Son Rêve Fastueux

Son rêve fastueux, seul, lui donnait des fêtes ;

Il avait son orgueil intime pour ami.

Grave, pour dérider un peu son front blêmi,

Il regardait ses fleurs et caressait ses bêtes.
Soumis à ses grands yeux étranges de prophète,

De beaux désirs pareils à des tigres parmi

Les jungles de ses sens s’étiraient à demi.

Il vivait seul avec son âme pour conquête.
Dans le palais silencieux qu’était son coeur,

Des femmes, que gardait secrètes son humeur,

Languissaient, comme des sultanes, près des urnes
Lui, pâle, par les soirs délirants de jasmins

S’agenouillait, des larmes chaudes sur les mains ;

Et parfois, soeur aimante, aux terrasses nocturnes
La mort venait baiser ses lèvres taciturnes.

Ténèbres

Les heures de la nuit sont lentes et funèbres.

Frère, ne trembles-tu jamais en écoutant,

Comme un bruit sourd de mer lointaine qu’on entend,

La respiration tragique des ténèbres ?
Les heures de la nuit sont filles de la peur ;

Leur souffle fait mourir l’âme humble des veilleuses,

Cependant que leurs mains froides et violeuses,

S’allongent sous les draps pour saisir notre coeur.
Une âme étrangement dans les choses tressaille,

Murmure ou craquement, qu’on ne définit point.

Tout dort ; on n’entend plus, même de loin en loin,

Quelque pas décroissant le long de la muraille.
Pâle, j’écoute au bord du silence béant.

La nuit autour de moi, muette et sépulcrale,

S’ouvre comme une haute et sombre cathédrale

Où le bruit de mes pas fait sonner du néant.
J’écoute, et la sueur coule à ma tempe blême,

Car dans l’ombre une main spectrale m’a tendu

Un funèbre miroir où je vois, confondu,

Monter vers moi du fond mon image elle-même.
Et peu à peu j’éprouve à me dévisager

Comme une inexprimable et poignante souffrance,

Tant je me sens lointain, tant ma propre apparence

Me semble en cet instant celle d’un étranger.
Ma vie est là pourtant, très exacte et très vraie,

Harnais quotidien, sonnailles de grelots,

Comédie et roman, faux rires, faux sanglots,

Et cette herbe des sens folle, comme l’ivraie
Et tout s’avère alors si piteux et si vain,

Tant de mensonge éclate au rôle que j’accepte,

Que le dégoût me prend d’être ce pître inepte

Et de recommencer la parade demain !
Les heures de la nuit sont lentes et funèbres.

L’angoisse comme un drap mouillé colle à ma chair ;

Et ma pensée, ainsi qu’un vaisseau sous l’éclair,

Roule, désemparée, au large des ténèbres.
De mortelles vapeurs assiègent mon cerveau

Une vieille en cheveux qui rôde dans des tombes

Ricane en égorgeant lentement des colombes ;

Et sa main de squelette agrippe mon manteau
Cloué par un couteau, mon coeur bat, mon sang coule

Et c’est un tribunal au fond d’un souterrain,

Où trois juges, devant une table d’airain,

Siègent, portant chacun une rouge cagoule.
Et mon âme à genoux, devant leur trinité,

Râle, en claquant des dents, ses hontes, sa misère.

Et leur voix n’a plus rien des pitiés de la terre,

Et les trous de leurs yeux sont pleins d’éternité.
Mais soudain, dans la nuit d’hiver profonde encore,

Tout mon coeur d’un espoir immense a frissonné,

Car voici qu’argentine, une cloche a sonné,

Par trois coups espacés, la messe de l’aurore.

Tout Dort. Le Fleuve Antique

Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre
Semble immobile. Au loin s’espacent des beffrois.
Et sur la cité, monstre aux écailles de toits,
Le silence descend, doux comme une paupière.

Les palais et les tours sur le ciel étoilé
Découpent des profils de rêve. Notredame
Se reflète, géante, au miroir de mon âme.
Et la SainteChapelle a l’air de s’envoler ! …

Tout dort dans les maisons où regarde la lune.
Et ceuxlà qu’éreinta la vie et son travail
Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail
Ou galopent furieux la course à la fortune.

