Triptyque (1)

Sur la route de l’île-Grande.

Octobre est venu :

Une route droite,

Qui file et miroite

Sur un plateau nu ;

De grises nuées,

Vers Crec’h-Daniel,

Traînant dans le ciel,

Comme exténuées ;

À l’angle d’un champ

Un mouton qui broute ;

Au bord de la route

Un chaume penchant.

Jusqu’à l’Île-Grande,

Pas d’autre maison :

Pour tout horizon

La lande, la lande…

Triptyque (2)

L’Arrhée parle.

Ces croupes que fouaille

Un vent forcené,

Ce sont les Mené

De la Cornouaille.

Clameurs, bonds d’effroi.

Tout en eux m’agrée :

Car je suis l’Arrhée,

Leur pâtre et leur roi.

Sur leur maigre échine,

D’Evran au Relecq,

Le vent ronfle avec

Un bruit de machine.

J’emplis mes poumons

De sa rauque haleine

Et pais dans la plaine

Mon troupeau de monts.

Triptyque (3)

Le calvaire.

Las d’errer sans guide,

Depuis le Roudou,

Dans ce matin d’août

Brumeux et languide,

Nous nous allongeons

Au pied d’un Christ hâve,

Pointant, morne épave.

D’une mer d’ajoncs.

Mais cette marée

De genêt roussi

Soudain nous transit

D’une horreur sacrée.

Et, brusque ferveur,

La croix de détresse

À nos yeux se dresse

Comme un mât sauveur !

Recluse

Hélas ! Pourquoi nos cœurs se sont-ils détrompés ?

Vos cheveux blonds, voilà qu’on vous les a coupés ;

Votre bouche est pareille aux roses défleuries,

Et vos yeux, vos yeux froids comme des pierreries,

Vous ne les levez plus de votre chapelet.

Dans le cloître lointain où Dieu vous appelait,

Sous la lampe du chœur, pâle et mystique étoile,

Vous avez prononcé les vœux et pris le voile ;

Christ vous est apparu dans sa gloire d’Époux,

Et le terrestre rêve est achevé pour vous.

Adieu ! Ce triste cloître aux verrières disjointes,

Avec ses buis fanés pendant au bout des pointes,

Ses dalles, ses murs blancs et son austérité,

Il vaut le monde, il vaut le monde en vérité !

Mais moi, mes pieds meurtris n’ont pu trouver leur route.

Hélas ! à tant errer leur force s’en va toute.

Ô silence du cloître ! Ô repos ! Ô douceur !

Tendez-moi votre main, secourez-moi, ma sœur !

A matines, quand l’aube argenté les verrières,

Que mon nom quelquefois passe dans vos prières :

Si nul être vivant n’y doit être nommé,

Dites-le comme on dit le nom d’un mort aimé ;

Si la règle veut plus encor, docile au blâme,

Priez Dieu seulement pour le salut d’une âme

Et, sans la désigner autrement à Celui

Qui voit tout, en cette âme où nul rayon n’a lui,

Ravivez, sous l’ardeur de vos saintes pensées,

Le lys éblouissant des croyances passées !

Romance Sans Paroles

Fraîche et rieuse et virginale,

Vous m’apparûtes à Coatmer,

Blanche dans la pourpre automnale

Du soleil couchant sur la mer.

Et la mer chantait à voix tendre

Et, des terrasses du ciel gris,

Le soir penchait ses yeux de cendre

Sur les palus endoloris.

Et je crois que nous n’échangeâmes

Ni baiser vain, ni vain serment.

Le soir descendait en nos âmes,

Et nous pleurâmes seulement.

Rondes

I

Tes pieds sont las de leurs courses.

Voici le temps des regrets.

L’automne a troublé les sources

Et dévêtu les forêts.

Toutes les fleurs que tu cueilles

Meurent dans tes doigts perclus.

Comme elles tombent, les feuilles,

Au bois où tu n’iras plus !

L’automne, hélas ! c’est l’automne.

Songe aux longs soirs attristants.

Là-bas, en terre bretonne,

Les glas tintent tout le temps.

Ils tintent pour l’agonie

Des fleurs que tu préférais.

Ah ! ta moisson est finie !

Voici le temps des regrets…

II

Couche-toi devant ta porte.

Voici le temps des adieux.

