L’élégie D’un Rouge-gorge

Flet noctem, ramoque sedens miserabile carmen

Integrat.

VIRG.

Si quand l’aube amène le jour,

Ou que le soir est de retour,

Je m’égare dans la vallée ;

Je cherche, hélas ! mais sans la voir

La bergère belle et voilée

Qui jadis sous l’ombre isolée,

En m’appelant venait s’asseoir ;

Et moi, suspendant ma volée

Pour prendre part à ses malheurs,

Ma voix tristement exhalée

Mêlait des soupirs de douleurs

À sa voix rêveuse et troublée,

Tandis que sur l’herbe étoilée,

La bergère parmi les fleurs

Laissait long-temps tomber ses pleurs.

Je ne gazouillais que pour elle,

Je la suivais sur mes buissons,

Et joyeux, je battais de l’aile

En la suivant. Quand les moissons

Disparurent sous la faucille,

Je m’étais dit : dans sa famille

J’irai vivre ; loin des glaçons,

Tremblans à la froide charmille,

J’aurai bien chaud ; la jeune fille,

Par ses conseils, par ses leçons,

Rendra plus belles mes chansons ;

Oui, disais-je, quand les nuages

Auront noirci l’azur des cieux,

Et quand l’autan et ses ravages,

Feront, des rameaux sans feuillages

Tomber mon nid silencieux,

J’irai sous un toit sans orages,

Oublier l’hiver pluvieux.

Hélas ! je ne vois plus personne,

Et je sens bien qu’on m’abandonne.

Que n’ai-je, vers d’autres climats,

Cherché sur la rive lointaine,

À l’approche des longs frimats,

La verdure d’une autre plaine,

Un air plus rempli de douceur,

Comme l’hirondelle ma sœur !

Voilà l’automne qui se passe,

Déjà des fleurs l’éclat s’efface ;

Et je suis sûr qu’il va neiger ;

Ou recourir dans le danger !

Pas un petit grain sur les treilles

Ne reste, une méchante main

A cueilli toutes les groseilles ;

Et l’on a d’un pied inhumain,

Sur la lisière du chemin,

Ecrasé les fraises vermeilles ;

Mon Dieu ! que vais-je devenir ?

Mais je vois une bergerie,

Je vais tâcher d’y parvenir.

M’y voilà ! D’une voix chérie

On va bientôt me caresser,

Car la maison n’est pas déserte :

Vers moi comme on va s’empresser,

Et devant la porte entr’ouverte

M’offrir gaîment un peu de pain,

Puis de l’eau fraîche avec du grain.

Berger, je suis le Rouge-Gorge,

Donne-moi l’hospitalité ;

Je ne demande qu’un peu d’orge,

Le Ciel bénira ta bonté :

Il t’aimera si tu m’accueilles,

Je n’ai pas de férocité ;

C’est moi qui couvre avec des feuilles

La victime du meurtre ; enfin

Je suis compatissant, j’ai faim :

Ouvrez au petit Rouge-Gorge,

Qui ne demande qu’un peu d’orge.

Le berger ne vient pas m’ouvrir,

Je n’entends pas sa voix sonore :

Le froid va me faire mourir,

Je suis pourtant tout jeune encore,

La pourpre à peine me décore,

Et sans revoir mes vieux parens,

Il faut à la fleur de mes ans

Finir aujourd’hui ma carrière ;

Aux buissons je vais dire adieu,

Et puis récitant ma prière,

Recommander mon âme à Dieu.
Paris, 21 février 1821.

Les Deux Aveugles

Nous étions à moitié de tout.

MONTAIGNE. Liv. I, chap. 27.

Au milieu de ces monts qui dominent l’Alsace,

Où de muets torrens, des abîmes de glace

Assiègent de dangers les pas du voyageur,

Où d’antiques ravins la profonde largeur

Semble, en se dérobant sous l’épaisseur des neiges,

Aux courses du chasseur tendre d’horribles pièges ;

Un vallon se déploie entre un double coteau.

Là, naquit autrefois dans un simple château

Deux enfans qu’on nommait Eudoxe et Léonie ;

De leurs yeux inclinés la vue était bannie,

Et leurs mères long-temps s’affligèrent sur eux.

Ils semblaient, aux regards qui surveillaient leurs jeux,

Vivre dans ce sommeil qui s’agite et se lève,

Et donne un air de vie aux mensonges d’un rêve.

Ils entendaient souvent comparer leurs appas,

Au coloris des fleurs qu’ils ne comprenaient pas :

Car en les respirant, leur naïve ignorance

Croyait que le parfum en était la nuance ;

Et ces jeunes enfans demandaient quelquefois

Quelle couleur avait leur haleine et leur voix.

Sans être frère et sœur, unis par leur naissance,

Et rapprochés encor par la même impuissance,

Ils s’aimaient, sans savoir qu’on pût vivre autrement :

Ce besoin de leur cœur n’était pas un tourment ;

L’amour était pour eux utile et salutaire,

Comme l’air qu’on respire, et l’eau qui désaltère.

Un jour, on leur apprit qu’un fer industrieux

Peut briser les liens qui captivent les yeux,

Et par un sens de plus compléter l’existence ;

Mais d’un art protecteur rejetant l’assistance :

 » Eh, que nous fait le jour pour nous en informer !

 » Nous ne voulons pas voir, nous voulons nous aimer.

 » S’il nous manque le jour, c’est qu’il nous est contraire :

 » De vivre l’un pour l’autre il pourrait nous distraire,

 » Et Dieu, qui fit le jour, ne l’a pas fait pour nous.  »

Pour les convaincre enfin, leurs mères à genoux,

Jurent qu’en se voyant on s’aime davantage ;

Plus d’obstacle : et le fer, qu’instruit une main sage,

D’un prodige incertain essayant les hasards,

Interroge la nuit, où dorment leurs regards.

Léonie entrevoit un rayon là première,

Mais son œil aussitôt refusant la lumière,

Rentre dans son sommeil pour ne plus le quitter ;

Sur l’œil de son amant le jour va s’arrêter,

Mais il ne s’éteint point au foyer qu’il éveille ;

Et ceux dont l’existence autrefois fut pareille,

Vont, sans se séparer, suivre un autre chemin,

Ainsi naissent parfois dans le même jardin

Deux rosiers, que n’a point visités la culture ;

La greffe se prépare à changer leur nature :

L’un renaît embelli du parfum de ses fleurs ;

L’autre aussi de la greffe a souffert les douleurs,

Mais il accuse un art pour lui seul sans prodige,

Et sous la même écorce il sent mourir sa tige.

L’enfant qui sur ses pieds commence à se mouvoir,

En apprend jour à jour l’usage et le pouvoir ;

Eudoxe apprit ainsi comment à la lumière,

Il fallait par degrés confier sa paupière.

Un bandeau la retient, et c’est avec lenteur

Qu’il en voit s’éclaircir le tissu protecteur.

Lorsqu’on lui découvrit la clarté toute nue,

Sa maîtresse était là pour être reconnue ;

Mais il chercha sa mère et tomba dans ses bras,

Et l’aveugle lui dit : Tu ne me vois donc pas ?

Il entra dans son cœur une flamme jalouse.

Eudoxe demandait à l’avoir pour épouse ;

Elle disait :  » Eudoxe, il me faudra mourir,

 » Tout ce que vous verrez je ne puis le chérir ;

 » Votre âme est libre, et moi la mienne est prisonnière,

« Vous ne m’aimerez plus de la même manière ;

 » Entre nous deux déjà tout n’est plus partagé,

 » Tout va changer pour nous, si tout n’est pas changé.  »

Eudoxe lui disait :  » O toi seule es ma vie,

 » Que ne peux-tu savoir combien ma main ravie

 » Sent mieux frémir ta main depuis que je la vois ;

 » Combien ta bouche est belle au souffle de ta voix.

 » Tu crois que la beauté tient au nom que l’on aime,

 » Et je l’ai cru, ma sœur ; je m’abusais de même :

 » Mais la beauté c’est toi, c’est ce que j’ignorais ;

 » En te voyant, ma sœur, j’ai cru que je mourrais.  »

 » — Voilà ce que j’ai craint, tu m’aimes davantage,

 » Et moi, je ne puis pas ; tu changes de langage,

 » Et moi, je suis contrainte à conserver le mien ;

 » Le monde que j’habite est différent du tien.

 » La terre n’a pour moi qu’un homme, c’est mon frère ;

« Je ne connaîtrai rien qui puisse m’en distraire ;

 » Mais toi dans d’autres nœuds cherchant d’autres douceurs,

« Les femmes désormais seront toutes tes sœurs ;

 » Et si toutes n’ont pas tant de charme à t’entendre,

 » Elles auront de plus des yeux pour te comprendre.  »

On voulut, mais en vain, ramener sa raison :

La jalousie amère, invincible poison,

Se créa dans son cœur un asile incurable.

L’insomnie accablait cette âme inconsolable.

À peine avait des nuits le char silencieux,

Au réveil du matin abandonné les cieux,

Léonie écoutait ; et son amour sévère,

Accusait de retard le salut de son frère ;

Eudoxe, déjà loin du lit et du sommeil,

Épiait sur les monts les rayons du soleil.

Pour cacher son bonheur à celle qui l’ignore,

Il allait jouir seul, s’enivrer de l’aurore,

Et la vierge pleurait, en répétant tout bas :

 » Le jour vaut mieux que moi, l’ingrat ne m’aime pas.  »

Eudoxe avec chagrin vit la noire tristesse

Se mêler à la fleur du teint de sa maîtresse.

S’ils allaient s’égarer dans champs, dans les bois,

En vain sur ses plaisirs il contraignait sa voix :

 » À quoi donc penses-tu, lui disait Léonie ?

 » Du chant de ces oiseaux j’écoute l’harmonie,

 » Eudoxe, et cependant j’aime mieux tes discours,

 » Et malgré ces oiseaux je les entends toujours,

 » Mais toi qui peux les voir, je sens bien, disait-elle,

 » Que tu dois m’oublier et que je suis moins belle.  »

En vain de son amant elle aimait le bonheur,

Elle eût voulu remplir elle seule son cœur.

Le temps pouvait un jour guérir cette blessure,

Eudoxe impatient crut la ruse plus sûre :

Il se feignit aveugle. Il disait que ses yeux

N’avaient pu supporter un ciel trop radieux,

Qu’ils s’étaient refermés, et qu’une nuit profonde

Lui cachait à jamais le spectacle du monde.

Il se feignit aveugle, et la tranquillité,

Rentra dans un amour par l’amour agité.

Un rameau que le fer dépouilla de verdure,

Parut de tous ses pas aider la marche obscure ;

Et retenant sa voix, et son œil étonné,

Ou même à ne rien voir par son cœur condamné,

Comme dans son enfance il se remit à vivre,

Et guidant sa maîtresse, il paraissait la suivre.

Hélas, qui peut long-temps se cacher de l’amour !

Le mal de Léonie empirait chaque jour ;

Et chaque jour des pleurs de sinistre présage,

De ses beaux yeux muets tombaient sur son visage ;

Le charme du sourire avait fui ses attraits

 » Je ne m’abuse pas autant que je voudrais ;

 » Je sais que je t’afflige et je sais que tu m’aimes,

 » Et nous avons pourtant cessé d’être les mêmes ;

 » Le souvenir des yeux, le monde, sa beauté,

 » Partagent Léonie en ton cœur enchanté.

 » Puis ta ruse d’ailleurs, tu crois que je l’ignore ?

 » L’amour révèle tout à l’âme qui l’implore.

 » Pourquoi, quand nous allons errer dans les sentiers,

 » Ne me piqué-je plus aux buissons d’églantiers ?

 » Quand tu viens avec moi gravir sur la montagne,

 » Jamais un seul caillou ne blesse ta compagne,

 » Tu les écartes donc ? Rien n’est comme autrefois ;

 » Et, dit-elle en pleurant, je sens bien que tu vois !  »

Son cœur se nourrissait d’une fièvre cuisante,

L’Amour eut beau lui tendre une main complaisante ;

Elle mourut. Eudoxe, égaré, furieux,

S’indignait de jouir du spectacle des cieux ;

Sans connaître l’hymen, déplorant son veuvage,

La nature pour lui prit un aspect sauvage.

Il insultait du jour la funeste clarté,

Il n’aimait que la nuit : car dans l’obscurité

S’étaient formés les nœuds de sa chaîne éphémère.

Un remède bientôt s’offrit à sa misère,

Un remède terrible égal à ses douleurs !

Ses yeux trop lentement s’éteignaient dans les pleurs,

Et le fer fut plus prompt que le poison des larmes.

Son avenir alors eut pour lui quelques charmes ;

Il pouvait expirer comme elle avait vécu.

Mais la mort le fuyait comme un guerrier vaincu

Que dédaigne, en passant, le glaive qui la porte,

Il fallut la chercher ; elle était à sa porte.

Il partit seul, sans guide ; et quand le lendemain

On prit, pour le trouver, le périlleux chemin

Qu’avaient marqué ses pas, empreints de place en place,

Sur les bords d’un torrent on en perdit la trace.

Paris, 1817.

Les Deux Mélodies

Victa morte finit sœpe vitam, spiritu prius

Deficiente, quam cantu.

PLINE, X. 29.

Le soleil par le soir était déjà voilé,

Le platane déjà, le saule échevelé,

Allongeait sur les eaux une ombre plus obscure ;

Sous les lois du sommeil ramenant la nature,

Le silence régnait à la place du jour,

Quand sous de frais rameaux s’en vint un troubadour,

Récemment arrivé des guerres de Syrie,

Égarer de ses chants la molle rêverie.

Un rossignol veillait dans son nid commencé ;

Aux sons brillans du luth l’oiseau s’est avancé :

Il les apprend tout bas, et ce qu’il vient d’apprendre,

Son gosier moins timide osant enfin le rendre,

Il fait parler l’amour du jeune musicien

Comme au fond de ses bois il fait parler le sien.

