L’étincelle Électrique

Lavoisier ne veut plus que l’eau soit un élément ; son art la décompose. L’eau visible renferme deux principes invisibles : deux gaz, dont l’un s’enflamme, dont l’autre accélère la combustion. Ainsi l’eau, qui rafraîchit et féconde, a pour principe ce qui brûle et ce qui dévore. Lavoisier, qui le prouve, a peine à le comprendre. Mais comment refaire le corps, après en avoir compris et séparé les substances ? L’étincelle électrique les touche, les enflamme, et l’eau coule de l’incendie. Il y a de même, au fond des âmes, je ne sais quels principes souverains qui, l’un de l’autre isolés, nous consument obscurément. Que l’étincelle électrique les frappe ! Ils s’enflamment, et la pensée jaillit, lumineuse, fluide, émule des fleuves et des torrents, rivale de la foudre qui l’enfante. Qui sait ! le chaos tout entier n’était peut-être qu’un amas confus de gaz qui se mêlaient sans s’unir : et le monde, cette pensée en relief de Dieu, est peut-être le résultat d’un coup de tonnerre. N’y a-t-il pas là de quoi faire éclater le cerveau ?
17 janvier.

Le Rouge-gorge

Ne maudissez pas la vie parce qu’elle a des jours nébuleux et sombres : l’homme passe plus vite encore que les nuages qui l’attristent. Traversez par la pensée le voile qui vous cache les cieux, et le soleil ne vous manquera pas. Ne laissez pas de pâles brouillards obscurcir votre lampe, et désarmez l’hiver par votre sérénité. Quand la terre grelotte sous sa robe de givre, et que la buse met en fuite tous les oiseaux, ces frileux courtisans des beaux jours, le petit rouge-gorge cherche à dédommager la nature de leur absence. Oublieux des frimas, et bien loin souvent des granges hospitalières, il sautille et chante dans la neige. Soyez comme lui, poètes, et chantez dans les larmes : votre cœur aura moins froid.
12 janvier

Le Vaisseau Spectre

Tous les marins vous raconteront la légende du vaisseau-spectre, de ce vaisseau de brouillard, monté par des fantômes, qui apparaît à l’improviste sur les flots, comme aux limites de l’horizon le nuage cuivré où couve la tempête. La tempête éclate ! toutes vos voiles se serrent, mais lui ne cargue pas les siennes ; il semble que l’orage soit son élément. Vous voulez fuir ! Vous fuyez sans l’éviter. Quelque manœuvre que vous fassiez, le fatal navire est toujours là. Vous le voyez au nord ! Vous vous tournez vers le sud, et il vous fait face comme auparavant. À l’est, à l’ouest, il est toujours devant vous ; sa sinistre immobilité suit tous vos mouvements ; cette ombre ne vous quitte pas plus que la vôtre, et gouverne à la fois la mer et l’ouragan. De quel nom faut-il nommer ce vaisseau, qui ressemble au mal heur, et qui, présent partout, semble, impalpable qu’il est, tenir à lui seul tout l’océan ?
5 septembre

Le Visiteur Nocturne

C’était l’automne, la nuit. Le vent sifflait dans les arbres dépouillés du bois, et miaulait le long des bergeries, comme s’il eût voulu, pour se réchauffer, partager la litière des moutons. La pluie fouettait avec rage les vitraux de ma chaumière, et comme irritée de la trouver fermée. Assis près du feu, j’écrivais à la lueur de ma lampe mes souvenirs ou mes rêves, ce que j’ai vu ou ce que j’aurais voulu voir ; et, tout en m’occupant du passé, je l’oubliais. Le travail est un dieu qui nous permet de changer de monde. Un autre bruit que celui de l’orage me ramena bientôt sur la terre. J’entendis bien distinctement frapper à ma porte. J’ouvris, et je ne vis personne. Je me remis à ma place et je repris ma plume. Mais je n’étais plus seul. Un hôte que je n’avais pas vu était entré, un hôte bien connu qui ne souffre pas qu’on l’oublie, qui venait voir si j’étais tranquille, ou si je pensais à lui : c’était le chagrin.

Les Bruits De La Nuit

L’homme a beau s’insurger contre ses rêves, ses rêves sont plus forts que lui. Une impression qu’il ne peut ni maîtriser, ni comprendre, vient souvent contredire à l’improviste les plus hautes spéculations de son esprit, donner un démenti à ses plus intrépides négations. Quel hardi penseur n’a pas quelquefois, dans la nuit, entendu avec une sorte d’anxiété ces bruits mystérieux, qui semblent se donner rendez-vous dans l’ombre ? On dirait que quelque chose vit sourdement dans la matière, et prend, quand tout se tait, une voix pour nous parler : langage indéfinissable, imposant comme le silence, obscur comme les ténèbres. Message énigmatique de l’avenir ou du passé, il inquiète également la raison. Ce qui n’est plus nous effraye autant que ce qui n’est pas : c’est toujours l’inconnu.
27 février