Ecoute au ras de l’eau morte

Siffler les tristes courlieux.

Ils traînent leurs ailes brunes

Et leur long corps efflanqué

Sur la torpeur des lagunes

Entre Perros et Saint-Ké.

Mais demain, ce soir peut-être,

Tous ces longs corps amaigris,

Tu les verras disparaître

Un par un dans le ciel gris.

Ô l’amère parabole !

Éteignez-vous, pauvres yeux !

Les courlis gagnent le pôle :

Voici le temps des adieux…

Sur Un Livre Breton

Tel que ces fines cassolettes

Des bazars de Smyrne et d’Oran,

Où court en minces bandelettes

Une sourate du Coran :

Du sachet vidé sur la flamme

Montent des parfums floconneux,

Subtils et pervers comme l’âme

Du vieux pays qui dort en eux.

Tel, en sa grisante fragrance,

Votre livre, ami, m’a rendu

Groix, Trégastel, la molle Rance

Et les joncs roses du Pouldu.

La mer s’éveille au long des cales.

Voici Saint-Pol, Vannes, Tréguier,

Les pâles villes monacales ;

Roscoff assis sous son figuier ;

Et Morlaix, la vive artisane ;

Guingamp, qui, fidèle à son duc,

Montre maint coup de pertuisane

Aux trous de son manteau caduc ;

Penmarc’h, désolé par Brumaire ;

Auray la sainte ; Erg au flot blanc,

Et Lannion, qui fut ma mère

Et que mon cœur nomme en tremblant…

Ô genêts d’or de Lannostizes !

Les sources sanglotent. Là-bas,

J’entends frémir sur les cytises

Les abeilles du Bourg-de-Batz.

Et c’est ton âme triste et douce,

Toute ton âme, ô mon pays,

Qui pleure ainsi parmi la mousse

Et chante ainsi dans les taillis.

Les Sept Innocents De Pleumeur

Assis au bord de la grand’route,

Les septs innocents de Pleumeur

Ne savent pas qu’on les écoute.

Dans leurs prunelles convulsées

Un restant de jour tremble et meurt,

Et l’ombre tisse leurs pensées.

Pieds nus, sans chausses et sans linge,

Les septs innocents de Pleumeur

Causent, en jupes de berlinge.

Et le loriot, dans les chênes,

Et l’Océan, dont la rumeur

Gronde autour des îles prochaines.

S’arrêtent pour tâcher d’entendre

Les sept innocents de Pleumeur

Qui causent à voix lente et tendre,

Lente et tendre et confuse ensemble,

Comme au fond du soir endormeur

Les soupirs de l’aulne ou du tremble.

Mais ce qu’égrènent dans l’espace

Les sept innocents de Pleumeur

Reste ignoré du vent qui passe.

Et vainement l’homme se penche

La mer étouffe sa clameur.

L’oiseau se tapit sur la branche :

Aucun d’eux n’a compris en somme

Les sept innocents de Pleumeur,

Ni l’oiseau, ni la mer, ni l’homme,

Sauf un obscur et doux rimeur.

Les Trois Matelots De Groix

C’étaient trois matelots de Groix.

Ils étaient partis tous les trois

Pêcher la sole :

Les pauvres garçons n’avaient pas

Plus de sextant que de compas

Et de boussole.

— Ah ! disait l’un, voici l’hiver !

Les hirondelles ont ouvert

Leurs ailes souples,

Et bientôt, dans le ciel changeant,

On verra les pluviers d’argent

Filer par couples.

— L’hiver ! dit l’autre, hélas à nous !

Si je vous montrais mes genoux,

C’est une plaie.

Mon pauvre corps est tout perclus,

Et du coup je ne pourrai plus

Tenir la baie.

Et le troisième repartit :

— Notre navire est bien petit,

Ô bonne Vierge,

Mais à votre église d’Auray,

Sitôt débarqué, je ferai

Cadeau d’un cierge.

Ainsi causaient parmi les flots,

Debout au vent, les matelots,

Quand une lame

Emporta le premier des trois.

Il fit le signe de la croix

Et rendit l’âme.

L’autre, en tombant du haut du mât,

Fut, avant qu’il se ranimât,

Happé dans l’ombre

Par un poulpe aux yeux de velours,

Qui tendait au ras des flots lourds

Ses bras sans nombre.