Le ménestrel s’étonne à tant de mélodie,

Et commence à sentir sa lyre moins hardie ;

Il soulève la tête, et d’un œil curieux

Il cherche ce rival qui doit venir des cieux.

De sa voix déliée admirant la souplesse,

Il veut à d’autres chants provoquer sa faiblesse,

Et d’un écho si tendre effrayer les efforts.

Ce n’est plus le bonheur qui rit dans ses accords,

Ce n’est plus de l’amour le langoureux délire ;

C’est la main du dieu Mars qui bondit sur la lyre :

Dans ses sons, tour à tour on entend les soldats

Ralentir ou presser le bruit sourd de leurs pas,

Tandis qu’en hennissant, la cavale guerrière

De ses ongles armés bat et mord la poussière..

La lyre imite tout : et lorsque des combats

Sur la corde adoucie expire le fracas,

Comme le char du Dieu que dirige la gloire,

Elle s’arrête enfin par un cri de victoire.

Le luth se tait : l’oiseau reste silencieux ;

Le ménestrel écoute, il regarde, et joyeux,

Voyant que son rival n’a pas pris sa volée,

Il croit du rossignol la gloire désolée.

Soudain le chantre ému réveille ses accords :

De son gosier flexible étalant les trésors,

Il répond à son tour à cet hymne de guerre ;

Peut-être sous sa voix l’image se resserre,

Mais rien n’est oublié, mais rien ne s’affaiblit.

Ainsi quand le graveur, sur l’airain qu’il polit,

Veut d’un vaste tableau restreindre l’étendue,

Sans changer les objets, son art les diminue

Le luth n’est pas vaincu, mais il est égalé,

C’est presqu’une défaite ; et de ce chantre ailé

L’instrument veut tenter les dernières ressources.

Le ménestrel ému puise à toutes les sources,

Chaque corde à son tour tressaille sous ses doigts ;

Il mêle avec malice, et démêle à la fois

Tous les tons gradués d’une pure harmonie ;

En changeant de motif il change de génie,

Et l’oiseau, déjà las d’un combat inégal,

Se sent impatient des succès d’un rival.

Par la nature instruit dans un art qu’il ignore,

Il enfle de sa voix la richesse sonore ;

En cadence légère il la roule, et soudain,

Il la laisse mourir comme un écho lointain.

L’eau qui bondit et court, le feuillage qui tremble,

Sous son bec imités, se retracent ensemble ;

Et le jeune trouverre éperdu, mais charmé,

Laisse à ses pieds tomber le luth inanimé.

Mais le petit oiseau, trop sensible à la gloire,

N’ira pas dans les bois raconter sa victoire

Il tombe ; et sur le luth enfin silencieux,

Faible et muet, il meurt comme un son gracieux.
Paris, 30 novembre 1821.

Les Noms

Parabole
Nulla autem effigies..

..Mentes habitare et pectora gaudet.

STAT. THEB., L. XII.

Ébloui de l’éclat de sa propre couronne,

Quand le fils de Philippe était à Babylone,

Il voulut, non content de vaincre les mortels,

A son pouvoir terrestre asservir les autels.

De chacun des pays dont il était le maître,

A sa profane cour il fit venir un prêtre.

Quand ils furent venus, il les rassembla tous ;

Et montant sur son trône, il leur dit : Levez-vous.

Les prêtres, inclinés comme en un sanctuaire,

Se lèvent ; et le roi, prenant un front sévère,

Leur dit :  » Adorez-vous, reconnaissez-vous bien

 » Un ÊTRE tout-puissant sans qui l’homme n’est rien ;

 » Qui créa l’univers en lui disant de naître,

 » Et qu’on n’a pas besoin de voir pour le connaître ?  »

Tous les prêtres alors en passant devant lui,

Inclinèrent la tête et répondirent : Oui..

Alors il demanda quel nom dans leur langage

Désignait tour à tour cet ÊTRE à leur hommage.

Des oracles du Gange un pieux confident

Lui répondit :  » BRAMA, qui veut dire le Grand.  »

—  » Nous appelons ORMUS cet esprit de lumière,

 » Qui donne en réchauffant une âme à la matière,  »

Dit un Guèbre ; — et L’Hébreu :  » Son nom est Jehova,

 » Par qui le froid limon en l’homme se leva,

 » Qui fut, et qui jamais ne pourra cesser d’être.  »

C’est ainsi qu’à son tour répondait chaque prêtre,

Et que tous les pays avaient chacun leur nom

Pour adresser leurs vœux à l’Être immense et bon.

Le roi se prit alors d’une grande colère :

 » Il n’est plus désormais qu’un maître de la terre,

 » Et la terre aujourd’hui qui n’obéit qu’à moi,

 » Ne doit avoir qu’un Dieu, comme elle n’a qu’un roi ;

 » Ce Dieu, c’est JUPITER ; et je veux qu’on l’encense :  »

Et la cour trouvait sage un abus de puissance.

Mais les prêtres muets étaient tous affligés ;

Et les prêtres alors autour de lui rangés,

S’écrièrent :  » Seigneur, tu règnes sur la terre,

 » Tu peux changer ses lois par le droit de la guerre ;

 » Mais le Dieu paternel par un peuple adoré,

 » Et que des jours sans nombre ont rendu plus sacré,

 » On ne pourra jamais l’oublier pour un autre,  »

 » — Il le faudra, pourtant ; car mon Dieu c’est le vôtre,  »

Reprit avec courroux ce monarque fougueux.

Un philosophe alors de qui les blancs cheveux

Attestaient une vie en sagesse féconde,

Un Brame, qui suivait cette cour vagabonde,

Lui demanda le droit de parler à son tour ;

Puis :  » Prêtres ? leur dit-il, l’astre vivant du jour,

 » Cet éternel foyer du feu qui nous éclaire,

 » Répand-il sous vos cieux sa chaleur tutélaire ?  »

Tous les prêtres alors rangés autour de lui,

Inclinèrent la tête et répondirent : Oui.

L’un après l’autre ensuite ils dirent au Bramine,

Comment ils appelaient la lumière divine,

Et chacun se trouva dire un mot différent.

Le vieux Bramine alors, au roi s’en référant :

 » Ne faut-il pas aussi que maintenant la terre,

 » Donne le même nom à l’astre qui l’éclaire,

 » Et que partout enfin ce nom soit HELIOS ?  »

Alors le roi rougit et prononça ces mots :

 » — Conservons désormais la coutume où’ nous sommes,

 » Le GRAND-ÊTRE est partout où se trouvent des hommes.  »
Passy, le 30 août 1822.

Les Nymphes Sur La Neige

Hibernas juvat exercere palestras.

C. CALCAGNINUS.

Déjà depuis deux jours la piquante froidure

Enchaînait des ruisseaux la course et le murmure ;

Et les troupeaux frileux, chassés par la saison,

Semblaient avoir aux champs oublié leur toison :

Il neigeait. Mélœnis, blanche fille de l’Onde,

Au-dessus des glaçons levant sa tête blonde,

Éveille, par ses cris, les Nymphes des forêts,

Celles qui sous les eaux dérobent leurs attraits,

Et celles qui, suivant la vierge chasseresse,

Portent, de monts en monts, leur arc et leur adresse.

Accourez, leur dit-elle, et tandis qu’Apollon,

Guidant son char de feu loin de ce froid vallon,

De nos teints immortels ne peut brunir l’ivoire,

D’un combat pacifique essayons la victoire.

Vers la plaine, à ces mots, elle voit se hâter

Les nombreux bataillons qu’elle, vient d’exciter,

Et de leurs blancs guerriers l’innocente famille

Sur la neige honteuse, en riant, s’éparpille.

En globes mollissans l’albâtre s’arrondit ;

Sous ses armes bientôt chaque guerrier bondit ;

Sur le luth de Lesbos, où sa main se promène,

Le signal est donné par la docte Eurymène ;

La bataille s’engage, et feignant le courroux,

Les Nymphes à l’envi lancent d’humides coups.

Leur gorge, en repoussant le tissu qui la cache,

Ouvre un libre passage aux blessures sans tache.

Théone, enfant des mers, presque sœur de Cypris,

Va frapper de Cyrrha le visage surpris,

Et d’un rouge un peu pâle y jette le nuage ;

Telle au milieu du lait une rose surnage.

La Nymphe se prépare à venger cet affront,

Et sa main qui se courbe au-dessus de son front,

De Théone qui fuit menace au loin la fuite.

De la neige guerrière esquivant la poursuite,

Elle tombe : Zéphire, invisible et malin,

Soulevant en replis sa tunique de lin,

Révèle de son corps la blancheur ravissante ;

Théone, aux pieds ailés se lève rougissante,

Et d’un long rire entend retentir les éclats.

Cyrrha contre elle encore avait levé son bras ;

D’Opis, en ce moment, la ruse inattendue

L’arrête, et la menace expire suspendue.

La Nymphe se retourne, ardente à se venger,

Long-temps aux yeux d’Opis présente le danger,

Et suppliante en vain, l’inonde de ses armes.

Eurymène voyant s’échauffer les alarmes,

De la paix sur son luth veut donner le signal :

Un trait qui vient mourir sur son front virginal

Déroule en se fondant l’or bouclé de ses tresses

Que font du mol Eurus voltiger les caresses ;

Et la Nymphe incertaine où diriger ses pas,

Voit partout l’ennemi qu’elle ne connaît pas..

De son col gracieux Eucharis était fière ;

Calypso l’a blessé de sa Manche poussière.

Phléga, sous un cyprès, médite Ses assauts,

Et Lycoris l’attaque et fuit dans les roseaux.

Derrière un coudrier Nysa qui se dérobe,

Sent la neige d’Hellé se glisser sous sa robe.

On voit de toutes parts courir les combattans,

L’un l’autre s’aveugler de leurs cheveux flottans,

Et se faire au hasard des attaques peu sûres :

De ris et de baisers on mêle les blessures ;

Des vaincus qu’on poursuit, les cris vont jusqu’aux cieux

Egayer le nectar sur la lèvre des Dieux.

Dans l’arbrisseau natal les Dryades craintives,

S’empressent à cacher leurs terreurs fugitives :

Et les autres guerriers, par un adroit chemin,

Avec les traits glacés qui rougissent leur main,

Sous ces abris noueux, assiègent leurs compagnes.

Les combats plus bruyans agitent les campagnes ;

Les Faunes, enflammés d’un espoir curieux,

Les Sylvains, secouant le sommeil de leurs yeux,

Se lèvent tous d’accord, et tous d’un long silence,

De leurs pas libertins couvrant la pétulance,

Au seuil de leurs forêts se montrent à la fois ;

La Pudeur qui gémit sent défaillir sa voix.

Heureuse est la vertu des Dryades craintives,

Dont l’écorce a caché les terreurs fugitives.
Paris. Janvier 1819.

Lucie

. Quos hora novissima junxit,

Componi tumulo non invideatis eodem.

OVID., liv. IV.

Elle était blanche et pure, et jamais dans Leinster

Les eaux n’ont répété de traits plus adorables

Que les traits de Lucie, amante de Walter.

Croyant, d’après le sien, tous les amours durables,

Et n’ayant que seize ans, elle crut au bonheur ;

Mais l’homme à la constance attache un déshonneur,

Il faut toujours qu’il trompe : et cet arbre infidèle

Qui revêt tous les ans une écorce nouvelle,

Portait encor les noms de Lucie et Walter,

Que Lucie était seule, et pleurait dans Leinster.

Comme on voit l’hyacinthe, ou l’iris au bleu tendre,

Livrés, dès leur naissance, aux vents qui font mourir,

S’effeuiller sur le sol qui ne peut les nourrir,

Sans avoir le parfum qu’on devait en attendre :

On voyait de la vierge expirer la beauté,

Sa bouche du sourire oublier la gaîté,

Et les fleurs du printemps pâlir sur son visage,

Qui de l’automne encor ne craignait pas l’outrage.

La vierge n’allait plus, dans de joyeux ébats,

Cueillir à la forêt la fraise et l’églantine,

Ou surprendre en son nid, la fauvette mutine,

Dont le bec maternel croit livrer des combats ;

Et l’oiseau fugitif des bois de Canarie,

Au bord de sa prison languissant ignoré,

Sans doute regrettait sa lointaine patrie,

Car il n’avait plus d’eau, ni de millet doré.

Le monde en ce temps-là parlait d’une madone

Qui ramène l’amour quand il nous abandonne ;

Et Lucie eut dessein d’aller la consulter.

Lucie était souffrante, et dans un long voyage

Ses pieds faibles et nus n’auraient pu la porter ;

Son cœur seul accomplit le saint pèlerinage.

Hôte toujours tardif du lit des malheureux,

Le sommeil l’accablait d’une pénible absence ;

Et s’il avait pitié de sa jeune innocence,

Ce bienfait, combattu par des songes affreux,

L’effrayait de la mort qu’imploraient ses alarmes ;

Elle ne savait plus à qui vouer ses larmes.

Or voici, quand l’hiver vient refroidir la nuit,

Ce que les vieux pasteurs, près du feu qui pétille,

Racontent longuement à leur jeune famille

Dont le cercle attentif se resserre sans bruit.

— C’est la veille du jour, où Dieu, dans son église,

Verra s’unir ensemble Adelgise et Walter :

Mais voyez quel orage avance sur Leinster,

Car Dieu ne bénit pas l’union d’Adelgise.

Le vent rase en sifflant la pente des coteaux,

L’orage éclate et gronde ; et l’airain de la cloche

Dont la voix tour à tour s’éloigne ou se rapproche,

Fait, en se balançant, frissonner les vitraux ;

De son réduit plaintif la corneille s’élance,

Voltige autour du toit par la grêle battu ;

Et l’oiseau de la mort, qui jusque-là s’est tu,

Des tombeaux qu’il habite interrompt le silence.

