Les Jets D’eau

I
Dans les villes de nord et de mysticité

Il y a des jets d’eau doucement invisibles

Au bruit calme, de temps en temps ressuscité,

Et frais comme le nom des ruisseaux dans la Bible.
Vieilles villes qui sont un moment rafraîchies

Par ces colonnes de cristal éblouissant

Avec des chapiteaux de givre, s’élançant ;

Et les villes sans joie ont tu leurs élégies.
Dans les cours des maisons, dans les jardins des cloîtres,

Les jets d’eau montent et retombent en leurs vasques

Et sans cesse se reforment comme une vague ;

Et, dans le soir, on les entend croître ou décroître.
Ô jets d’eau, toute cette innocence qui joue

Avec soi-même, comme un paon blanc sous la lune !

Le jet d’eau a frémi, s’assemble, fait la roue ;

? Tant de jets d’eau, qui se répondent dans la brume !
Doux jets d’eau ! Innocence et froideur ! Ils sont vierges

Et semblent se vêtir de blancheur unanime ;

Chaque élan est comme un nénuphar qui émerge ;

Et c’est, au loin, des reposoirs de mousselines.
Vieilles villes qui en sont moins mélancoliques,

Comme si les jets d’eau pâles filaient du verre

Pour abriter sous une vitre des reliques,

Ou filaient de la toile en linceul de Calvaire.
À quoi s’occupent-ils, les doux jets d’eaux cachés,

Où les villes en deuil lotionnent leur peine ;

Ils semblent chuchoter, d’une voix presque humaine,

Comme s’ils remettaient à quelqu’un ses péchés.
À quelle œuvre invisible est-ce qu’ils collaborent,

Jets d’eau qui sont intermittents pour qu’on écoute

? Dans le silence gris que leur rumeur déflore ?

Le Temps s’enfuir pour ainsi dire goutte à goutte.
II
Le jet d’eau dans le jardin d’avril

Est une Première Communiante

Impatiente,

Un peu puérile et fébrile,

Ayant peur d’arriver trop tard

À la messe de la paroisse,

Et se plaignant du vent et du brouillard

Qui défraîchit sa robe blanche ou qui la froisse.
Le jet d’eau semble à genoux,

Ô robe blanche en avalanche,

Tulle qui tremble et traîne qui déferle

Et cet égrènement d’un chapelet de perles,

Avec un murmure si doux !
Le jet d’eau tout le jour attend ;

Les fleurs ouvrent leurs cassolettes

Où dort un impalpable encens ;

C’est le printemps ;

Et le jardin s’orne pour la fête.
On entend le jet d’eau qui prie,

L’air à genoux dans le gazon,

Faisant monter toujours plus haut son oraison ;

Et le jardin, comme une église, s’assombrit.
Alors voilà la Lune offrant sa grande hostie.

Le jet d’eau qui s’impatiente,

Dans sa robe de Communiante,

Croit déjà qu’il en communie

La Lune aussi cache un visage

? Comme l’Eucharistie ?

Qui lentement se dégage

Avec des lèvres et des yeux.

Le jet d’eau songe que c’est l’heure

Il s’élance, il avance, il ondule,

Dans ses falbalas de tulle,

Et croit sentir vers lui venir un dieu.
Mais la Lune est là qui demeure

Dans un recul où nulle bouche

Ne la touche,

Hostie inviolée et qui s’isole, au loin,

Visage calme d’un témoin.

Elle n’a pas voulu descendre

Et lui, pauvre jet d’eau, n’a pas assez monté !
Maintenant le soir tombe et il pleut de la cendre.

C’est comme si rien n’avait été ;

À peine une étoile allume une veilleuse ;

Le jet d’eau qui a renoncé

Va replier sa robe cérémonieuse,

Toute pâle dans l’air foncé.
III
Dans les jardins enclos, plus d’un jet d’eau dépasse,

Tel qu’une palme, le haut mur ;

Il s’essore, désir haletant, dans l’espace ;

Comme on baise une bouche, il va baiser l’azur !
Puis quand tombe le soir, les jets d’eau des jardins

Dans les gazons qu’ils trempent

S’apaisent, vont s’éteindre en élans indistincts ;

Les jets d’eau ont baissé, comme baissent les lampes.
IV
Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte ;

Il a l’air dans le soir de quelqu’un qui exhorte

Et porte au ciel, dans un bouquet, une supplique.
Le parc s’empreint d’une douceur évangélique

Et les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.
Seul le jet d’eau s’afflige ; il insiste, il s’enfièvre

Dans cette solitude où son élan se brise.

Ah ! que n’a-t-il plutôt humblement accepté

Le sort calme d’avoir pour sœurs les roses thé,

Et de ne se crisper qu’à peine sous la brise,

Et d’être un étang plane au niveau du jardin ?

Orgueil ! Il a voulu toucher le ciel lointain,

S’élever au-dessus des roses, ô jet d’eau

Qui se termine en floraison de chapiteau,

Comme pour résumer à soi seul tout un temple.
Ah ! l’effort douloureux, toujours inachevé !

Il est debout, encor qu’il chancelle et qu’il tremble ;

Il est celui qui tombe après s’être élevé ;

Il rêve en son orgueil l’impossible escalade

De l’azur, où planter son frêle lis malade ;

Il est le nostalgique, il est l’incontenté ;

Il est l’âme trop fière et que le ciel aimante.

? Ah ! que n’a-t-il vécu du sort des roses thé

Parmi l’herbe où leur vie est heureuse et dormante ! ?

Il est le doux martyr d’un idéal trop beau ;

Il espérait monter jusqu’au ciel, le jet d’eau !

Mais son vœu s’éparpille ! Et sa robe retombe

En plis agenouillés comme sur une tombe.
V
Le jet d’eau monte dans l’air bleu

Et retombe sur lui-même ;

On dirait un adolescent qui s’aime

Et se caresse avec ses cheveux.
Le jet d’eau se contemple et s’adore

Dans la vasque en miroir. C’est Narcisse

Sa crinière d’eau s’échevèle

Et le soleil la dore.
Le jet d’eau rit et se secoue

Comme s’il avait des ailes

C’est de l’eau qui, avec de l’eau, joue !

Le jet d’eau s’émerveille

De s’élever si haut et qu’il se continue

Puis, par moments, il s’élargit comme une treille

Qui se tiendrait d’elle-même en suspens.
Le jet d’eau rit, tel Narcisse ;

Car ? toute son eau retombant

Comme un linge qui s’éparpille ?

Il semble que c’est de soi qu’il se déshabille

Et qu’il est enfin nu !
VI
Le jet d’eau dans le soir monte, lancéolé,

Frêle lance d’eau pâle en un parc désolé,

Où l’ombre, aux marbres blancs, s’est tressée en épines.

Un coq lointain pousse son cri de trahison ;

Et les pieds de Judas font pleurer le gazon ;

Tout s’abandonne à des douleurs comme divines ;

Le passant qui se signe est en forme de croix ;

L’eau de l’étang qui rêve a l’air soudain salie

D’un vase d’amertume avec toute sa lie ;

Or la lune a surgi dans l’ombre qui s’accroît ;

C’est comme une blessure au milieu du silence

Par où coule le sang de la nuit en ruisseau ;

La lune saigne, il semble, à cause du jet d’eau ;

Et c’est la plaie, au flanc, ouverte par la Lance.
VII
Les jets d’eau sont des rouets

D’une soie impalpable et blanche ;

Au-dessus, la lune se penche ;

C’est la fileuse aux soins muets
Les jets d’eau envident leur soie

Qui s’allonge, tourne, se ploie

En liquides écheveaux.
La lune file les jets d’eau.
Ô ces fils d’eau s’amincissant

Et qui s’effilochent !

C’est comme si on voulait

Filer de l’encens

Ou des sons de cloche

À un silencieux rouet.
La lune file les jets d’eau.
Les jets d’eau sont omnicolores ;

Ils prennent toutes les nuances

Selon l’heure et le ciel,

Prisme toujours en fuite et qui se recommence !
Il semble que chacun d’eux élabore

Une part de l’arc-en-ciel.
La lune file les jets d’eau,

Pâle fileuse en robe blanche

Qui sur eux, çà et là, se penche,

Avec de calmes yeux ;

Et alors on dirait que ce sont des cheveux

Qu’elle file sur un tombeau
La lune file les jets d’eau.
VIII
Sous le ciel maladif et que l’orage soufre,

Mon âme se sentait devenue un jardin,

Mon âme se sentait un grand jardin qui souffre,

Un jardin qu’on croyait jusqu’alors anodin,

Mais où la belladone éclôt et la ciguë.

Dans ce jardin de mon âme monte un jet d’eau

Et la foudre qui vole est comme un rouge oiseau

Que le jet d’eau poursuit de ses flèches aiguës ;

Mais la foudre est trop haut ; le jet d’eau monte en vain ;

? Ah ! s’élancer d’en bas vers un but trop divin ! ?

Et le jet d’eau s’endort sur ses flèches vaincues.

Les Lampes

I
La lampe enfin est allumée

Sous l’abat-jour de tulle ;

C’est une renoncule

Qui est née ;

C’est quelque étrange fleur

Aux changeantes couleurs

Dans la chambre qui en est tout enluminée.
Ô ce sourire de lumière,

Ce mystère du feu,

Cette nativité dans du verre !

Est-ce une étoile soufre et bleue ?

Est-ce un papillon jaune ?
La chambre s’étonne

De ce bonheur qui dure ;

Elle rit ; elle est guérie

De la pauvreté d’être obscure

Elle est comme celui qui a reçu l’aumône.
II
Lorsque la lampe éclôt, parmi la chambre obscure,

C’est comme un clair de lune où tout se transfigure :
Les rideaux de guipure aux fenêtres

Sont des voiles de Premières Communiantes ;

Un lis dans un vase a l’air d’un ciboire

Qui attend un prêtre ;

Est-ce qu’une relique est au fond du miroir ?

Toute la chambre est priante
La lampe atteste alors le Sacré-Cœur qu’elle est,

Plaie authentique et rédemptrice,

Elle que toute l’ombre appelait

Et qui, dans l’ombre enfin, rouvre sa cicatrice.

Ô lampe, plaie en fleur d’une rose trémière !

Et, dans la chambre en deuil,

C’est un Sacré-Cœur de lumière

Qui saigne moins, pour nos péchés, qu’il ne s’effeuille.
III
Douceur du soir et de la lampe qui s’allume !

C’est la fin d’un veuvage et la fin d’un exil ;

Douceur ! quand le soir vient, le jour au cœur naît-il ?

Ah ! créer à son gré chez soi ce clair de lune !
Douceur du soir et de la lampe calme et bonne ;

On se sent tout à coup la face d’un élu ;

L’âme s’éclaire ; elle renonce et ne s’adonne

Qu’à démêler les écheveaux des angélus.
Qu’est-ce encor que ces bruits, au loin, qui continuent ?

Le silence aux conseils de l’ombre cède enfin ;

C’est l’heure tiède où l’on devient un peu divin

Des nénuphars sont nés parmi les glaces nues.
Un ecclésiastique amour de la douceur

Revêt comme de lin pascal et d’innocence ;

On se semble approcher de la fin d’une absence,

Ou veiller le sommeil d’une petite sœur.
La lampe perce un peu les mystères ; on voit

Des signes éclater dans la demeure obscure.