Il a suffi d’un humble ave

Pour que le cadet fût sauvé

Du flot barbare,

Et ce matin les bons courants

L’ont ramené chez ses parents

Dans sa gabare.

Les Violiers

Ne retire pas ta douce main frêle ;

Laisse sur mes doigts tes doigts familiers :

On entend là-bas une tourterelle

Gémir sourdement dans les violiers.

Si près de la mer que l’embrun les couvre

Et fane à demi leurs yeux violets,

Les fragiles fleurs consolaient à Douvre

Un royal enfant captif des Anglais.

Et, plus tard encor, je sais un jeune homme,

Venu fier et triste au val d’Arguenon,

Dont le cœur se prit à leur tiède arôme

Et qui soupirait en disant leur nom.

Ainsi qu’à Guérin et qu’au prince Charle,

Dame qui te plais sous ce ciel brumeux,

Leur calice amer te sourit, te parle

Et de son odeur t’enivre comme eux.

C’est qu’un soir d’été, sur ces mêmes grèves,

Des touffes d’argent du mol arbrisseau

Se leva pour toi le plus doux des rêves

Et que notre amour les eut pour berceau.

Et peut-être bien que les tourterelles

Ont su le secret des fragiles fleurs :

Un peu de ton âme est resté sur elles

Et dans leur calice un peu de tes pleurs.

Lits-clos

Vous m’avez montré dans votre antichambre,

Luxueux fouillis d’objets d’entrepôt,

Un grand lit de Scaër aux tons de vieil ambre,

Mué par votre art en porte-chapeau.

Mais les lits sculptés de Basse-Bretagne,

Même les lits-clos du temps d’Henri deux,

Dans ces nids de soie où l’ennui les gagne

Sentent comme un deuil flotter autour d’eux.

Ils n’étaient pas faits pour ces belles choses :

Un fruste artisan, dans leur bois grossier,

Tourna des fuseaux, évida des roses

Et grava son nom sur le banc-dossier.

C’était quelque pâtre, un marin peut-être,

Bloqué par l’hiver sous son toit de glui ;

L’outil, dans son poing, mordait en plein hêtre,

Et sa mère-grand filait près de lui.

Et, tandis qu’aux doigts de la bonne femme

S’étirait la laine ou le fil écru,

Un rêve, il est vrai, chantait dans son âme,

Mais non pas celui que vous avez cru.

Ni rêve d’argent, ni rêve de gloire.

D’autres, l’œil en feu, s’en allaient cueillir,

Guidés par Coulomb aux rives de Loire,

Le vert plant qui garde un nom de vieillir ;

Ou bien se louant pour un vil salaire

Chez quelque huchier du pays gallot,

Pliaient au canon d’un strict formulaire

Leur art ingénu, mystique ou falot.

Lui rêvait d’offrir à sa fiancée,

Pour le jour prochain qui les unirait,

Ce meuble fleuri comme sa pensée,

Comme elle accueillant, profond et discret.

Il l’imaginait dressé près de l’âtre,

Sous ses beaux draps blancs, rugueux et cossus,

Avec son buis vert et ses saints de plâtre,

Madame la Vierge et Monsieur Jésus.

Et de frais rideaux de souple percale

Coulaient de sa frise en plis onduleux :

C’était l’abri sûr et la bonne escale,

Le nid tiède où chante un chœur d’oiseaux bleus.

Ils y goûteraient une paix profonde

Dans le cadre ouvré des panneaux à jour.

Tous deux seraient là comme au bout du monde,

Isolés, perdus dans leur grand amour.

Quand les ajoncs d’or font craquer leurs cosses,

La graine autour d’eux s’éparpille au vent ;

Ainsi jailliraient de ses flancs précoces

Les blonds héritiers dont ils vont rêvant :

Rudes fillots, certes, et tous de même aune,

A qui sourirait, fleur de la Duché,

Dans son justin bleu soutaché de jaune,

Quelque jeune sœur en béguin ruche.

Chaque an sonnerait un nouveau baptême.

Ô muids ! Ô boudins ! Ô guadiguennous !

Mais c’est toi, bon lit, qu’après Dieu lui-même

Béniraient d’abord les heureux époux.

N’est-ce pas chez toi qu’ils ont par avance

Savouré le miel des premiers baisers,

Et n’as-tu pas vu leur double jouvence

Du même rayon dorer tes vieux ais ?