Séchée à son matin par les feux de l’amour,

La vierge délaissée a compris ce présage.

 » Tout m’annonce ma fin, j’ai vu mon dernier jour ;  »

Disait-elle tout bas aux filles de son âge

Qui pleuraient autour d’elle, et d’un soin complaisant

Présentaient à sa bouche un breuvage impuissant :

 » Une funeste voix, que je puis seule entendre,

 » Vers un monde nouveau me dit qu’il faut descendre ;

 » Et je vois une main que vous ne pouvez voir,

 » Dont le signe m’appelle : adieu, filles chéries,

 » Pleurez sans vous cacher, car je n’ai plus d’espoir ;

 » J’aime à sentir vos pleurs mouiller mes mains flétries,

 » Car je me sens mourir. Et toi, mon bien-aimé,

 » Qui vas près de l’autel conduire une autre épouse ;

 » Tu m’y verras aussi : mais ce cœur abîmé,

 » Ce cœur ne battra plus d’une flamme jalouse ;,

 » Tu seras riche et beau d’opulence et d’orgueil,

 » Moi je serai tout près, couverte d’un linceuil.

 » J’ai froid, bien froid, mes sœurs soulevez-moi la tête,

 » Que je suis faible, ô Dieu ! c’est donc demain la fête !

 » J’irai, je serai forte, et je saurai souffrir

 » Serrez-moi dans vos bras, mes sœurs, je vais mourir.  »

Elle mourut. Son corps vêtu d’un long suaire,

Fut, comme elle avait dit, porté le lendemain,

Vers le temple où l’époux, d’une orgueilleuse main,

Conduisait sa conquête au pied du sanctuaire.

Tout à coup de la noce on cesse les chansons ;

Les prêtres sont vêtus de leurs noires étoles,

Et du psaume des morts les lugubres paroles

De la cloche qui tinte accompagnent les sons.

Le cortège s’avance : et d’une âme atterrée,

Walter qui voit passer cette foule éplorée,

À reconnu Lucie. Elle semblait dormir ;

Et sa bouche semblait achever de gémir.

Son front était paré de fleurs pâles comme elle,

Et c’était de ces fleurs qu’une épousé nouvelle

Emprunte le matin au pudique oranger,

Pour orner des cheveux qu’il faudra déranger.

Quel tableau pour Walter, dont le regard parjure

N’osait point sur la mort contempler la parure,

Qu’attache la gaîté sur le front de l’hymen !

De la main d’Adelgise il retire sa main.

Il coule sur son front une sueur glacée ;

Et repoussant de lui sa jeune fiancée :

 » Il faut nous dire adieu ; l’épouse, la voilà,

 » Sans doute elle m’attend, peut-être elle m’appelle :

 » Je m’en vais la rejoindre, et rester avec elle.  »

La pâle fiancée en pleurant s’en alla.

C’est ainsi que le soir, près du feu qui pétille,

Les pasteurs, quand l’hiver vient refroidir la nuit,

Racontent cette histoire à leur jeune famille ;

Et du cercle rompu qui disparaît sans bruit,

Plus d’une vierge alors triste et moins sûre d’elle

Regarde son amant pour voir s’il est fidèle.
Paris, 1817.

Maria

Élégie d’une jeune fille
Velut prati

Ultimi flos prœtereunte postquam

Tactus aratro est.

CATULLE.
Nous sommes au printemps, et nos bois sont déserts,

Et le printemps n’a pas, ramenant ses concerts,

Réveillé les oiseaux endormis sous les branches ;

L’aubépine est en deuil, et les faibles pervenches

De leurs boutons flétris s’échappent sans couleurs ;

Les vergers languissans, altérés de chaleurs,

Au lieu de nous donner des fleurs et de l’ombrage,

Balancent des rameaux dépourvus de feuillage ;

Depuis que Maria n’habite plus ces lieux,

Il semble que l’hiver ne quitte pas les cieux.

Je l’appelais ma sœur, elle était la plus belle,

Et la neige d’un jour était moins blanche qu’elle,

Et nos miels savoureux moins doux que sa bonté.

On voyait sur son front folâtrer la gaîté,

Hélas ! et Maria n’attendait pas l’orage

Qui devait emporter l’éclat de son jeune âge ;

Pareille à cette fleur qui, sur le bord d’un champ,

Du soc qui passera ne craint point le tranchant.

Comme un fruit encor verd, dont périt l’espérance,

Quand nous interrogeons trop tôt sa résistance,

Maria périssait, et son mal était lent.

Souvent ma vieille mère assurait en filant,

Que l’amour causait seul cette langueur amère.

L’amour ! oh, non ; jamais je ne croirai ma mère !

Comment pourrait l’amour amener tant d’ennui !

Et cependant ma sœur ne parlait pas de lui

Le soir, sous des cyprès, je l’ai souvent surprise,

Et là, croisant les bras, elle restait assise,

Regardant à ses pieds l’eau du ruisseau mourir ;

Moi, pour la consoler, j’avais l’air de souffrir,

Et ses lèvres alors, pour calmer ma tendresse,

Laissaient poindre un sourire à travers leur tristesse ;

Comme on voit du soleil un rayon détaché,

Percer l’obscur nuage où l’astre s’est caché.

Du jour trop prompt à fuir elle accusait la fuite,

Et trouvait le matin qu’il revenait trop vite,

Et quelquefois encor, afin de mieux pleurer,

Dans le fond du bois sombre elle allait s’égarer.

 » Rafraîchis, doux zéphyr, ma brûlante poitrine ;

 » Retarde un peu la mort qui vers moi s’achemine,

 » Disait-elle ; ton souffle écarte le trépas.  »

Mais quand vint le zéphir la santé ne vint pas,

Et ses flancs déchirés respiraient avec peine ;

Ses lèvres se plongeaient à la source prochaine ;

Mais l’onde qui guérit n’est point dans ces climats.

Vers la religion elle portait ses pas ;

Mais ses genoux eh vain priaient dans la chapelle ;

Dieu n’entend pas toujours le chagrin qui l’appelle,

Et l’ange qui console était loin de ses pleurs.

Un ami suivait seul ses courses de douleurs ;

Nocturne sentinelle, il gardait sa chaumière.

Vers cet ami souvent abaissant sa paupière,

En secouant la tête, elle disait :  » Hélas !

 » Comment d’être avec moi n’es-tu point encor las ?

 » Jadis, et tu le sais, je jouais dans la plaine ;

 » Tu partageais mes jeux comme aujourd’hui ma peine ;

 » Je traversais les champs avec rapidité,

 » Et tes rapides pas volaient à mon côté.

 » Immobile à mes pieds, maintenant que je pleure,

 » Sais-tu que Maria va changer de demeure ?

 » Là, sur le seuil encore, on te verra couché,

 » Et puis tu japperas dans le gazon caché.

 » Tu garderas ma tombe au lieu de ma chaumière,

 » Et l’orage, le vent, la grêle meurtrière,

 » De mon lit de repos rien ne t’éloignera,

 » Et dans ta peine aussi nul ne te soignera ;

 » On placera ma cendre au bas de la colline,

 » Et toi seul y viendras, car je suis orpheline.  »

Levant la tête alors son chien la regardait,

Et lui léchait la main comme s’il entendait.

Bientôt comme un beau lys effeuillé par la pluie,

Elle expira, sa force étant évanouie.

C’est moi, contre la mort, qui vins la raffermir,

Et pour me dire adieu je l’entendis gémir.

Voyageurs qui passez au bas de la colline,

Ne foulez pas la couche où dort cette orpheline,

Et marchez doucement de peur qu’un peu de bruit

N’aille encor l’éveiller dans l’éternelle nuit.
Paris. Octobre 1816.

Parisina

Vous l’avez arrachée de mon sein, et je n’ai

pu cacher le sang de ma blessure.

OTWAY, Don Carlos.

I
C’est l’heure où sur la branche on entend Philomèle

Ravir l’air de ses chants que la plainte entremêle ;

Où l’amant, introduit dans un furtif séjour,

Fait d’éternels sermens qui ne durent qu’un jour ;

Où par ceux du zéphyr la Naïade attendrie

Fait, en se débattant, naître la rêverie.

La fleur pompe du soir la molle humidité,

Le ciel, d’étoiles d’or, sème l’obscurité,

Et cet or, réfléchi dans une onde courante,

Reproduit le Pactole et sa richesse errante.

Des nuages foncés qui bordaient l’horizon,

La lune, en se levant, a franchi la prison ;

L’azur bruni des cieux descend sur la verdure ;

Une nuit transparente a voilé la nature ;

C’est l’heure où le poëte y commence à régner ;

Dans une ombre limpide il semble se baigner ;

Sous le vague endormi chaque objet se réveille,

Et s’éclaire des feux de sa brûlante veille ;

Et des astres lointains la bénigne clarté

Semble éclairer sa route à la postérité.
II
Parisina, ta couche est-elle donc malade ?

Vas-tu, mélancolique, écouter la cascade,

Ou regarder comment la nuit blanchit les cieux

Du lait qui de son char a mouillé les essieux ?

Vas-tu de Philomèle épier l’harmonie,

Ou de la fleur qui dort l’essence rajeunie ?

Non, des parfums plus doux et de plus purs concerts

Sont par elle attendus sous les berceaux déserts.

Un bruit qui glisse alors le long de leur feuillage

Jette, avec la pâleur, l’effroi sur son visage,

Et son cœur agité double ses battemens :

Mais une voix connue éteint ces mouvemens ;

Sa pâleur se dissipe, et sa crainte s’achève,

Et son cœur rassuré doucement se soulève.

Un buisson séparait leurs pas irrésolus ;

Mais déjà le buisson ne les sépare plus.
III
Le temps, de qui la marche est malgré nous la nôtre,

Qui fauche d’une main ce qu’il sème de l’autre,

Que leur fait-il le temps ! Le spectacle des cieux

Du charme de se voir ne distrait point leurs yeux ;

En vain leur avenir est voilé d’ignorance,

Tant de félicités leur défend l’espérance.

Comme si dans le monde ils n’étaient plus que deux,

Ils ne respirent plus qu’ensemble et que pour eux ;

Leurs soupirs confondus accablent leur faiblesse.

Suspendez du bonheur le poids qui les oppresse,

Grand Dieu ! l’homme est trop faible à tant de volupté,

Et ne peut sans mourir caresser la beauté.

Ainsi quand une fleur, pour rafraîchir ses charmes,

De l’aurore prochaine implore quelques larmes,

Elle meurt, si long-temps à ses jeunes couleurs

Le matin trop humide a prodigué ses pleurs.

Mais du rêve attrayant, où l’amour nous engage,

L’exil de la vertu trop souvent est le gage,

Et le crime dès lors, à sa place accouru,

Au chevet du plaisir comme un spectre a paru.

Parisina, ton rêve est-il bien légitime ?

N’est-il point rembruni par une ombre de crime ?

N’est-il point de péril qui puisse le troubler ?

Est-ce en de tels momens qu’on s’occupe à trembler !

De ses bienfaits cruels quand l’Amour nous enivre,

Le remords perd toujours les combats qu’il nous livre ;

Jamais à la frayeur on ne s’est arrêté :

On semble croire, hélas ! vers l’amour emporté,

Qu’en ne le craignant pas le péril nous évite ;

Puis l’heure où l’on jouit, elle passe si vite !

On dort, on se réveille, et nos songes si doux,

Hélas ! on ne sait pas s’ils reviendront pour nous.
IV
Bientôt, se dégageant d’une noirceur humide,

Paraîtra du matin la courrière timide,

Et le jour ne doit pas, à des yeux étrangers,

Révéler des plaisirs qu’assiègent les dangers ;

Il faut, comme la nuit, se résoudre à la fuite.

On croit qu’on va mourir, hélas ! quand on se quitte,

Et la lune, en partant, n’éclaire que des pleurs.

Leurs soupirs sont fréquens et mêlés de douleurs.

Tandis que du matin l’indécise lumière

Vient de la jeune femme effleurer la paupière,

Elle croit que des cieux, la trahissant de loin,

Chaque étoile pour elle est un muet témoin,

Et que, pour l’accuser de sa coupable flamme,

Elle en sent les rayons se glisser dans son âme.

Leur bouche, qu’un baiser fermait au repentir,

Prolongeait le bonheur qui défend de partir.

Eh ! quel adieu jamais n’est trempé d’amertume !

Quand on prend de s’aimer la facile coutume,

On se dit que l’amour ne peut jamais finir,

Et l’on ne pense plus qu’un moment doit venir

Qui nous dira : Partez, cette heure est la dernière.

Mais déjà l’orient se revêt de lumière,

Chacun s’éloigne triste, et traînant sur ses pas

Ce frisson dont le poids s’attache aux attentats.
V
Hugo s’est retiré dans son lit qu’il tourmente

Du besoin d’y trouver son adultère amante ;

Tandis qu’elle, tremblante et lasse de plaisirs,

Près de l’époux trompé s’endort dans les désirs.

Mais un sommeil fiévreux la repaît de mensonges ;

Son visage rougit du trouble de ses songes ;

Son repos inquiet ne parle que d’amour,

L’amour, que la pudeur n’ose invoquer le jour.

Son cœur plein se débat sous le feu qui l’agite,

Elle serre en ses bras son époux qui palpite,

Et son époux s’étonne à cet embrassement.

Heureux dans sa pensée, il bénit ardemment

Cette naïve amour qu’un songe lui révèle,

Et pleure en regardant celle qu’il croit fidèle.
VI
Il baise le sommeil sur ses yeux endormis,

Puis il rouvre l’oreille à des discours amis ;

Il écoute, joyeuxet soudain son front change,

Comme s’il entendait le clairon de l’Archange.