Est-ce qu’un oiseau blanc s’est posé sur le toit ?

On dirait tout à coup qu’on habite une cure.
Douceur ! La lampe met dans l’âme un temps de mai

Et des clartés d’argent fluide où l’âme trempe ;

Le clair de lune fait les grands lis se pâmer ;

L’âme, ce lis aussi, se pâme au clair de lampe.
IV
La lampe est une calme amie

Qui nous console et nous conseille

Chaque soir de la vie ;

La lampe est une sœur

Qui nous montre son cœur

Comme un soleil.
La lampe est confidentielle ;

Sa clarté tremble comme des lèvres

Qui parlent en rêve ;

On se croit déjà comme au ciel

La flamme balbutie et bouge ;

Vraiment la lampe est une sœur

Qui nous met sur le cœur

Sa chaude bouche.
Ah ! l’homme amer qu’on a été

Et que la lampe va guérir !

Elle est toute douceur ;

Oui ! elle est une sœur,

Même une sœur infirmière

Qui met dans nos yeux sa lumière

Comme un collyre

Et nous voyons l’Éternité.
V
Dans l’âtre noirci

Le bois pétille, gaîment flambe

(Dans mon cœur aussi) ;

Il ajoute sa flamme à la lampe

Et les ombres sur le plafond,

En dansant, s’en vont
VI
Heureux ceux qui n’ont aimé que les lampes !

Les bûches flambent

Et les lampes ont rassuré le soir frileux ;

Ô les demeures enfin sûres

Et si calmes ? comme des cures ! ?

Que la fumée, au ciel, relie en chemins bleus.
C’est alors la vie en joie et nuance

À s’écouter, comme s’écoute

Une vieille horloge où le Temps

S’écoule goutte à goutte

Dans le silence.

Heureux reclus !

Quelle vie est meilleure ?

Ils écoutent aussi les lointains angélus

Et des gouttes du son et des gouttes de l’heure

Ils se sont fait des chapelets intermittents.
Heureux ceux qui n’ont aimé que les lampes !
Ils ont vu clair en eux ;

Ils sont tout lumineux ;

Leur conscience est un écrin

Plein de joyaux qu’enfin la solitude enflamme ;

Ah ! comme ils dorment, leurs vieux chagrins !

Et cet orgueil de n’être plus qu’humain à peine !

Trésor intérieur !

Richesse de son cœur !

Parure de soi-même !
Heureux ceux-là dans leur demeure !

Vie heureuse qu’ils ont choisie !

Destinée extatique ! Allez-y

Les voir gravir en paix l’escalier blanc des Heures.
Et ils s’appuient aux lampes

Comme à une rampe
Ô les lampes toujours fidèles !

Ô les lampes, quand le soir tombe !

Guérison de l’ombre ;

Joie des veilles et des vigiles ;

Espoir en elles

Lorsque dans la maison qui dort

Elles égrènent la bonne huile en larmes d’or

Pour les cœurs qui sont doux comme les Évangiles.
VII
Des colombes, au bord de la gouttière, boivent

Et leur cou, qui se gonfle, est gris et violet,

De la couleur qu’ont, lorsqu’il pleut, les toits d’ardoise ;

Et puis c’est comme si le jour s’étiolait.
Dans le salon, dont la fenêtre reste ouverte,

La lampe brûle et le jardin en va bleuir,

Malgré les pigeons blancs et la pelouse verte ;

Joie humble qu’on tuerait à trop l’approfondir
VIII
J’aime la vie, oh ! cette vie unie et calme

Qui est ma vie ? un peu aussi celle des autres ;

Mais la mienne surtout, douce comme une palme,

Cette vie où mon âme est celle d’un apôtre.
J’aime ma vie et j’aime aussi toute la vie,

Toute la vie éparse et douce malgré tout,

Comme on aime l’année avec ses raisins d’août,

Avec sa neige de janvier, avec sa pluie
Bonheur subtil de se sentir une âme bonne

(Car la vie est meilleure en étant bon soi-même) ;

Qu’est-ce que cela fait, la lampe qui charbonne

Et la rouille sur le bouquet de chrysanthèmes ?
Car il fait clair, il fait fleuri, toujours, en nous.

Ah ! cette vie en paix ! Et les musiques fraîches

S’éveillant dans le lustre où la poussière joue ;

Et la fraîcheur tombant du givre des bobèches !
Douceur ! Par la fenêtre un clair de lune abonde

Qui sur les vitres tend ses claires mousselines ;

L’horloge au cœur ancien compte l’heure et la rythme

Et son cœur est d’accord avec le cœur du monde.
Silence ! Ah ! cette vie humaine et qui s’accorde

Avec toute la vie en joie ou en douleur

? Sachant toutes les œuvres de miséricorde ?

Et qui, de loin, relie à tous les cœurs mon cœur !
IX
La lampe dans la chambre est une rose blanche

Qui s’ouvre tout à coup au jardin gris du soir ;

Son reflet au plafond dilate un halo noir

Et c’est assez pour croire un peu que c’est dimanche.
La lampe dans la chambre est une lune blanche

Qui fait fleurir dans les miroirs des nénuphars ;

On ne sait plus quel jour il est, ni s’il est tard,

Sauf qu’on est doux comme à la fin d’un beau dimanche.
Sourire de la lampe en sa dentelle blanche

Qu’on dirait une coiffe où dorment des cheveux ;

Lampe amicale aux lents regards d’un calme feu

Qui donne à l’air de chaque soir l’air du dimanche.
X
Quand les lampes ont rassuré le soir frileux,

Les clés vont assurer les serrures ;

Le jour est feu ;

Oh ! les demeures enfin sûres !

Les clés en carillon léger

Tintent, tintent

Et, dans les chambres indistinctes,

Où le soir avec la solitude s’accorde,

Les miroirs n’ont plus peur d’un visage étranger.
Tout est douceur, silence et ordre ;

Les portes l’une après l’autre sont closes ;

Et les clés en un frissonnant trousseau

Semblent les plumes d’un oiseau

Qui ose

Et s’aventure,

Oiseau de clair métal picorant aux serrures.
XI
Ah ! cette tristesse de la maison

À la chute du crépuscule !

On dirait que des roses brûlent ;

Il flotte une odeur de poison.
Dans son cadre en feuillage d’or

La glace ancienne apparaît blêmie

Et d’étranges chimies

Dans l’obscurité s’élaborent.
Qui est-ce qui va mourir ?

Quel deuil s’apprête ? Quel complot ?

Le jour se hâte de finir ;

Les lampes naissent dans un halo.
L’ombre est changeante comme un ciel.

Combat de l’ombre avec les lampes :

On croit voir couler du sang et du fiel ;

L’ombre est en fuite et rampe.
L’ombre n’est plus noire ; elle est verte,

Empoisonnée, il semble, peu à peu,

Comme si une porte s’était ouverte

Sur un jardin vénéneux.
Ah ! tout ce que le soir nous inocule

De dégoût de vivre et d’à quoi bon,

Et de poison mental auquel nous succombons

Ah ! ce crime quotidien du crépuscule !
XII
Dans le vieux salon qui s’aigrit

À cause du soir taciturne,

Les lampes ont inauguré leurs clairs de lune

Parmi des crêpes gris.
Phares ! Archipel d’or !

Petites îles de lumière

Dans le salon qui se dédore ;

Fraîches roses trémières !
Le vieux salon était comme un veuf,

Accablé par l’ombre unie au silence ;

On dirait maintenant qu’il se recommence

Avec un cœur neuf.
XIII
Tant de lampes ! Oh ! ces lampes qu’on voit, le soir,

Cependant qu’il pleuvine,

Fleurir les tristes vitres noires ;

Et c’est des roses dans une cendre argentine.
Lampe des chambres de bonheur ;

On devine une alcôve :

Lampe baissée, en des scrupules de pudeur

La lumière qui diminue

Devient vague et mauve ;

Et parfois la fenêtre encadre une ombre nue
Lampe du pauvre ou du génie

Qui bat auprès d’eux

Comme un pouls fiévreux ;

La nuit les enveloppe en la même insomnie.
Lampe aux rougeurs de fard,

Lampe aux rougeurs de fièvre ;

Ah ! toutes les sortes de rêves

Qui s’obstinent si tard !
Lampes en roulis des steamers

Pour tant d’émigrants blêmes,

Cœurs chimériques

Qui croient trouver des Amériques

Et ne se trouvent pas eux-mêmes

Ah ! comment éclairer la mer ?
Lampes des wagons et des gares,

Tant de fanaux fiévreux, transis,

Dont la nuit se bigarre ;

C’est comme si

C’étaient des cœurs en sang,

Cœurs des bannis, cœurs des absents,

Dont le souvenir persévère

Et qui, depuis l’adieu, saignent là dans du verre.
Lampes des autels, côte à côte,

Langues du Saint-Esprit,

Flammes de Pentecôte.
Lampes des moines en cellule

Qui sont les enlumineurs

De leur âme humble et nulle.
Lampes nocturnes des mineurs

Qui patiemment fouillent

Les paysages de la houille ;

C’est comme un projet de forêt

Où les lampes éclaireraient

Des fougères de deuil.
Lampes des pontons et des phares

Doux avertisseurs de l’écueil ;

Clarté qui, de soi-même avare,

Scintille, intermittente, afin d’être éternelle.
Tant de lampes ! Toutes les lampes qui succombent,

Lampes des chambres, de la mer et des tunnels,

Et dont coula le sang pour le rachat de l’Ombre !

Les Premières Communiantes

I
Aux jours pascals, quand le ciel est d’azur,

? Ô cet azur d’avril qui n’est pas encor sûr ! ?

Apparaissent les Premières Communiantes,

Cloches de mousseline,

Robes bouffantes

Qui cheminent
Elles vont, cloches d’innocence,

En de si blancs, si vaporeux atours !

Elles ont l’air de rentrer d’une absence,

De sortir d’une tour,

Parmi la brise anémiante

Dont la langueur s’apparie à la leur,

Premières Communiantes,

Cloches s’agglomérant en robes de pâleur.
II
Les Premières Communiantes toutes blanches

Se rappellent, parmi leur tulle virginal,

Les confessionnaux qui font pleurer les anges

Et quel soir il régnait dans ces antres du Mal.
Elles ont chuchoté, bas, leurs légers péchés,

Les lèvres en feu comme quand on se fiance,

Ayant bien fait leur examen de conscience

Afin de sentir bon comme un bois d’orangers.
L’heureux miracle et le délice d’être absoutes !

Et ce blanchissement de l’étole dans l’ombre,

Geste en suspens du prêtre, un geste comme en route,

Qui, de plus en plus proche, ouvre un vol de colombe.
Colombe sur tous ces médiocres péchés

Qui s’égouttent en pluie unie et monotone ;

La colombe du bon pardon s’est rapprochée ;

L’âme neuve, pleine de fleurs, rit et s’étonne
Comme elles ont eu peur, et qu’elles étaient tristes

En entrant dans le noir des confessionnaux,

Antres en qui l’odeur des vieux péchés persiste

Et où leur frêle voix trembla comme un jet d’eau !
Derrière le grillage ouvert, ah ! quelle honte !