Les Chemins De Fer

Il m’est impossible de regarder sans une sorte de tristesse ces chemins merveilleux auxquels notre industrie semble donner des ailes. Je ne sais si c’est un progrès que de pouvoir fendre ainsi l’espace comme une flèche ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que cela me rend plus sensible la rapidité de la vie, qui, avant notre invention, l’était cependant bien assez. Ces rainures de fer où nous sommes forcés de courir sans dévier d’une ligne, emportés par une puissance aussi aveugle, presque aussi indomptable que la foudre, n’est-ce pas une image de cet implacable sort qui nous entraîne, et dont nous sommes les esclaves alors même que nous croyons les maîtriser ? On croit gagner du temps parce qu’on l’accélère. Mais ces voyages étourdissants ne font qu’abréger l’existence, qui n’est, elle, qu’une traversée. Ils ne permettent pas la mémoire, le seul moyen qu’ait l’homme d’allonger et de doubler ses jours. L’unique souvenir qu’ils nous laissent, c’est qu’on va vite. Aller vite, c’est mourir plus tôt.
18 décembre

Les Horloges

Les sabliers nous avertissent que nous devenons tous ce qui compte nos instants. Les clepsydres nous disent qu’il n’y a pas dans ce monde une minute qui ne puisse être marquée par une larme, et que les générations qui se succèdent ne sont rien de plus que des gouttes d’eau qui tombent. Orateurs silencieux, les cadrans solaires nous mesurent avec l’ombre la durée de la lumière et nous répètent sans cesse que peine et plaisir, rien ne marche qui ne fasse partie de la mort. Les sabliers, les clepsydres, les cadrans solaires ne parlaient à la pensée qu’en s’adressant aux yeux. L’homme a trouvé que ce n’était point assez. Il a forcé l’oreille d’entendre et d’écouter la fuite du temps. Sans vouloir s’informer de ce qu’elles deviennent, il a mis des grelots au troupeau de ses heures, et, grâce à cette heureuse invention, il peut de moment en moment entendre sonner le glas d’une portion de sa vie.
6 décembre

La Main D’alexandre

L’approche de la mort nous fait prendre en pitié les grandeurs de la terre ; elle désabuse jusqu’à l’ambitieux. On dit que, se sentant mourir, Alexandre, qui se décernait tout vivant des hécatombes de peuples, qui s’en allait par l’univers avec sa meute de soldats à la chasse des sceptres et des couronnes, ordonna qu’on l’ensevelît la main hors de la fosse, afin que chaque passant pût, en voyant cette main vide, juger ce qu’il gardait de ses conquêtes, et ce qu’on emporte au tombeau des trésors de ce monde. Leçon perdue ! Nadir et Gengis Khan n’ont point passé par là. Un seul conquérant, celui qui se moque de tous les autres, le Temps seul a pu la voir et ne l’a point respectée. En s’en allant faucher Babel et autres chaumes de cette espèce, il a marché dessus.
16 février

Le Navire Gelé

Des voyageurs racontent qu’au milieu des glaces arc­tiques, ils rencontrèrent un vieux navire gelé par les hivers. Ils pénétrèrent, avec une terreur mêlée de respect, dans cette nef vide et froide, où tout semblait métamorphosé par le temps : les voiles, les agrès, les cordages. Ils peignent, d’une manière grave et puissante, le spectacle qu’on apercevait du tillac, à travers les embrasures de neige qui formaient ses bastingages. Le navire était immobile, et l’on voyait au loin des Alpes vagabondes, qui se ruaient les unes contre les autres avec un bruit épouvantable. Je me suis souvent rappelé cette image, en entrant le soir dans une église, dans ces grands vaisseaux de pierre, à l’ancre au milieu des tempêtes et des roulis du monde, qui défient les orages de leurs mâts de granit et de leurs voiles de marbre; on se sent saisi d’une sorte d’effroi curieux, en songeant que cette barque pétrifiée a beau ne pas bouger des flots, elle vous conduit au port.
26 janvier

Le Passé

On demande ce que deviennent les jours qui ne sont plus, et si c’est le cœur de l’homme qui leur sert de tombeau. Non, croyez-moi ; tout paraît mourir, mais rien ne meurt en effet ; hier existe encore, quoique vous ne le voyiez plus. Vos jours évanouis sont des absents qui ne reviennent pas, mais qui ne sont pas perdus. Ils ont, comme dans un sanctuaire, suspendu leurs images dans votre âme, et quand vous dormez, quand vous rêvez, ils viennent souvent s’y entretenir comme autrefois, et déranger la poussière qui couvre leurs portraits. Le passé vit toujours sous la neige des ans. C’est l’eau vive qui court toujours sous la carapace de glace, l’eau vive où serpentent, comme des flèches de pourpre et d’or, comme des grappes de pierreries voyageuses, comme des fleurs qui fuient et ne se fanent pas, mille nageurs silencieux qui sont les souvenirs.
27 janvier