Voix Intérieure

Mon âme, quels ennuis vous donnent de l’humeur ?

Le vivre vous chagrine et le mourir vous fâche.

Pourtant, vous n’aurez point au monde d’autre tâche

Que d’être objet qui vit, qui jouit et qui meurt.
Mon âme, aimez la vie, auguste, âpre ou futile,

Aimez tout le labeur et tout l’effort humains,

Que la vérité soit, vivace entre vos mains,

Une lampe toujours par vos soins pleine d’huile.
Aimez l’oiseau, la fleur, l’odeur de la forêt,

Le gai bourdonnement de la cité qui chante,

Le plaisir de n’avoir pas de haine méchante,

Pas de malicieux et ténébreux secret,
Aimez la mort aussi, votre bonne patronne,

Par qui votre désir de toutes choses croît

Et, comme un beau jardin qui s’éveille du froid,

Remonte dans l’azur, reverdit et fleuronne ;
– L’hospitalière mort aux genoux reposants

Dans la douceur desquels notre néant se pâme,

Et qui vous bercera d’un geste, ma chère âme,

Inconcevablement éternel et plaisant

Soir D’été

Une tendre langueur s’étire dans l’espace ;

Sens-tu monter vers toi l’odeur de l’herbe lasse ?

Le vent mouillé du soir attriste le jardin ;

L’eau frissonne et s’écaille aux vagues du bassin

Et les choses ont l’air d’être toutes peureuses ;

Une étrange saveur vient des tiges juteuses.

Ta main retient la mienne, et pourtant tu sens bien

Que le mal de mon rêve et la douceur du tien

Nous ont fait brusquement étrangers l’un à l’autre ;

Quel coeur inconscient et faible que le nôtre !

Les feuilles qui jouaient dans les arbres ont froid

Vois-les se replier et trembler, l’ombre croît,

Ces fleurs ont un parfum aigu comme une lame

Le douloureux passé se lève dans mon âme,

Et des fantômes chers marchent autour de toi.

L’hiver était meilleur, il me semble ; pourquoi

Faut-il que le printemps incessamment renaisse ?

Comme elle sera simple et brève, la jeunesse !

Tout l’amour que l’on veut ne tient pas dans les mains ;

Il en reste toujours aux choses du chemin.

Viens, rentrons dans le calme obscur des chambres douces ;

Tu vois comme l’été durement nous repousse ;

Là-bas nous trouverons un peu de paix tous deux.

– Mais l’odeur de l’été reste dans tes cheveux

Et la langueur du jour en mon âme persiste :

Où pourrions-nous aller pour nous sentir moins tristes ?

L’offrande À La Nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,

Nul n’aura comme moi si chaudement aimé

La lumière des jours et la douceur des choses,

L’eau luisante et la terre où la vie a germé.
La forêt, les étangs et les plaines fécondes

Ont plus touché mes yeux que les regards humains,

Je me suis appuyée à la beauté du monde

Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.
J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne

Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,

Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne

Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.
Je suis venue à vous sans peur et sans prudence

Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,

Ayant pour toute joie et toute connaissance

Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles

Ma vie a répandu des parfums et des chants,

Et mon cœur matineux est comme une corbeille

Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.
Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,

J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs

Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes

La belle impatience et le divin vouloir.
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.

Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,

Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure

Que ne visitent pas la lumière et l’amour

L’orgueil

Bel orgueil qui logez au sein des âmes hautes

Et qui soufflez ainsi que le vent dans les tours,

Afin qu’aujourd’hui soit sans détresse et sans fautes

Bandez mon cœur penchant contre l’ombre et l’amour.
Faites que mon cœur soit héroïque et vivace

Et porte sans plier le poids des yeux humains,

Mettez votre clarté paisible sur ma face

Et votre force rude et chaude dans mes mains.
Demeurez, bel orgueil, afin que je connaisse

