Au Lux-bar

Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles,

Tous ceux qui, rue Lepic, vienn’nt traîner leurs patins,

Les rigolos du coin, les connards, les terribles

Qui sont déjà chargés à dix heur’ du matin

Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,

Et même les Abbesses, ils ont jamais vu ça !

Avec dix coups d’rouquin ils se font leur dimanche

Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi.
Y a Jojo qui connaît des chansons par centaines,

Qui gueule comme un âne avec un’ voix d’acier

Et sur un ch’val boiteux va bouffer tout’ sa s’maine,

Qui crèv’rait si demain on supprimait l’tiercé,

Et l’Patron du Lux-Bar, c’est l’Auvergne en personne,

Bien avant d’savoir lire il savait d’jà compter,

Mais tous les habitués viennent pour la patronne

Et lui, le malheureux, s’en est jamais douté !
Et puis y a les souris des rues avoisinantes

Au valseur agressif, au sourire accueillant,

Qui font toujours la gueule et sont toujours contentes,

Qui racontent leur vie en séchant leur coup d’blanc.

Au Lux-Bar on s’retrouve un peu comme en famille ;

L’poissonnier d’à côté, çui qui vend du requin,

Vient y boir’ son whisky parmi les joyeux drilles

Qui ne sont rien du tout, mais qui sont tous quelqu’un.
Les copains du Lux-Bar, les truands, les poètes,

Tous ceux qui dans Paris ont trouvé leur pat’lin

Au bas d’la rue Lepic viennent se fair’ la fête

Pour que les Auvergnats puissent gagner leur pain.

Je Vais M’envoler

Ce soir je vais partir visiter les nuages,

Je n’y suis pas encore mais ça va pas tarder,

Je vois déjà des fleurs tout autour des visages,

Tous les gens qui sont là commenc’nt à m’regarder

Car si je réussis c’est extraordinaire.

Ils ont raison d’attendre, ils seront pas déçus,

Je sens que j’m’arrondis comme une Montgolfière,

Je vais quitter la terre, personn’ me verra plus !
J’ai commencé c’matin aux petites aurores

Avec un muscadet de derrièr’ les fagots

Qui glissait comm’ du v’lours, d’ailleurs j’en rêve encore,

Et deux trois p’tits kirs qu’étaient bien rigolos,

Vers midi je marchais sur des pompes à bascule,

C’est là que j’ai compris que j’allais m’envoler.

C’est un travail très dur Si t’avanc’s pas tu r’cules,

L’ivresse est un pays où faut pas rigoler !
T’as des gens qui picol’nt sans aucun savoir-faire,

Eh bien, voilà des gars qui s’envol’ront jamais,

Qui cess’ront pas d’ramper, qui quitt’ront jamais terre

Alors que moi je sens que ça va pas tarder,

J’vais survoler Paris comme un ange véritable.

J’aim’rais pouvoir emm’ner tous mes potes avec moi

Mais comm’ils s’fout’ de moi pasque j’mont’ sur la table

J’vais m’envoler tout seul et j’les emmèn’rai pas !
Il est huit heur’s du soir, y a douze heur’s que j’travaille,

Je me sens tout léger comme un petit zoizeau.

Me v’là sur le trottoir avec des gens qui braillent,

Je vais prendr’ mon élan Je serai tell’ment beau

Que tous ces connards-là en auront plein la vue.

Allez hop ! C’est parti ! Non, c’est pas pour ce soir.

Y a vingt ans que j’m’exerce C’est toujours pein’ perdue.

J’essaye encore demain Après, j’arrête de boire.

Le Français (pour Nos Amis Québécois)

Moi qui vis à Paris depuis plus de vingt ans,

Qui suis né quelque part au coeur de la Champagne,

Jusqu’à ces temps derniers je m’estimais content,

Mais tout est bien fini, la panique me gagne.
Quand je lève mes yeux sur les murs de ma ville,

Moi qui n’ai jamais su plus de trois mots d’anglais,

Je dois parler par gestes et c’est bien difficile

Alors je viens chez vous retrouver le français.
Mes amis pour un rien se font faire des check-up,

Moi je me porte bien, j’en rigole de confiance,

J’écoute des longs playings le soir sur mon pick-up ;

Des rockmen, des crooners, y en a pas mal en France.
Et j’bouffe des mixed-up grills, des pommes chips à gogo,

Alors que j’aim’rais tant manger des pommes de terre

Avec des p’tits bouts d’foie et des p’tits bouts d’gigot,

Mais pour ça c’est fini, il faudra bien s’y faire.
On boit des lemon dry dans les snack-bars du coin,

En plein coeur de Paris ça me fait mal au ventre,

Et l’odeur des hot-dogs j’la sens v’nir de si loin

Que mon coeur se soulève aussitôt que j’y rentre.
Et l’on fait du footing, du shopping, des plannings,

De quoi décourager mêm’ la reine d’Angleterre.

