Vers Amoureux

Comme en un préau d’hôpital de fous

Le monde anxieux s’empresse et s’agite

Autour de mes yeux, poursuivant au gîte

Le rêve que j’ai quand je pense à vous.
Mais n’en pouvant plus, pourtant, je m’isole

En mes souvenirs. Je ferme les yeux;

Je vous vois passer dans les lointains bleus,

Et j’entends le son de votre parole.
*
Pour moi, je m’ennuie en ces temps railleurs.

Je sais que la terre aussi vous obsède.

Voulez-vous tenter (étant deux on s’aide)

Une évasion vers des cieux meilleurs?

Villégiature

C’est moi seul que je veux charmer en écrivant

Les rêves bienheureux que me dicte le vent,

Les souvenirs que j’ai des baisers de sa bouche,

De ses yeux, ciels troublés où le soleil se couche,

Des frissons que mon cou garde de ses bras blancs,

De l’abandon royal qui me livrait ses flancs.

Or que le vent discret fait chuchoter les chênes
Et que le soleil soûle, aux clairières prochaines,

Vipères et lézards endormis dans le thym,

Couché sur le sol sec, je pense au temps lointain.

Je me dis que je vois encor le ciel, et qu’Elle

Ame superbe, fleur de beauté, splendeur frêle,

Arrivée après moi, s’en est allée avant.
Et j’écoute les chants tristes que dit le vent.
La mouche désoeuvrée et la fourmi hâtive

Ne veulent pas qu’aux bois l’on rêve et l’on écrive;

Aussi les guêpes, les faucheux, les moucherons

Je vais, le long des blés, cueillir des liserons

A la suavité mystérieuse, amère,

Comme le souvenir d’une joie éphémère.
Les champs aussi sont pleins d’insectes affairés,

Foule de gens de tous aspects, de tous degrés.

Noir serrurier, en bas, le grillon lime et grince.

Le frelon, ventru comme un riche de province,

Prend les petites fleurs entre ses membres courts.

Les papillons s’en vont à leurs brèves amours

Sous leurs manteaux de soie et d’or. La libellule

Effleure l’herbe avec un dédain ridicule.

C’est la ville.

Et je pense à la ville, aux humains,

Aux fiers amis, aux bals où je pressais ses mains;

Malgré que la bêtise et l’intrigue hâtive

N’y souffrent pas non plus qu’on rêve et qu’on écrive.

Vocation

A Etienne Carjat
Jeune fille du caboulot,

De quel pays es-tu venue

Pour étaler ta gorge nue

Aux yeux du public idiot ?
Jeune fille du caboulot,

Il te déplaisait au village

De voir meurtrir, dans le bel âge

Ton pied mignon par un sabot.
Jeune fille du caboulot,

Tu ne pouvais souffrir Nicaise

Ni les canards qu’encor niaise

Tu menais barboter dans l’eau.
Jeune fille du caboulot,

Ne penses-tu plus à ta mère,

A la charrue, à ta chaumière ?

Tu ne ris pas à ce tableau.
Jeune fille du caboulot,

Tu préfères à la charrue

Ecouter les bruits de la rue

Et nous verser l’absinthe à flot.
Jeune fille du caboulot,

Ta mine rougeaude était sotte,

Je t’aime mieux ainsi, pâlotte,

Les yeux cernés d’un bleu halo.
Jeune fille du caboulot,

Dit un sermonneur qui t’en blâme,

Tu t’ornes le corps plus que l’âme,

Vers l’enfer tu cours au galop.
Jeune fille du caboulot,

Que dire à cet homme qui plaide

Qu’il faut, pour bien vivre, être laide,

Lessiver et se coucher tôt ?
Jeune fille du caboulot,

Laisse crier et continue

A charmer de ta gorge nue

Les yeux du public idiot.

Vue Sur La Cour

La cuisine est très propre et le pot-au-feu bout

Sur le fourneau. La bonne, attendant son troubade,

Epluche en bougonnant légumes et salade,

Ses doigts rouges et gras, avec du noir au bout,

Trouvent les vers de terre entre les feuilles vertes.