Le prêtre était le berger derrière une haie

Dont le visage, blanc de clair de lune, effraie ;

Chacune se sentait l’agneau durant la tonte
III
Ah ! ces grâces du blanc qui ne durent qu’un jour !
Les Premières Communiantes s’angélisent ;

Leurs essaims ont neigé au seuil noir des églises

Qui atténuent l’ombre sur elles de la tour ;

Car tout leur tulle est si sensitif, et leur voile,

Que c’est assez de l’ombre grise d’un clocher

Pour abolir leur joie et les effaroucher ;

(Une brume suffit pour que pleure une étoile.)
Ah ! ces grâces du blanc qui ne durent qu’à peine !
C’est la grâce des fleurs d’avril dans les vergers ;

On dirait un concile, au milieu de la plaine,

De vierges frissonnant sous des tulles légers ;

Le vent joue et chantonne ; il croit que c’est dimanche,

À voir dans les vergers, comme assises en rond,

Toutes ces floraisons d’arbres en robes blanches.
Ah ! ces grâces du blanc qui tôt se faneront !
C’est la grâce de la brume sur un étang

Que le matin avait vêtu de mousseline,

Comme pour une approche aussi un peu divine ;

Éphémère parure, atours inconsistants

Bientôt la brume cesse ; et l’eau qu’elle a quittée

S’apparaît solitaire et comme dénudée ;

Blanc vêtement qu’était pour elle le brouillard,

Le voici qui déjà s’envole, s’effiloche

Et va finir où finissent les sons de cloche
Ah ! ces grâces du blanc, brèves comme un départ !
C’est la brièveté, sur les vitres, du givre

Ne durant que le temps d’une nuit de Noël,

Frêle bouquet captif, impatient du ciel,

Que vite le matin, plein de soleil, délivre.
IV
Les Premières Communiantes

Sont une apothéose en tulle ;

Ah ! retrouver son âme crédule

Et ses lèvres d’alors, si peu niantes.
Quel souvenir pour la femme !

Se revoir à travers les années

Telle qu’une petite mariée ;

Mais le pastel n’est plus ressemblant et se fane.
Un voile aux cheveux, comme un nimbe ;

Et toute blancheur : la robe et les mules,

Et les gants et aussi les guimpes

Croisant des plis sur les poitrines nulles.
Seule la bouche était rouge,

Du rouge d’une fleur de géranium

Derrière un rideau de couvent, qui bouge

Ah ! surtout réentendre encor l’harmonium !
Cela se répandait comme une eau,

Une eau tiède où on était des cygnes

Et des îles de mousseline

Et de pâles fanaux ;
Cela s’étalait sans fin,

Cette eau du clavier élargie.

Inoubliable instant divin,

Et le baiser, sur la bouche, de l’hostie !
Ce fut comme un grand baiser blanc,

Comme un baiser reçu en rêve,

Comme un céleste attouchement,

Comme les lèvres de la lune sur les lèvres.
V
Extase d’un dimanche d’avril à Malines

Avec des Communiantes dans des berlines !
Profils de camélia blanc

Sur les vitres des portières armoriées,

On les prendrait pour de petites mariées

Qui vont faire semblant

D’aimer et d’épouser Jésus

En disant des prières un peu décousues
Extase d’un dimanche d’avril à Malines.
Matin de fête ! Joie et feuilles nouveau-nées !

Comme l’hiver est loin et tous ses maux !

L’eau des sombres canaux

Est tout enluminée ;

Et les cloches battent de l’aile autour des tours

À voir tant de petites vierges

En blancs atours,

Blanches comme leur cierge.
Blanc unanime ! Blancs neigés !

Les cloches ont l’air de ciboires

Où chantent des hosties ;

Les jardins sont blancs comme des vergers.
Extase d’un dimanche d’avril à Malines
L’azur se déploie ; un oiseau pépie ;

Les canaux étaient las, hélas !

Tous les reflets mouraient dans leur eau noire ;

Ils avaient porté tant de siècles

Et réfléchi tant de couvents,

Leurs pignons lourds, leurs lourdes règles ;

Ils étaient las, si las !

Les voici maintenant comme pleins d’enfants

Ce sont les nuages de ce dimanche

Qui s’y promènent en falbalas

De robes blanches.
Extase d’un dimanche d’avril à Malines,

Où passeraient dans l’air ému des mousselines.
Tout l’essaim virginal neigea

Aux églises dont la vieillesse rajeunit ;

Colombes du Saint-Esprit dans ces vieux nids ;

Or la grand’messe a commencé déjà :

Nappes d’autel, calme printemps de givre,

Dentelle, qu’on dirait faite en fils de la Vierge,

Dont les bouquets jamais ne se délivrent

Et vous les si frêles cires pascales

Que tantôt les Communiantes vont tenir,

Comme si c’était leur vie inégale

Qui, dans leurs mains, flamme falote,

Hésite, se redresse, vivote

À tous les vents de l’Avenir !
Extase d’un dimanche d’avril à Malines

Quand, à l’Agnus Dei, la clochette bruine ;
Blancs propagés ! Blancs unanimes !

Les tulles sont d’accord avec les hymnes !

C’est donc enfin le moment du Graal ;

C’est le moment enfantinement nuptial :

Marches rythmiques ! Pantomime !

Processionnellement, et presque sans oser ;

Elles ont un air de victimes

À marcher vers le Banc, les doigts juxtaposés,

Et se pâment au pain azyme,

Écarquillant leur bouche comme à un baiser
Extase d’un dimanche d’avril à Malines.
Journée unique, silence attiédi,

Où les cloches, dans l’air, comme blanches, cheminent ;

Et la si calme fin de cet après-midi

Et le si calme soir

Où les cygnes des canaux noirs,

Les nuages en draperies,

Les floraisons, les sonneries,

Les Premières Communiantes

? Pâles encor, le soir, d’être sorties à jeun ?

Se confondent dans les ombres unifiantes

Et ne font qu’un.
Extase d’un dimanche d’avril à Malines

Où on s’endormirait dans ces blancs unanimes !
VI
Les Communiantes s’en sont allées

Comme de blanches azalées.
Frileuses, elles n’ont resplendi qu’un matin,

(Tulles frêles que les plus doux vents désajustent)

De la blancheur qu’ont en avril d’humbles arbustes ;

On eût dit tout à coup voir marcher un jardin.
Les Communiantes s’en sont allées ;

On les suit comme des allées.
Sur les vitres de la maison où il faut vivre

Et dont depuis longtemps s’est fané tout l’azur,

Elles sont ces grands lis et ces palmes de givre

Damassant un moment les carreaux trop obscurs,

Frêle bouquet d’hiver, qui si peu persévère

Et fond vite et s’achève en larmes sur le verre
Les communiantes s’en sont allées,

Comme des vitres dégelées.
Elles étaient les purs reposoirs de l’Hostie,

Blanches, malgré l’ombre sur elles de la tour,

En s’attardant sur le parvis, à la sortie ;

Les cloches chantaient doux, si doux en ce beau jour !
Les Communiantes s’en sont allées.
Or, leurs robes étant comme en forme de cloches,

On eût dit qu’au lieu des cloches noires, c’étaient

Leurs robes qui versaient ces sons blancs et tintaient,
Cloches de tulle brimbalées.
Et l’air, ému comme une eau morte à leurs approches,

Tremblait, habitué qu’on lui fît violence ;

Celles-ci déplaçaient à peine le silence

Tels les cygnes, qui sont un si léger fardeau,

En nageant, ne déplacent qu’à peine un peu d’eau
Les Communiantes s’en sont allées,

Ailes blanches intercalées.

Les Réverbères

I
Les réverbères un à un vont s’allumant,

Comme les étoiles

Ou des cires autour d’un poêle.
Et la ville s’endort pensivement

Plus une cloche ne tinte ;

Toutes les lampes sont éteintes ;

Elles, elles étaient les sœurs des réverbères,

Sœurs heureuses, que du tulle ornemente !

Eux sont leurs tristes frères

Pour qui la Destinée a été inclémente.
Ils ne se montrent qu’à la nuit ;

Ils sont toujours grelottants ;

Ils doivent subir tous les temps,

Le vent, la pluie ;

Ils sont toujours sans gîte,

Regardant les maisons où les lampes habitent ;

Eux sont des pauvres
Ils sont toujours transis ;

Qu’est-ce qu’ils attendent ainsi ?

Et c’est vers où que dans l’aube ils se sauvent ?
II
Les réverbères des banlieues

S’en vont durant des lieues.
S’en vont comme un cortège, au loin, de pénitents,

Le dimanche, en semaine, et par tous les temps ;
L’un est debout ; un autre, il semble, s’agenouille ;

Et chacun se sent seul comme dans une foule.
Par les chemins que la pluie détrempe

Ils allongent des rampes.
Des rampes de clarté par où monte le Rêve !

Et on voit remuer leurs feux comme des lèvres.
Les réverbères des banlieues

Effeuillent leurs lumières bleues.
C’est le vent qui effeuille à terre leur lumière,

Lumière éclose en une serre.
Petite serre, à quatre vitres, des lanternes

Où le bouton avec la fleur ouverte alterne,
Selon le caprice du vent,

Écrasant la flamme ou la relevant.
Les réverbères des banlieues

Sont des cages où des oiseaux déplient leurs queues.
Pauvres oiseaux réfugiés

Qui ont souffert d’être mouillés.
Ils ont eu peur des horizons

Et regardent la vie à travers des cloisons.
Oiseaux trop frêles qui préfèrent

Vivre captifs dans du verre.
Ils savent la fragilité de leur vol d’or !

Le vent les tord
Ils n’ont pas longtemps résisté

Et meurent longuement en spasmes de clarté.
Les réverbères des banlieues

Bientôt sont des lumières feues.
III
Un triste réverbère

Dans le soir s’exaspère

À regarder son ombre.

Se peut-il qu’il corresponde

À ce dessin transi

Qui dort à terre comme dans un miroir,

Et qu’il soit lui aussi

Cette figure linéaire et tout en noir ?
Le papillon jaune qu’il est

N’est plus sur le sol

Que le deuil d’un vol.

Il regarde tout son reflet

Qui se délimite en contours de ténèbres ;

Ah ! cet afflux de présages funèbres !
Soudain le réverbère

Voit l’ombre de sa boîte en verre

Former, avec ses quatre pans,

Comme un petit cercueil à terre,

Qui attend ;

Et le réverbère a peur qu’on emporte,

Dedans, sa flamme morte !
IV
Dans le soir, au bord de l’eau,

S’allument les lanternes ;

Leur mirage dans l’eau se cerne

D’un tremblotant halo.
L’eau, dirait-on, se zèbre

De ces clartés qui alternent

Avec les ténèbres.
Les réverbères à la file

Se prolongent, intermittents ;

On dirait des pénitents

Avec leur gourde de lumière.
La nuit de l’eau serait plénière

Sans les réverbères du bord

Qui la faufilent

De leurs points d’or !
V
La Nuit est seule, comme un pauvre.

Les réverbères offrent

Leur flamme jaune

Comme une aumône.
La Nuit se tait comme une église close.

Les réverbères mélancoliques

Ouvrent leur flamme rose

Comme des bouquets de lumière,

Des bouquets sous un verre et qui sont des reliques,

Par qui la Nuit s’emplit d’Indulgences plénières.
La Nuit souffre !