Ma femme la s’main’ dernière s’est fait faire un lifting,

J’ai fait du happening pour passer ma colère.
Mais ça peut plus durer, j’peux plus vivre comm’ ça,

J’aime le vieux langage que parlaient mes ancêtres.

Je vous jure que chez nous il s’en va pas à pas

Tant pis pour nos enfants, ils s’y feront peut-être,
Mais moi je n’m’y fais pas, alors j’ai pris l’avion,

J’ai salué Paris du haut de ma nacelle,

Je suis venu chez vous chercher avec passion

Au bord du Saint-Laurent ma langue maternelle.

Les Pauvres

Les pauvres sont charmants, pour peu qu’on les approche.

La plupart sont polis, j’en ai vu de tout près.

Bien sûr, j’avais un peu de monnaie dans ma poche

Mais ils n’en savaient rien, je n’ai donné qu’après.

Les pauvres sont curieux, le travail les attire,

Y compris les métiers fort sales et rebutants.

Je crois qu’ils ont raison, l’oisiveté c’est pire !

Ils se plaignent, c’est vrai, mais ils sont très contents.
Au fond, la pauvreté c’est un genr’ qu’ils se donnent.

La preuve : j’en ai vu sourire à pleines dents !

Pour nommer leur épouse, ils disent la patronne

Pour tout dire en un mot, les pauvres sont tordants.

La plupart sont très laids, à force d’être sales,

Que leurs têtes ressemblent aux têtes d’ouvriers

Qui, ceux-là, sont affreux, n’aimant que le scandale,

Prêts à n’importe quoi pour être mieux payés.
Mon Dieu, ceux-là, bien sûr, sont de fort mauvais pauvres,

Ils sont mal éduqués, ils se battent entre eux,

Lorsque j’en aperçois, je prends peur, je me sauve.

Qu’ils soient dans la misère, ces monstres-là, tant mieux !
Mes pauvres à moi sont doux, sont souriants, sont timides.

Ils se vantent bien haut d’aimer Notre Seigneur.

Certes, beaucoup d’entre eux sont à moitié stupides,

Mais ils n’y sont pour rien ! C’est presque mieux d’ailleurs.

Leurs enfants, quelquefois, ont de beaux yeux si tendres

Qu’on peut émerveiller avec n’importe quoi.

J’ai souvent regretté qu’ils ne soient pas à vendre,

J’en aurais acheté pour les mettre chez moi.

Quand On N’a Rien À Dire

Quand on n’a rien à dire et du mal à se taire,

On peut toujours aller gueuler dans un bistrot,

Parler de son voisin qui n’a pas fait la guerre,

Parler de Boumedienne et de Fidel Castro,

Parler parler parler pour que l’air se déplace,

Pour montrer qu’on sait vivre et qu’on a des façons,

Parler de son ulcère ou bien des saints de glace,

Pour fair’ croire aux copains qu’on n’est pas le plus con.
Quand on n’a rien à dire on parle de sa femme

Qui ne vaut pas tripette et qui n’a plus vingt ans,

Qui sait pas cuisiner, qui n’aime que le drame,

Qui découche à tout va, qu’a sûrement des amants.

On parle du Bon Dieu, on parle de la France

Ou du Vittel-cassis qui vaut pas çui d’avant,

On pense rien du tout on dit pas tout c’ qu’on pense.

Quand on n’a rien à dire on peut parler longtemps.
Quand on n’a rien à dire on parle du Mexique

De l’Amérique du Nord où tous les gens sont fous,

Du Pape et du tiercé, des anti-alcooliques,

Du cancer des fumeurs et des machines à sous,

Des soldats des curés, d’la musiqu’ militaire,

De la soupe à l’oignon, de l’îl’ de la Cité.

Quand on n’a rien à dire et du mal à se taire

On arrive au sommet de l’imbécilité.