Scherzo

J’ai cueilli le lis,

J’ai cueilli la rose ;

Je les ai cueillis,

Et je les dépose

A vos pieds de rose,

A vos pieds de lis !

Des fleurs de la lande

J’ai fait mon butin ;

J’ai fait ma guirlande

Des fleurs du matin.

J’offre mon butin,

Que l’amour le rende !

L’aurore aux yeux d’or

Egayait la plaine :

Plus charmante encore

Est ma souveraine

Que l’aube sereine,

Que l’aube aux yeux d’or !

Comme après la pluie

Renaît toute fleur,

Aux yeux qu’on essuie

Brille un sort meilleur.

Respirons la fleur,

Oublions la pluie !

Plus vif est l’azur

Qui perce un nuage ;

L’amour est plus pur

Qu’a mouillé l’orage.

Chassons le nuage

Et gardons l’azur !

Un peu de fumée

Sort du plus beau feu.

Ô ma bien aimée,

Réponds à mon vœu :

Soufflons sur le feu…

Et sur la fumée !

J’ai cueilli le lis,

J’ai cueilli la rose ;

Je les ai cueillis,

Et je les dépose

A tes pieds de rose,

A tes pieds de lis !

Veillée Nuptiale

Le vallon fait silence : un vent agite à peine

La feuille qui parfois tremble et s’éveille encore.

Le bruit seul des ruisseaux s’élève de la plaine,

Et, là-haut, dans les airs pleins de leur fraîche haleine,

Les étoiles au ciel s’ouvrent, paupières d’or !

L’humble ferme, séjour de l’agreste famille,

Goûte enfin le repos des courtes nuits d’été.

Une fenêtre seule à cette heure encore brille :

C’est ta lampe qui veille, ô chaste jeune fille,

Rayon pâle et mourant de ta virginité !

L’aurore aux feux prochains, qu’un tendre époux réclame,

De ses lis effeuillés sèmera ton chemin ;

Et celle qui ce soir, blanche comme son âme,

Jeune fille s’endort en priant, — jeune femme,

Au chevet de l’amour s’endormira demain !

Ah ! Du cher soupirant, qui veille aussi lui-même,

Le jour était venu d’assouvir les longs vœux.

Assez, assez longtemps, plein du désir suprême,

Il souffrit tous les maux qu’on souffre quand on aime,

Et que l’espoir déçu se nourrit de ses feux.

Assez longtemps les bois, aux sentiers voilés d’ombre,

Entendirent sa peine exhalée à tout vent ;

Assez longtemps le jour, la nuit brillante ou sombre,

Le virent repasser dans ses courses sans nombre,

Tantôt fier et joyeux, tantôt pâle et rêvant.

Aux abords du hameau, l’avez-vous rencontrée ?

Disait-il aux pasteurs sur les coteaux déserts.

Ce soir ou ce matin s’est-elle à vous montrée ?

Dans sa grâce d’enfant l’avez-vous admirée ?

Disait-il aux faneurs qui fauchaient les prés verts.

Avez-vous dans votre eau réfléchi son image ?

Disait-il à la source, au limpide lavoir.

Et vous, oiseaux chanteurs, cachés dans le feuillage,

L’avez-vous d’un refrain saluée au passage ?

Vous êtes-vous penchés afin de mieux la voir ?

Cette épreuve d’amour, six ans recommencée,

Demain s’achève enfin avec le jour tombant.

Demain l’amant fidèle obtient la fiancée :

Aux marches de l’autel, âme récompensée,

Jacob va recevoir la fille de Laban !

Jeune fille, pensée encore vive et légère,

C’est un autre avenir qui s’ouvre ici pour vous.

Dieu sait de ces destins combien chacun diffère,

Entre l’enfant qui rit au foyer de la mère,

Et la femme qui veille au foyer de l’époux.

Adieu l’insoucieuse et folle rêverie ;

Les chansons sous la treille où pendent les raisins ;

Les danses, au printemps, sur l’herbe refleurie ;

Aux fontaines, le soir, adieu la causerie

Avec les jeunes sœurs, filles des seuils voisins !

A l’épouse, aujourd’hui, la vie est plus sévère :

Quoique paré de fleurs le joug est un fardeau.

Femme de laboureur, soigneuse ménagère,

Désormais, en t’aimant il faut qu’on te révère ;

Mais, s’il est moins riant, ton lot n’est que plus beau.

Il est beau de veiller comme une providence

A ce foyer modeste, à ce banquet frugal ;

D’y maintenir la joie ainsi que la prudence,

Et, dans la pauvreté comme dans l’abondance,

D’y recevoir le sort d’un cœur toujours égal.

Reine obscure, il est beau, dans cette cour champêtre,

D’unir aux soins du jour les soins du lendemain ;

De partager, enfin, maîtresse avec le maître,

Le poids, le noble poids de ce sceptre de hêtre

Que tout bon laboureur porte en sa rude main !

