Premier Remords

Au temps où je portais des habits de velours

Eparses sur mon col roulaient mes boucles brunes.

J’avais de grands yeux purs comme le clair des lunes ;

Dès l’aube je partais, sac au dos, les pas lourds.
Mais en route aussitôt je tramais des détours,

Et, narguant les pions de mes jeunes rancunes,

Je montais à l’assaut des pommes et des prunes

Dans les vergers bordant les murailles des cours.
Étant ainsi resté loin des autres élèves,

Loin des bancs, tous un mois, à vivre au gré des rêves,

Un soir, à la maison craintif comme j’entrais,
Devant le crucifix où sa lèvre se colle

Ma mère était en pleurs ! Ô mes ardents regrets !

Depuis, je fus toujours le premier à l’école.

Ruines

Quelquefois je suis plein de grandes voix anciennes,

Et je revis un peu l’enfance en la villa ;

Je me retrouve encore avec ce qui fut là

Quand le soir nous jetait de l’or par les persiennes.
Et dans mon âme alors soudain je vois groupées

Mes sœurs à cheveux blonds jouant près des vieux feux ;

Autour d’elles le chat rôde, le dos frileux,

Les regardant vêtir, étonné, leurs poupées.
Ah ! la sérénité des jours à jamais beaux

Dont sont morts à jamais les radieux flambeaux,

Qui ne brilleront plus qu’en flammes chimériques :
Puisque tout est défunt, enclos dans le cercueil,

Puisque, sous les outils des noirs maçons du Deuil,

S’écroulent nos bonheurs comme des murs de briques !

Le Jardin D’antan

Rien n’est plus doux aussi que de s’en revenir

Comme après de longs ans d’absence,

Que de s’en revenir

Par le chemin du souvenir

Fleuri de lys d’innocence,

Au jardin de l’Enfance.
Au jardin clos, scellé, dans le jardin muet

D’où s’enfuient les gaietés franches,

Notre jardin muet

Et la danse du menuet

Qu’autrefois menaient sous branches

Nos sœurs en robes blanches.
Aux soirs d’Avrils anciens, jetant des cris joyeux

Entremêlés de ritournelles,

Avec des lieds joyeux

Elles passaient, la gloire aux yeux,

Sous le frisson des tonnelles,

Comme en les villanelles.
Cependant que venaient, du fond de la villa,

Des accords de guitare ancienne,

De la vieille villa,

Et qui faisaient deviner là

Près d’une obscure persienne,

Quelque musicienne.
Mais rien n’est plus amer que de penser aussi

À tant de choses ruinées !

Ah ! de penser aussi,

Lorsque nous revenons ainsi

Par des sentes de fleurs fanées,

À nos jeunes années.
Lorsque nous nous sentons névrosés et vieillis,

Froissés, maltraités et sans armes,

Moroses et vieillis,

Et que, surnageant aux oublis,

S’éternise avec ses charmes

Notre jeunesses en larmes !

Le Regret Des Joujoux

Toujours je garde en moi la tristesse profonde

Qu’y grava l’amitié d’un adorable enfant

Pour qui la mort sonna le fatal olifant,

Parce qu’elle était belle et gracieuse et blonde.
Or, depuis je me sens muré contre le monde,

Tel un prince du Nord que son Kremlin défend,

Et, navré du regret dont je suis étouffant,

L’Amour comme à sept ans ne verse plus son onde.
Où donc a fui le jour des joujoux enfantins,

Lorsque Lucile et moi jouions aux pantins

Et courions tous les deux dans nos robes fripées ?
La petite est montée au fond des cieux latents,

Et j’ai perdu l’orgueil d’habiller ses poupées

Ah ! de franchir sitôt le portail de vingt ans !

Les Angéliques

Des soirs, j’errais en lande hors du hameau natal,

Perdu parmi l’orgueil serein des grands monts roses,

Et les Anges, à flots de longs timbres moroses,

Ébranlaient les bourdons, au vent occidental.
Comme un berger-poète au cœur sentimental,

J’aspirais leur prière en l’arôme des roses,

Pendant qu’aux ors mourants, mes troupeaux de névroses

Vagabondaient le long des forêts de santal.
Ainsi, de par la vie où j’erre solitaire,

J’ai gardé dans mon âme un coin de vieille terre,

Paysage ébloui des soirs que je revois ;
Alors que, dans ta lande intime, tu rappelles,

Mon cœur, ces angélus d’antan, fanés, sans voix :

Tous ces oiseaux de bronze envolés des chapelles !

Clavier D’antan

Clavier vibrant de remembrance,

J’évoque un peu des jours anciens,

Et l’Éden d’or de mon enfance
Se dresse avec les printemps siens,

Souriant de vierge espérance

Et de rêves musiciens
Vous êtes morte tristement,

Ma muse des choses dorées,

Et c’est de vous qu’est mon tourment ;
Et c’est pour vous que sont pleurées

Au luth âpre de votre amant

Tant de musiques éplorées.

Dans L’allée

Toi-même, éblouissant comme un soleil ancien

Les Regrets des solitudes roses,

Contemple le dégât du Parc magicien

Où s’effeuillent, au pas du Soir musicien,

Des morts de camélias, de roses.
Revisitons le Faune à la flûte fragile

Près des bassins au vaste soupir,

Et le banc où, le soir, comme un jeune Virgile,

Je venais célébrant sur mon théorbe agile

Ta prunelle au reflet de saphir.
La Nuit embrasse en paix morte les boulingrins,

Tissant nos douleurs aux ombres brunes,

Tissant tous nos ennuis, tissant tous nos chagrins,

Mon cœur, si peu quiet qu’on dirait que tu crains

Des fantômes d’anciennes lunes !
Foulons mystérieux la grande allée oblique ;

Là, peut-être à nos appels amis

Les Bonheurs dresseront leur front mélancolique,

Du tombeau de l’Enfance où pleure leur relique,

Au recul de nos ans endormis.

Devant Le Feu

Par les hivers anciens, quand nous portions la robe,

Tout petits, frais, rosés, tapageurs et joufflus,

Avec nos grands albums, hélas ! Que l’on n’a plus,

Comme on croyait déjà posséder tout le globe !
Assis en rond, le soir, au coin de feu, par groupes,

Image sur image, ainsi combien joyeux

Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux,

Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes !
Je fus de ces heureux d’alors, mais aujourd’hui,

Les pieds sur les chenets, le front terne d’ennui,

Moi qui me sens toujours l’amertume dans l’âme,
J’aperçois défiler, dans un album de flamme,

Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant,

Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

La Fuite De L’enfance

Par les jardins anciens foulant la paix des cistes,

Nous revenons errer, comme deux spectres tristes,

Au seuil immaculé de la Villa d’antan.
Gagnons les bords fanés du Passé. Dans les râles

De sa joie il expire. Et vois comme pourtant

Il se dresse sublime en ses robes spectrales.
Ici sondons nos cœurs pavés de désespoirs.

Sous les arbres cambrant leurs massifs torses noirs

Nous avons les Regrets pour mystérieux hôtes.
Et bien loin, par les soirs révolus et latents,

Suivons là-bas, devers les idéales côtes,

La fuite de l’Enfance au vaisseau des Vingt ans.