Valse

I
Loin du bal, dans le parc humide

Déjà fleurissaient les lilas ;

Il m’a pressée entre ses bras.

Qu’on est folle à l’âge timide !
Par un soir triomphal

Dans le parc, loin du bal,

Il me dit ce blasphème :

 » Je vous aime !  »
Puis j’allai chaque soir,

Blanche dans le bois noir,

Pour le revoir

Lui mon espoir, mon espoir

Suprême.
Loin du bal dans le parc humide

Qu’on est folle à l’âge timide !
II
Dans la valse ardente il t’emporte

Blonde fiancée aux yeux verts ;

Il mourra du regard pervers,

Moi, de son amour je suis morte.
Par un soir triomphal

Dans le parc, loin du bal

Il me dit ce blasphème :

 » Je vous aime !  »
Ne jamais plus le voir

A présent tout est noir ;

Mourir ce soir

Est mon espoir, mon espoir

Suprême.
Dans la valse ardente il l’emporte

Moi, je suis oubliée et morte.
Époque perpétuelle

Inscriptions cunéiformes,

Vous conteniez la vérité ;

On se promenait sous des ormes,

En riant aux parfums d’été ;
Sardanapale avait d’énormes

Richesses, un peuple dompté,

Des femmes aux plus belles formes,

Et son empire est emporté !
Emporté par le vent vulgaire

Qu’amenaient pourvoyeurs, marchands,

Pour trouver de l’or à la guerre.
La gloire en or ne dure guère ;

Le poète sème des chants

Qui renaîtront toujours sur terre.

Vision

À Puvis de Chavannes.
I
Au matin, bien reposée,

Tu fuis, rieuse, et tu cueilles

Les muguets blancs, dont les feuilles

Ont des perles de rosée.
Les vertes pousses des chênes

Dans ta blonde chevelure

Empêchent ta libre allure

Vers les clairières prochaines.
Mais tu romps, faisant la moue,

L’audace de chaque branche

Qu’attiraient ta nuque blanche

Et les roses de ta joue.
Ta robe est prise à cet arbre,

Et les griffes de la haie

Tracent parfois une raie

Rouge, sur ton cou de marbre.
II
Laisse déchirer tes voiles.

Qui es-tu, fraîche fillette,

Dont le regard clair reflète

Le soleil et les étoiles ?
Maintenant te voilà nue.

Et tu vas, rieuse encore,

Vers l’endroit d’où vient l’aurore ;

Et toi, d’où es-tu venue ?
Mais tu ralentis ta course

Songeuse et flairant la brise.

Délicieuse surprise,

Entends le bruit de la source.
Alors frissonnante, heureuse

En te suspendant aux saules,

Tu glisses jusqu’aux épaules,

Dans l’eau caressante et creuse.
Là-bas, quelle fleur superbe !

On dirait comme un lys double ;

Mais l’eau, tout autour est trouble

Pleine de joncs mous et d’herbe.
III
Je t’ai suivie en satyre,

Et caché, je te regarde,

Blanche, dans l’eau babillarde ;

Mais ce nénuphar t’attire.
Tu prends ce faux lys, ce traître.

Et les joncs t’ont enlacée.

Oh ! mon coeur et ma pensée

Avec toi vont disparaître !
Les roseaux, l’herbe, la boue

M’arrêtent contre la rive.

Faut-il que je te survive

Sans avoir baisé ta joue ?
Alors, s’il faut que tu meures,

Dis-moi comment tu t’appelles,

Belle, plus que toutes belles !

Ton nom remplira mes heures.
 » Ami, je suis l’Espérance.

Mes bras sur mon sein se glacent.  »
Et les grenouilles coassent

Dans l’étang d’indifférence.

Sonnet (je Ne Vous Ferai Pas De Vers)

Sonnet
Je ne vous ferai pas de vers,

Madame, blonde entre les blondes,

Vous réduiriez trop l’univers,

Vous seriez reine sur les mondes.
Vos yeux de saphir, grands ouverts,

Inquiètent comme les ondes

Des fleuves, des lacs et des mers

Et j’en ai des rages profondes.
Mais je suis pourtant désarmé

Par la bouche, rose de mai,

Qui parle si bien sans parole,
Et qui dit le mot sans pareil,

Fleur délicieusement folle

Éclose à Paris, au soleil.

