Tes Yeux

J’ai regardé longtemps tes yeux, voulant rêver.

J’ai regardé longtemps tes yeux, voulant trouver

Dans l’azur délicat dont leur moire est tissée

Le rêve qui repose et berce la pensée.

J’ai regardé tes yeux pour y chercher la paix.

Tandis que sous le brun rideau des cils épais

Tes yeux profonds et bleus souriaient immobiles.

Ils rêvaient, et le soir dilatait leurs pupilles,

Sans que, dans son éclat tempéré de langueur,

La prunelle semblât perdre de sa largeur.

Tes grands yeux retenaient la clarté fugitive :

La lumière reçue en jaillissait plus vive.

Le blanc pâle et teinté d’un azur innocent

Faisait un cadre mat au globe éblouissant.

Tes yeux aimés jetaient des lumières dans l’ombre.

Ton radieux regard croisant mon regard sombre,

J’ai surpris dans ce ciel incomparable et beau

L’âme qui, palpitante, est là comme un flambeau

Pour éclairer la nuit étrange de ma vie ;

Et je tremblais de joie, et je portais envie

A ce que ton regard touchait sans le vouloir.

J’ai noté dans tes yeux la musique du soir :

Et mon cœur y trouvait l’indécise harmonie

D’une strophe d’amour adorable, infinie.

Ton Cœur

Voulant me croire aimé, vainqueur

De mon âme triste et chagrine,

Un jour que j’écoutais ton cœur

Sous la rondeur de ta poitrine ;

Loin que ton cœur, oiseau charmant,

Semblât bondir à ma rencontre,

C’était un petit battement

Nerveux comme un tic-tac de montre.

Régulier, impassible, froid,

Ton cœur laissait couler sa dose

De sang pur, qui montait tout droit

A ta tête légère et rose.

J’eus peur un moment : j’avais cru.

Troublé de mon amour, entendre

Comme un flot trop vite accouru

Sur une fibre fine et tendre.

Ce n’était rien ; c’était la peur,

C’était peut-être mon cœur même ;

Car, tu sais, tout nous est trompeur

Et douloureux, lorsque l’on aime.

Tranquillement ton sang coulait :

Et malgré cela, dans un charme,

Ce bruit glacial me semblait

Tomber ému comme une larme.

Ton Front

Ton front est le foyer où mon âme rayonne,

Le ciel de la pensée où palpite et frissonne

Mon rêve, oiseau chanteur aux longues ailes d’or.

C’est l’oreiller charmant où ma langueur s’endort,

Où mon courage las de vivre se réveille.

Au bout de mon chemin c’est la lueur vermeille

Qui guide mon esprit et qui guide mes pas.

L’artiste qui le fit prit un juste compas

Pour mesurer la courbe exquise de ses lignes.

Hormis dans le contour quelques rondeurs malignes

Qui ne sont point d’Athène, et sentent leur Paris,

C’est un front de Vénus suprêmement compris :

Très-blanc, à peine rose, un peu bas ; étroit, juste

Comme le veut des Grecs la statuaire auguste.

La ligne de profil tombe droit sur le nez.

De bleus filets de sang, finement dessinés,

Relèvent des tons blancs la gomme monotone.

Tout front jeune et royal a reçu pour couronne

Et pour nimbe l’amas flottant et sans pareil

De tes cheveux poudrés de rayons de soleil.

Prélude

C’est l’antique forêt aux mille enchantements.

Le tilleul aux fleurs d’or embaume à pleins calices,

Et la lune pensive, astre cher aux amants,

Fait germer dans mon cœur d’ineffables délices,

J’allais, et j’entendis, — poète las du jour,

Sous le fiévreux éclat des étoiles complices,

Le rossignol qui chante et qui languit d’amour.

L’oiseau chante l’amour, ce rire plein d’alarmes,

D’un ton si lamentable et si gai tour à tour,

Que mes vieux rêves morts renaissent dans les larmes.

J’allais… une clairière apparut à mes yeux ;

Et là, comme un fantôme évoqué par des charmes,

Un haut et fier château se dressa dans les cieux.

Des volets clos sortait une terreur secrète.

Tout à l’entour était morne, silencieux :

On eût dit qu’en ces murs dormait la Mort muette.