J’aimerais mieux le voir à ce jour redouté ;

Il sera moins ému, quand le bronze irrité

Affranchissant ses os d’un repos séculaire,

Leur fera du Très-Haut aborder la colère.

Un arrêt sans appel a proscrit son bonheur ;

Un sommeil corrompu redit son déshonneur,

Et le nom qu’il prononce est à lui seul un crime.

Tout l’orgueil de son rang contre ce nom s’abîme ;

C’est un écueil mortel où se heurte son cœur.

Des plaines de la mer quand l’ouragan vainqueur,

Au sein d’un naufragé pousse avec violence

Le reste du vaisseau, vers lequel il s’élance,

Le malheureux soudain s’enfonce et s’engloutit ;

Telle, au choc imprévu du nom qui retentit,

Se brise de Raymond la dernière espérance.

A-t-on jamais connu cet excès de souffrance !

Ce nom qui le terrasse est celui de son fils ;

Tous les genres de mort s’offrent à ses esprits.

C’était son fils ! Hugo, l’enfant de sa jeunesse,

De celle que choisit sa première tendresse,

Son premier fils, Hugo, l’enfant de ses amours,

Quand Blanche trop crédule au feu de ses discours

L’espéra pour époux, et crut, faible vassale,

Qu’elle pouvait orner une couche royale.
VII
D’un geste irréfléchi Raymond tire au hasard,

Et laisse, en même temps, retomber son poignard.

On mérite la mort quand on est infidèle ;

Mais comment immoler une femme si belle,

Qui sourit d’un air tendre en dormant près de nous ?

Il ne l’interrompt pas ; il retient son courroux ;

Mais son regard de plomb, d’où s’échappe son âme,

Semble de tout son poids s’attacher sur sa femme.

Si du sommeil alors fût tombé le bandeau,

Et qu’à l’éclat tremblant du nocturne flambeau

Elle eût vu de Raymond le teint blême et farouche :

Le trépas tout à coup fût entré dans sa couche.

Oh, dors, Parisina ! tremble de voir Raymond ;

La colère en sueur ruisselle sur son front.

Parisina, tu dors ! ta jeunesse sommeille,

Et tes jours sont comptés par ton époux qui veille.
VIII
Raymond, impatient de ses chagrins nouveaux,

Interroge avec art la peur de ses vassaux,

Et sa honte respire en leur bouche muette ;

Il croit ne pas savoir ce que tout lui répète,

Dans le présent un crime, au delà son malheur.

Du front des courtisans il traduit la pâleur,

Et les dames d’atour, de longue connivence,

Qui pensent que déjà leur châtiment s’avance,

Après avoir d’Hugo protégé les amours,

Osant à leur terreur imputer leur secours,

Font rejaillir leur faute au front de leur maîtresse.

Personne n’osera défendre la princesse ;

Le malheur est près d’elle : et Raymond torturé

S’indigne que sa honte ait déjà tant duré.
IX
Tout retard désormais ulcère sa disgrâce.

Dans le palais témoin des honneurs de sa race,

Le prince de Ferrare entouré de soldats

Convoque sans délai l’élite des états ;

Le tribunal se forme, il s’assied, et livide,

Fait amener le couple à sa justice avide.

Ils sont jeunes tous deux, tristes, mais la douleur

N’a point de leur beauté décoloré la fleur.

Oh ! que je plains les yeux qui n’auront point de larmes,

Voyant un chevalier dépouillé de ses armes,

Comme ce jeune Hugo s’avancer enchaîné

Devant le trône ému d’un père consterné !

Hugo, d’aucun effroi n’a la bouche avilie,

Et sa voix dans son cœur demeure ensevelie.
X
Aussi pâle qu’Hugo, le front silencieux,

Sa complice attendait. Qu’ils sont chargés les yeux,

Qui, promenant partout leur séduisant langage,

Ouvraient à la douceur l’âme la plus sauvage.

Ils ne sont plus ces jours d’hommage et de respect,

Où sa cour sur le sien composait son aspect ;

Sa cour, dont les beautés que la sienne condamne,

Copiaient son regard, sa pose et son organe.

Elle était reine alors, et les nobles barons,

Orgueilleux de porter ses couleurs sur leurs fronts,

A sa première larme auraient pris sa défense,

Et tous de son injure eussent fait leur offense ;

Maintenant elle pleure, et tous inattentifs,

Laissent dans le fourreau dormir leurs fers captifs.

Des yeux baissés, des fronts, où le dédain respire,

Des lèvres s’appliquant à contraindre un sourire,

Un maintien glacial, pas un regard d’amour,

Le silence, l’effroi, le deuil, voilà sa cour.

Et lui, seul chevalier qu’avait choisi son âme,

Qui n’aimait d’autre nom que celui de sa dame,

Qui souvent devant elle, au retour des combats,

Inclina son épée, en lui parlant tout bas,

Et qui dans les tournois, dans les jeux héroïques,

Brisait en son honneur des lances pacifiques,

Qui, rien que pour lui plaire, eût cherché le danger,

A perdu son armure, et ne peut la venger.

L’amant qui séduisit l’épouse paternelle,

Elle sait, sans le voir, qu’il est à côté d’elle.

Elle qui le connaît dans toute sa fierté,

Voudrait porter les fers dont il est insulté,

Et de son cœur aimant la tristesse attentive,

Plaint pour lui seul le mal, qui tous deux les captive.

Sa peau blanche, où jadis les lèvres d’un amant,

De baisers en baisers, poursuivaient mollement

Les détours violets d’une veine égarée,

N’a plus de ces détours la finesse azurée.

Sans tomber sur sa joue, entre ses cils baissés,

Goutte à goutte roulaient quelques pleurs commencés ;

Ses yeux semblaient pâlir, et sa lourde paupière

Voilait de son regard la muette prière.
XI
Hugo, qui sentait bien qu’elle versait des pleurs,

Au fond de ses pensers comprimait ses douleurs :

Car il sentait aussi, dans sa fière attitude,

Qu’il ne pouvait pleurer devant la multitude.

Vers celle que son sort pouvait seul consterner,

Son regard déchirant n’ose point se tourner.

La vertu qu’il aimait attaque sa mémoire ;

Il voit bien qu’avec elle il a tué sa gloire.

Ici-bas, dans les cieux, eh, que deviendra-t-il !

Puis, elle, son amante, il l’a mise en péril !

Remplaçant ses baisers, quel baume, quel dictame,

Va porter après lui la fraîcheur dans son âme !

Alors il sent en lui bouillonner ses transports ;

S’il avait moins d’orgueil, il aurait des remords.
XII
Bientôt Raymond :  » Hier je répétais encore,

 » Je m’estime en ma femme, et mon fils que j’honore ;

 » Mais ce n’était qu’un songe, et j’ai vu ce sommeil

 » Passer, quand ce matin se levait le soleil ;

 » Et je n’aurai plus rien, je vivrai solitaire,

 » Avant que ses rayons abandonnent la terre.

 » Ma main n’a pas brisé les liens que j’aimais,

 » Je puis les regretter ! les renouer jamais.

 » Ils l’ont vouluSoit donc, que le sort s’accomplisse.

 » Déjà le prêtre attend à côté du supplice,

 » Hugo : c’est vers le ciel qu’il faut tourner tes vœux ;

 » Ce monde ne peut plus nous porter tous les deux.

 » Tâche de t’élever à l’humble pénitence,

 » Je n’empêche pas Dieu d’avoir de la clémence.

 » Offre-lui, si tu peux, l’encens d’un vrai remord ;

 » Va-t-en, je ne veux pas assister à ta mort.

 » Fils, pour te voir mourir j’épargne ta maîtresse ;

 » Femme, réjouis-toi du jour que je te laisse.  »
XIII
On dit qu’en achevant son courroux succomba,

Mais sous son manteau noir son front se déroba ;

Car ses veines alors sur son front tressaillirent,

Et d’un sang convulsif tout à coup se remplirent.

Comme pour en ôter une ombre de chagrin,

Plusieurs fois sur ses yeux il repassa la main ;

Sa haine aurait voulu paraître insouciante.

Tendant alors vers lui sa chaîne impatiente,

Et d’une voix sonore où régnait la fierté,

Le jeune Hugo demande à son maître irrité

S’il veut le laisser vivre assez pour se défendre :

Son seigneur fait un signe, il consent à l’entendre.

 » Je ne crains pas la mort : tu peux te souvenir

 » Que j’ai souvent gémi de ne pas l’obtenir,

 » Lorsque sous tes regards échauffant le carnage,

 » L’espoir de la trouver stimulait mon courage ;

 » J’avais le glaive alors qui sauva tes états.

 » Tu me l’as fait ravir par d’indignes soldats

 » Ce glaive, qui versa plus de sang pour mon père,

 » Que ne m’en peut tirer la hache mercenaire !

 » Tu m’as donné la vie, et tu me la reprends !

 » C’est un don de m’ôter le jour que je te rends :

 » Mais je pouvais au moins mourir avec mes armes

 » Je n’ai point oublié ma mère ni ses larmes.

 » Son amour délaissé, son précoce tombeau,

 » Avait à la douleur condamné mon berceau :

 » Et je ne suis sorti des langes de l’enfance,

 » Que pour porter tout seul le poids de son offense ;

 » Je devais m’en venger, et je ne sais pas bien

 » Si je fus ton rival, ou si tu fus le mien.

 » J’ai séduit ton épouse ! et pourquoi ta vieillesse,

 » La voyant par son père offerte à ma tendresse,

 » Et m’opposant ton crime à qui je dois le jour,

 » M’a-t-elle ôté mon bien, sans m’ôter mon amour ?

 » J’étais par ma naissance indigne de ses charmes !

 » Tes rivaux que la guerre a jetés sous mes armes,

 » M’ont-ils trouvé trop vil, pour leur donner la mort ?

 » Du crime d’être né suis-je comptable au sort ?

 » Ton nom m’est interdit ! je le sais, mais ma gloire,

 » Pourrait des Princes d’Est éclipser la mémoire,

 » Si je vivais : et seul me fondant la maison,

 » A la pointe du fer j’irais gagner mon nom.

 » Mon casque s’est montré sur la route guerrière

 » Plus beau que ceux des tiens de sang et de poussière ;

 » Mes éperons d’airain piquaient mieux mon coursier

 » Que vos molettes d’or, vos étoiles d’acier,

 » Quand cherchant les combats comme des jours de fêtes,

 » J’allais chez l’ennemi promener la défaite ;

 » Et quand, les effrayant d’un nom que je n’ai pas,

 » Leurs escadrons épars se fondaient sous mes pas ;

 » Qui des tiens eût osé devant ces funérailles

 » Opposer ma naissance à mon cri de batailles ?

 » Ne pense pas pourtant que sous ton œil glacé

 » Je veuille, par faiblesse, étalant le passé,

 » Retarder le cercueil, où j’ai soif de descendre,

 » Et le Temps qui demande à marcher sur ma cendre.

 » Déjà vers l’avenir je n’étends plus mes soins,

 » Les jours qu’on m’ôtera sont des larmes de moins.

 » De l’avenir d’ailleurs s’allonge en vain l’espace :

 » Il devient tôt ou tard le passé qui s’efface ;

 » Tu l’avances pour moi : c’est bien, je suis tout prêt.

 » Une autre mort sans doute aurait eu plus d’attrait ;

 » Le Ciel ne le veut pas ! honneur à ta justice

 » J’ai déjà tant souffert que je ris du supplice ;

 » Car enfin, qui ne sait que tu me haïssais !

 » Tu t’approchais de moi quand j’avais des succès,

 » Et méprisant bientôt mes armes et leur maître,

 » Qui ne pouvaient nommer que l’honneur pour ancêtre.

 » Je n’étais votre fils qu’une fois par hasard !

 » N’ai-je donc tant vécu que pour rester bâtard ?

 » Va, je suis bien ton fils, j’ai ton âme farouche.

 » La liberté du cœur est toujours sur ma bouche ;

 » Mais le Ciel, dont je tiens ton âme et ta valeur,

 » Le Ciel pour mieux venger ma mère, et son malheur,

 » A porté dans ton lit ma flamme illégitime.

 » Je suis né dans la honte et je meurs dans le crime :

 » Oui, le crime ; et l’arrêt prononcé contre moi,

 » Est juste, je le sens, quoiqu’il advienne de toi.

 » Coupables tous les deux, j’ai le moins de puissance ;

 » Que ma mort te punisse au moins de ma naissance !  »
XIV
Il dit, et de ses fers repliés sur ses bras,

Le bruit blesse en passant le cœur de ces soldats

Qu’avait jadis instruits son précoce courage.

De ce regret bientôt le taciturne hommage

Ne se détache plus de l’être infortuné,

Pour qui leur général vient d’être condamné.

Elle était, je l’ai dit, toute pâle, immobile,

S’accusant d’être faible, à mourir inhabile ;

Ses yeux chargés de pleurs qu’ils ne répandent pas,

Y nagent engourdis des ombres du trépas ;

Une terne blancheur entoure leur orbite,

Et le regard vitreux sous sa paupière habite.

Les guerriers affligés ne pouvaient concevoir

Qu’une femme sur eux eût pris tant de pouvoir.

Elle veut essayer, et sa bouche se glace,

D’excuser son amant pour mourir à sa place :

On dirait que les pleurs ont obstrué sa voix ;

Et de cent traits aigus déchirée à la fois,

Son âme articulant une sourde prière,

Semble en un long soupir s’écouler tout entière.

Plus tard, voulant encor essayer de parler,

Elle crie ; aussitôt on la vit chanceler,

Et tomber, comme un marbre enfant de Praxitèle,

Qui fait fléchir sa base, et s’écroule avec elle.