Les réverbères en chœur

Dardent leur flamme rouge et soufre

Comme des ex-votos,

Comme des Sacré-Cœur,

Que le vent fait saigner avec ses froids couteaux.
La Nuit s’exalte.

Les réverbères à la file

Déploient leur flamme bleue,

Dans les banlieues,

Comme des âmes qui font halte,

Les âmes en chemin des morts de la journée

Qui rêvent de rentrer dans leur maison fermée

Et s’attardent longtemps aux portes de la ville.
VI
La Nuit s’acharne au réverbère qui la nie.
Tout s’endort ; seul son feu,

Obstiné comme l’insomnie,

S’attarde, avec son pouls fiévreux,

Ce battement de flamme chaude

Et comme artériel

Qui continuera jusqu’à l’aube.
Le réverbère est seul sous le grand ciel.
Et il voit que, là-bas,

D’autres feux tremblent,

Étoiles qui jamais ne se rassemblent,

Seules comme lui

Dans un éternel célibat.
Ô étoiles, ses sœurs, qu’il nomme dans la nuit !

Un même mal les agite ;

Elles sont si tristes ;

Elles ont le même sort,

Le même tremblement de fanaux dans un port

À des vaisseaux qui jamais ne partent ;

Elles ont la même palpitation,

Les mêmes pulsations,

Comme si un seul cœur, elles et lui, les faisait battre.
Le réverbère songe :  » Elles sont comme lui ;

Il est comme elles ;

Solitude ! Et n’avoir à vivre que la nuit !  »
Ah ! s’éteindre, s’éteindre en une Aube éternelle !
VII
Les réverbères en enfilade

Ont allumé leurs pensives veilleuses

Quotidiennes,

Formant un jeu d’ombres silencieuses

Qui vont et viennent
La Ville est-elle plus malade

Ce soir ?
On dirait qu’il fait plus noir ;

Le vent a l’air de plaindre

Quelqu’un qui ne guérira plus ;

Une petite cloche tinte

Le dernier angélus ;

L’air est sonore à cause du silence ;

Les peupliers, dont la cime s’élance,

Ont peur de faire trop de bruit ;

Et les passants embrument leur marche

Comme dans une chambre, autour d’un lit
L’eau chuchote plus bas sous l’unique arche

Des vieux ponts ;

On dirait qu’elle prie avec des soupirs ;

Mais à quoi bon ?
Sans doute que la Ville empire

Ce soir ?
Les veilleuses des réverbères

À peine encore un peu espèrent ;

Elles sont comme des yeux,

Comme des feux dévotieux,

Yeux et feux illusoires.
Ô réverbères ! Ils s’alarment

Et sentent la mort en chemin ;

Ils ont quelque chose d’humain,

Ils tremblent et semblent pâlir

Comme si dans leur flamme il y avait des larmes !

Qu’est-ce qui va mourir ?

Un cygne averti chante sur l’eau noire
Il se peut que la Ville meure

Ce soir
Les réverbères pleurent !

Les Cloches

I
Les cloches ont de vastes hymnes,

Si légères dans l’aube,

Qu’on les croirait en robes

De mousseline ;

Robes des cloches balancées,

Cloches en joie et qui épanchent

Une musique blanche ;

Ne sont-ce pas des mariées

Ou des Premières Communiantes

Qui chantent ?
Chaque cloche s’ébranle à son tour ;

Elle sort de sa tour,

Robe de mousseline,

Son en marche qui n’est pas sûr,

Mais doucement chemine ;

Puis s’enhardit et s’accélère

Dans la nouveauté de l’azur

Dont la soie indécise est faite pour lui plaire.
Toutes les cloches s’agglomèrent

Comme des Communiantes,

Lentes et rayonnantes,

Dans leurs blancheurs qui font une clarté lunaire.
Tant de cloches ! Il y en a

Qui doucement prient ;

Leurs chants ont l’air d’Avé Maria

Psalmodiés à des orgues fleuries.
D’autres passent, se survivant ;

On dirait le sillage,

Dans le vent,

De quelques cygnes en voyage.
Car les cloches en voyageant

À travers l’aube n’épanchent

Qu’une musique blanche ;

Ô les douces cloches neigeant !

Sont-ce les fleurs d’un verger

Où l’avril irradie ?

Peut-être aussi qu’il a neigé

Des hosties ?
C’est toute une blancheur qui tombe,

En ouatant son bruit ;

Et n’est-ce pas la colombe du Saint-Esprit

? Planement de colombe ! ?

Qui, pour récompenser les âmes de leurs zèles,

Laisse choir dans chacune un écho de ses ailes ?
II
D’autres cloches sont des béguines

Qui sortent, l’une après l’autre, de leur clocher,

Tel que d’un couvent, à matines,

Et se hâtent en un cheminement frileux

Comme s’il allait neiger,

Cloches cherchant les coins de ciel qui restent bleus.
Il en est, en robes de bronze,

Qui tintent, tintent ;

Et s’éloignent, geignant des plaintes indistinctes,

Et des demandes sans réponse.
Il en est qui vivotent seules,

Comme des aïeules,

Dans la tristesse et le brouillard ;

Et qui ont toujours l’air,

Dans l’air,

De suivre un corbillard.
D’autres encor sont des cloches épiscopales

Qui, dans les brumes pâles,

Ont le mépris des carillons légers,

Trop frivoles vraiment, vraiment trop passagers ;

Et, pour les absorber, elles font violence

? En un grand tintement final ?

À l’air qui tremble d’avoir mal

Et frappent, comme à coups de crosse, le Silence.
III
Au-dessus des rumeurs, la cloche chante Écoute !

Parmi l’isolement on la voit comme à nu.

Son de l’Éternité tout à coup reconnu

Mon âme a mérité la cloche et l’entend toute,

Puisqu’en elle a cessé la Vie et son bruit vain ;

Récompense pour l’âme en paix qui la recueille

? Automne de musique en allé feuille à feuille ?

Car, tandis qu’on l’écoute, on redevient divin.
IV
Luxe légué des vieilles villes,

Des cloches, l’air dolent,

Ouvrent des écrins dans le firmament :

Sons comme des gemmes encastrées,

Parures de Joyeuse-Entrée,

Et carillons dont les perles se désenfilent.
Allègres tintements

Qui sont de l’or torrentiel,

Ou de vivaces diamants

Allumant leurs facettes

Sur le velours, d’un bleu fané, du ciel.
Les cloches vident des cassettes

Dont tinte en scintillante averse le trésor ;

Doux angélus, tocsin ou sonneries,

Ce sont, dans l’air du soir,

De ruisselantes pierreries

S’évadant d’on ne sait quels diadèmes d’or,

Couronnes de musique au front des clochers noirs !
V
La cloche ne sonne

Pour personne.
Vieille cloche dans son beffroi,

La cloche a peur, la cloche a froid ;

Et ses sons semblent les halos

Du cadran qui, sur la tour, hante

Comme un clair de lune qui chante.
La cloche ne sonne

Pour personne.
La cloche fut jeune jadis ;

Ses chants tombaient comme des lis

Sur les eaux souriantes ;

Dans l’air de la ville elle était

Une Première Communiante

Qui passait tout en blanc et chantait.
La cloche ne sonne

Pour personne.
Elle allait visiter les tours

Dans ce temps-là, l’une après l’une ;

Et se baigner au Lac d’Amour

Où les doux nénuphars émergent ;

Et dormir le soir dans la lune

Qui est un blanc dortoir de vierges.
La cloche ne sonne

Pour personne.
La voici valétudinaire,

Même aux tièdes matins d’août ;

Elle n’a plus l’âge d’être poitrinaire ;

Mais, dans l’air qui la vit vieillir,

Ses sons sont les accès de toux

D’une souffrante aïeule

Qui va bientôt mourir

Et s’afflige d’être si seule
La cloche ne sonne

Pour personne.
VI
Ah ! ces cloches et cette pluie

Qui se sont obstinées,

Toute la journée,

Et sur mon âme, ensemble, appuient !
Je rêve de très tristes choses,

D’une orpheline avec sa camériste

Comme la vie est triste

Vue ainsi à travers de la pluie et des cloches !
Tout est fané, tout est défunt !

Ah ! cette pluie et ces cloches qui sont complices !

Dans mon âme grise

Elles ne font plus qu’un
La cloche décroît, tandis que s’accroît

La pluie fine ;

Et dans mon âme, alors, on dirait qu’il pleuvine

En gouttes de son froid.
VII
Alleluia ! Cloches de Pâques !
C’est fini la semaine en larmes,

Le tombeau du Vendredi Saint,

Et le crucifix ceint

De violettes de Parme,

Et le plain-chant avec ses chants élégiaques !
Alleluia ! Cloches de Pâques !
Les cloches moururent un peu.

Était-ce aussi d’un coup de lance,

Comme leur dieu ?

Elles avaient dormi trois jours

Au tombeau du silence
Chacune s’éveille à son tour,

Combien faible, combien pâlie

D’avoir été ensevelie ;

Et, comme d’un sépulcre, elle sort de sa tour !

Toutes chantent, ressuscitées,

Et l’aube en est plus argentée

À la place, dans l’air, où leur vol s’appuya
Cloches de Pâques ! Alleluia !
Elles semblent en robes blanches,

Cloches qui s’endimanchent ;

Même celles des vieux clochers

Ont l’air d’avoir mis des tulles légers

Sur leurs jupes de bronze opaques.
Alleluia ! Cloches de Pâques !
Une procession s’organise dans l’air,

Déjà compacte et priante ;

Procession des cloches

Qui s’accélère :

Cloches qui sont des Communiantes,

Cloches comme des Croisés qui chevauchent,

Cloche grave comme l’Évêque sous le dais,

Cloches chantant comme des basses ;

Puis c’est un arrêt presque humain

De toutes les chantantes cloches en chemin,

Comme si les attendait,

À un carrefour de l’espace,

Un reposoir orné de tulle et de thuyas.
Cloches de Pâques ! Alleluia !
Ces cloches dans l’air balancées

Sont nos robes, d’enfant, recommencées,

Toutes les candeurs que nous avons eues

Mortes ? et ressuscitées,

Comme Jésus.

Ah ! notre vie ainsi ébruitée !

C’est le passé déjà si vague

Qui s’en revient, qui se rapproche ;

Et, dans notre âme aussi, ressuscitent des cloches
Alleluia ! Cloches de Pâques !

Les Cygnes

I
Ô mai ! moment blanc de l’année !

Mois des blancs unanimes,

Des blancs ? comme neigés !

Blanc des jardins et des vergers,

Blanc des cygnes,

Blancs unanimes !
C’est le mois où les cygnes ont l’air en fleur,

Tout extasiés,

Comme des cerisiers ;

On dirait des Premières Communiantes,

Chœur virginal

Qui se pose moins qu’il n’effleure ;

Et l’eau du canal

Leur est un calme reposoir

Paré des linges de la lune et de vertes plantes.
Même la nuit reste blanche comme un parloir

Grâce à la complicité des cygnes

Qu’on dirait des Communiantes du matin

Dans un nonchaloir

De mousseline ;

Et l’air a l’air divin !
La lune repose sur l’eau ;

? Ô secrètes analogies ! ?