Lit de leurs vingt ans, couche parfumée,

Tu verrais aussi leur déclin pareil,

Et c’est dans ta crypte à tout bruit fermée

Qu’ils s’endormiraient du dernier sommeil.

Mais d’autres viendraient après eux, puis d’autres,

Surgeons vigoureux du vieux tronc penchant.

Pâtres sûr leurs glés, marins sur leurs cotres.

Aucun d’eux tailleur, commis ou marchand.

La foi leur serait un sûr viatique,

Et l’on entendrait ainsi qu’un essaim,

Dans les longues nuits de l’hiver celtique,

Leur peuple futur frémir en ton sein.

Toi près du foyer, comme un patriarche,

Tu verrais passer ces fils d’un moment :

De tes flancs brunis, profonds comme l’arche,

Ils ruisselleraient éternellement.

Telle était, du moins, ta ferme espérance,

Et féal aux tiens, les jugeant féaux,

Tu ne pensais pas qu’aux bourgeois de France

Ils te céderaient pour quelques réaux.

C’est fait. Nos lits-clos de Scaër et de Vannes

S’en sont allés tous du pays breton :

Bétail douloureux, morne caravane,

Vers quel abattoir les conduisait-on ?

Hélas ! Plût à Dieu qu’une main grossière,

Jonchant de leurs blocs le pavé voisin,

Les eût d’un seul coup réduits en poussière !

L’abattoir vaut mieux que le magasin.

Il leur a fallu prendre une autre forme.

De lourds brocanteurs sans style et sans goût

Les ont rapiécés de mélèze ou d’orme

Et d’un brou menteur ont enduit le tout.

Mais, ô vieux débris, j’entends comme un râle

Dans le craquement de vos ais disjoints :

Pieux confidents de l’âme ancestrale,

Nous perdons en vous ses derniers témoins.

Marivône

I

C’est Marivône Le Guînver,

Avec ses coiffes de batiste,

C’est Marivône Le Guînver

Qui passe sa vie à rêver.

Marivônic, Dieu vous assiste

Dans l’avenir et le présent !

Marivônic, Dieu vous assiste

Votre regard paraît si triste !

Marivônic s’en va disant

Aux bateliers de la prairie,

Marivônic s’en va disant :

 » N’est-ce pas l’heure du jusant ?

 » Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,

Dans le chenal de Kerenor,

Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,

Le vaisseau de sa seigneurie,

 » Le beau vaisseau d’ivoire et d’or,

Avec des mâts en palissandre,

Le beau vaisseau d’ivoire et d’or

De monseigneur Hadanic-Vor ?  »

II

Hélas ! le soir tombe et mêle sa cendre

Aux brouillards légers qui montent des eaux,

Et les bateliers n’ont rien vu descendre

Sur le chenal bleu bordé de roseaux.

Mais Marivônic espère quand même.

En vain le temps passe, elle attend toujours,

Et, pour faire honneur à celui qu’elle aime

On ne la voit plus qu’en riches atours.

Regardez ! Sa coiffe est toute en batiste.

Ah ! qu’elle est jolie avec son justin

Où de fins galons, couleur d’améthyste,

Courent sur la laine et sur le satin !…

Et l’année ainsi va chassant l’année.

Marivône est vieille et marche à pas lents,

Et rien n’a changé dans sa destinée,

Sinon qu’aujourd’hui ses cheveux sont blancs.

III

Et la voilà vieille, vieille,

Au point qu’elle n’a, dit-on,

Sa pareille

Dans aucun bourg du canton.

Ses beaux yeux n’ont plus de flamme ;

Elle tremble au moindre vent ;

Mais son âme

Est aussi jeune qu’avant,

Et sous son hoqueton jaune,

Malgré l’âge et le besoin,

Marivône

Est toujours mise avec soin.

Songez donc, si tout à l’heure

L’impatient jouvenceau

Qu’elle pleure

Débarquait de son vaisseau

Et s’en venait d’un air tendre,

Avec deux ménétriers.

Pour lui tendre

L’anneau blanc des mariés !

IV

Or, un jour de printemps que la brise était douce,

Le beau vaisseau parut au détour du chenal,

Le jusant vers la mer l’entraînait sans secousse

Et ses hunes baignaient dans le vent matinal.