En ce jour où je sens défaillir mes genoux

Et mon âme mourir de rêve et de faiblesse

L’auguste isolement de me mêler à vous

Ô Lumineux Matin

Ô lumineux matin, jeunesse des journées,

Matin d’or, bourdonnant et vif comme un frelon,

Qui piques chaudement la nature, étonnée

De te revoir après un temps de nuit si long.
Matin, fête de l’herbe et des bonnes rosées,

Rire du vent agile, œil du jour curieux,

Qui regardes les fleurs, par la nuit reposées

Dans les buissons luisants s’ouvrir comme des yeux.
Heure de bel espoir qui s’ébat dans l’air vierge

Emmêlant les vapeurs, les souffles, les rayons

Où les coteaux herbeux, d’où l’aube blanche émerge,

Sous les trèfles touffus font chanter leurs grillons.
Belle heure, où tout mouillé d’avoir bu l’eau vivante,

Le frissonnant soleil que la mer a baigné

Éveille brusquement dans les branches mouvantes

Le piaillement joyeux des oiseaux matiniers,
Instant salubre et clair, ô fraîche renaissance,

Gai divertissement des guêpes sur le thym,

– Tu écartes la mort, les ombres, le silence,

L’orage, la fatigue et la peur, cher matin

Offrande À Pan

Cette tasse de bois, noire comme un pépin,

Où j’ai su, d’une lame insinuante et dure

Sculpter habilement la feuille du raisin

Avec son pli, ses nœuds, sa vrille et sa frisure,
Je la consacre à Pan, en souvenir du jour

Où le berger Damis m’arrachant cette tasse

Après que j’y eus bu vint y boire à son tour

En riant de me voir rougir de son audace.
Ne sachant où trouver l’autel du dieu cornu,

Je laisse mon offrande au creux de cette roche,

– Mais maintenant mon cœur a le goût continu

D’un baiser plus profond, plus durable et plus proche

Paroles À La Lune

La lune, dites-nous si c’est votre plaisir,

Ô lune cajoleuse !

Que les hommes se plient au gré de vos désirs

Comme la mer houleuse,
Est-ce votre vouloir que ceux qui tout le jour

Furent doux et tranquilles,

Succombent dans le soir au péché de l’amour

Par les champs et les villes ?
– Les baisers montent-ils vers vous comme de l’eau

Qui se volatilise,

Pour faire, à votre front vaniteux, ce halo

Dont sa pâleur s’irise ?
Est-ce pour vous séduire ou vous désennuyer,

Quand vous faites la moue,

Que les hommes s’en vont se pendre ou se noyer,

La lune aux belles joues ?
Brillez-vous pour que ceux qui marchent sans souliers,

Sans joie et sans pécune,

Aient, sur les durs chemins, des rayons à leurs pieds

Pendant vos clairs de lune ?
Dans les coeurs délaissés, dans les coeurs indigents

Qui battent par le monde,

Vous laissez-vous tomber comme un écu d’argent,

Parfois, ô lune ronde ?
Ô lune qui le soir venez boire aux étangs

Et vous coucher dans l’herbe,

Quel mal a pu troubler, d’un désir haletant,

Votre langueur superbe ?
– C’est d’avoir vu le bouc irrévérencieux

Et la chèvre amoureuse

S’unir dans la nuit claire, et réveiller les cieux

De leur clameur heureuse ;
C’est d’avoir vu Daphnis s’approcher sans détour

De Chloé favorable

C’est de sentir monter cette odeur de l’amour,

Ô lune inviolable !

Plainte

Mets les mains sur mon front où tout l’humain orage

Lutte comme un oiseau,

Et perpétue, ainsi qu’au creux des coquillages,

Le tumulte des eaux.
Ferme mes yeux afin qu’ils soient clos et tranquilles

Comme au fond du sommeil,

Et qu’ils ne sachent plus quand passent sur la ville

La lune et le soleil.
Parle-moi de la mort, du songe qu’on y mène,

De l’éternel loisir,

Où l’on ne sait plus rien de l’amour, de la haine,

Ni du triste plaisir ;
Reste, voici la nuit, et dans l’ombre croissante

Je sens rôder la peur ;