On bat des traversins aux fenêtres ouvertes.

Mais voici le pays. Après un gros bonjour,

On lui donne la fleur du bouillon, leur amour

S’abrite à la vapeur du pot, chaud crépuscule

Et je ne trouve pas cela si ridicule.

Sonnet Astronomique

Alors que finissait la journée estivale,

Nous marchions, toi pendue à mon bras, moi rêvant

A ces mondes lointains dont je parle souvent.

Aussi regardais-tu chaque étoile en rivale.
Au retour, à l’endroit où la côte dévale,

Tes genoux ont fléchi sous le charme énervant

De la soirée et des senteurs qu’avait le vent.

Vénus, dans l’ouest doré, se baignait triomphale.
Puis, las d’amour, levant les yeux languissamment,

Nous avons eu tous deux un long tressaillement

Sous la sérénité du rayon planétaire.
Sans doute, à cet instant deux amants, dans Vénus,

Arrêtés en des bois aux parfums inconnus,

Ont, entre deux baisers, regardé notre terre.

Trois Quatrains (au Milieu Du Sang)

A Madame M.
Au milieu du sang, au milieu du feu,

Votre âme limpide, ainsi qu’un ciel bleu,

Répand sa rosée en fraîches paroles

Sur nos coeurs troublés, mourantes corolles.
Et nous oublions, à vos clairs regards,

L’incendie et ses rouges étendards

Flottant dans la nuit. Votre voix perlée

Couvre le canon sombre et la mêlée.
Vous nous faites voir, fier ange de paix,

Que l’horreur n’est pas sur terre à jamais,

Et qu’il nous faut croire au bon vent qu’apporte

L’avenir, que la grâce n’est pas morte.

Sonnet Cabalistique

Dans notre vie âcre et fiévreuse

Ta splendeur étrange apparaît,

Phare altier sur la côte affreuse;

Et te voir est joie et regret.
Car notre âme que l’ennui creuse

Cède enivrée à ton attrait,

Et te voudrait la reine heureuse

D’un monde qui t’adorerait.
Mais tes yeux disent, Sidonie,

Dans leur lumineuse ironie

Leur mélancolique fierté,
Qu’à ton front, d’où l’or fin rayonne,

Il suffit d’avoir la couronne

De l’idéale royauté.

Trois Quatrains (le Casque De Velours)

Le casque de velours, qui de plumes s’égaie,

Rabat sur les sourcils les boucles, frondaison

D’or frisé. Les yeux froids, prêts à la trahison,

Dardent leurs traits d’acier sous cette blonde haie.
Et l’oreille mignonne écoute gravement

Ce qu’on dit du profil. Pleine et rose la joue

S’émeut aux madrigaux. La bouche fait la moue,

Mais le petit nez fier n’a pas un mouvement.
Et puis le cou puissant dont la blancheur étonne,

Fait rêver aux blancheurs opulentes du sein.

Voici le fond qu’il faut au lumineux dessin:

Un matin rose, avec arbres rouillés, l’automne.

Sonnet D’oaristys

Tu me fis d’imprévus et fantasques aveux

Un soir que tu t’étais royalement parée,

Haut coiffée, et ruban ponceau dans tes cheveux

Qui couronnaient ton front de leur flamme dorée.
Tu m’avais dit  » Je suis à toi si tu me veux  »

Et, frémissante, à mes baisers tu t’es livrée.

Sur ta gorge glacée et sur tes flancs nerveux

Les frissons de Vénus perlaient ta peau nacrée.
L’odeur de tes cheveux, la blancheur de tes dents,

Tes souples soubresauts et tes soupirs grondants,

Tes baisers inquiets de lionne joueuse
M’ont, à la fois, donné la peur et le désir

De voir finir, après l’éblouissant plaisir,

Par l’éternelle mort, la nuit tumultueuse.

Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie

Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,

J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.

Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.
Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,

Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds

Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,

Vite ! vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.
Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.

La musique entendue en de limpides soirs

Résonne dans ma tête au rhythme de l’allure.
Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,

En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,

Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.