Mais à mesure aussi qu’il approchait des berges

On voyait que ses mâts étaient tendus de deuil.

Ses sabords restaient clos et quatre rangs de cierges

Flambaient sur le tilîac autour d’un grand cercueil.

Et dans ce grand cercueil, large assez pour deux places,

Sur des coussins d’argent, de perle et de velours,

Pâle comme les lys tombés de ses mains lasses,

Le prince Hadanic-Vor reposait pour toujours.

Marivône en silence attendait sur la grève,

Ses yeux gris avivés d’on ne sait quel éclat,

Car elle discernait maintenant qu’aucun rêve

N’a d’accomplissement sinon dans l’Au-Delà.

Elle portait toujours son vieux hoqueton jaune

Et, quand le noir vaisseau l’eut prise sur son bord,

A pas menus, les paumes jointes, Marivône

Alla s’agenouiller devant le prince mort.

Elle pria longtemps en fervente chrétienne,

Puis, disposant la couche où dormait son amant,

Elle étendit sa tête au chevet de la sienne,

Fit un signe de croix et mourut doucement.

Noël À Bord

Nous avions relâché la veille à Ploumanac’h.

Aucun de nous n’avait consulté l’almanach

Et nous ne savions pas que Noël était proche.

Il ventait doux. Le ciel était comme un jardin,

Tant il y fleurissait d’étoiles, quand soudain

La Jeanne-Estève alla donner contre une roche.

Mais, au lieu de s’ouvrir en deux, notre bateau

Demeura là comme pressé dans un étau,

Sans pouvoir avancer ni reculer d’un pouce.

La brurne à ce moment couvrit tout. Il semblait

Que nous étions cernés dans une mer de lait,

D’où montait une plainte douce…

Une plainte confuse et vague, un chant lointain

Qui tremblait sur la mer du côté de Plestin,

Comme exhalé de mille bouches clandestines.

Il approchait avec la brume et le jusant,

Si bien qu’on y pouvait distinguer à présent

Des mots bretons, mêlés de syllabes latines.

Pour être franc, je n’étais pas très rassuré :

Le vieil Eno criait déjà Miserere

Et jurait de ne plus s’attarder aux auberges.

Stanis, pauvre innocent, riait d’un rire amer,

Et soudain le brouillard disparut, et la mer

Fut pleine de clartés de cierges.

Il en naissait, il en surgissait de partout !

Comme on voit sur les blés les abeilles en août,

Leurs feux pâles dansaient à la pointe des lames.

Ils rayaient l’ombre avec des vols brusques d’oiseaux.

Et, tandis que leurs bonds se croisaient sur les eaux,

On entendait grossir la prière des Âmes.

Car c’étaient des noyés qui s’en venaient ainsi

Vers la ville à qui Dieu dénia sa merci,

Ker-Is, dont bruissaient les cloches sous-marines.

Trente évêques les précédaient en chapes d’or,

Chantant l’Ecce Deus et le Confiteor,

Les mains en croix sur leurs poitrines.

Ils passèrent si près du bord qu’en nous penchant

Nous aurions pu saisir chaque mot de leur chant.

Hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules,

Les noyés se serraient derrière eux, en troupeau,

Et les frocs goémoneux qui claquaient sur leur peau

Avaient trempé sept ans dans l’écume des houles.

Ils levaient tristement sur nous leurs yeux sans fond,

Leurs yeux troubles, pareils à la neige qui fond,

Et passaient, marmonnant d’étranges litanies.

Ils disaient :  » Bienheureux, quand le Sauveur est né,

Ceux à qui, sur le gouffre amer, fut épargné

L’effroi des lentes agonies !

 » Voici la radieuse et liliale nuit !

Ô vivants fortunés qu’une étoile conduit,

C’est pour vous que l’on a dressé la sainte table

Et que luit sur l’autel le mystique ostensoir.

Venez, accourez tous par les chemins du soir

Vers le royal Jésus couché dans son étable.

 » Il est là. Ses beaux yeux, sous ses cheveux bouclés,

Sont comme des bleuets éclos parmi les blés.

Entre ses frêles bras pourrait tenir le monde.

Ô vivants fortunés qu’une étoile conduit,

Voici la radieuse et liliale nuit,

La nuit en miracles féconde !