Sonnet (je Sais Faire Des Vers Perpétuels)

Sonnet
Je sais faire des vers perpétuels. Les hommes

Sont ravis à ma voix qui dit la vérité.

La suprême raison dont j’ai, fier, hérité

Ne se payerait pas avec toutes les sommes.
J’ai tout touché : le feu, les femmes, et les pommes ;

J’ai tout senti : l’hiver, le printemps et l’été

J’ai tout trouvé, nul mur ne m’ayant arrêté.

Mais Chance, dis-moi donc de quel nom tu te nommes ?
Je me distrais à voir à travers les carreaux

Des boutiques, les gants, les truffes et les chèques

Où le bonheur est un suivi de six zéros.
Je m’étonne, valant bien les rois, les évêques,

Les colonels et les receveurs généraux

De n’avoir pas de l’eau, du soleil, des pastèques.

Sonnet (la Robe De Laine)

La robe de laine a des tons d’ivoire

Encadrant le buste, et puis, les guipures

Ornent le teint clair et les lignes pures,

Le rire à qui tout sceptique doit croire.
Oh ! je ne veux pas fouiller dans l’histoire

Pour trouver les criminelles obscures

Ou les délicieuses créatures

Comme vous, plus tard, couvertes de gloire
Cléopâtre, Hélène et Laure. Ça prouve

Que, perpétuel, un orage couve

Sous votre aspect clair, fatal, plein de charmes.
Vous riez pour vous moquer de mes rimes ;

Vous croyez que j’ai commis tous les crimes !

Je suis votre esclave et vous rends les armes.

Sonnet (moi, Je Vis La Vie À Côté)

Moi, je vis la vie à côté,

Pleurant alors que c’est la fête.

Les gens disent :  » Comme il est bête !  »

En somme, je suis mal coté.
J’allume du feu dans l’été,

Dans l’usine je suis poète ;

Pour les pitres je fais la quête.

Qu’importe ! J’aime la beauté.
Beauté des pays et des femmes,

Beauté des vers, beauté des flammes,

Beauté du bien, beauté du mal.
J’ai trop étudié les choses ;

Le temps marche d’un pas normal :

Des roses, des roses, des roses !

Sonnet (vent D’été)

A Ulysse Rocq, peintre
Vent d’été, tu fais les femmes plus belles

En corsage clair, que les seins rebelles

Gonflent. Vent d’été, vent des fleurs, doux rêve

Caresse un tissu qu’un beau sein soulève.
Dans les bois, les champs, corolles, ombelles

Entourent la femme ; en haut, les querelles

Des oiseaux, dont la romance est trop brève,

Tombent dans l’air chaud. Un moment de trêve.
Et l’épine rose a des odeurs vagues,

La rose de mai tombe de sa tige,

Tout frémit dans l’air, chant d’un doux vertige.
Quittez votre robe et mettez des bagues ;

Et montrez vos seins, éternel prodige.

Baisons-nous, avant que mon sang se fige.

Tableau De Sainteté

La mère et l’enfant, éternel objet

De tout philosophe et de tout artiste !

Chasser ta pensée ou féroce ou triste,

Sans la mère et sans l’enfant, qui le fait ?
Un chapeau trop grand, un verre de lait,

C’est l’enfant content. Et la mère insiste

Pour le faire boire. Oh ! la grâce existe

Au milieu du crime, au milieu du laid.
Le ton rouge et frais des mignonnes lèvres

Nous font oublier nos malsaines fièvres.

Oh ! les petits mots qu’on ne comprend pas.
La mère, charmante, hésite à sourire,

Elle sait l’amour qu’on ne peut pas dire

Tenant doucement son fils dans ses bras.

Testament

Si mon âme claire s’éteint

Comme une lampe sans pétrole,

Si mon esprit, en haut, déteint

Comme une guenille folle,
Si je moisis, diamantin,

Entier, sans tache, sans vérole,

Si le bégaiement bête atteint

Ma persuasive parole,
Et si je meurs, soûl, dans un coin

C’est que ma patrie est bien loin

Loin de la France et de la terre.
Ne craignez rien, je ne maudis

Personne. Car un paradis

Matinal, s’ouvre et me fait taire.