– Ah ! laisse que mon âme amère et bondissante

Déferle sur ton coeur

L’hiver

C’est l’hiver sans parfum ni chants

Dans le pré, les brins de verdure

Percent de leurs jets fléchissants

La neige étincelante et dure.
Quelques buissons gardent encor

Des feuilles jaunes et cassantes

Que le vent âpre et rude mord

Comme font les chèvres grimpantes.
Et les arbres silencieux

Que toute cette neige isole

Ont cessé de se faire entre eux

Leurs confidences bénévoles
– Bois feuillus qui, pendant l’été,

Au chaud des feuilles cotonneuses

Avez connu les voluptés

Et les cris des huppes chanteuses,
Vous qui, dans la douce saison,

Respiriez la senteur des gommes,

Vous frissonnez à l’horizon

Avec des gestes qu’ont les hommes.
Vous êtes las, vous êtes nus,

Plus rien dans l’air ne vous protège,

Et vos coeurs tendres ou chenus

Se désespèrent sur la neige.
– Et près de vous, frère orgueilleux,

Le sapin où le soleil brille

Balance les fruits écailleux

Qui luisent entre ses aiguilles

L’image

Pauvre faune qui va mourir

Reflète-moi dans tes prunelles

Et fais danser mon souvenir

Entre les ombres éternelles.
Va, et dis à ces morts pensifs

À qui mes jeux auraient su plaire

Que je rêve d’eux sous les ifs

Où je passe petite et claire.
Tu leur diras l’air de mon front

Et ses bandelettes de laine,

Ma bouche étroite et mes doigts ronds

Qui sentent l’herbe et le troène,
Tu diras mes gestes légers

Qui se déplacent comme l’ombre

Que balancent dans les vergers

Les feuilles vives et sans nombre.
Tu leur diras que j’ai souvent

Les paupières lasses et lentes,

Qu’au soir je danse et que le vent

Dérange ma robe traînante.
Tu leur diras que je m’endors

Mes bras nus pliés sous ma tête,

Que ma chair est comme de l’or

Autour des veines violettes.
–- Dis-leur comme ils sont doux à voir

Mes cheveux bleus comme des prunes,

Mes pieds pareils à des miroirs

Et mes deux yeux couleur de lune,
Et dis-leur que dans les soirs lourds,

Couchée au bord frais des fontaines,

J’eus le désir de leurs amours

Et j’ai pressé leurs ombres vaines

L’innocence

Si tu veux nous ferons notre maison si belle

Que nous y resterons les étés et l’hiver !

Nous verrons alentour fluer l’eau qui dégèle,

Et les arbres jaunis y redevenir verts.
Les jours harmonieux et les saisons heureuses

Passeront sur le bord lumineux du chemin,

Comme de beaux enfants dont les bandes rieuses

S’enlacent en jouant et se tiennent les mains.
Un rosier montera devant notre fenêtre

Pour baptiser le jour de rosée et d’odeur ;

Les dociles troupeaux, qu’un enfant mène paître,

Répandront sur les champs leur paisible candeur.
Le frivole soleil et la lune pensive

Qui s’enroulent au tronc lisse des peupliers

Refléteront en nous leur âme lasse ou vive

Selon les clairs midis et les soirs familiers.
Nous ferons notre coeur si simple et si crédule

Que les esprits charmants des contes d’autrefois

Reviendront habiter dans les vieilles pendules

Avec des airs secrets, affairés et courtois.
Pendant les soirs d’hiver, pour mieux sentir la flamme,

Nous tâcherons d’avoir un peu froid tous les deux,

Et de grandes clartés nous danseront dans l’âme

A la lueur du bois qui semblera joyeux.
Émus de la douceur que le printemps apporte,

Nous ferons en avril des rêves plus troublants.

– Et l’Amour sagement jouera sur notre porte

Et comptera les jours avec des cailloux blancs

L’inquiet Désir

Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,

La renaissance simple et paisible des plantes,

Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,

La joie et le tourment dans l’âme rapportés.
– Voici le temps de rêve et de douce folie

Où le cœur, que l’odeur du jour vient enivrer,

Se livre au tendre ennui de toujours espérer

L’éclosion soudaine et bonne de la vie,
Le cœur monte et s’ébat dans l’air mol et fleuri.