A voir ses traits voilés d’une longue pâleur,

On eût dit qu’à la vie empruntant la douleur,

L’épouse de Raymond, à Niobé semblable,

Expiait sous la pierre un sentiment coupable.

Pourtant elle vivait : hélas ! trop peu de temps,

Cette espèce de mort a suspendu ses sens.

De rêves douloureux une suite incertaine,

De son cerveau brisé ne s’échappe qu’à peine ;

Tel un arc amolli par un ciel pluvieux,

Semble amollir les traits qui demandaient les cieux.

Sa raison laisse fuir le passé qui s’efface ;

L’avenir est pour elle un vaste et sombre espace,

Qui d’un rayon perfide éclairé par hasard,

En laisse le spectacle effrayer son regard.

Tel est dans un désert, surpris par les ténèbres,

Un voyageur en proie à des pensers funèbres ;

Si des vapeurs du sol le phosphore léger,

D’un abîme à ses pas révèle le danger,

Il s’arrête : et long-temps un œil pusillanime,

En rentrant dans la nuit, se souvient de l’abîme.

Elle sent sur son cœur s’appuyer lourdement

Un poids dont il ne peut repousser le tourment ;

Sent-elle que ce poids, c’est le crime et la honte ?

Elle sait bien qu’au Ciel elle doit rendre compte,

Et qu’avant qu’elle ne meure, un autre doit mourir.

Mais qui ? son cœur s’oublie. Elle se sent souffrir,

Et n’est pas cependant certaine qu’elle existe ;

Est-ce la terre encor qui sous ses pieds résiste,

Au-dessus de sa tête est-ce toujours le Ciel ?

Et quels sont ces regards qui distillent le fiel,

Elle qui, dans ses jours de bonheur et d’empire,

N’a jamais à ses yeux vu que des yeux sourire ?

Tout était discordant, confus dans son esprit,

Sans tristesse elle pleure, et sans joie elle rit ;

Un délire assidu la meut et la dirige ;

On dirait que d’un songe écartant le vertige,

Son âme se débat contre un affreux sommeil.

Puisse-t-elle lutter sans hâter son réveil !
XV
Des cloches du couvent le bruit lent se balance,

Et de la tour grisâtre habitant le silence,

Le nocturne hibou prend la fuite en criant ;

Et chacun s’inquiète ; et d’un cœur suppliant

On écoute chanter ces vêpres et ces psaumes,

Que l’on chante aux élus des célestes royaumes,

Comme à ceux qui bientôt vont entrer dans la mort.

Un homme va partir, et la voix du remord

Semble par le tocsin parler à son oreille.

Un pieux confesseur l’exhorte et le conseille.

Quel spectacle ! un guerrier à genoux, le col nu,

D’un vieux moine écoutant le bréviaire inconnu,

Pour la première fois répond à la prière !

Préparant avec soin sa fête meurtrière,

On voit près du billot, qu’il couvre d’un drap noir,

Le bourreau d’un coup sûr qui médite l’espoir ;

Et qui d’un nouveau fer ayant orné sa hache,

Regarde s’il vacille entre une double attache ;

Autour de cette scène un cercle de soldats.

Hugo, d’un œil serein, voit venir son trépas,

Contemple l’échafaud et le Ciel qui pardonne ;

Puis méprisant des yeux tout ce qui l’environne,

Il observe le peuple en tumulte rangé,

Pour voir mourir un fils que son père a jugé.
XVI
C’était l’heure agréable, où le jour qui décline

Ramène la fraîcheur de la brise marine,

Où l’on respire en paix : c’était un soir d’été.

Le soleil semblait fuir avec rapidité,

Et prêt à se cacher, le soleil qui peut-être

Dans ce funeste jour n’aurait pas dû paraître,

Eclaira tout à coup d’un rayon solennel

Le front humilié du jeune criminel.

Au moment où le Ciel, commuant sa sentence,

Admettait du guerrier la noble pénitence,

La lumière effleura ses boucles de cheveux,

Et la hache levée en réfléchit les feux.

De l’équité de Dieu cette lueur complice,

Ainsi montrait le crime au glaive du supplice :

Et le cœur le plus dur en fut glacé d’horreur.

Tels les peuples jadis croyaient dans leur terreur,

Que, des décrets du Ciel échevelé ministre

Se levait la comète ; et que l’astre sinistre,

Comme le sceau divin des réprobations,

Sur la tête des rois balançait ses rayons.
XVII
Tout est dit : il est temps que l’arrêt s’exécute ;

Ses heures vont passer leur dernière minute ;

Ses crimes sont absous : pour la dernière fois,

Les grains du chapelet ont tourné sous ses doigts.

Tranquille et sans orgueil, il demande au vieux prêtre

Ce que Dieu peut lui dire en le voyant paraître ;

Et puis de son épaule arrachant son manteau,

Il livre ses cheveux à l’affront du ciseau.

On le dépouille : il perd cette écharpe charmante,

Qu’en pleurant ses amours lui broda son amante,

Qu’il crut comme aux combats emporter au tombeau.

Pour lui couvrir les yeux s’apprêtait le bandeau,

Quand son superbe front repousse un tel outrage ;

Dans son cœur indompté ramassant son courage,

Et d’un profond dédain soulevant la fierté :

 » Esclave à mes regards laisse la liberté.

 » Le crime est une dette, un peu de sang l’acquitte ;

 » Je te donne le mien, prends tout, que je sois quitte.

 » Devant ce bras captif si la mort ne peut fuir,

 » Je veux qu’au moins mes yeux puissent la voir venir ;  »

Et sur le noir billot il va poser sa tête.

Le bourreau stupéfait le regarde et s’arrête.

 » Allons, frappe :  » Et vers lui le bourreau se courba.

 » Frappe donc,  » cria-t-il ; et la hache tomba.

Le tronc recule et meurt, le sang jaillit et coule,

La tête convulsive au loin bondit et roule ;

L’œil terne agite encore un regard effacé,

Puis la bouche se serre et la vie a cessé.

Ainsi mourut Hugo, sans faste, sans parade,

Non comme un criminel que l’échafaud dégrade ;

En homme, dont les yeux n’avaient pas dédaigné

De tourner vers le Ciel un regard résigné.

Il s’était repenti : de pieuses paroles

Avaient sevré son cœur d’attachements frivoles.

Plus de reproche amer à son père outragé ;

De ce monde terrestre il s’était dégagé,

Pour aller habiter celui de la prière.

Plus de ressentiment, ni de pensée altière ;

Plus de fiel, plus d’orgueil et plus de désespoir ;

Il ne souhaita pas même de la revoir,

Elle ! Rien que sa vue, hélas ! sitôt ravie,

L’eût par trop de regrets rapproché de la vie ;

Il valait mieux mourir, oublieux de son sort.

Si le bourreau soigneux de lui cacher la mort,

N’eût pas montré pour lui cette pitié grossière

Qui met des criminels les yeux à la lisière,

Il n’eût pas dit un mot. Le peu qu’il prononça,

Ce fut le seul adieu qu’au monde il adressa.
XVIII
Muets comme celui dont les lèvres glacées

Sous le sceau de la mort sont à peine fixées,

Les spectateurs d’abord n’osaient pas respirer :

Mais chacun d’eux sentit dans ses veines entrer

D’un frisson spontané le pouvoir électrique,

Quand le coup descendit. L’épouvante publique

Dans un gémissement fut près d’exhaler :

La crainte au fond des cœur alla la refouler ;

Et rien n’interrompit dans sa course sanglante

Le retentissement de la hache tremblante,

Qu’un cri terrible et long, un lamentable cri.

Au bord du froid berceau de son enfant chéri

Une mère n’a pas cet accent de détresse.

Un homme qui, rêvant la mort de sa maîtresse,

La verrait en sursaut s’accomplir sous ses yeux,

Ne pourrait pas jeter d’autre cri vers les cieux.

C’est celui d’une femme : et jamais âme humaine

N’eut d’accent plus poignant pour révéler sa peine.

Il semblait s’élancer du palais de Raymond ;

Cependant nul tumulte à ce cri n’y répond.

Derrière les vitraux de la longue fenêtre

Personne ne vit rien passer et disparaître ;

Et chacun souhaita, croyant y compatir,

Que ce gémissement fût un dernier soupir.
XIX
Le fils avait péri par l’ordre de son père ;

Pour la cour de Raymond plus de moment prospère.

Parisina ! ce nom par un époux maudit,

Jamais depuis Hugo, la cour ne l’entendit.

Du palais opulent, au long silence en proie,

Hugo par son supplice a fait taire la joie ;

Et les sombres jardins, par l’amour désertés,

N’offrent que son absence aux esprits attristés.

Hugo n’existe plus même dans le langage ;

Comme ces mots chargés d’un triste présage,

On eût, en le nommant, inspiré la terreur.

Raymond, sur la mort même étendant sa fureur,

Défendit aux tombeaux de s’ouvrir pour le crime.

D’un cercueil indigent l’asile légitime

N’a point reçu les os du jeune infortuné ;

Aux insectes de l’air son corps abandonné

Fut perdu dans ces lieux d’ignoble sépulture,

Où cherche le vautour sa putride pâture.

Quant à Parisina, nul monument de mort

N’a révélé l’asile où sa dépouille dort.

Rien n’a fait découvrir ce qu’elle est devenue ;

Aussi bien que son sort, sa tombe est inconnue.

A-t-elle au fond d’un cloître, expiant ses amours,

Du Ciel par ses remords mérité les secours ;

Et sa coupable flamme a-t-elle été bannie

Par la rigueur du jeûne, ou la sainte insomnie ?

Le fer ou le poison a-t-il vengé l’hymen ?

Le Ciel n’aurait-il pas, moins que nous inhumain,

Brisé ce faible corps au moment du supplice

Qui n’était destiné qu’à son jeune complice ?

Quoi qu’il en soit, sans doute, elle a dans les douleurs

Vu s’achever des jours commencés dans les pleurs.
XX
Raymond prit les liens d’une épouse nouvelle,

Et vit de nouveaux fils s’élever autour d’elle ;

Mais il voyait leurs jeux sans prévoir leurs combats :

Le glaive et le coursier ne les connaissaient pas,

Comme ce jeune fils dont il punit la flamme.

Il refusait ces pleurs qui nous délassent l’âme,

Le consolant sourire ; et de son front d’airain

Les sillons se creusaient sous le soc du chagrin ;

Et ses traits se perdaient dans ces précoces rides,

Des blessures du cœur cicatrices arides.

Les veilles du remords attaquaient sa raison.

Errant sur les débris de sa triste maison,

Désabusé de tout même de la vengeance,

De ses émotions il sentait l’indigence,

Secouait son esprit, sans pouvoir l’agiter,

Et cherchait à se fuir sans jamais s’éviter.

Après avoir long-temps combattu sa mémoire,

S’il paraissait enfin remporter la victoire,

Son chagrin retiré n’était que plus profond ;

Son âme démentait le calme de son front.

Quand un fleuve fougueux est saisi par la glace

Cette froide épaisseur n’atteint que la surface ;

L’eau vive, un peu plus bas, coule et court librement.

Son cœur, comme scellé par l’excès du tourment,

Se retournait toujours sur la même pensée,

Dont la racine alors trop avant enfoncée,

Malgré tous ses efforts, n’aurait pu s’extirper.

Pourquoi, lorsque nos pleurs cherchent à s’échapper,

Suspendre par orgueil le bienfait de leur course ;

On ne les tarit point, ils rentrent à leur source ;

Ils retombent dans l’âme, et leur baume divin,

Au lieu de l’apaiser, s’aigrit de son chagrin ;

Pour ne jamais la perdre il en prend l’amertume,

Et des pleurs qu’on bannit le poison nous consume.

Toujours de plus en plus miné par ce poison,

Insensible à la gloire, à son rang, à son nom,

Et n’ayant plus pour tout qu’une âme indifférente,

Raymond n’éteignit point la flamme dévorante,

Dont les replis rongeurs environnaient ses jours.

Souvent de sa tendresse il sentait des retours,

Pour ceux qu’avait punis sa justice homicide.

S’il avait espéré, pour combler un tel vide,

Rejoindre un jour le fils qu’il avait fait périr,

Bientôt Raymond peut-être eût cessé de souffrir.

Mais il n’espérait rien, et toute sa vieillesse

Ne fut qu’un long tissu d’ennuis et de tristesse.

Quand d’un arbre souffrant nos soins ont détaché

Les branches que noircit un mal lent et caché,

Il peut nous rendre encor les fleurs de son jeune âge,

Et la fraîche épaisseur de son large feuillage.

Mais si le feu du Ciel frappe de ses carreaux

Et la verdure en deuil, et les nobles rameaux :

Une incurable mort descend dans les racines,

Et le tronc vigoureux périt dans ses ruines.

Morfontaine, Crécy, août 1819.

Le Retour

Imitation de Walter Scott
Hic nostri reditus!

VIRG. liv. XI.

J’entends donc de nouveau résonner sur ma tête

Le pin du Clanbrassil que presse la tempête ;

Des échos du rocher je reconnais la voix ;

Je reconnais aussi l’obscurité des bois,

Et les ondes du fleuve, et l’herbe des rivages.

Je reconnais encor la forme des nuages ;

Car le vent est le même, et leurs flancs cotonneux

Se découpaient ainsi sur un ciel lumineux.

Rien n’a changé que moi, que ma belle jeunesse,

Que le temps où ma lyre et ma voix sans tristesse

De mes illusions entretenaient les airs.

L’opulence ignorait mes pénates déserts ;

Je vivais oublié sans désirer la gloire,

Voyant mon avenir écrit dans ma mémoire ;

L’Éden environnait mes pas mystérieux ;

Je croyais respirer les pures fleurs des cieux ;

Les eaux étaient d’argent, et l’humide rosée,

Sur l’émail des gazons par la nuit déposée,

Étincelait soudain du feu de mes accords.