Sonnet Madrigal

J’ai voulu des jardins pleins de roses fleuries,

J’ai rêvé de l’Eden aux vivantes féeries,

De lacs bleus, d’horizons aux tons de pierreries;

Mais je ne veux plus rien; il suffit que tu ries.
Car, roses et muguets, tes lèvres et tes dents

Plus que l’Eden, sont but de désirs imprudents,

Et tes yeux sont des lacs de saphirs, et dedans

S’ouvrent des horizons sans fin, des cieux ardents.
Corps musqués sous la gaze où l’or lamé s’étale,

Nefs, haschisch j’ai rêvé l’ivresse orientale,

Et mon rêve s’incarne en ta beauté fatale.
Car, plus encor qu’en mes plus fantastiques voeux,

J’ai trouvé de parfums dans l’or de tes cheveux,

D’ivresse à m’entourer de tes beaux bras nerveux.

Six Tercets

A Degas
Les cheveux plantureux et blonds, bourrés de crin,

Se redressent altiers : deux touffes latérales

Se collent sur le front en moqueuses spirales.
Aigues-marines, dans le transparent écrin

Des paupières, les yeux qu’un clair fluide baigne

Ont un voluptueux regard qui me dédaigne.
Tout me nargue: les fins sourcils, arcs indomptés,

Le nez au flair savant, la langue purpurine

Qui s’allonge jusqu’à chatouiller la narine,
Et le menton pointu, signe des volontés

Implacables, et puis cette irritante mouche

Sise au-dessous du nez et tout près de la bouche.
Mais, au bout du menton rose où vient se poser

Un doigt mignon, dans cette attitude songeuse,

Enigmatiquement la fossette se creuse.
Je prends, à la faveur de ce calme, un baiser

Sur les flocons dont la nuque fine est couverte,

En prix de ce croquis rimé d’après vous, Berthe.

Sonnet Métaphysique

Dans ces cycles, si grands que l’âme s’en effraie,

L’impulsion première en mouvements voulus

S’exerce. Mais plus loin la Loi ne règne plus:

La nébuleuse est, comme au hasard, déchirée.
Le monde contingent où notre âme se fraie

Péniblement la route au pays des élus,

Comme au-delà du ciel ces tourbillons velus

S’agite discordant dans la valse sacrée.
Et puis en pénétrant dans le cycle suivant,

Monde que n’atteint pas la loupe du savant,

Toute-puissante on voit régner la Loi première.
Et sous le front qu’en vain bat la grêle et le vent,

Les mondes de l’idée échangeant leur lumière

Tournent équilibrés dans un rhythme vivant.

Soir

Je viens de voir ma bien-aimée

Et vais au hasard, sans desseins,

La bouche encor tout embaumée

Du tiède contact de ses seins.
Mes yeux voient à travers le voile

Qu’y laisse le plaisir récent,

Dans chaque lanterne une étoile,

Un ami dans chaque passant.
Chauves-souris disséminées,

Mes tristesses s’en vont en l’air

Se cacher par les cheminées.

Noires, sur le couchant vert-clair.
Le gaz s’allume aux étalages

Moi, je crois, au lieu du trottoir,

Fouler sous mes pieds les nuages

Ou les tapis de son boudoir.
Car elle suit mes courses folles,

Et le vent vient me caresser

Avec le son de ses paroles

Et le parfum de son baiser.

Sonnet Souvenirs

À Mme N.

Je voudrais, en groupant des souvenirs divers,
Imiter le concert de vos grâces mystiques.
J’y vois, par un soir d’or où valsent les moustiques,
La libellule bleue effleurant les joncs verts ;

J’y vois la brune amie à qui rêvait en vers
Celui qui fit le doux cantique des cantiques ;
J’y vois ces yeux qui, dans des tableaux encaustiques,
Sont, depuis Cléopâtre, encore grands ouverts.

Mais, l’opulent contour de l’épaule ivoirine,
La courbe des trésors jumeaux de la poitrine,
Font contraste à ce frêle aspect aérien ;

Et, sur le charme pris aux splendeurs anciennes,
La jeunesse vivante a répandu les siennes
Auprès de qui cantique ou tableau ne sont rien.