Pour moi, je veille, l’âme éparse dans la nuit,
Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes,
Parmi la solitude aux brises caressantes,
Et la lune à travers les arbres me conduit.

Paris est recueilli comme une basilique ;
À peine un roulement de fiacre, par moment,
Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement
D’une locomotive au loin mélancolique.

Le silence est profond, comme mystérieux.
La nuit porte l’amour endormi sous sa mante
Et je n’entends plus rien dans la cité dormante
Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,

Qui fait trembler mon coeur large ouvert sous les cieux.

Une Douceur Splendide Et Sombre

Une douceur splendide et sombreFlotte sous le ciel étoiléOn dirait que là-haut, dans l’ombreUn paradis s’est écroulé.Et c’est comme l’odeur ardente,L’odeur fiévreuse dans l’air noir,D’une chevelure d’amanteDénouée à travers le soir.Tout l’espace languit de fièvres.Du fond des coeurs mystérieuxS’en viennent mourir sur les lèvresDes mots qui font fermer les yeux.Et de ma bouche où s’évaporeLe parfum des bonheurs derniers,Et de mon coeur vibrant encoreS’élèvent de vagues pitiésPour tous ceux-là qui, sur la terre,Par un tel soir tendant les bras,N’ont point dans leur coeur solitaireUn nom à sangloter tout bas.

Une Heure Sonne Au Loin

Une heure sonne au loin. Je ne sais où je vais.

Oh ! J’ai le coeur si plein de toi, si tu savais !

Je te vois, je t’entends. Devant moi solitaire

Une apparition blanche frôle la terre,

Comme une fée au fond des clairières, le soir.

Et cette ombre d’amour si radieuse à voir,

Elle a tes yeux, tes yeux d’émeraude, ô ma vie,

Dont la douceur étrange aux longs rêves convie,

Comme l’azur profond de la mer ou des cieux ;

Et sa robe qui glisse à plis silencieux,

Sa robe, c’est la tienne aussi, ma bien-aimée,

Ta robe de bohème onduleuse et lamée

Où l’or parmi la soie allume maint éclair,

Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair,

Dont le seul souvenir, effleurant ma narine,

Fait couler un ruisseau d’amour dans ma poitrine
Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts.

L’âme en fleurs du printemps s’exhale dans les airs.

C’est une tiède nuit d’amant ou de poète,

Et j’ai l’amour à l’âme et l’amour à la tête,

Et j’ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux !
Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux

Qu’ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes,

Des désirs par instant aigus comme des pointes

Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon,

Toute l’âme perdue après son violon

Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle,

Toute l’âme d’un grand enfant fiévreux et pâle
Des fiacres attardés roulent dans les lointains.

Sous les arbres émus de frissons incertains,

Des brises doucement circulent, attiédies,

Et poignantes au coeur comme des mélodies.

Le fleuve sourd ondule en moires de langueur

Et j’ai tout un bouquet d’étoiles dans le coeur !
Je t’aime. Mon sang crie après toi. J’ai la fièvre

De boire cette nuit idéale à ta lèvre,

D’étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi,

Ma vie et de te dire, oh ! De te dire :   » Toi   »

Avec une langueur si tendre et si profonde

Qu’en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde.

Versailles

I
Ô Versailles, par cette après-midi fanée,

Pourquoi ton souvenir m’obsède-t-il ainsi ?

Les ardeurs de l’été s’éloignent, et voici

Que s’incline vers nous la saison surannée.
Je veux revoir au long d’une calme journée

Tes eaux glauques que jonche un feuillage roussi,

Et respirer encore, un soir d’or adouci,

Ta beauté plus touchante au déclin de l’année.
Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus,

Tes jardins composés où Louis ne vient plus,

Et ta pompe arborant les plumes et les casques.
Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans bruit ;

Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques

S’écoule, douce ainsi qu’un sanglot dans la nuit.
II
Grand air. Urbanité des façons anciennes.

Haut cérémonial. Révérences sans fin.

Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin.

Mains ducales dans les vieilles valenciennes,
Mains royales sur les épinettes. Antiennes

Des évêques devant Monseigneur le Dauphin.

Gestes de menuet et coeurs de biscuit fin ;

Et ces grâces que l’on disait Autrichiennes
Princesses de sang bleu, dont l’âme d’apparat,

Des siècles, au plus pur des castes macéra.