Le souvenir du Barde inspirait mes transports ;

Je vivais dans ses vers ; j’étais celui qu’il chante ;

J’aimais tout ; à présent il n’est rien qui m’enchante.

Je ne me souviens plus comment, dans mon repos,

De Fingal et d’Oscar j’évoquais les drapeaux.

De la harpe d’Erin je me croyais le maître ;

Ces jours d’illusion ne pourront-ils renaître ?

Et cette jeune fille au teint blanc, à l’œil noir,

Qui venait près de moi répondre au chant du soir ;

Qui souvent à mes pas, empreints sur la poussière,

S’aperçut que la nuit je gardais sa chaumière ;

Et qui souvent tremblante à mes moindres aveux,

Me voilait sa rougeur avec ses longs cheveux,

A-t-elle disparu comme une ombre légère ?

Au pays des humains était-elle étrangère,

Et comme le bonheur faible enfant du sommeil,

S’est-elle évaporée aux rayons du soleil ?

Plût au Ciel que ses yeux, si naïfs dans leur grâce,

Eussent été pour moi comme un éclair qui passe,

Et sa voix, qui toujours dans mon âme battait,

Un zéphir matinal qui soupire et se tait ;

Plût au Ciel, et mon cœur en butte à la tristesse,

N’eût pas pour l’obtenir envié la richesse,

Qui sur des bords lointains croît auprès du danger.

Hélas ! j’ai des trésors, et sans les partager ;

Mon été dépérit, et je touche à l’automne ;

Ma gloire, mes trésors, je vous les abandonne,

O Dieu ! reprenez-les, et pour quelque instans,

Rendez-moi, s’il se peut, les rêves du printemps.
Passy. D. 27 août 1821.

Adieux D’un Suicide

Devota morti, et consecrata victima

projeci amorem lucis.

BUCHANAN, Jephté.

En ma jeune saison j’aimai d’amour extrême ;

J’ai reposé ma bouche aux lèvres de Lénor.

Hélas ! j’aurai sans doute offensé ce que j’aime ;

Lénor de ses baisers m’a repris le trésor.
Oui Lénor, j’ai failli, car je fus trop fidèle.

Un nom cher et sacré m’animait aux combats ;

Et je le trace encor quand je m’éloigne d’elle :

Je meurs, et malgré moi je le redis tout bas.
Jeune enfant, mon armure a gardé ton écharpe ;

Quelle autre sur mon casque attacha le cimier ?

Ta main seule et la mienne ont fait pleurer ma harpe ;

Et mon front sur le tien s’est posé le premier.
Je sens depuis long-temps ton âme qui me quitte :

Mon âme à cet exil ne peut plus consentir ;

Du crime de ma mort mon désespoir t’acquitte :

Puisses-tu même, hélas, ne pas t’en repentir !
O ma mère ! pardon si je suis sans courage ;

Pardon, je suis coupable envers tes cheveux blancs :

Te voilà veuve encor ; tu guidas mon jeune âge,

Et moi je me refuse à tes vieux pas tremblans.
En apprêtant ma mort j’ai pleuré sur mes armes :

Si jamais, jeune enfant, tu te souviens de moi,

Sois propice à ma mère et pleure de ses larmes ;

Rends à ses jours l’appui qu’ils ont perdu par toi.
Je ne pourrais mourir si je tardais encore,

Et je ne veux plus vivre. Adieu, tous mes amis !

Lénor, c’est maintenant mon tombeau qui t’implore ;

Donne-lui quelques pleurs, je me le suis promis.
Passy, août 1820.

Angéline

Remember me. — Oh ! pass not thou my grave

Without one thought whose relicts there recline.

L. BYRON. The Corsaire.

Oui, je sens que de moi tout amour se retire,

Et que les sons d’amour ont épuise ma lyre ;

Adieu de mes ennuis le séduisant poison.

Si jamais cependant, dans ma jeune saison,

J’ai des secrets du cœur coloré quelque image ;

Et vers la muse antique adressé quelque hommage,

Muse de cet aveugle aux chants dignes du Ciel,

Dans ma ruche déserte apporte un peu de miel ;

Qu’un sourire, entr’ouvrant ma lèvre toujours close,

Ressemble à ces baisers que le matin dépose

Sur des prés que fleurit leur fertile secours.

Dis-moi, vers les coteaux où transfuge des cours,

Des sources de Lutèce on voit l’humide reine

De ses flottans replis environner Surène,

Pourquoi d’un jeune enfant fut conduit le berceau ?

Un long mal de ses jours menaçait le flambeau ;

Mais le soleil avait, sur les côtes vineuses,

Doré moins de sept fois les treilles sablonneuses,

Que cet enfant périt, comme un lis exilé

Qu’a coupé la faucille en moissonnant le blé ;

Ou bien comme une grappe avant le temps cueillie,

Et presque verte encor par le pressoir meurtrie :

Son astre à l’horizon ne brilla qu’un moment ;

Forcé de vivre, heureux d’achever promptement,

Heureux qui peut ainsi, sans traverser nos peines,

Avoir de l’Océan les rives si prochaines ;

Et d’un cours si rapide au terme parvenu,

S’endormir innocent à soi-même inconnu.

Cependant l’on s’afflige en voyant disparaître

Un être bien aimé, qui nous attend peut-être.

Angéline n’est plus. Ses parens désormais

Vieilliront dans l’ennui qu’amènent les regrets ;

Sur le bord du tombeau qu’entr’ouvre la vieillesse,

Ils n’auront plus d’enfans dont la jeune tendresse

Pour en cacher l’entrée y jette quelques fleurs.

Ils pleurent, et voudraient qu’on partageât leurs pleurs.

Aussi, par eux fondée, une fête pieuse

Prolonge encor les jours, dont la mort envieuse

Leur enleva trop tôt le céleste secours.

Au penchant des coteaux où transfuge des cours,

Des sources de Lutèce on voit l’humide reine,

De ses flottans replis environner Surène :

D’Angéline expirée on sait le souvenir,

Et peut-être son nom vivra dans l’avenir.

Quand les champs moissonnés ont enrichi les fermes,

Et que la terre prête attend de nouveaux germes,

Quand l’été qui commence à nous voiler ses traits

D’un soleil moins ardent échauffe tes guérêts,

Le prêtre dont la main de l’erreur nous rappelle,

Et nous ouvre les cieux du fond de sa chapelle,

Le roi du presbytère y convoque avec choix

Les vieillards dont le temps fait estimer la voix.

Il s’agit d’une fleur dont la simple parure

Des filles du hameau doit orner la plus pure ;

Mais du concile agreste on voit souvent la cour

Sans y rien décider discuter plus d’un jour.

Tel on voyait Platon et les fils d’Acadème,

Du degré des vertus méditant le problème,

Regretter quelquefois de ne pouvoir juger,

Ou que le premier rang ne pût se partager.

Après de longs débats enfin l’on se sépare ;

Le choix est fait : la fête se prépare,

Et la jeune beauté promise à tant d’honneur

Ne peut, pendant long-temps, dormir de son bonheur.

Le jour est arrivé. Le long de la colline,

Le cortège descend au tombeau d’Angéline.

Là croît un églantier toujours chargé de fleurs :

De ceux qui l’ont planté c’est peut-être les pleurs.

C’est lui qui pour couronne à la vierge pudique

Offre de ses bouquets la blancheur symbolique.

Un ruban noir l’attache à son front virginal ;

Comme si du bonheur annonçant le signal,

La mort devait partout se mêler à nos fêtes,

Et nous tresser les fleurs dont se parent nos têtes.

La mort tient dans la vie un côté du tableau ;

Près d’un riant aspect est celui d’un tombeau,

Souvent sous les cyprès de la mélancolie

Brille la primevère ou la blanche ancolie ;

Et la rose souvent honneur de nos jardins,

Qui couronnait jadis la coupe des festins

Où s’enivraient Horace et l’amour de Tibulle,

La rose du frélon fut souvent la cellule ;

Et du jeune amandier qui près de l’eau fleurit,

On voit tomber les fleurs dans l’eau qui les nourrit.

Quand le front de la vierge a reçu la couronne

Dont celui de ses sœurs en espoir s’environne,

Le pasteur la guidant au pied des saints autels,

Prépare de l’hymen les rites solennels.

La jeune enfant alors, sans lever ses paupières,

Commence pour son Dieu de nouvelles prières :

Et devant son image abaissant les genoux,

D’un mot qu’elle entend seule, appelle un jeune époux ;

Et le prêtre leur dit :  » J’unis vos jeunes âmes,

 » L’hymen sait de l’amour sanctifier lès flammes ;

 » Aimez-vous et vivez : souvenez-vous toujours

 » Que la seule vertu peut donner d’heureux jours,

 » Suivez-la. Toi, ma fille, aujourd’hui jeune épouse,

 » Souviens-toi, quand le temps d’une haleine jalouse,

 » Aura terni la fleur dont ton voile est paré ;

 » Qu’elle n’est de vertus le symbole sacré

 » Qu’un seul jour, un moment, celui qui la voit naître,

 » Et le Ciel vêtit par-là nous apprendre peut-être,

 » Qu’il faut de ses vertus soigner la pureté

 » Autant que leur image a de fragilité.

 » Soyez unis, jamais la main de l’indigence

 » Ne pourra de vos cœurs rompre l’intelligence ;

 » J’ai des présens pieux que je vous remettrai,

 » Vous aurez des enfans et je les bénirai,

 » Je bénirai les noms que choisira leur mère.

 » Voici le premier choix que son amour doit faire :

 » Ceux qui de votre hymen ont préparé les nœuds,

 » Ont vu leur seul enfant, échappant à leurs vœux,

 » S’arrêter pour toujours au pied de la colline.

 » Vous savez quelle tombe est celle d’Angéline,

 » Jurez que si du Ciel la première faveur

 » Vous accorde une fille : ils ont perdu la leur !

 » De ce nom d’Angéline elle aura l’héritage ;

 » Et si de votre amour un fils était le gage,

 » Que sa langue, en naissant se forme à répéter

 » Le nom qu’aurait sa sœur, et qu’il ne peut porter.  »

Ainsi dit le pontife, et la fête s’achève.

L’espoir de ses auteurs n’a pas fui comme un rêve ;

Et le nom d’un enfant toujours plus respecté,

Ira dans son village à la postérité.

En essayant mes chants, moi qui voulais sourire,

A de tristes accords j’ai ramené ma lyre.

D’où vient que le bonheur ne me visite pas ?

Mes ennuis oubliés n’assiègent plus mes pas ;

Et pourtant sur mon front le chagrin se replace :

Du Ciel qui s’apaisait est-ce quelque menace ?

Je ne sais, mais je sens s’agiter dans mon cœur,

Comme un ver inconnu qui ronge sa vigueur.

O Dieu ! si vous frappez, ne frappez que moi-même ;

Je suis novice aux maux des personnes que j’aime,

Le pays du malheur ne leur est pas connu,

Et moi, vous le savez, j’y suis déjà venu.
Passy, le 25 août 1819.

Corinne

Élégie dans le goût antique
Virginitas, Virginitas, quo abis, me relicta.

SAPHO
 » Pourquoi ne pas m’entendre, ô ma blanche maîtresse ?

 » Mes mains, si vous venez, mes mains vous offriront

 » Les plus belles des fleurs, dont s’émaille la Grèce :

 » La Grèce les destine à parfumer ton front.

 » Viens, pour toi, ce matin, dans l’humide verdure,

 » D’un bouquet varié j’ai cueilli la parure ;

 » À l’iris orgueilleux de sa brune couleur,

 » J’ai mêlé du jasmin l’odorante pâleur,

 » Et placé près du lis l’hyacinthe bleuâtre

 » Qui doit, après l’hymen, remplacer sous tes yeux

 » Les roses de ce teint nuancé par l’albâtre.

 » J’y joindrai des pavots, emblème ingénieux

 » Du sommeil où l’amour laisse languir ton âme,

 » Et de celui qui vient comme une molle flamme,

 » Embraser la beauté de l’espoir d’un époux.

 » Livre-moi ta ceinture, ô ma blanche Corinne !

 » Entr’ouvre à mes baisers ta bouche purpurine,

 » Et mes nouveaux accens te paraîtront plus doux.  »

Calaïs était beau, ses chants pleins de mollesse,

Et Corinne disait : —  » Moi j’ai peur des amours ;

 » À la sœur d’Apollon j’ai consacré mes jours :

 » Mais je serai la tienne, et j’en ai la tendresse.

 » Ne me fuis pas pourtant : Je suis, mon Calaïs,

 » Moins que Diane encor sévère pour moi-même,

 » Car si je n’aime pas, je veux bien que l’on m’aime.  »

Et Calaïs disait : —  » Eh ! c’est toi qui me fuis !

 » De ses mépris pour nous une vierge s’afflige,

 » Quand la marque des ans s’attache à sa beauté.

 » Sitôt que d’une fleur pendante sur sa tige

 » Un orage a flétri le tendre velouté,

 » Des baisers du zéphyr le parfum l’abandonne ;

 » La vierge aux cheveux blancs se verra dédaigner,

 » Comme on délaisse un arbre oublié de Pomone,

 » Une source où Vénus ne va plus se baigner.  »

Corinne alors feignait de ne le pas entendre,

Et sa mère lui dit :  » Ma Corinne, il est temps :

 » Aux chants de Calaïs il faut enfin te rendre.

 » Vois cet arbre fécond qui connaît vingt printemps :

 » Son premier jour remonte au jour de ta naissance ;

 » Sais-tu ce qu’il veut dire avec son fruit doré ?