– Mon cœur, qu’attendez-vous de la chaude journée,

Est-ce le clair réveil de l’enfance étonnée

Qui regarde, s’élance, ouvre les mains et rit ?
Est-ce l’essor naïf et bondissant des rêves

Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,

Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,

Où l’âme sans effort sentait monter sa sève ?
– Ah ! mon cœur, vous n’aurez plus jamais d’autre bien

Que d’espérer l’Amour et les jeux qui l’escortent,

Et vous savez pourtant le mal que vous apporte

Ce dieu tout irrité des combats dont il vient

Le Cœur

Mon cœur tendu de lierre odorant et de treilles,

Vous êtes un jardin où les quatre saisons

Tenant du buis nouveau, des grappes de groseilles

Et des pommes de pin, dansent sur le gazon

— Sous les poiriers noueux couverts de feuilles vives

Vous êtes le coteau qui regarde la mer,

Ivre d’ouïr chanter, quand le matin arrive,

La cigale collée au brin de menthe amer.

— Vous êtes un vallon escarpé ; la nature

Tapisse votre espace et votre profondeur

De mousse délicate et de fraîche verdure.

— Vous êtes dans votre humble et pastorale odeur

Le verger fleurissant et le gai pâturage

Où les joyeux troupeaux et les pigeons dolents

Broutent au chèvrefeuille ou lissent leur plumage.

— Et vous êtes aussi, cœur grave et violent,

La chaude, spacieuse et prudente demeure

Pleine de vins, de miel, de farine et de riz,

Ouverte au bon parfum des saisons et des heures,

Où la tendresse humaine habite et se nourrit

Le Jardin Et La Maison

Voici l’heure où le pré, les arbres et les fleurs

Dans l’air dolent et doux soupirent leurs odeurs.
Les baies du lierre obscur où l’ombre se recueille

Sentant venir le soir se couchent dans leurs feuilles,
Le jet d’eau du jardin, qui monte et redescend,

Fait dans le bassin clair son bruit rafraîchissant ;
La paisible maison respire au jour qui baisse

Les petits orangers fleurissant dans leurs caisses.
Le feuillage qui boit les vapeurs de l’étang

Lassé des feux du jour s’apaise et se détend.
– Peu à peu la maison entr’ouvre ses fenêtres

Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,
Et comme elle, penché sur l’horizon, mon coeur

S’emplit d’ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur

Le Pays

Ma France, quand on a nourri son cœur latin

Du lait de votre Gaule,

Quand on a pris sa vie en vous comme le thym

La fougère et le saule,
Quand on a bien aimé vos forêts et vos eaux,

L’odeur de vos feuillages,

La couleur de vos jours, le chant de vos oiseaux,

Dès l’aube de son âge.
Quand amoureux du goût de vos bonnes saisons

Chaudes comme la laine,

On a fixé son âme et bâti sa maison

Au bord de votre Seine,
Quand on n’a jamais vu se lever le soleil

Ni la lune renaître

Ailleurs que sur vos champs, que sur vos blés vermeils,

Vos chênes et vos hêtres,
Quand jaloux de goûter le vin de vos pressoirs,

Vos fruits et vos châtaignes,

On a bien médité dans la paix de vos soirs

Les livres de Montaigne,
Quand pendant vos étés luisants, où les lézards

Sont verts comme des fèves.

On a senti fleurir les chansons de Ronsard

Au jardin de son rêve,
Quand on a respiré les automnes sereins

Où coulent vos résines,

Quand on a senti vivre et pleurer dans son sein

Le cœur de Jean Racine,
Quand votre nom, miroir de toute vérité,

Émeut comme un visage,

Alors on a conclu avec votre beauté

Un si fort mariage
Que l’on ne sait plus bien, quand l’azur de votre œil

Sur le monde flamboie,

Si c’est dans sa tendresse ou bien dans son orgueil

Qu’on a le plus de joie