 » Mais nous qui n’avons plus que nos yeux pour pleurer,

Nous qu’une fois tous les sept ans on voit errer

Sur l’abîme, perdant notre âme goutte à goutte,

Nos prières ne montent pas jusqu’à Jésus,

Et maudits sont les flancs dont nous sommes issus,

Parce qu’aucune main ne nous versa l’absoute…  »

Ils disaient, et nos cœurs s’emplissaient de remords.

Ah ! la dure leçon que nous donnaient les morts !

C’était l’heure bénie où la terre bretonne,

Riant comme une aïeule à l’Enfant nouveau-né,

N’est que chansons, de Plouézec à Locminé.

Job murmura :  » Dieu nous pardonne !

 » Dieu nous pardonne ! Un voile était sur notre esprit.

Quand l’univers entier dans l’attente du Christ

Haletait, comme un corps épuisé par les fièvres,

Oh ! l’oubli révoltant ! seuls parmi les humains.

Nous n’avons pas baissé la tête, joint les mains.

Ingrats ! Aucun de nous n’a desserré les lèvres !

 » Eno, Stanis, et vous, capitaine, jurons

De faire un grand pavois avec nos avirons

Et d’entendre la messe à la prochaine escale.

Nous hisserons l’Enfant Jésus sur le pavois

Et nous ferons le tour de l’église trois fois

Et trois fois le tour de la cale…  »

Et brusquement tout disparut. L’aube avait lui.

Le vieil Eno frottait ses yeux et, près de lui,

Mes autres matelots semblaient sortir d’un rêve…

À trois heures de là nous entrions au port.

Le vent est sud-sud-est et je signe au rapport :

Pierre Mainguy, patron du sloop la Jeanne-Estève.

Noël De Mendiants

Salut et joie à ceux d’ici !

Congédiez votre souci,

Maîtres, serviteurs et servantes.

Femmes, c’est assez de travaux ;

Pendez au mur les écheveaux

De laine et de chanvre nouveaux ;

Arrêtez-vous, ô mains savantes.

Jésus est né ! Jésus est né !

Ô jour à jamais fortuné !

Chrétiens, en ce jour délectable,

Est-il quelqu’un, prince ou manant,

Qui ne tressaille en apprenant

Que l’Homme-Dieu, minuit sonnant,

Est descendu dans une étable ?

Nous sommes pauvres comme lui ;

Mais sur nous son étoile a lui,

Si douce qu’il n’en faut plus d’autres.

Nos houseaux sont tout décousus.

Ah ! que de maux nous avons eus !

Mais c’est parmi nous que Jésus

Élira demain ses apôtres.

Chrétiens de l’Arv’or, bonnes gens,

Il faut aider les indigents.

Nous ne demandons pas grand’chose :

Un peu de viande, un peu de pain,

Trois noyaux avec un pépin

Et, pour fleurir notre aubépin.

Un bout de ruban vert ou rose.

Jésus en échange, chrétiens.

Vous accordera pour soutiens

Trois garçons à mine prospère ;

L’un sera pape et l’autre roi,

Et quant au troisième, je crois

Qu’à défaut de galons d’orfroi

Il aura les yeux de son père.

Notre-dame De Penmarc’h

Chaque année, à Noël, on prétend que la Vierge

Mystérieusement quitte son beau ciel d’or,

Et, pour rendre visite aux chrétiens de l’Arvor,

Troque son manteau bleu contre un surcot de serge.

Au velours élimé de son étroit justin

Nul diamant n’accroche une lueur soudaine.

Elle est vêtue ainsi qu’une humble Bigoudenne ;

La fatigue et le hâle ont défleuri son teint.

Mais l’accent de sa voix a des douceurs étranges :

Ceux qui l’ont entendu meurent de son regret.

Notre ciel était sombre et, dès qu’elle paraît,

Une allégresse emplit les sentiers et les granges.

Jésus, entre ses bras, repose. On croirait voir,

Avec son devantier d’étoffe rude et terne,

Quelque petit enfant de Penmarc’h ou d’Audierne,

Sans le feu sombre et doux qui couve en son oeil noir.

Une aube évangélique au loin fleurit l’espace

Et, ployant le genou devant ces pèlerins,

Les hommes de l’Arvor, laboureurs et marins,

Sentent confusément que c’est leur Dieu qui passe.