 » Qu’à ton âge, ma fille, on n’est plus dans l’enfance ;

 » Que ton sein n’est pas fait pour rester ignoré,

 » Et, que te dirigeant vers une autre chaumière,

 » Du toit de tes parens il faut quitter le seuil.  »

— Corinne alors tout bas, et séchant sa paupière :

 » Faut-il de mes beaux jours, que je porte le deuil ?

 » Pourquoi me retirer la couche virginale,

 » Où toujours, près de vous, j’ai trouvé le sommeil ?

 » Si j’aborde jamais la couche nuptiale,

 » On ne vous rendra pas mes baisers du réveil.

 » Maintenant que, le soir, ta paupière incertaine

 » Sur tes fuseaux trop lents laisse embrouiller la laine,

 » Qui des brebis pour toi filera la toison ?

 » Quand du fertile été finira la saison,

 » Quelle main désormais, au foyer domestique,

 » Rangera de vos fruits la richesse rustique ;

 » Dans l’olivier creusé qui leur sert de réduit, :

 » Quelle main remettra ces toiles que la nuit,

 » Pour blanchir de leurs fils la trame grise encore,

 » J’expose à la fraîcheur qui précède l’aurore ?

 » Penserez-vous à moi quand je serai bien loin ?

 » Vous oublierez les fleurs, dont j’aimais la culture :

 » L’onde où je me mirais, cessera d’être pure ;

 » Des oiseaux délaissés on né prendra plus soin.

 » Si vous soignez encor l’arbre de ma naissance,

 » Vous ne me verrez plus folâtrer près de vous ;

 » Et quand de votre enfant vous pleurerez l’absence,

 » Je sourirai peut-être aux désirs d’un époux.

 » Pourquoi me retirer la couche virginale,

 » Où toujours, près de vous, j’ai trouvé le sommeil ?

 » Si j’aborde jamais la couche nuptiale,

 » Vous vous rappellerez mes baisers du réveil.  »

Corinne par hasard (c’était presqu’un augure )

Ne sachant de ses mains où porter l’embarras,

Déliait en parlant les nœuds de sa ceinture ;

Et sa mère attentive en souriait tout bas.

Du chant de Calaïs, l’amour, à son oreille,

Porta le lendemain la plaintive douceur ;

Elle se souvenait des discours de la veille,

Et semblait regretter de n’être que sa sœur.

Sa mère eut pitié d’elle, et bientôt de Lucine

Un prêtre, dans la main du pasteur empressé,

Mit la tremblante main, que retirait Corinne

Au bruit des longs refrains, le banquet est dressé.

Déjà le soir s’avance, et la molle cythare

Appelle par ses chants la nuit qui se prépare.

La coupe se remplit et circule à plein bord,

Sur l’autel du foyer la Clepsydre s’endort ;

C’est l’heure : loin des yeux de la foule profane,

Confuse du plaisir qu’elle ne connaît pas,

Corinne, vierge encor, précipite ses pas,

Et regarde en chemin le flambeau de Diane.

De la flûte aux sept voix les sons légers et doux

Accompagnent de loin la marche des époux ;

Tous deux ont disparu sous le toit d’hyménée.

La lampe ralentit son jour mystérieux,

Et sous un double voile encor silencieux,

La couche au même instant se ferme environnée.

A travers les lambris personne n’écouta

Mourir dans les refus la pudeur sans défense ;

L’écho discret des nuits jamais ne répéta

Les cris voluptueux du plaisir qui s’avance ;

Et le matin muet ne m’a rien raconté.

Mais le temps, qui dit tout, m’a depuis rapporté,

Que la jeune Corinne, à Diane asservie,

Et ne connaissant pas le sommeil du pasteur

Que venait visiter la déesse ravie,

Regrettait ce trésor, témoin de la pudeur,

Que l’on garde avec peine, et qu’on perd sans colère.

 » Pour oublier ta perte, hélas ! que faut-il faire,

Disait-elle souvent à sa virginité ?

 » Peut-être contre moi le Ciel est irrité ;

 » Ne pourrait-il, hélas ! par la voix d’un présage,

 » Aux plaisirs de l’hymen enhardir mon courage !

 » Dans les bras d’un époux j’ai déposé ma foi,

 » Et l’âme d’une vierge a fui bien loin de moi ;

 » Pour oublier sa perte, hélas ! que faut-il faire ? »

Ainsi disait l’épouse un moment solitaire.

De ce présage enfin qu’elle appelait encor,

Elle apprit où fuyait ce pudique trésor

Dont elle avait pleuré l’absence passagère ;

Rien n’est plus virginal que le cœur d’une mère.
Rubelles, 1816.

Danaé

Imitation de Simonide
Sic te diva potens cypri,

Sic fratres Helenœ lucida sidera,

Ventorumque regat pater,

Obstrictis aliis, praeter Yapyga,

Navis

Et serves animas dimidium meœ,

HORACE.

L’aquilon frémissait ; une horrible tempête

Des vagues dans le Ciel semblait cacher le faîte.

Au milieu des débris des vaisseaux fracassés,

La mer portait alors sur ses flancs courroucée,

Une barque, ou plutôt une prison flottante,

Car partout une main cruellement prudente,

En défendit l’accès à la clarté du jour.

Ainsi se punissait un crime de l’amour,

Si l’on peut appeler ses faiblesses un crime.

Des baisers de l’Olympe innocente victime,

La jeune Danaé vers son fils étendit

Une douce caresse, et doucement lui dit :

 » Mon jeune compagnon, ma peine est bien amère !

 » Tu dors tranquillement près du lait de ta mère ;

 » Tu respires, et moi, sous l’air qui s’épaissit,

 » Mon souffle est plus pénible, et ma voix s’obscurcit.

 » La nuit doit être proche, et les astres tes frères,

 » Sans caresser ton front de leurs flammes légères,

 » Sous l’œil de Jupiter guident le nautonnier ;

 » Et toi que de ses fils on nomme le dernier,

 » Il t’oublie, et le Ciel n’aura pas, une étoile

 » Qui puisse nous guider. Oh, dors ! et sous mon voile

 » Abrite ton sommeil sans t’occuper des flots

 » Qui passent sur ton front sans troubler ton repos

 » Et sans mouiller encor ta belle chevelure.

 » Que le sommeil aussi, suspendant ma torture,

 » Ne me fait-il connaître un instant son pouvoir,

 » Car il me faut un songe, hélas ! pour te revoir.

 » Oh, que j’ai peur, mon fils, de l’onde et de l’orage !

 » Si tu savais des mers quelle est souvent la rage,

 » Oui, ta petite oreille entendrait mes sanglots.

 » Mais je le veux, enfant, que tes yeux toujours clos

 » Ne se réveillent point au cri de la tempête.

 » Dormez, vagues, dormez au-dessus de sa tête ;

 » Dormez, puisque les Dieux sont pour nous sans appui,

 » Ou faites, si je meurs, que je meure avant lui.  »
Paris, 1816.

Éliza

Celui qui survit à l’objet qu’il aime, se trouve comme an milieu d’un peuple

sauvage, il parle et n’est point entendu ; on lui parle, il ne peut répondre..

Inaccessible aux émotions douces, même à celles de la vertu, il ne la regarde

que comme un devoir ; il ne se souvient plus qu’elle est un plaisir.

FLORIAN, Gonzalve, liv. 8.

Du haut d’un roc désert, contemplant les combats,

Éliza s’y mêlait, et d’un œil intrépide,

Semblait de l’ennemi poursuivre les soldats ;

L’amour rend son regard plus prompt et plus rapide.

Réglant de loin ses pas sur ceux des bataillons,

De leur marche rusée elle suit les sillons.

Malgré l’airain bruyant qui vomit le carnage,

Un jeune enfant sommeille, appuyé sur son bras,

Sa fille, doux fardeau qui ne fatigue pas,

Qui, semblable à son père, en rajeunit l’image.

Un fils, à ses côtés, se suspend à sa main,

Et sur tout ce qu’il voit l’interroge en chemin.

Elle s’arrête enfin, près d’un bois descendue,

Et cherche, de la plaine embrassant l’étendue,

Ce panache aux crins noirs, que son doigt diligent

Attacha le matin sur un cimier d’argent.

Traversant d’un coup d’œil la fumeuse poussière,

Elle a de son époux reconnu la bannière.

 » Oui, voilà mon écharpe, où, brodé de ma main,

 » De nos pensers d’amour voltige le refrain ;

 » De nos chiffres noués, oui j’aperçois la trace,

 » Et les étoiles d’or qui sèment sa cuirasse.

 » Ah, pourquoi mes enfans ont-ils besoin de moi !

 » J’irais, mon jeune ami, combattre auprès de toi :

 » Mon corps serait du tien le bouclier fidèle,

 » Je garderais ta vie, « en m’exposant pour elle,

 » Tu donnerais la mort, moi je l’écarterais,

 » Je ne combattrais pas, je te protégerais.  »

Tout à coup mille cris élancés par la joie,

Annoncent une armée à la défaite en proie ;

Éliza les écoute, et rend grâce à genoux

Au dieu qui l’a sauvée, en sauvant son époux :

Et d’un trait égaré l’atteinte meurtrière,

Avec son allégresse interrompt sa prière ;.

Le plomb s’ouvre en son cœur un douloureux chemin.

Pour arrêter son sang elle y porte la main,

Et tombe :  » O mes enfans, vous n’avez plus de mère !

 » Pour qu’on m’enlève à lui, qu’a donc fait votre père ?  »

Contre ses flancs alors en rapprochant son fils :

« O mon cœur, reste encor ! ne cesse pas de battre !

« Attends que mon époux ait cessé de combattre ;

 » Afin que vers ces lieux, attiré par mes cris,

 » Il puisse, à mon départ, me bénir et m’entendre,

 » Et sauver mes enfans, que je ne puis défendre.  »

Puis à son jeune fils qui pleurait ses douleurs,

Avec sa main sanglante elle essuya les pleurs.

Le guerrier cependant retiré du carnage,

Va sous son pavillon reposer son courage :

Personne, à pas pressés, ne vient le recevoir ;

Il entre, il ne sent pas la main accoutumée

Soulever doucement son casque pour le voir ;

Il cherche, et ne voit pas sa belle bien-aimée

Venir lui détacher ses éperons poudreux,

Délacer son armure, et d’un vin savoureux

Offrir à sa fatigue une coupe attentive.

Il sort, et du combat la plaine encor plaintive,

Revoit, mais sans terreur, son front sous le harnois.

De mille noms connus il frappe au loin les bois.

Tout se tait. La nuit vient, et sa frayeur redouble,

De sa marche inquiète il promène le trouble,

Rien ne peut à la crainte arracher ses esprits.

Las ! il n’est que trop sûr le malheur qui t’afflige,

La fleur que tu chéris a plié sur sa tige ;

Et de tes orphelins se prolongent les cris.

Enfin la nuit se passe.,. Il écoute on l’appelle

C’est un être souffrant qui finit de souffrir.

Son cœur plein d’Éliza croit sentir que c’est elle ;

Il ne la voyait pas Il l’entendait mourir.

Haletant il arrive :  » Ah ! te voilà, mon père,

 » Lui dit son jeune fils en lui tendant la main ;

 » Nous t’attendions hier, pourquoi viens-tu demain ?

 » Nous nous sommes perdus, le soir, pendant la guerre.

« Ma mère s’est assise, et m’a dit : Mon enfant,

 » Je ne puis plus marcher ; te voilà déjà grand,

 » Prends bien soin de ta sœur, tandis que je sommeille.

 » Mais elle dort toujours sans que rien la réveille.  »

Hélas, elle dormait ! Dessous son vêtement

Elle abritait sa fille expirante près d’elle ;

Et sa fille collée à sa froide mamelle,

Cherchait sous la blessure un reste d’aliment.

 » Éveille donc ma mère !  » —  » Oui, mon fils, tout à l’heure »

Et courbé sur son corps, le guerrier tombe et pleure.

Il se relève enfin, tout pâle, et l’œil hagard,

Fixant sur le cadavre un stupide regard.

Le guerrier, qui déjà se croit seul sur la terre,

Ne voit plus ses enfans, maudit son abandon,

Arrache du fourreau son sanglant cimeterre ;

Et son fils à genoux lui demande pardon ;

Il craint d’avoir mal fait, se rend timide, et tremble.

Lui, rejetant la mort, ce Viens, mon fils, lui dit-il ;

« Tu m’apprends mon devoir en craignant un péril :

 » Quand je pourrai pleurer, nous pleurerons ensemble ;

« Puisque j’ai des enfans, je dois encor souffrir :

« Sans vous avoir bénis je ne veux pas mourir.  »

Et, tournant vers les cieux sa paupière muette,

Il emmène à pas lents sa famille incomplète.

Paris, 18 juillet 1819.

Hommage Aux Mânes D’andré Chénier

Toi, Vertu, pleure si je meurs.

A. Chénier.
Famae curribus arduis levatus

Quà surgunt animae potentiores,

Terras despicis, et sepulcra rides.

STAT., liv.II, Elég. VII.

Il existe des fleurs qui, sur des bords déserts,

De parfums enchantés n’embaument que les airs ;

Sous des cieux inconnus, des sources favorables,

Qui pourraient nous guérir, et meurent dans les sables ;

Mais peut-être qu’un jour, de propices vaisseaux

Viendront nous enrichir de ces trésors nouveaux.

Semblables à ces fleurs, à ces eaux ignorées,

Dans l’ombre il existait des pages inspirées ;

Et soudain les écrits qu’avaient dictés les dieux

Se sont, pour nous ravir, révélés à nos yeux.

Je rends grâce, Chénier, à la main salutaire,

Qui, d’un talent secret soulevant le mystère,

Rend à la gloire un nom qu’elle avait entendu ;

Mais que depuis long-temps elle croyait perdu.

Je veux unir ma voix à cette voix aimée

Qui fit parler enfin ta lente renommée ;

Daigne comme les siens accueillir mes accens,

Du plus obscur mortel les dieux aiment l’encens.

