme nébuleuse

Dont le jeune noyau est encore amolli

Et t’annonce le jour, prudente et soucieuse,

En le laissant filtrer entre ses doigts polis.
Ouvre d’abord tes yeux à mon doux crépuscule,

Prépare-les longtemps à l’éclat du soleil ;

Vole dans mes jardins, léger comme une bulle,

Afin de ne pas trop t’étonner au réveil.
Cours après les frelons, joue avec les abeilles

Que pour toi ma pensée amène du dehors,

Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles,

Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort.
Entre dans ma maison intérieure et nette

Où de beaux lévriers s’allongent près du mur,

Vois des huiles brûler dans une cassolette

Et le cristal limpide ainsi qu’un désir pur.
Ce carré de clarté là-bas, c’est la fenêtre

Où le soleil assied son globe de rayons.

Voici tout l’Orient qui chante dans mon être

Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons ;
Sur la vitre d’azur une rose s’appuie.

En dégageant son front du feuillage élancé ;

Ma colombe privée y somnole, meurtrie

De parfum, oubliant le grain que j’ai versé.
Entr’ouvre l’huis muet, petit mage candide.

Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas

Dans la salle secrète où, lasse et le coeur vide,

Sur des maux indécis j’ai sangloté tout bas.
Ou bien, si tu le veux, descends par la croisée

Sur le chemin poudreux du rayon de midi,

Ainsi qu’un dieu poucet à la chair irisée

Qui serait de la rose et du soleil sorti.
Je suis là, je souris, donne-moi ta main frêle,

Plus douce à caresser que le duvet des fleurs ;

Je veux te raconter la légende éternelle

Du monde qui comprend le rire et les douleurs.
Écoute et souviens-toi d’avoir touché mon âme ;

Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux

La retrouver avec son silence et sa flamme

Et peut-être qu’alors je la comprendrai mieux.
Ô toi que je cajole avec crainte dans l’ouate,

Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur,

D’un morceau de mon coeur je façonne ton coeur,

Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite.

Voilà Que Je Me Sens Plus Proche Encor Des Choses

Voilà que je me sens plus proche encor des choses.

Je sais quel long travail tient l’ovaire des roses,

Comment la sauterelle au creux des rochers bleus

Appelle le soleil pour caresser ses neufs

Et pourquoi l’araignée, en exprimant sa moelle,

Protège ses petits d’un boursicot de toile.

Je sais quels yeux la biche arrête sur son faon,

Tellement notre esprit s’éclaire avec l’enfant ;

Je sais quels orgueils fous se cramponnent aux ventres,

Dans les nids, les sillons, les océans, les antres,

Quels sourds enfantements déchirent les terrains,

Quelles clameurs de sang s’élèvent des ravins.

Nous avons le regard des chattes en gésine

Quand le flux maternel nous gonfle la poitrine,

Quand l’embryon mutin bouge dans son étui

Comme un nouveau soleil sur qui pèse la nuit.

Nos seins lourds et féconds comme la grappe mûre

Offrent leur doux breuvage à toute la nature

Et notre obscur penchant voudrait verser son lait

À l’abeille, à la fleur, au ver, à l’agnelet.

Plaine grosse de sève et d’ardeurs printanières,

Écume salivant le désir des rivières,

Prunier croulant de miel, pesantes fenaisons,

Geste courbe et puissant des vertes frondaisons,

J’épouse la santé de votre âme charnelle

À présent que je vais forte comme Cybèle,

Que je suis le figuier qui pousse ses figons,

Qu’ayant connu l’essor hésitant du bourgeon

Et déployé la fleur où la guêpe vient boire,

Je m’achemine au fruit dans l’ampleur de sa gloire.

Le monde n’a plus rien de trop profond pour moi,

J’ai démêlé le sens des heures et des mois,

Et ma main qui s’arrête aux fentes des murailles

Sent dans le flanc du roc palpiter des entrailles.

Je n’aurais pas voulu, desséchant sur mon pied,

Être l’arbre stérile au tronc atrophié

Où l’abeille maçonne aurait creusé sa chambre,

Où quelque cep noueux gonflant sa grappe d’ambre

Aurait mis sur ma branche un air pâlot d’été

Sans que je participe à sa divinité.

Comme la riche nuit entre ses légers voiles

Voit dans son tablier affluer les étoiles,

Comme le long ruisseau abondant de poissons,

Je brasse en épis drus les humaines moissons.

Hommes, vous êtes tous mes fils, hommes, vous êtes

La chair que j’ai pétrie autour de vos squelettes.

Je sais les plis secrets de vos coeurs, votre front

Cherche pour y dormir mon auguste giron,

Et ma main pour flatter vos douleurs éternelles

Contient tous les nectars des sources maternelles.

La Tasse

Dans cette tasse claire où luit un cercle d’or

J’ai versé du lait blanc pour ta lèvre vermeille.

Comme un enfant dolent le long du corridor

Un rayon de soleil s’étant couché sommeille.
Vois, la mouche gourmande est plus sage que toi.

Perchée au bord du vase où son aile se mouille,

Avec sa trompe fine et subtile elle boit

Tandis que le jour bleu dévide sa quenouille.
Ah ! si la nuit venait, comme nous aurions peur ;

La nuit fait les gros yeux avec la lune ronde

Et tous les astres blonds qui pressent leur lueur

Sur le front noir de l’ombre où l’angoisse est profonde.
Vite ! bois cette tasse avant que soit le soir ;

Le moineau de la cage aime l’eau que je verse,

La fleur du pot d’argile accueille l’arrosoir,

Comme les champs nouveaux se plaisent à l’averse.
Et surtout ne va pas avec tes doigts fripons

Déranger le niveau de la crème dormante ;

On apporte la lampe et son nimbe au plafond

Bouge comme au matin une source mouvante.
Dieu ! c’est l’ombre déjà ! Déjà le ver luisant

Répand sa goutte d’or sur la verdure moite

Vite ! l’étoile fait les cornes en passant

Et la lune a caché le soleil dans sa boîte.

La Tête

Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main,

Je dirai : j’ai pétri ce petit monde humain ;

Sous ce front dont la courbe est une aurore étroite

J’ai logé l’univers rajeuni qui miroite

Et qui lave d’azur les chagrins pluvieux.

Je dirai : j’ai donné cette flamme à ces yeux,

J’ai tiré du sourire ambigu de la lune,

Des reflets de la mer, du velours de la prune
Ces deux astres naïfs ouverts sur l’infini.

Je dirai : j’ai formé cette joue et ce nid

De la bouche où l’oiseau de la voix se démène ;

C’est mon oeuvre, ce monde avec sa face humaine.
Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main

Et, songeant que le jour monte, brille et s’éteint,

Je verrai sous tes chairs soyeuses et vermeilles

Couverts d’un pétale à tromper les abeilles,

Je verrai s’enfoncer les orbites en creux,

L’ossature du nez offrir ses trous ombreux,

Les dents rire sur la mâchoire dévastée
Et ta tête de mort, c’est moi qui l’ai sculptée.
1908