Devant la porte était un sphinx terrible et beau :

Par les griffes, lion ; et femme, par la tête

Et les reins qu’on eût dits l’œuvre d’un pur ciseau.

Quelle femme ! Ses yeux étranges faisaient luire

Des secrets attirants comme ceux du tombeau,

Quand sur sa lèvre arquée éclatait son sourire.

Le rossignol chantait délicieusement !

Je fléchis, je baisai la bouche du vampire :

Un charme âcre et subtil m’ôta le sentiment.

La pierre s’anima soudain, devint vivante,

Et jeta des soupirs. Mon chaud baiser d’amant,

Elle le but avec une soif dévorante.

Je crus qu’elle aspirait mon âme avec ma chair ;

Folle de volupté sauvage, haletante,

Lionne, elle me prit dans ses griffes de fer.

Doux martyre, plaisir sanglant, larmes si belles !

Tandis que j’enivrais ma lèvre au baiser cher,

Les ongles me faisaient des blessures cruelles.

Le rossignol chanta :  » Sphinx, ô beau sphinx Amour,

Oh ! pourquoi mêles-tu des souffrances mortelles

A des félicités plus douces que le jour ?

Beau sphinx ! explique-moi cet odieux mensonge

D’aimer et de souffrir par un fatal retour.

— Pour moi, voilà bien près de mille ans que j’y songe.

Ta Bouche

Ta bouche a deux façons charmantes de causer,

Deux charmantes façons : le rire et le baiser.

Si vous voulez savoir celle que je préfère,

J’aime mieux celle-ci, mais l’autre m’est plus chère.

Tes Cheveux

Elle est charmante, elle est aussi brune que blonde.

Vous la reconnaîtrez, perfide comme l’onde,

A ses cheveux changeant de tons et de parfums.

Lorsque cela me plaît, moi, je les trouve bruns.

Lorsque cela me plaît, je dis :  » Sa chevelure

A les reflets d’or mat que prend la moisson mûre.  »

Elle est blonde, elle est brune, et j’ai toujours raison.

Un poète a chanté cela dans la saison

Où la chanson des prés, douce et point ironique,

Vient jusque dans les bois bercer la véronique.

Cela dépend du jour, de l’heure, du moment.

Il se peut que ce soit gênant, mais c’est charmant.

On dirait que l’on voit, resplendissant et sombre,

Un mouvant réseau d’or qui scintille dans l’ombre.

Tes Mains

Bien qu’elles soient d’un marbre pâle,

Tes mains fines que j’adorai,

Et que jamais la dent du hâle

N’ait pu mordre leur grain nacré ;

Ce n’est pas à quelque statue,

Où l’idéale pureté

Dans la forme se perpétue,

Que tu dérobas leur beauté.

Et bien qu’elles forment des lignes

Où, pour me rendre encore plus fou,

La fantaisie a mis deux signes

Qui sont le poinçon du bijou :

Ni les suaves filles blondes

Qu’Athènes sculptait, les seins nus,

Ni la mystique fleur des ondes,

Le rêve qu’on nomma Vénus,

Semblant sous l’inerte paupière

S’extasier de leurs beaux flancs,

Dans leur perfection de pierre

N’eurent ces doigts souples et blancs.

Car tes mains qu’ignorent les fièvres,

Par un prestige harmonieux,

Sont parlantes comme des lèvres,

Souriantes comme des yeux.

Les Fleurs De Ciguë

C’était une de ces nuits blondes

Qu’il fait après les jours brûlants :

Pleine d’aurores vagabondes

Et de crépuscules tremblants.

Les arbres, décor sympathique

Sur la lune dans sa rondeur,

Produisaient cet effet d’optique

Qui supprime la profondeur.

Mais le grand ciel bleu par derrière

Reculait en s’arrondissant,

Avec ses perles de lumière

Au pâle éclat éblouissant.

L’air montait des champs, tiède encore,

Et, comme une haleine en dormant,

Dans la feuille noire et sonore

Faisait un doux bruissement.

La terre n’est point taciturne :

Harmonieuse elle chantait ;

Et dans le grand concert nocturne

La plus chère des voix, c’était,

C’était la voix de l’enfant brune

Ou très blonde, selon le jour,

Qui ne me gardait plus rancune

D’avoir bien ri de mon amour.