Un Immense Désespoir

Un immense désespoir

Noir

M’atteint

Désormais, je ne pourrais

M’égayer au rose et frais

Matin.
Et je tombe dans un trou

Fou,

Pourquoi

Tout ce que j’ai fait d’efforts

Dans l’Idéal m’a mis hors

La Loi ?
Satan, lorsque tu tombas

Bas,

Au moins

Tu payais tes voeux cruels,

Ton crime avait d’immortels

Témoins.
Moi, je n’ai jamais troublé,

Blé,

L’espoir

Que tu donnes aux semeurs

Cependant, puni, je meurs

Ce soir.
J’ai fait à quelque animal

Mal

Avec

Une badine en chemin,

Il se vengera demain

Du bec.
Il me crèvera les yeux

Mieux

Que vous

Avec l’épingle à chapeau

Femmes, au contact de peau

Si doux.

Sonnet (il Y A Des Moments Où Les Femmes Sont Fleurs)

Il y a des moments où les femmes sont fleurs ;

On n’a pas de respect pour ces fraîches corolles

Je suis un papillon qui fuit des choses folles,

Et c’est dans un baiser suprême que je meurs.
Mais il y a parfois de mauvaises rumeurs ;

Je t’ai baisé le bec, oiseau bleu qui t’envoles,

J’ai bouché mon oreille aux funèbres paroles ;

Mais, Muse, j’ai fléchi sous tes regards charmeurs.
Je paie avec mon sang véritable, je paie

Et ne recevrai pas, je le sais, de monnaie,

Et l’on me laissera mourir au pied du mur.
Ayant traversé tout, inondation, flamme,

Je ne me plaindrai pas, délicieuse femme,

Ni du passé, ni du présent, ni du futur !

Liberté

Le vent impur des étables

Vient d’ouest, d’est, du sud, du nord.

On ne s’assied plus aux tables

Des heureux, puisqu’on est mort.
Les princesses aux beaux râbles

Offrent leurs plus doux trésors.

Mais on s’en va dans les sables

Oublié, méprisé, fort.
On peut regarder la lune

Tranquille dans le ciel noir.

Et quelle morale ? aucune.
Je me console à vous voir,

A vous étreindre ce soir

Amie éclatante et brune.

Lilas

Ma maîtresse me fait des scènes.

Paradis fleuri de lilas

Se viens humer tes odeurs saines.
Les moribonds disent : Hélas !

Les vieux disent des mots obscènes

Pour couvrir le bruit de leurs glas.
Dans le bois de pins et de chênes

Les obus jettent leurs éclats.

Victoire ? Défaite ? Phalènes.

Pluie améthyste les lilas,

Sans souci d’ambitions vaines,

Offrent aux plus gueux leurs galas.
La mer, les montagnes, les plaines,

Tout est oublié. Je suis las,

Las de la bêtise et des haines.
Mais mon coeur renaît aux lilas.

Malgré Tout

Je sens la bonne odeur des vaches dans le pré ;

Bétail, moissons, vraiment la richesse étincelle

Dans la plaine sans fin, sans fin, où de son aile

La pie a des tracés noirs sur le ciel doré.
Et puis, voici venir, belle toute à mon gré,

La fille qui ne sait rien de ce qu’on veut d’elle

Mais qui est la plus belle en la saison nouvelle

Et dont le regard clair est le plus adoré.
Malgré tous les travaux, odeurs vagues, serviles,

Loin de la mer, et loin des champs, et loin des villes

Je veux l’avoir, je veux, parmi ses cheveux lourds,
Oublier le regard absurde, absurde, infâme,

Enfin, enfin je veux me noyer dans toi, femme,

Et mourir criminel pour toujours, pour toujours !

Maussaderie

A notre époque froide, on ne fait plus l’amour.

Loin des bois endormeurs et loin des femmes nues

Les pauvres vont, cherchant ces sommes inconnues

Que cachent les banquiers, inquiets nuit et jour.
C’était bien bon l’odeur des pains sortant du four,

C’était bien beau, dans l’ouest, l’éclat doré des nues,

Quand les brumes d’automne étaient déjà venues,

Alors qu’on ramenait les boeufs las du labour !
Les aspirations n’étaient pas étouffées,

Et dans la ville heureuse on voyait des trophées,

On entendait sonner la victoire au tambour.
On rêvait d’or, d’azur, de fêtes à la cour,

Et du prince Charmant, filleul des belles fées.

A notre époque froide, on ne fait plus l’amour !