Grands seigneurs pailletés d’esprit. Marquis de sèvres.
Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou,

Avec sa fine épée en verrouil, et surtout

Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres !
III
Mes pas ont suscité les prestiges enfuis.

Ô psyché de vieux saxe où le Passé se mire

C’est ici que la reine, en écoutant Zémire,

Rêveuse, s’éventait dans la tiédeur des nuits.
Ô visions : paniers, poudre et mouches ; et puis,

Léger comme un parfum, joli comme un sourire,

C’est cet air vieille France ici que tout respire ;

Et toujours cette odeur pénétrante des buis
Mais ce qui prend mon coeur d’une étreinte infinie,

Aux rayons d’un long soir durant son agonie,

C’est ce Grand-Trianon solitaire et royal,
Et son perron désert où l’automne, si douce,

Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse

Sur l’eau divinement triste du grand canal.
IV
Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces.

Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant,

Se traîne et se retient d’un beau bras languissant,

Hélas, c’est le Génie en deuil des vieilles races.
Ô Palais, horizon suprême des terrasses,

Un peu de vos beautés coule dans notre sang ;

Et c’est ce qui vous donne un indicible accent,

Quand un couchant sublime illumine vos glaces !
Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor,

Ames étincelant sous les lustres. Soirs d’or.

Versailles Mais déjà s’amasse la nuit sombre.
Et mon coeur tout à coup se serre, car j’entends,

Comme un bélier sinistre aux murailles du temps,

Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l’ombre.

Watteau

Au-dessus des grands bois profonds

L’étoile du berger s’allume

Groupes sur l’herbe dans la brume

Pizzicati des violons

Entre les mains, les mains s’attardent,

Le ciel où les amants regardent

Laisse un reflet rose dans l’eau ;

Et dans la clairière indécise,

Que la nuit proche idéalise,

Passe entre Estelle et Cydalise

L’ombre amoureuse de Watteau.
Watteau, peintre idéal de la fête jolie,

Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir,

Et tu donnas une âme inconnue au désir

En l’asseyant aux pieds de la mélancolie.
Tes bergers fins avaient la canne d’or au doigt ;

Tes bergères, non sans quelques façons hautaines,

Promenaient, sous l’ombrage où chantaient les fontaines,

Leurs robes qu’effilait derrière un grand pli droit
Dans l’air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ;

Les coeurs s’ouvraient dans l’ombre au jardin apaisé,

Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser,

Fiançaient l’amour triste à la douceur des choses.
Les pèlerins s’en vont au pays idéal

La galère dorée abandonne la rive ;

Et l’amante à la proue écoute au loin, pensive,

Une flûte mourir, dans le soir de cristal
Oh ! Partir avec eux par un soir de mystère,

Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté !

La mer est rose il souffle une brise d’été,

Et quand la nef aborde au rivage argenté
La lune doucement se lève sur Cythère.
L’éventail balancé sans trêve

Au rythme intime des aveux

Fait, chaque fois qu’il se soulève,

S’envoler au front des cheveux,

L’ombre est suave tout repose.

Agnès sourit ; Léandre pose

Sa viole sur son manteau ;

Et sur les robes parfumées,

Et sur les mains des bien-aimées,

Flotte, au long des molles ramées,

L’âme divine de Watteau.