La veille elle était revenue,

De très loin, me dire tout bas

Que, quant à la vérité nue,

Il valait mieux n’y penser pas…

Et voilà pourquoi sa main blanche

Sur mon bras réconcilié

Pesait si légère dimanche,

Plus douce qu’avant de moitié.

La joie éparse et rayonnante

Que versait la sereine nuit

L’avait mise en humeur charmante :

Il fallait qu’elle fît du bruit.

Une ritournelle à la lèvre,

Et piquant la tête en avant,

Elle sautait comme une chèvre

Au bras du poète rêvant.

Très jolie, et pas bien coquette,

Elle avait, sans trop s’en douter,

Un faux air de bergeronnette

Avec ses façons de chanter.

Je savourais sa note aiguë…

Elle se baissa tout à coup

Pour cueillir deux fleurs de ciguë

Qui semblaient lui plaire beaucoup.

Elle se les mit à l’oreille

Comme une plume d’employé :

Le blanc des fleurs faisait merveille

Dans le brun des cheveux noyé.

La blanche joue en devint rose

Par le contraste des blancheurs,

Et tout cela fit quelque chose

D’exquis de tons et de couleurs.

Mais parmi tant de fleurs, ma chère,

Dis-moi quelle fut ta raison

De préférer la fleur amère

Et dont le suc est un poison ?

Lettre

Que fais-tu là, chère attendue ?

L’ennui fâcheux vient-il souvent

Rendre à ton doux esprit rêvant

Une longue visite indue ?

Fais-tu des voyages charmants

Aux pays où l’amour habite

Avec les héros de romans ?

Comment vas-tu, chère petite ?

Moi, je vais très bien, — seulement

Je vais très mal aussi. Ta bouche

Sourit ailleurs, et ton amant

Songe à l’absente, et puis se couche

Et s’endort solitairement

D’un sommeil chaste mais farouche.

Il faut me croire et te hâter ;

Il faut t’en venir et jeter

Dans le soleil et dans la joie,

Dans la joie et dans le soleil,

L’éblouissement sans pareil

De ta jeunesse qui flamboie.

Tu n’as pas besoin du conseil.

Dehors, il fait si beau, mignonne !

Le poète-soleil entonne

L’hymne étincelant de l’été.

Il baise avec sérénité

La grande terre qui frissonne ;

Le pinson chante un air flûté,

Et le grillon brun carillonne,

Carillonne, obscur entêté.

Le jour s’en va ; la nuit qui passe

Allume au travers de l’espace

Les girandoles du ciel bleu,

Les vieilles étoiles de feu

Qu’un souffle avive, puis efface.

Elles clignotent tendrement ;

Et la lune, avec sentiment,

La lune, pudibonde et sage,

Se ressouvenant d’un autre âge,

Cherche Endymion dans les bois

Et glisse parmi le feuillage

Ses regards de vierge aux abois.

C’est l’heure d’aller dans les branches

Voyager à deux pas d’ici,

A Chaville, à Montmorency,

Rêvant choses roses et blanches,

Choses couleur d’azur aussi,

Et de s’arrêter, Dieu merci !

Pour lire cela, puis ceci

Dans le livre doré sur tranches

De l’amour jeune et sans souci.

Juin riant et mélancolique

Débute et fait de la musique

Dans les prés verts, à pleine voix.

Il tire ses feux d’artifice :

Aux flammes roses du Caprice

Le rêveur se brûle les doigts.

Sur la mousse chaude des bois

Courir alors est un délice.

Viens-tu, chère absente ? Je veux

Pour en embaumer tes cheveux

Chercher la dernière églantine.

En allant, tu me laisseras

M’arrêter à nouer mes bras

Autour de ta jeune poitrine.

Je veux mettre, ô mon bengali,

Sur ton front de marbre poli

Mon front que la caresse incline,

Et sur ta bouche un long baiser.

Restons, on est mieux dans la chambre

Quand le jour s’endort apaisé.

Couleurs de lait et senteurs d’ambre,

Ensemble avec art composé,

Accord parfait de chaque membre,

Voilà bien, en toute saison,

Pour l’amoureux le seul poème

Dont il entende la raison.