L’hostie aussi a un halo ;

La lune aussi cache un visage

Comme l’hostie ;

Et les cygnes en communient

Pour que la lune ajoute à leurs blancheurs insignes.
Première Communion des cygnes

Durant les nuits de mai ;

Ô mai, moment blanc de l’année !
Tout est parallèle ;

Tout s’endimanche ;

Les cerisiers font des groupes de robes blanches

Est-ce la Première Communion des arbres ?
Les cygnes ont ouvert leur aile

En forme de harpes,

Harpes de Lohengrin aux musiques d’argent.
Ô mai ! Moment blanc de l’année !

Symphonie en blanc !

Toutes blancheurs ? l’une après l’une !

Même la nuit reste éclairée

Grâce à la lune qui chemine

En falbalas de mousseline

Est-ce la Première Communion de la lune ?
Ô mai ! Moment blanc de l’année !

Ô mai ! Mois des blancs propagés :

Blanc des âmes et des vergers,

Blanc des cygnes,

Blancs unanimes.
II
Ah ! cet exemple édifiant des cygnes

Sur les canaux qui sont vacants

De tous reflets de joie humaine !

(Toi, sois meilleur, en abdiquant)

Les cygnes se résignent

Les cygnes n’ont lutté qu’à peine

Contre la brume qui se tisse,

Brouillard opaque, et sans nul interstice.
Beaux cygnes qu’un instant leur pur éclat atteste,

Ils ont voulu déchirer le brouillard

Avec leurs souples cous,

Instinctifs comme des gestes ;

Mais le brouillard les vainc et les fait doux

Comme les nénuphars.
Ô cygnes d’accord avec le décor,

Sauf leur bec un peu rose encor

Comme un œillet

Qui commence à s’effeuiller ;

Car le brouillard l’emporte ! Et tout se décolore ;

Les cygnes sont vaincus ;

C’est comme un archipel de ouates qui se fondent ;

Avec la brume ils se confondent ;

Ils sont déjà comme s’ils n’étaient plus,

Et presque à l’unisson de la toute-pâleur.
Les cygnes ont eu honte alors, dans tout ce blanc,

De leur bec rose encor, dernière fleur

Qui lentement se fane ;

Ils se sont jugés trop profanes

En ces blancheurs de cloître et de renoncement.
La nuit montait comme une église

Avec ses murs de brume blanche ;

Les nénuphars étaient de petites Sœurs grises

Dont la cornette s’endimanche
Lors les cygnes dont le bec rose survivait

Un peu anormal, si pas sacrilège,

L’ont enfoui dans leur duvet,

Ô rose de Noël disparue en la neige

Ainsi font les cygnes par délicatesse

Pour les nénuphars ;

Cependant que triomphe le brouillard

Et que la lune, au ciel, comme une lampe, baisse.
III
Ô cygne blanc !

C’est une âme peut-être habillée en oiseau ;

Une Première Communiante aboutie

À être cet oiseau sur l’eau,

Parce qu’elle mourut avec sa robe blanche

Le soir même de l’hostie.
Et la voilà pour toute une autre vie

À se continuer en blanc,

À être cet oiseau qui toujours s’endimanche.

Car il y a des Premières Communiantes

À qui le bleu de l’encens

A donné le désir immédiat du ciel,

Vierges impatientes

D’un Dieu plus réel,

Et qui meurent de voir finir ce jour de noce.
Elles ne pourraient plus vivre

Avec des toilettes profanes ;

? Le lis est mort, dès qu’il se fane !

Ah ! se continuer dans ces blancheurs de givre !

Jésus les exauce

Et leur âme en allée habite un cygne blanc,

Oiseau trop discret pour qu’il s’en souvienne,

Oiseau si ressemblant

À la robe d’un jour, désormais quotidienne.
IV
Les beaux cygnes immaculés

Rêvent de voir la coupe du roi de Thulé.
Dans le vieux canal qui les porte

Nostalgiques, ils vont ;

La coupe de l’Amour fidèle

Peut-être gît-elle

En cette eau morte ?

Oh ! pour la trouver, plonger jusqu’au fond !
Les beaux cygnes immaculés

Rêvent de voir la coupe du roi de Thulé.
Ce n’est pas dans la mer en vacarme

Que le vieux roi jeta la coupe,

Ciboire de ses larmes

Les beaux cygnes s’attroupent.

Ah ! si c’était ici !

Le sel des pleurs est amer,

Amer aussi ;

Ils vont se croire sur la mer !
Les beaux cygnes immaculés

Cherchent dans le canal la coupe de Thulé.
V
Les cygnes blancs vont et viennent sur les canaux

Comme des moines dans un préau.
Ils ont vraiment un plumage qui s’unifie

Et les vêt de frocs blancs et doux

De la couleur du badigeon des sacristies.
L’eau morte a le calme d’un cloître ;

Les cygnes allant et venant,

Indifférents à tout,

N’ont souci que de voir

Dans l’eau, comme dans un miroir,

Leur blancheur croître.
Le canal dort, s’enluminant

D’images multiples

Comme une vieille Bible.
Les cygnes, un à un, s’isolent, se dispersent,

Sans souci des reflets qui, dans l’eau, sont inverses
Chacun n’est attentif

Qu’à se considérer soi-même :

C’est comme un autre soi dans l’eau ;

L’eau s’est plissée en un halo

Dont il est le captif ;

Comme il s’apparaît blême !

Et dans quel recul !

Il est bien celui qui renonce ;

L’eau se fonce

Et peu à peu dans ce miroir il devient nul.
Ô beaux cygnes qui s’ingénient

À être doux, comme des moines, loin du bruit,

Et qui, pour le salut du monde, chaque nuit,

Sous les espèces des étoiles communient.
VI
Les cygnes dans le soir ont soudain déplié

Leurs ailes, parmi l’eau qu’un clair de lune moire ;

On y sent se lever un frisson qui va croître,

Comme le long du feuillage des peupliers.
Frisson pareil à ceux d’un grand vent dans les arbres ;

C’est comme une musique, en pleurs d’être charnelle ;

Musique d’une harpe qui serait une aile,

Car les ailes de cygne ont la forme des harpes.
Ces harpes tout à coup ont déchiré la brume ;

Les nénuphars lèvent leurs voiles de béguines ;

Tout se recueille ; tout écoute les beaux cygnes

Qui dressent sur l’eau morte un arpège de plumes.
Concert nocturne où, seul, je m’arrête de vivre !

Ah ! ces harpes de la musique du silence

Dont on ne sait si elle est morte ou recommence ;

Et mon cœur s’est gelé dans ces harpes de givre.
VII
La flotte des heureux cygnes appareillait.
Un grand cri en chemin

A déchiré la trame du silence,

Un grand cri presque humain ;

Un nouveau cri s’élance.

On dirait qu’un des beaux cygnes va s’effeuiller.
C’était le plus beau, le plus calme ;

Tout à coup le voici

Fiévreux, transi ;

Il s’enfle comme une flamme !

Il s’effare ; il a des bonds

De moribond

Qui veut sortir de son lit.
L’eau du canal s’éraille ;

Le cygne se lève, défaille,

Et même, semble-t-il, son duvet en pâlit.

Le cri maintenant se module ;

C’est moins un cri qu’un hymne extasié,

Le son s’éteint dans le gosier,

Comme si c’était

Son aile à présent qui chantait,

Telle une grande harpe en tulle.
Le cygne chante.

Ah ! cette voix qu’on attendait,

Faible comme une absente

Qui revient mourir au pays.

Qui va mourir ? Quelle âme est en peine ?

Les cygnes, tout autour,

Songent au soir de l’agonie

Où ce sera leur tour

De se chanter avec cette voix presque humaine.
Le cygne chante.

Encore un peu, à voix diminuante

C’est déjà comme un râle ;

Son duvet blanc se roidit

Et, quoique blanc, semble plus pâle.

Et tout se refroidit,

Et c’est le froid du vent du Nord,

Et on entend passer la mort !
VIII
L’eau morte, certains soirs, vibre de cantilènes.

Ah ! les flûtes, aux trous d’ombre, des longs roseaux !

Les Cygnes et le Soir y modulent leurs peines,

Musique en blanc et noir, éparse au fil des eaux,

Mais où le blanc domine à telle heure opportune

Où l’on voit tout à coup intervenir la Lune,

Par peur que la blancheur ne soit humiliée.

Les Cygnes vont faiblir Elle est leur alliée !

Et, combattant le trop d’influence du soir,

Elle descend dans l’eau, dont elle est coutumière,

Et, sur les flûtes des roseaux, on peut la voir

Appliquer en rêvant ses lèvres de lumière.

Les Femmes En Mante

I
Quelque chose de moi dans les villes du Nord,

Quelque chose survit de plus fort que la mort.
En leurs quartiers lépreux qu’affligent des casernes,

Quelque chose de moi pleure dans les tambours.
Et par les soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs,

Quelque chose de moi brûle dans les lanternes.
Et, tandis que le vent s’exténue en reproches,

Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.
II
Une surtout, la plus triste des villes grises,

Murmure dans l’absence :  » Ah ! mon âme se brise !  »
Murmure avec sa voix d’agonie :  » Aimez-moi !  »

Et je réponds :  » J’ai peur de l’ombre du beffroi,
J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie

Où le cadran est un soleil qu’on crucifie.  »
La voix reprend avec tendresse, avec émoi :

 » Revenez-moi ! Aimez mes cloches ! Aimez-moi !  »
Et je réplique :  » Non ! les cloches que j’écoute

Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute !  »
La voix s’obstine, encor plus tendre :  » Aime mes eaux !

Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux !  »
Mais je réponds :  » Non ! les roseaux dont l’eau s’encombre

Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre !  »
III
Les mantes, dans le soir s’en sont allées
Ah ! ces mantes

Où les femmes du peuple errent, ensevelies !

Leur navrante mélancolie

Et leur balancement en de lentes volées,

Cloches de drap

Comme un glas !
Ah ! ces mantes ! Est-ce d’amantes, de démentes ?
Femmes âgées !

De quoi sont-elles chargées ?

Que vont-elles portant comme vers une tombe ?

Elles sentent l’adieu !

Leurs mantes bombent

Elles y cachent des fardeaux mystérieux ;

Que vont-elles jeter au fond du crépuscule ?

Il semble qu’elles tiennent

Des cercueils de petits enfants.
Ah ! ces mantes quotidiennes !

Ah ! les ombres dans ce drap sombre s’étoffant !
Peut-être qu’elles ont volé

La Châsse en or de sainte Ursule

Dont l’or est peint et ciselé ?

Ou déménagent-elles

Une cloche énorme et fruste

Sur laquelle

Chaque mante à présent s’arrondit et s’ajuste ?
Peut-être aussi que c’est le cadran du beffroi

Qu’elles ont décroché ? mais par quel sortilège ? ?

Et vont aller enterrer dans la neige

Ou noyer dans un canal froid.
Ah ! le bon tour !

Chacune tient le cadran mort à tour de rôle

Ah ! le bon tour d’avoir dépossédé la tour,

Afin qu’on ne sache plus l’heure,

Et que l’heure soit folle,

Et que l’heure meure,

Et que l’Éternité commence et que croulent les astres !
Les mantes ! Les mantes !