Ton génie a séduit les cordes de ma lyre,

Tes beaux vers m’ont rendu la source du délire ;

Et je crois respirer, tout plein de leur vertu,

Dans le parfum qu’ils ont celui qu’ils auraient eu.

Que te servit, hélas ! d’être le fils d’Homère,

D’avoir eu comme lui Mnémosyne pour mère ;

Les chœurs sacrés du Pinde, en voyant tes malheurs,

Au lieu de te défendre ont répandu des pleurs,

Et des chants généreux, divine inspiratrice,

La liberté muette a permis ton supplice.

Toi, de l’antiquité, prêtre si curieux,

Ta cendre est sans demeure, et tes mânes pieux

Aux bords fumeux du Styx, errant à l’aventure,

Attendent sans espoir la sainte sépulture.

Ah, du moins à son nom qu’on dresse un souvenir,

Un autel où viendra s’affliger l’avenir !

Vous y verrez souvent les grâces attentives

Accuser de sa mort les parques trop hâtives ;

Et comme allaient jadis, sur le tombeau des preux,

S’aiguiser des soldats le glaive valeureux,

Nos poëtes iront vers son urne inspirée

Chercher comme l’écho de sa voix expirée.

Penseur aux lèvres d’or retourné vers le Ciel,

Je te consacrerai le lait pur et le miel ;

Car le toit qu’honoraient tes récits poétiques,

Abritent maintenant mes pénates rustiques.

Là tu chantas l’amour et ses molles douleurs,

Moi j’attends ses baisers, et j’ai chanté ses pleurs ;

Là je deviens poëte, et brûlant de ta flamme,

Dans presque tous tes vers je retrouve mon âme,

Eh qui, dans mon enclos que tes pieds ont foulé,

N’attirerait le vol du quadrupède ailé !

Là ta Camille pâle, et ta jeune captive,

Et Mnazile, et Néère, et ta Lydé plaintive,

Comme aux jours d’Ossian me semblent chaque soir,

En m’apportant ta lyre, auprès de moi s’asseoir.

Je voudrais, réveillant tes accens qu’on regrette,

De tes sœurs du Parnasse être alors l’interprète ;

Mais le sang, que mes pleurs n’y peuvent effacer,

Emeut ma faible main, trop prompte à se glacer.

Jeune aigle à peine éclos tu secouais ton aile,

Déjà du globe ardent la lumière éternelle

Ne pouvait de ton oeil abaisser la fierté,

Et déjà, t’élançant vers sa vaste clarté,

Tu demandais aux dieux les rênes du tonnerre !

La flèche a ramené ta course vers la terre :

Tu mourus, jeune ami que je n’ai pas connu.

Heureux, quand de mourir notre temps est venu,

Heureux qui peut au moins ne pas voir sa patrie

Errer de joug en joug honteusement flétrie !

Heureux qui peut mourir, quand de la liberté,

Par des vapeurs de sang le temple est infecté ;

Quand les droits sociaux sont remis en problème,

Quand l’honneur est un crime, et le crime un système !

L’ombre de Simonide eut soin de ton berceau,

Et tu crus, fils des Grecs, qu’un tranquille vaisseau

Te ferait éviter les écueils de l’envie,

Et traverser content l’archipel de vie ?

Ah ! tel n’est pas le sort des esprits vigoureux !

Et le malheur, semblable à ces guides affreux

Qui nous font, à travers le péril des montagnes,

De la belle Italie aborder les campagnes,

Le malheur nous conduit à l’immortalité.

Marchons donc sur ses pas vers la postérité :

Du présent dédaigneux elle acquitte la dette,

Tout pays est ingrat pour les chants du poëte ;

Du Ciel qui le fit naître il n’est point entendu,

Le bonheur pour lui seul est un fruit défendu ;

Et des plus vils humains, la basse tyrannie,

Sait jusque dans son vol harceler le génie.

Eh, qui pouvait, Chénier, connaître mieux que toi

Du talent condamné cette commune loi !

De ton siècle déjà l’active ingratitude

A deux fois, éteignant le flambeau de l’étude,

Dans le cirque animé de ses feux créateurs,

Arrêté les efforts de deux jeunes lutteurs.

Près de signer son nom au livre de mémoire,

Gilbert, tout jeune encor d’espérance et de gloire,

Sur le grabat du pauvre, obligé de périr,

N’a pas même en mourant un drap pour se couvrir ;

Et, réduit au malheur du chantre de Lisbonne,

Malfilâtre enviant la honte d’une aumône,

Voit fermer sous ses pas, par la faim ralentis,

L’asile où l’indigent s’en va mourir gratis.

Malfilâtre, embarqué sur le navire épique,

Périt, cherchant des yeux le ciel de l’Amérique ;

Et toi qui, comme lui, dans les champs de Cusco,

Préparais à tes vers un glorieux écho,

Et, montant le premier sur le char de Virgile,

Voulais cueillir la palme à nos mains indocile,

Nous t’avons vu chercher, sur un vil tombereau,

Une mort sans cercueil sous la main du bourreau.

Devions-nous donc, hélas ! affligeant notre terre,

Des maux dont si long-temps a saigné l’Angleterre,

Oublier, en frappant ce noble rejeton,

Qu’elle avait respecté la tête de Milton ?

Jadis en ce pays, dont notre république

Approuva les excès par sa fureur civique,

Un poëte a vécu, qui, jeune et malheureux,

Cadençait des bergers les soupirs amoureux.

Chatterton, comme toi, chantait d’une âme pure,

Les bois et les pasteurs, et la belle nature,

Il mourut ; et bientôt consolant ses cyprès,

Le luth de ses rivaux y porta des regrets :

Des pleurs contemporains, moi seul dépositaire,

J’offre à ta tombe absente un encens solitaire.

J’aime, au nocturne éclat d’un flambeau studieux,

Sur tes jeunes essais à fatiguer mes yeux.

Il me semble qu’alors ta verve se rallume ;

Je sens tes plus beaux vers s’échapper de ma plume,

Et je deviens toi-même en lisant tes écrits.

Je suis un des bergers par Homère bénis.

Comme l’heureux Lycus, je reçois à ma fête

Le suppliant honteux qui détourne la tête.

J’apprends que j’ai reçu sous mon toit bienfaiteur,

De mes jours sans appui le premier protecteur,

Et je cache, en pleurant, d’une main diligente,

Sous mon manteau de pourpre une épaule indigente.

Je suis ce chevrier qui, par le joug flétri,

Sur sa lèvre affamée étale un cœur aigri.

Et cet autre pasteur, que la fièvre tourmente,

Et qui sans la nommer révèle son amante ?

C’est moi : je souffre et meurs ; mais une mère, hélas !

Pour soulager mon mal vers moi ne viendra pas,

Et vers le seuil tourné mon oeil plein de tendresse,

Quoiqu’il n’attende rien espère une maîtresse.

Mais loin de moi l’amour et ce subtil poison

Qui fatigue le corps et flétrit la raison !

Et qu’ai-je retiré de mes ardentes veilles ?

Une âme inaccessible aux plus douces merveilles ;

Un cœur décoloré qui flétrit l’avenir,

Qui se ferme à l’espoir et même au souvenir,

Et des regards ternis dont la mourante flamme,

Doit revivre peut-être aux regards d’une femme.

Non, non, je ne veux plus dépendre tous les jours

D’un sourire adoré qui nous trompe toujours.

Chénier, tu m’as rendu le besoin de la gloire,

Le besoin de briller comme un nom de l’histoire.

L’oeil fixé sur tes vers, mon esprit exalté,

Repousse du bonheur l’indigne oisiveté ;

J’ai voué ma jeunesse aux longueurs de l’étude.

De mes travaux perdus j’ai repris l’habitude,

De l’Amérique aussi je veux chanter les bords.

De tous les coins du monde amassant les trésors,

J’irai, malgré la mer, ou la nue orageuse,

Enrichir en tous lieux ma lyre voyageuse.

Je veux, contemporain des siècles expirés,

Ravir aux mains du Temps leurs tableaux déchirés,

Et des pays lointains, rapprochant les distances,

Des couleurs de leur ciel marier les nuances.

Je veux, dans un jardin par les muses planté,

Voir l’ananas blondir près du lys argenté ;

Et sur les noirs sapins que nourrit la Norwège,

Voir grimper la vanille avec ses fleurs de neige.

Traversant à ma voix les humides états,

La Tamise aux flots verts grossira l’Eurotas,

Et du sol écossais la Clyde nourricière,

Des rivages romains mouillera la poussière.

Ma coupe, dont Corinthe aura sculpté l’airain,

Verra, mais sobrement, sous les treilles du Rhin,

Du Falerne épaissi s’éclaircir la vieillesse.

J’emprunterai parfois cette exquise mollesse,

Que donne à nos soupirs le parler florentin,

Echo faible et distant du langage latin,

Et dont les mots fondans semblent, en quittant l’âme,

Trembler comme un baiser aux lèvres d’une femme.

Des dactyles sortis du clairon castillan,

Mon vers moins orgueilleux adoucira l’élan ;

Et des fleurs de l’Indus ma lyre parfumée,

Portera dans mes chants leur fraîcheur embaumée.

Tels étaient tes projets ; et bien mieux que mes vers

Tu nous aurais montré ce nouvel univers

Où parut l’Espagnol, armé de l’esclavage,

Qui ne se doutait pas que sur ce sol sauvage,

La liberté bannie assîrait ses autels.

Arraché cependant à tes liens mortels,

Tu l’allais retrouver cette auguste maîtresse,

Qui fuyait de nos vœux l’effroyable allégresse ;

Quand du joug féodal à peine déchaînés,

A d’ignobles tyrans nous nous étions donnés,

Et que de la déesse auprès d’eux sans défense,

Un baptême de sang empoisonnait l’enfance.

D’imprudentes vertus ont compromis tes jours.

Appuis des opprimés, tes généreux discours

Blessent des tribunaux l’arrogante bassesse ;

Il fallait bien périr, jeune fils du Permesse,

Toi qui chantait Marat noblement massacré.

L’échafaud que Marat n’a pas déshonoré,

De ses vrais défenseurs prive la république ;

Va donc chercher la mort, c’est la palme civique.

Le voyez-vous déjà, comme un jeune immortel,

Marcher avec candeur à son premier autel ?

L’amitié le soutient : près de quitter la terre,

Il répète les chants de Racine son frère,

Comme si déjà, près de la divinité,

Son âme en empruntait la sainte pureté.

Tel un cygne, abreuvé des eaux de Castalie :

Quand de ses jours sacrés la trame se délie,

On dit qu’apercevant l’Olympe radieux,

Par des accords divins il rend grâces aux dieux.

De ses derniers momens qui ne connaît l’histoire,

Quand, se frappant le front où demeurait la gloire,

Du haut de l’échafaud il put voir tout entier,

Ce talent qu’il courbait sous un fer meurtrier !

Accusait-il alors l’amitié fraternelle ?…

Gardons-nous de plaider une cause si belle.

On attaque son frère en s’armant de sa mort !

Irai-je à ce combat perdre un stérile effort,

Et prenant dans mes vers le parti du génie,

De ma victoire encor nourrir la calomnie ?

Du poids de mon silence il vaut mieux l’accabler ;

Défendre la vertu c’est presque l’immoler ;

Et de la liberté, dont Chénier fit sa gloire,

L’ombre en deuil aujourd’hui protège sa mémoire.

Protégeons-la nous-même, en soignant le laurier

Qu’il soignait pour son frère expiré le premier.

Recueillons de ses chants l’imparfait héritage,

Et mort assassiné, que sa gloire partage

Les rameaux toujours consacrés à Lucain,

Qui fit pâlir Néron d’un vers républicain.

Le crime dictateur condamna leur génie,

Qui chantait en mourant la justice bannie.

L’un rappelait ces temps empreints de son courroux,

Où Sylla décimait les Romains à genoux ;

Où Marius, sorti d’un exil consulaire,

Ecrasait le sénat sous son char populaire ;

L’autre ces jours sanglans de vertige et d’horreur,

Où toutes les vertus se changeaient en fureur,

Où le crime, affamé d’une lâche pâture,

Et malgré leur oubli, fouillant leur sépulture,

Allaient dans le passé décapiter les rois ;

Tandis que les Français, restés amis des lois,

Semblaient de l’échafaud se passer l’héritage,

Et qu’à nos yeux, chargés de larmes sans courage,

Chaque jour, à travers la terreur de Paris,

Un cercueil ambulant voiturait leurs débris.

Dans l’étuve mortelle où s’épuisent ses veines,

Mais non pas sa ferveur pour les gloires humaines,

Lucain, d’un autre monde embrassant l’horizon,

A l’avenir sonore entend dire son nom.

Il ne s’est pas trompé, l’avenir le répète ;

De la postérité l’hommage le regrette,

Et ses vers citoyens qui parlent sous nos yeux,

Font jusqu’à son tombeau reculer nos adieux.

Chénier, comme lui jeune, eut la même faiblesse ;

Il espérait des jours plus longs que sa jeunesse,

Et semblait, en quittant le pays des humains,

Confier ses trésors à nos naissantes mains ;

Car il aimait la gloire, et la gloire est si belle !

A son ombre du moins ne sois pas infidèle,

O France ! et de ses vers cachant les nudités,

Pleure sur ses défauts, pour sentir leurs beautés.

Ils n’ont rien à mes yeux dont la gloire s’effraie ;

Sous la riche moisson je ne vois pas l’ivraie :

Et lorsqu’après l’orage, errant dans les forêts,

Sur les gazons brûlés j’en aperçois les traits,

Je l’accuse, et relève, entre les fleurs couchées,

Des plantes que peut-être il n’avait pas touchées.

Passy. D. 26 septembre – Décembre 1819.