La rime en est toujours la même :

 » Je t’aime, je t’aime, je t’aime !  »

M’aimeras-tu ? Je n’en sais rien.

Il se pourrait. — Il se peut bien

Que je chante :  » Mon cœur soupire…  »

Pendant (tu ne lis pas Musset ?

Plus tard, je te le ferai lire)

Que tu chanteras en fausset

L’air guilleret :  » Vive Henri Quatre !  »

Les esprits sont faits pour se battre,

Mais les cœurs sont faits pour s’aimer.

L’heure blesse : il faut la charmer.

— Donc aimons-nous ! cueillons des roses

Tandis que tes lèvres écloses

Sont comme deux fleurs de printemps.

Ouvrons nos cœurs à deux battants.

Aimons-nous sans mélancolie :

C’est la raison. C’est la folie.

Nuit D’avril

I

Les étoiles, lueur bleuâtre,

Flambent au ciel limpide et froid,

Ranimons la flamme dans l’âtre

De notre paradis étroit.

Pas de lampes, pas de bougies ;

Le foyer tient lieu de flambeau.

Moins lumineuses que rougies,

Les choses ont un ton plus beau.

Le foyer pique des paillettes

Aux angles, dans les coins obscurs ;

La boiserie a des facettes

Qui scintillent le long des murs.

Le feu vif saute ; l’effet bouge.

Tout près du centre rayonnant,

Dans la lumière claire et rouge,

Avec un relief étonnant,

Une forme blanche et suave,

Une femme couleur de lis,

Dans une sérénité grave

Étend ses membres accomplis.

Elle emplit de clarté la chambre

Comme une ardente vision :

On dirait du lait et de l’ambre,

On la prendrait pour un rayon.

II

Sur des coussins elle repose

Le marbre éclatant de son corps

Avec de grands bonheurs de pose,

Avec un art exquis d’accords.

La tête ressort, pâle et fine,

Dans son opulent cadre noir ;

Une grâce souple l’incline

Aux mollesses du nonchaloir.

Le front veiné comme une agate

Semble poli par le ciseau,

Et la narine délicate

Bat de l’aile comme un oiseau.

La bouche sourit immobile.

Les lèvres, franges de corail,

Font valoir, antithèse habile,

Des dents saines le riche émail.

L’œil, brillant d’un éclat humide,

Étale la calme beauté

D’un iris bleu, large et limpide,

Brûlant de froide volupté.

Admirable tête d’étude,

Sans un détail capricieux !

Début du poème, prélude

De ce beau corps harmonieux !

III

La gorge nubile se dresse,

Et, formant un angle arrondi,

Laisse à regret, lente caresse,

Glisser le peignoir attiédi.

Les hanches soutiennent le buste

Comme un piédestal triomphant.

La jambe nerveuse et robuste

Est terminée en pied d’enfant.

En Grèce, c’était Aspasie ;

C’était, à Rome, Impéria.

C’est un livre de poésie

Qu’un matin Paris publia.

Ange, courtisane, madone,

Hymne de chair, Vierge ou Vénus,

Qui romps le moule monotone

Des amours laids et mal venus ;

Peinture superbe, statue

Conçue avec un art savant,

D’où jaillit le désir, qui tue

Mieux que le plaisir décevant ;

Femme, splendeur de la matière !

Il te suffit pour nous brûler,

Étant déesse tout entière,

De laisser ton sang circuler.

IV

Ton immobilité veut dire

Grâce. Ton œil profond sourit,

Et c’est un mot que ce sourire.

Tes gestes sont des traits d’esprit.

Tes lèvres ont beau rester closes :

Elles causent divinement.

Elles parlent comme les roses

Un muet langage charmant.

Ton souffle pur est-il une âme ?

Qu’importe ? Si l’accord sacré

Unit nos bouches et les pâme

Dans un long bonheur effaré.

La glace blanche s’est fondue,

La moelle en feu brûle les os…

La panthère s’est détendue,

Rompant les lignes du repos.

Le bras rond qui pendait inerte

Se replie et forme des nœuds ?

La bouche palpite entr’ouverte.

Le spasme clôt l’œil lumineux…

Et dehors, dans la nuit mystique,

Tressaillent la terre et les cieux

Qui font l’amour, sainte pratique,

Dans un accord mélodieux.