Soir De Printemps

Premiers soirs de printemps : tendresse inavouéeAux tiédeurs de la brise écharpe dénouéeCaresse aérienne encens mystérieuxUrne qu’une main d’ange incline au bord des cieuxOh ! Quel désir ainsi, troublant le fond des âmes,Met ce pli de langueur à la hanche des femmes ?Le couchant est d’or rose et la joie emplit l’air,Et la ville, ce soir, chante comme la mer.Du clair jardin d’avril la porte est entr’ouverte,Aux arbres légers tremble une poussière verte.Un peuple d’artisans descend des ateliers ;Et, dans l’ombre où sans fin sonnent les lourds souliers,On dirait qu’une main de Véronique essuieLes fronts rudes tachés de sueur et de suie.La semaine s’achève, et voici que soudain,Joyeuses d’annoncer la pâques de demain,Les cloches, s’ébranlant aux vieilles tours gothiques,Et revenant du fond des siècles catholiques,Font tressaillir quand même aux frissons anciensCe qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères,La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères ;Et le croissant d’or fin, qui monte dans l’azur,Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur.Sur la ville brûlante, un instant apaisée,On dirait qu’une main de femme s’est posée ;Les couleurs, les rumeurs s’éteignent peu à peu ;L’enchantement du soir s’achève et tout est bleu !Ineffable minute où l’âme de la fouleSe sent mourir un peu dans le jour qui s’écouleEt le coeur va flottant vers de tendres hasardsDans l’ombre qui s’étoile aux lanternes des chars.Premiers soirs de printemps : brises, légères fièvres !Douceur des yeux ! tiédeur des mains ! langueur des lèvres !Et l’amour, une rose à la bouche, laissantTraîner à terre un peu de son manteau glissant,Nonchalamment s’accoude au parapet du fleuve,Et puisant au carquois d’or une flèche neuve,De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent,Sourit, silencieux, à la nuit qui consent.

Soir D’empire

Parfois la mort passant devant l’auberge infâme

Cogne ; et la peur gargouille au ventre des laquais

Les grands vaisseaux d’orgueil pourrissent près des quais.

Et nous n’attendons plus le Dieu né d’une femme.
Orphelins du passé, nous avons tous dans l’âme,

Désertes au soleil, de mornes Palanqués.

Sur l’eau morte des coeurs fiévreux et compliqués

D’étranges feux follets font sautiller leur flamme.
Et seule, idole antique aux seins nus parfumés,

Enigmatique avec ses yeux demi fermés,

La Volupté, qui couve une funèbre joie,
Sourit, câline et sombre, au monde qui descend,

Et crispe avec langueur sur les coussins de soie,

Dans la tristesse d’or d’un parfum trop puissant,
Ses mains pâles parmi des roses et du sang.

Soir Païen

C’est un beau soir couleur de rose et d’ambre clair.Le temple d’Adonis, en haut du promontoire,Découpe sur fond d’or sa colonnade noire ;Et la première étoile a brillé sur la merPendant qu’un roseau pur module un lent accord,Là-bas, Pan accoudé sur les monts se soulèvePour voir danser, pieds nus, les nymphes sur la grève ;Et des vaisseaux d’Asie embaument le vieux portDes femmes, épuisant tout bas l’heure incertaine,Causent, l’urne appuyée au bord de la fontaine,Et les boeufs accouplés délaissent le sillon.La nuit vient, parfumée aux roses de SyrieEt Diane au croissant clair, ce soir en rêverie,Au fond des grands bois noirs, qu’argente un long rayon,Baise ineffablement les yeux d’Endymion.

Matin Sur Le Port

Le soleil, par degrés, de la brume émergeant,

Dore la vieille tour et le haut des mâtures ;

Et, jetant son filet sur les vagues obscures,

Fait scintiller la mer dans ses mailles d’argent.
Voici surgir, touchés par un rayon lointain,

Des portiques de marbre et des architectures ;

Et le vent épicé fait rêver d’aventures

Dans la clarté limpide et fine du matin.
L’étendard déployé sur l’arsenal palpite ;

Et de petits enfants, qu’un jeu frivole excite,

Font sonner en courant les anneaux du vieux mur.
Pendant qu’un beau vaisseau, peint de pourpre et d’azur

Bondissant et léger sur l’écume sonore,

S’en va, tout frissonnant de voiles, dans l’aurore.

Soir Sur La Plaine

Vers l’occident, làbas, le ciel est tout en or ;
Le long des prés déserts où le sentier dévale
La pénétrante odeur des foins coupés s’exhale,
Et c’est l’heure émouvante où la terre s’endort.

Las d’avoir, tout un jour, penché mon front qui brûle,
Comme on pose un fardeau, j’ai quitté la maison.
J’ai soif de grande ligne et de vaste horizon,
Et devant moi s’étend la plaine au crépuscule.

Une solennité douce flotte dans l’air,
Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe ;
Et mon coeur, on dirait, grandit avec l’espace,
Car la plaine infinie est pareille à la mer.