De leur obscurité, l’obscurité s’augmente !
Elles ont toujours l’air d’apporter un désastre
IV
C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris

De la vie et de tout et même de soi-même ;

Ville morte où chacun est seul, où tout est gris,

Triste comme une tombe avec des chrysanthèmes.
C’est là qu’il faut aller se guérir de la vie

Et faire enfin le doux geste dont on renonce ;

Il en émane on ne sait quoi qui pacifie ;

Quel beau cygne est entré dans l’âme qui se fonce ?
On souffrait dans son âme, on souffrait dans sa chair ;

Mais il advient qu’un peu de joie encore pleuve

Avec le carillon intermittent dans l’air

C’est là qu’il faut aller quand on a l’âme veuve !
V
Tout a l’air si inanimé !

Les maisons sont fermées ;

On croirait tout le monde absent,

Sans un peu de fumée

Qui s’élève des toits avec des bleus d’encens.
Tout a l’air si âgé :

Les bancs du mail

Où s’effeuillent d’humbles tilleuls ;

Les murs de Saint-Sauveur que la mousse a rongés,

Où l’on voit l’envers du vitrail ;

Rien n’a changé

Est-ce une ville où ne vivent que des aïeules ?
Tout s’adoucit et tout s’ouate ;

Est-ce qu’il y a des malades

Pour que si doucement tintent les cloches

Au-dessus de la ville ?

Vieilles cloches qui s’effilochent

Son à son, comme fil à fil
Tout incline à un silence tel,

Comme d’une ville irréelle

Et qui se serait faite elle-même en dentelle !
Universelle solitude !

Même les cygnes, sur l’eau noire,

Ont l’ennui du reflet d’eux-mêmes, et l’éludent ;

Les nénuphars sur l’eau sont comme des fermoirs.
Le ciel opaque et haut

N’est guère vivant davantage,

Ciel mat d’immobiles nuages,

Et qui a toujours l’air d’être un ciel de tableau.
Le silence avec la solitude s’accorde.

Ah ! comme tout est loin !

Comme tout se passe sans témoin !

Comme tout est de moins en moins !

On dirait que la ville est depuis longtemps morte !
VI
Ô ville d’exemplaire et stricte piété !

Les sombres maisons

? Même dans leurs vitres rien ne s’azure ?

Ont l’air d’une communauté

En oraison,

À genoux dans l’eau qui se moire ;

Et les reflets des murs sont des cassures

De robes noires
Les canaux vont se prolongeant comme des nefs.

Les maisons restent prosternées,

Ville entrée en religion ;

Pour quels chagrins ou quels griefs ?

Pour avoir vu mourir quels rayons

Ou se rompre quel hyménée ?

Pour avoir subi quel déclin,

Quelle chute du haut de la gloire,

Pour être veuve avec quels orphelins,

Pour s’être vue en deuil dans quels miroirs ?

Ah ! comme le destin est rapide à changer,

Ruine immédiate et déjà quotidienne

Qui lui fit tout de suite, en ce temps-là, songer :

 » Est-il une douleur comparable à la mienne ?  »
Ô mélancoliques maisons,

Maintenant sans mémoire,

Qui ont cessé de regarder les horizons !
Naguère elles étaient des reines,

Avec un luxe en fleur de pierres ciselées ;

Voici qu’elles ont

Des robes noires,

Chœur de béguines en neuvaines

Pour on ne sait quel Jubilé
La ville entière a pris le voile,

Priant dans les nefs des canaux ;

Et, pour l’oubli de ses misères

(En les touchant des doigts dans l’eau),

Elle égrène une à une les étoiles

Comme les grains intermittents d’un grand rosaire.
VII
Ce gris mélancolique est fait de blanc et noir !
Mystérieux mélanges :
Le poêle noir des catafalques

Avec les langes.
La lune aux feux d’ivoire

Qui se décalque

Dans les sombres canaux, le soir.
La neige aux clairs papillons par essaims

Et les corbeaux noirs des tocsins.
Car c’est la ville que la neige aime d’amour,

Elle y répand sa manne

Et c’est la ville aux mille cloches dans les tours.
Or, de ce blanc et noir, un gris si triste émane !
Un gris fait de blanc et de noir,

Fait du noir des soutanes

Et du blanc des cornettes,

Un gris, formé de vos robes, ô vous, les prêtres,

Un gris, formé de vos linges, religieuses ;

Couleurs contagieuses

Des uniques passants y traversant les soirs !
VIII
Le Beffroi, durant la journée,

Porte avec orgueil son cadran clair ;

C’est sa médaille de roi du tir,

C’est son scapulaire brodé,

C’est sa croix pectorale

D’évêque qui domine un vaste diocèse.
Quand le jour va finir,

Debout dans l’air,

Le Beffroi se souvient du passé et s’exalte !

À d’autres la mémoire est lourde et les ans pèsent !

Il est toujours lui-même ;

Et, dans son armure de briques,

Il se rêve héroïque.
Le crépuscule devient blême ;

L’ombre peu à peu s’accroît

Et s’attaque au Beffroi ;

Mais lui se défend, songe

À ses fastes célèbres.

Il lutte contre l’assaut des ténèbres

Et l’or vaste de son cadran,

Parmi les pierres trop dociles s’encadrant,

Est un bouclier grâce auquel il se prolonge !
Mais l’ombre triomphe !

La nuit règne ; et le Beffroi sent

Sur ses pierres, qui sont nocturnes

Comme le firmament,

Son cadran luire pâlement

Comme un globe mort, comme une autre lune.
IX
Miracle de la neige ouatant la Ville Grise :

La neige tombe sur la ville lentement,

Comme un retour d’enfance, un rajeunissement,

Une layette dans le jardin d’un hospice.
Ah ! tout ce blanc épars ! Illusion d’avril !

Innocence ! Et le long des quais ces ganses blanches

Qui soudain ont fait croire au cygne en exil

Que c’était la Noël ou que c’était dimanche.
Trop courte joie, hélas ! qu’interrompent les mantes !

La rue était déjà blanche comme un parloir ;

Mais revoici venir les mantes inclémentes

Qui tachent ces blancheurs de leur noir nonchaloir.
La rue était aussi blanche comme un dortoir,

Tel qu’il en est d’angéliques au béguinage ;

Mais revoici passer les mantes en voyage ;

Ô le parloir, ô le dortoir, tachés de noir.
La neige n’est plus gaie et s’afflige en voyant

Les mantes affluer en lents itinéraires

Servantes de la Mort, Pleureuses la souillant,

Qui semblent apprêter des pompes funéraires.
C’est un deuil blanc d’enfant qu’elle-même suggère

Est-elle faite encor de flocons ? Ah ! voyez !

C’est plutôt le duvet et les plumes légères

Des cygnes qui, mourant, s’y seraient effeuillés !
X
Des mantes ont passé dans le vide des rues

Oscillant comme des cloches parmi le soir ;

On aurait dit, au loin, des cloches de drap noir

Tintant aussi des glas, et peu à peu décrues
Des cloches ont tinté, graves d’être pareilles

Aux mantes, et d’aller selon un rythme égal ;

On aurait presque dit d’autres petites vieilles

Qui cheminaient dans l’air en robes de métal.
XI
La ville de plus en plus se délabre

Dans le soir morne où c’est de la cendre qu’il pleut ;

Seuls les cygnes sont lumineux

Et brillent comme des candélabres.
Ils sont des lampadaires

Dont la flamme est bougeante

Sur les canaux qui s’en argentent ;

Et tout prend un air légendaire.
Les vieilles maisons sans âge

Sont à genoux sur l’eau,

Comme sur un tombeau.

Est-ce un pèlerinage ?
L’eau coule un peu sous les arches

Des vieux ponts ;

On dirait une foule qui se met en marche

Vers l’horizon.
Les vieilles maisons ambiantes

Ont un aspect humain ;

Ne sont-ce pas des mendiantes

Au bord du chemin ?
Et le silencieux cortège s’achemine

Vers quelle Grotte ou quelle Vierge ?

On voit briller les cygnes

Comme des reposoirs de cierges.
Obtiendra-t-on le miracle enfin

Et que la ville soit guérie ?

Il flotte on ne sait quoi d’un peu divin ;

Tout s’apparie
Les vieilles maisons oublient leur misère

Les cygnes sont plus lumineux ;

On dirait qu’une lampe est en eux ;

Les étoiles se groupent en rosaire.
Ô procession unanime

Pour sauver la ville qui meurt ;

Les maisons, les cloches, les cygnes,

Tout s’achemine vers la Lune en Sacré-Cœur.
Pèlerinage qui supplie

Pour éviter le grand désastre ;

Et qui s’en va, au loin, communier des astres,

Ciboire de la Nuit aux millions d’hosties !
XII
Le brouillard indolent de l’automne est épars

Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve

Et s’attarde après la grand’messe dans les nefs ;

Et il dort comme du linge sur les remparts.
Il se déplie et se replie. Et c’est une aile

Aux mouvements imperceptibles et sans fin ;

Tout s’estompe ; tout prend un air un peu divin ;

Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.
Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :

Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,

Que la brume aisément a réconciliés

Comme tout ce qui est déjà presque posthume.
Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,

A même délayé les tours accoutumées

Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air

Qu’un songe de géométrie et de fumées.
XIII
Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie,

À l’inutilité de l’effort qui nous leurre ;

Rien par quoi la tristesse un peu se lénifie

Et rien pour désaffliger l’heure !
Toujours les quais connus, les mêmes paysages,

Les vieux canaux pensifs qu’un cygne en deuil effleure ;

Sans jamais d’imprévu ni de nouveaux visages

Donnant une autre voix à l’heure !
Et toujours, avec des langueurs équivalentes

À celles de la pluie automnale qui pleure,

Quelque moulin, vers la banlieue, aux ailes lentes,

Qui tourne et semble moudre l’heure !
XIV
Douceur du passé qu’on se remémore

À travers les brumes du temps

Et les brumes de la mémoire.
Douceur de se revoir soi-même enfant,

Dans la vieille maison aux pierres trop noircies,

Dont le pignon est en forme de mitre ;

Douceur de retrouver sa figure amincie

D’enfant pensif, le front aux vitres
On se revoit l’enfant qu’on fut

Et qui écoutait

Les lointains angélus,

Et qui regardait

L’eau que les reflets ont nacrée

Et les bateaux que nulle aventure ne grée.
A-t-on été cet enfant que voilà ?

Silencieuse et triste enfance

Qui jamais ne rit ;

Enfant trop pâle et qui s’étiola

Derrière les vitres, comme à l’infirmerie !
Enfant trop pâle et trop de connivence

Avec les cloches

Dont le chant morne en lui continuait ;

Avec les cygnes

Tristes et blancs, comme une fin de noce ;

Avec les nuées

Qui l’emmenaient dans un départ de mousseline
Enfant trop nostalgique et qui se sentait triste

À voir passer les doux séminaristes ;
Enfant trop frêle et qui se sentait orphelin

À voir gesticuler comme en détresse les moulins ;
Enfant qui ne jouait jamais, enfant trop sage

Guettant dans les miroirs on ne sait quel passage.
Enfant dont l’âme était trop atteinte du Nord,

Qui déjà pensait à la mort.
Ah ! ce noble, ce pur enfant qu’on a été

Et qu’on se remémore

Toute sa vie et jusque dans l’Éternité !
XV
Soirs de ma ville morte ! Oh ! mes beaux soirs anciens

Où la lune, prenant à son tour l’air chrétien,

Semblait une béguine en prière sur l’eau,

Qui s’avançait ensuite en un grand nonchaloir

De canal en canal, comme dans des parloirs,

Pâle sous la cornette ample de son halo !
XVI
Ah ! ces voix du pays ! ces rappels du passé !

Tant de reflets enfuis dans un miroir cassé !
Toujours l’obsession d’un ciel gris de province

Où quelque girouette inconsolable grince !
L’absence ! Et ces gouttes de son du carillon

Qui nous asperge l’âme avec son goupillon.
Fumée en route, et dont la soie un peu pâlie

En rubans bleus, à notre enfance nous relie ;
Parfum ancien, venu dans l’air, un peu moisi,

Tout cela qui chuchote un doux  » revenez-y !  »
XVII
Toute la belle histoire est une souvenance !

Les cygnes pleurent sur l’eau où se mirent les toits

Rien ne se recommence

Et tout n’arrive qu’une fois.
Tout est déjà comme si rien n’avait été ;

La ville abdique

Et les cygnes ont un air héraldique

Et les tours sont dans l’air comme un grand cri sculpté.
Les reflets parmi l’eau s’évaporent,

Ainsi le fard sur un visage ;

Et ce vieux décor est sans âge ;

L’eau devient incolore.
Toute la belle histoire est finie,

L’ancien faste et la mer baignant le pied des tours ;

La mer est partie

Comme un amour
Déjà le souvenir en est vague ;

La ville est une veuve ;

Comment recommencer les vagues

Et se remettre aux doigts des bagues neuves ?
La ville rêve au beau passé qui finit mal.

Elle appelle Et rien ne répond.

Silence de l’air ! Les vieux ponts

Sont comme un catafalque en deuil sur le canal.
La ville se résigne,

Appareillée avec les quais,

Et prend exemple sur les cygnes

Qui sont un vaste vol cargué.
Les cygnes mi-barque, mi-aile,

Presque redevenus des oiseaux de blason,

Dans cet air de veuvage et d’arrière-saison

Où seul le clair de lune un peu les emmielle !
XVIII
La neige est d’innocence et de miséricorde ;

Est-ce l’aile d’un invisible séraphin

Qui dissémine un blanc duvet presque divin ?

Miracle ! La blancheur de la neige concorde

Avec ce deuil de crêpes noirs qui règne ici.

La neige se dépêche à travers l’air transi

Pour venir au secours de la ville assoupie

Dont les maux sans espoir par elle sont pansés

Comme si ses flocons étaient de la charpie.

Ô la neige, tombez, la neige, assoupissez,

Vous l’endormeuse, avec vos musiques mineures,

La ville et la douleur de ses vieilles demeures ;

Bonne neige, tombez sur la ville, tombez ;

Ainsi qu’une pitié, tombez des cieux plombés ;

Bonne neige, tombez en chutes amorties

Sur la ville qui meurt dans les brouillards du nord ;

Patronne du Silence et de la Bonne Mort,

Apportez-lui vos rafraîchissantes hosties !
XIX
Les mantes sont d’accord avec les soirs funèbres,

Les tristes soirs brumeux qu’elles ont ennoblis,

Soirs de Toussaint où la ville s’immobilise

Et se tisse à soi-même un silence d’église,

Ô mantes comme un orgue aux longs tuyaux de plis !
? Et les mantes aux plis d’ombre chantent Ténèbres.

Les Hosties

I
C’est la douceur, c’est la candeur du Temps Pascal

Et, pour les âmes repenties,

Il neige des hosties
Les vergers du ciel sont en fleurs,

Neige tiède de Floréal,

Comme celle tombant des branches

En fleurs blanches ;

Ah ! cette chute dans les cœurs

De la neige en fleur des hosties

Qui, calmement, portent en elles

Tout le printemps et la vie éternelle !
C’est comme l’instant d’une manne,

Pain de l’âme, substantiel,

Qui tomberait du ciel ;

Quel doux parfum il en émane !

Ah ! manger à son tour cette blancheur nacrée,

Ce pain de clair de lune ;

L’hostie est consacrée

Et tout Dieu est présent à la fois dans chacune.
Ô Dieu ? lui que nous invoquons ! ?

Qu’est-ce pour lui que ces métamorphoses ?

Tout l’hiver règne en chacun des flocons ;

Tout le printemps existe en chacune des roses.
II
Comment aller jusqu’à l’hostie ?

On dit :  » Pas aujourd’hui ; demain  »

Et on reste dans l’apathie ;

L’encens offre de trop faibles chemins.
Restes d’encens, effacés tout de suite,

Petits chemins bleus,

Chemins sinueux

Dans cette église où ils sont comme en fuite.
Ah ! ces chemins qui s’évaporent !

Ils nous reconduiraient pourtant

Aux temps d’enfance et de foi, au bon temps !

Et nous pourrions prier encore
De plus près, on verrait la Présence Réelle.

Mais l’encens meurt et cessent les chemins,

Chemins trop frêles,

Et compliqués comme les lignes de la main.
L’hostie est toujours là, calme et plénière ;

Les chemins d’encens ne sont plus

Et on est les enfants perdus !

Ah ! comment arriver à la seule Lumière ?
III
La vieille église rêve en un vaste silence ;

La ville morte, avec sa tristesse, est autour ;

On en sent, comme d’un malade, la présence,

Et tout est assombri par l’ombre de la tour.
Il règne dans les nefs un jour de demi-deuil ;

On entend, au dehors, pleurer les hirondelles ;

Seuls les vitraux d’azur gardent un peu d’orgueil ;

Et la Vierge pâlit dans ses vieilles dentelles.
Tout est âgé, tout s’appauvrit ; les hauts piliers

Semblent les troncs, veufs de rameaux, d’une futaie ;

On sent une lointaine et vague odeur de plaie ;

Est-ce qu’un crucifix se mettrait à saigner ?
Ah ! cette maladive odeur de vieille église,

Fade, mais sensuelle, et qui fait qu’on défaille :

Lis, crèches de Noël dont se fane la paille,

Encens irrésolu qui meurt dans l’ombre grise ;
Vin d’or évaporé des burettes, bougies

Dont la souffrance aura racheté nos péchés ;

Et tant d’odeurs encor : les nappes défraîchies

Et les voiles de noce aux bouquets d’orangers.
Et vous aussi, votre immortelle odeur humaine,

Foule venue ici dont Dieu seul sait le compte :

Larmes du repentir et sueur de la honte,

Odeur des siècles ? lourde, et qui toujours se traîne
Odeur de mort aussi, car tout ici se meurt !

Cette église est trop vieille et la ville est trop morte ;

Ce ne sont que tombeaux dans les nefs et le chœur,

Et combien de cercueils en ont franchi les portes !
Oui ! tout est mort ! Oui ! tout se meurt sans cesse ici :

L’encens dans le néant, aujourd’hui dans naguères ;

Les visages des vieux tableaux meurent aussi ;

Et chacun pense aux ossements des reliquaires
IV
Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Éternité ;

Entrez, mon âme irrésolue !

Le portail vous effraie et ses démons sculptés ;

Mais l’église est toute bonté,

Et, par les vitraux noirs, un clair de lune afflue.
Ô mon âme, rien de la vie

Ne vous aura suivie

Dans cette ombre propice et que vous souhaitiez.

Les cierges ont, au loin, des remuements de lèvres

Comme s’ils vous parlaient en rêve

Oh ! les doigts rafraîchis à l’eau des bénitiers !

C’est le refuge ;

C’est l’asile de l’Arche au milieu du déluge ;

Et voici devers vous que vole la colombe,

La colombe du Saint-Esprit.
Certes la vieille église a le froid d’une tombe

En qui le vieux pécheur qu’on était meurt sans bruit ;

On meurt au monde et on meurt à soi-même ;

On est un Lazare blême ;

Mais Jésus pleure et nous ressuscite soudain !
On renaît à la vie avec une âme neuve ;

On se lève, on est comme au milieu d’un jardin.

Qu’importe le monde ! Qu’importe

Au loin, la ville morte !

Et que sur les vitraux il pleuve,

Et que la nuit descende en ses crêpes de veuve !

Ici, il fait soleil ;

L’ostensoir en vermeil

Brille, là-bas, au fond du chœur ;

L’encens est un rideau de brume qui s’écarte
Il semble qu’on soit mort et puis qu’on ait été

Ressuscité

On sent, autour de soi, comme des sœurs ;

On a l’air de prier avec Marie et Marthe.
V
L’hostie au fond du chœur est une pâle lune ;

L’encens la voile d’une brume ;

Et la foule regarde, au loin, ce clair de lune.
Ô le beau clair de lune qu’est l’hostie !

Le prêtre à l’autel l’a brandie,

Et sa tonsure pâle est comme une autre hostie.
Le prêtre apparaît plus qu’humain

Avec ce clair de lune entre les mains ;

Or, dans la lune, on voit tout un visage humain.
Et dans l’hostie aussi on croit voir par moments

La face de Jésus s’ébaucher en du sang

À cause du reflet des cierges par moments.
VI
La vieille église a des vitraux tout nus

Qu’aucune peinture n’image ;

Rien que du verre en des meneaux de plomb,

C’est comme une eau sans fond

Où rien ne surnage,

Une eaux captive

Qui, d’un long passé, n’a rien retenu.
Aucun reflet, aucune image vive !

C’est comme la béante ouverture d’un puits

En qui tout roule et s’accumule :

Les prières, l’encens fané,

Les corbeilles du mois de mai,

L’orgue, le buis,

Tout ce qui fut et devient nul.
Ah ! ces vitraux, blancs comme des suaires,

Ah ! ces vitraux, tendus comme des linges,

Grands linges mortuaires

Que la pluie, au dehors,

Lessive et rince,

Linge de Véronique ou linge du Calvaire

Où tout visage est mort
Vitraux nus !

On dirait des tombeaux de verre

Où, à peine, le soir, une cendre remue.

Ah ! toutes ces blêmes verrières !

On songe à des clairières,

Çà et là, dans une forêt.
Verre opaque où rien n’apparaît,

Vitres verdies,

Où la lune, il semble, a figé

Son pâle incendie,

Comme dans une mare.
Par les vitraux à croisillons on voit le ciel

Comme entre les feuilles d’un arbre :

Azur délimité, firmament partiel
Mais que le ciel, à travers eux, paraît âgé !
VII
Les vitraux sans nul or

Et sans nuls personnages

Qui les imagent

Ont des rêves dont à leur guise ils se décorent.
(Les vitraux de couleur

Jamais ne se délivrent

De l’or, des vierges et des fleurs.)
Mais, eux, c’est d’une vie, enfin propre, qu’ils vivent !
Ils sont de flamme, ils sont de givre ;

Tantôt tout le soleil y meurt rouge en sa gloire,

Tantôt l’hiver miséricordieux

Brode de bouquets blancs leur verre sans histoire,

Comme si c’était la fête de Dieu.
Ils sont d’azur, ils sont d’argent ;

Les nuages vont voyageant

Dans leur verre qui s’influence comme l’eau.

À Ténèbres, ils sont foncés

Et clairs à Laudes ;

Parfois la lune y règne avec tout son halo,

Ou le couchant y fait durer ses cendres chaudes,
Vitraux récompensés d’avoir bien renoncé !
VIII
O salutaris hostia !
Les enfants de chœur ont chanté l’hostie

Avec une voix assortie

Aux ornements blancs de la sacristie.
Quel ange les initia ?