La faux des moissonneurs a passé sur les terres,
Et le repos succède aux travaux des longs jours ;
Parfois une charrue, oubliée aux labours,
Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires.

L’angélus au loin sonne, et, simple en son devoir,
La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure,
Et comme une humble vieille en sa robe de bure
Semble dire tout bas sa prière du soir.

La nuit à l’orient verse sa cendre fine ;
Seule au couchant s’attarde une barre de feu ;
Et dans l’obscurité qui s’accroît peu à peu
La blancheur de la route à peine se devine.

Puis tout sombre et s’enfonce en la grande unité.
Le ciel enténébré rejoint la plaine immense…
Écoute ! … un grand soupir traverse le silence…
Et voici que le coeur du jour s’est arrêté !

Et mon âme a frémi de se sentir trop seule,
Et tout à coup s’allège à retrouver làbas,
Énorme et toute rose en son halo lilas,
La lune qui se lève audessus d’une meule.

Mon Enfance Captive

Mon enfance captive a vécu dans des pierres,

Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon,

L’usine en feu dévore un peuple moribond.

Et pour voir des jardins je fermais les paupières
J’ai grandi ; j’ai rêvé d’orient, de lumières,

De rivages de fleurs où l’air tiède sent bon,

De cités aux noms d’or, et, seigneur vagabond,

De pavés florentins où traîner des rapières.
Puis je pris en dégoût le carton du décor

Et maintenant, j’entends en moi l’âme du nord

Qui chante, et chaque jour j’aime d’un coeur plus fort
Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre,

Ton peuple grave et droit, ennemi de l’esclandre,

Ta douceur de misère où le coeur se sent prendre,
Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins,

Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins,

Et cette veuve en noir avec ses orphelins

Néère

Le vent frais de l’aurore agite les lilas.

Néère, nue et blanche, et riant aux éclats,

Du bout d’un pied de neige, au bord de la rivière,

Agace le cristal de l’onde familière,

Cependant que, non loin, guettant l’âge nouveau,

Le satyre suspend son haleine au pipeau ;

Et l’enfant que sa grâce innocente décore,

Ignorante des mois, dans sa chair pure encore,

Prend le gâteau de miel du satyre rusé,

Qui prolonge en échange un étrange baiser.

Nocturne Provincial

La petite ville sans bruit

Dort profondément dans la nuit.
Aux vieux réverbères à branches

Agonise un gaz indigent ;

Mais soudain la lune émergeant

Fait tout au long des maisons blanches

Resplendir des vitres d’argent.
La nuit tiède s’évente au long des marronniers

La nuit tardive, où flotte encor de la lumière.

Tout est noir et désert aux anciens quartiers ;

Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre,

Et respire la bonne odeur de la rivière.
Le silence est si grand que mon coeur en frissonne.

Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne.

Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne !
Au long des grands murs d’un couvent

Des feuilles bruissent au vent.

Pensionnaires orphelines

Rubans bleus sur les pèlerines

C’est le jardin des ursulines.
Une brise à travers les grilles

Passe aussi douce qu’un soupir.

Et cette étoile aux feux tranquilles,

Là-bas, semble, au fond des charmilles,

Une veilleuse de saphir.
Oh ! Sous les toits d’ardoise à la lune pâlis,

Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires,

Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires,

Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits !
D’une heure égale ici l’heure égale est suivie

Et l’innocence en paix dort au bord de la vie
Triste et déserte infiniment

Sous le clair de lune électrique,

Voici que la place historique

Aligne solennellement

Ses vieux hôtels du Parlement.
À l’angle, une fenêtre est éclairée encor.

Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort !

Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme,

Furtive, par instants, glisse une ombre de femme.
La fenêtre s’entr’ouvre un peu ;

Et la femme, poignant aveu,

Tord ses beaux bras nus dans l’air bleu
Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales !

Coeurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus !

Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles !

Grands appels suppliants, et jamais entendus !
Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées,

Dont la chair se consume ainsi qu’un vain flambeau,

Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées,

Et faites pour l’amour, et d’amour dévorées,

Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !
Et mon âme pensive, à l’angle de la place,

Fixe toujours là-bas la vitre où l’ombre passe.
Le rideau frêle au vent frissonne

La lampe meurt une heure sonne.

Personne, personne, personne.