Musiciens en longues robes,

Ô soprani,

Épanchant leur chant d’aube

Comme d’un nid ;

On dirait qu’ils pépient,

Et leur chant sur celui des oiseaux se copie.
Adolescents aux têtes rases

Qui psalmodient en répons brefs ;

Le silence semble en extase

Quand leur pâle solfège

Vacille dans les nefs

Comme une neige.
Ce sont des voix presque irréelles ;

Ainsi doivent chanter les lis.

On dirait un troupeau qui bêle

Après l’hostie.
Voix des enfants de chœur,

Par qui les églises

Un moment s’angélisent.
C’est tout calme, toute blancheur

Aussi toutes sourdines,

Aussi tout nonchaloir,

Et toute la foi d’un parloir

Chez les Visitandines.
En faveur de ces pures voix

Combien de pécheurs, combien d’incrédules

Le ciel amnistia !
O salutaris hostia !
Voix par qui le concert de l’orgue s’acidule ;

Voix se pressant comme les tuiles sur un toit.

Voix des soprani :
C’est un frais jet d’eau qui monte et retombe

Et l’église en est rafraîchie ;

C’est un lustre aux tremblotantes bougies

Dont la clarté croît et décroît ;

C’est un concile de colombes ;

C’est un chant qui déferle ;

On voit le ciel à travers leur voix,

Comme à travers une perle
L’orgue étend par-dessous un velours noir uni.
Voix des soprani

Aussi cassables que du verre,

Transparentes aussi,

Et dont la transparence enserre

? Tout en le laissant voir ?

Le beau vin d’or des Prières latines.
L’orgue dans le silence accroît ses velours noirs ;
Et les voix se combinent

Comme des fils frêles

Qui doivent aboutir à être une dentelle :

Chaque voix collabore,

Ajoute sa fleur incolore,

? Ah ! quelle harmonie il y a ! ?

Et sur l’orgue, dont le velours s’étale,

S’ajoure le cantique en dentelle totale.
O salutaris hostia !
IX
Douceur de rêver

Le soir, dans une ancienne église !
On retrouve en soi quelque avé

Comme un sachet parmi le linge d’une armoire

L’encens bleu se volatilise ;

Chaque vitrail semble un fusain inachevé.

Le silence s’unit au soir

Il flotte des senteurs fanées,

Comme si on ouvrait un cercueil de momies,

Ou le vieux tombeau des Années.
À peine quelques bruits dans l’air quiet :

Craquements, heurts, rumeurs, tout ce qui est

La respiration des choses endormies
On rêve, on prie un peu ;

L’ombre s’accroît, grave et verdâtre ;

Oh ! si on pouvait voir Dieu,

Ne plus douter, savoir enfin !

Déjà toute l’église est sombre ;

La nuit est en chemin ;

Il n’y a plus qu’un seul vitrail opiniâtre

Où le jour lutte contre l’ombre
Soi-même on sombre

Dans on ne sait quel rêve vague à la dérive ;

On a senti passer un geste de pardon,

Avant qu’on ne chavire, ensuite ;

On est hors du temps, dirait-on,

Comme éparpillé, comme en fuite,

Au fond d’une eau de plus en plus froide et sans rives !
Combien de temps s’est écoulé ?
L’ombre maintenant dans l’église

Est glauque et grise ;

Et on croirait songer dans un vaisseau coulé.
X
L’orgue dans le silence a soudain préludé :

Et c’est comme l’éveil d’une eau dans la campagne

Qu’un dépliement de brume et de tulle accompagne,

Une eau dont le courant est à peine ridé.
Eau pâle du clavier que d’invisibles mains

Font chanter, comme les battoirs des lavandières ;

L’orgue coule, il frissonne, il s’attarde en chemin,

Puis se décide et s’enfle ainsi qu’une rivière.
Une rivière grave et dont la largeur s’use

À rafraîchir les nefs, à jaillir dans la tour ;

Le chant, par instants, tombe avec un bruit d’écluse,

Les roseaux des tuyaux sont alignés autour.
Une rivière en qui les voix des soprani

Viennent perdre, un à un, leurs affluents débiles ;

Un silence, parfois, l’interrompt comme une île ;

Puis l’orgue recommence à couler, tout uni.
Splendeur de l’orgue : ombre et soleil, force et douceur ;

Mais la douceur d’une force de la Nature,

Un chant se profilant comme une architecture,

Comme un rocher, qui se couronne avec des fleurs.
L’orgue ! voix d’infini, voix de ciel, voix lunaires ;

Qui donc suppose encore un réel instrument ?

L’orgue est un puits sculpté où chante le tonnerre ;

L’orgue est le bruit apprivoisé d’un élément.
C’est le vent : tour à tour la brise dont s’émeuvent

Les roses, et le vaste ouragan frénétique ;

C’est l’eau : rivière qui grossit, qui devient fleuve ;

Et l’orgue croule en cataractes de musique.
Oui ! c’est un élément, dont l’humeur toujours change ;

Il a toutes les voix, câlines ou funèbres ;

À Matines il chante et il pleure à Ténèbres ;

Est-ce un chant de la Terre ou sont-ce des chœurs d’Anges ?
Ô mélodie, à peine humaine ! Elle vous frôle

Avec la douceur qu’a la lune qui se lève ;

C’est un baume, c’est une étreinte, c’est un rêve !

On se sent comme au bord de l’eau dormante un saule.
L’orgue est tour à tour rauque et confidentiel ;

Tumultueux, puis doux comme le catéchisme ;

Et, après son orage où se brisait le prisme,

Il s’apaise, et dans l’air déroule un arc-en-ciel !
L’orgue tantôt exulte et tantôt se lamente ;

Tantôt noir ? et c’est un catafalque de sons

Tantôt blanc ? et c’est la layette d’une infante

On l’écoute comme on regarde l’horizon !
XI
Les enfants de chœur évoluent

Devant l’autel où la cire fond ;

Ils s’assemblent comme des nues,

Aux groupements de ouate,

Qui se défont et se refont.
Ils se sont donné l’accolade

Avec des gestes confidentiels,

Comme s’ils se parlaient du ciel

Leurs rochets ont les plis d’une eau que le vent ride.
Ils s’avancent un peu timides,

Comme s’ils marchaient devant un miroir ;

Ils vont portant des encensoirs,

Des clochettes, des lanternes,

Des burettes où l’eau avec le vin alterne ;

Et tous ? devant le prêtre, en fête d’avoir bu

Et qui est alors Dieu lui-même, ?

Faisant des gestes qui caressent ou qui sèment

Ils ornementent l’air avec leurs attributs.
Lents groupements ! Poses ! Cadences !

Génuflexions unanimes !

Ballet sacré ! Sens primitif des danses !

Religieuse pantomime !

Car même l’encens, qui s’échappe

Des encensoirs d’argent,

Unit et désunit les beaux groupes changeants,

Comme avec des écharpes.
XII
Parmi les grandes cathédrales aux murs frais

C’est toute la Nature éternelle qu’on goûte ;

On y entre comme on entre dans la forêt

Dont les rameaux cintrés s’arrondissent en voûte.
Oui ! toute la Nature y règne, transposée :

Soleil de l’ostensoir ! Et l’encens peu à peu

Évaporant parmi les nefs un brouillard bleu ;

L’eau bénite répand des gouttes de rosée.
Les jardins des vitraux ont des roses trémières

Toujours en fleurs ; et les rosaces sont des paons

Immobiles, qui font la roue, au soir tombant ;

Les cierges sont du blé aux épis de lumière.
Ô Nature que les cathédrales copient !

Les orgues font le bruit du vent ; les soprani

Ont une voix qui s’aile et sort comme d’un nid ;

Dans la forêt de pierre, à leur tour ils pépient
XIII
Les cierges lentement brûlent parmi les nefs ;

Ils ont l’air de souffrir. Peut-être souffrent-ils ?

Ils saignent, dirait-on ; ils ont des frissons brefs ;

Quel effroi fait trembler leur flamme versatile ?
Ils palpitent comme le pouls, durant la fièvre ;

Ils ont l’air de mourir en spasmes de lumière,

De la mort s’effeuillant d’une rose trémière ;

Leur feu qui bouge a des adieux comme les lèvres.
Oh ! les cierges, brûlure et pâleur ! oh ! les cires

Qui sur les chandeliers des églises expient

Et compensent le mal avec leurs flammes pies ;

Cires de qui l’orgueil est d’être des martyres !
Le crépuscule a su vos sanglantes délices,

Ô cierges, ayant l’air, dans l’air qui s’est ému,

De roseaux écorchés dont la moelle est à nu ;

Ah ! cette volupté d’augmenter son supplice !
Tous les cierges, au loin, rouvrent leurs cicatrices,

Cierges stigmatisés, au sang toujours docile

Pour laver les péchés mieux que jeûne et vigile ;

Dieu ! Que plus rien ne saigne et que l’ombre guérisse !
C’est chaque fois comme une plaie aux pieds, aux mains !

Comme une Passion du Christ qui recommence ;

Or le cierge pascal sera pire demain

Et l’Ombre va saigner, ouverte par sa Lance.
XIV
Le Banc de communion s’offre

Ô blancheur et douceur de la nappe !

Mystiques agapes

Où le pain est toujours préparé pour les pauvres.
Pour les pauvres de tout bonheur,

Pour les âmes sans joie ;

Car c’est surtout sur la misère du cœur

Que Jésus s’apitoie.
Et il vient donc, condescendant

À tout vœu qui vers lui s’élance ;

L’hostie approche ; il est dedans

Et les encensoirs se balancent.
Douceur du Festin délectable

Parmi des parfums et des chants ;

Qu’elle est belle, la Sainte Table !

C’est une haie en fleur un matin de printemps.
La nappe est de la toile la plus fine,

Les dentelles sont assorties ;

Tout est d’une douceur divine,

Ô layette de la naissance de l’Hostie !
Ah ! venez donc, tous les cœurs indigents,

Ceux qu’aucun amour n’a faits riches,

Ceux dont l’ennui s’afflige,

Un secours vous éclôt du ciboire d’argent.
Vous les pauvres, Jésus se donne !

Voyez, comme un écu, l’hostie

Avec son authentique effigie ;

Et c’est vraiment, dans les bouches, comme une aumône !

Épilogue

Seigneur ! en un jour grave, il m’en souvient, Seigneur !

Seigneur, j’ai fait le vœu d’une œuvre en votre honneur.
C’est donc pour vous qu’ici brûlent d’abord des lampes

Qui disent votre gloire et sont mes dithyrambes.
Toutes ces chastes Premières Communiantes

Vêtent mes rêves blancs de leurs robes qui chantent.
C’est pour prix de vos biens et pour m’en rendre digne

Que j’ai fait jusqu’à vous pèleriner mes cygnes.
J’ai varié dans l’air le concert noir des cloches

Pour m’exprimer moi-même en leurs chants qui ricochent.
Et les jets d’eau montés en essors de colombe

C’est ma Foi, tour à tour, qui s’élance et retombe.
J’ai cherché votre Face en aimant les hosties,

Viatique d’amour dont ma vie est nantie.
Seigneur ! en ma faveur, souvenez-vous, Seigneur,

Seigneur, de l’humble effort d’une œuvre en votre honneur !