Il est beau de mêler, suivant le jour et l’heure,

Aux sérieux propos les paroles de miel ;

D’avoir, aux temps heureux, égayé la demeure,

Et d’être maintenant, près de l’homme qui pleure,

L’esprit consolateur qui parle au nom du ciel.

Si la terre a trompé son espoir, si l’orage

A noyé ses épis, rompu ses baliveaux,

Si le vin récolté n’a pas payé l’ouvrage,

Il faudra qu’un accent relève son courage,

Et qu’une tendre main le ramène aux travaux.

C’est plus ! Étant l’épouse, il sied d’être la mère,

De suspendre à son sein quelque frais nourrisson ;

Et, se tenant debout au seuil de sa chaumière,

De dire aux gens le soir, d’une voix douce et fière :

Voyez le bel enfant, c’est mon nouveau garçon !

A ce cher groupe enfin, qu’on tient sur sa poitrine,

Il est beau d’enseigner dès leur tendre matin,

Aux filles, la pudeur, grâce et crainte divine.

Aux garçons, le travail qui vaut toute doctrine,

Et l’amour du pays, quel qu’en soit le destin !

Femme du laboureur, matrone au flanc robuste,

Laisse-moi t’admirer dans ton grave maintien !

Femme à la main vaillante, à l’âme droite et juste,

D’une reine en sa pourpre et dans sa grâce auguste

Le prestige à mes yeux n’efface pas le tien.

Tel est pourtant le sort qui de loin te convie.

Enfant qu’un doux mystère ombrage encore ce soir !

Colombe qui demain seras au nid ravie,

Tels seront les travaux et les droits de ta vie ;

Et, s’il est des douleurs, que sert de les prévoir ?

Ah ! Les soucis du temps, les images chagrines,

Chez toi comme chez nous entreront assez tôt.

Ne songeons maintenant qu’aux tendresses voisines :

Voici qu’aux premiers feux du jour sur les collines,

La flûte et le hautbois descendent du coteau !

Vers La Saint-jean

Nous touchons à juillet, premier des mois brûlants,

Et la journée enfin se retire à pas lents.

Après l’ardent soleil, qui là-bas traîne encore,

Vient la nuit, cette nuit, faite à moitié d’aurore,

Qui dans le vaste ciel, joyeux de son retour,

D’une main sème l’ombre et de l’autre le jour.

A sa fraîche lueur qui commence à renaître,

L’heureuse métairie ouvre enfin sa fenêtre :

C’est l’heure de la sieste à la brise du soir ;

Sur la pierre, au dehors, il est temps de s’asseoir ;

Il est temps d’écarter, soit du corps, soit de l’âme,

Ce poids des rudes soins que chaque jour réclame,

Et, n’eût-on pour sa part que le pain du glaneur,

De respirer un peu comme un maître et seigneur !

Ainsi fait à cette heure, assis devant sa porte,

Le fermier de chez nous, homme de race forte,

Laboureur jeune encore, au front sévère et doux.

Immobile et pensif, les mains sur ses genoux,

Il aspire, dans l’air égayé de murmures,

Le meilleur des parfums, celui des gerbes mûres !

L’épouse auprès de lui, cœur d’espérance plein,

File, d’un doigt léger, sa quenouille de lin.

A ses pieds, un garçon, l’aîné de la famille,

Apprête en se jouant sa petite faucille.

— Père, dit-il parfois, en relevant le front,

Et, de son bras courbé, faisant un geste prompt,

Père, est-ce pas ainsi que l’on fauche une gerbe ?

La mère, à ce propos, rit du bambin superbe,

Le père le regarde avec un tendre orgueil.

Ces trésors de son cœur, réunis près du seuil,

Ces étoiles au ciel dont la fête commence,

Ces bruits errants du soir dans la campagne immense,

Cette nappe d’épis dont les flots onduleux

Roulent, roulent sans fin jusqu’aux horizons bleus

Avec le frôlement d’un lourd manteau de soie,

Tout cela dans son cœur met une sainte joie.

J’ignore alors, ô rois ! S’il se souvient de vous ;

S’il y pense, à coup sûr il n’en est point jaloux.

Qu’importe à ce brave homme une couronne altière ?

Il murmure à son Dieu quelques mots de prière,

Et, rêvant aux moissons qui commencent demain,

Sur le front de son fils il repose sa main !

Renaissance

Hier, la nue encore avait de sombres teintes,

La plaine était dans l’ombre et les cimes éteintes ;

Et la forêt qui dort, mélancolique à voir,

Découpait sur le ciel son réseau dur et noir.

Tout dormait : toits de chaume, éclairés d’un jour blême,

Étangs, bergers, troupeaux ; et la terre elle-même,

La terre, inerte et froide en ses voiles de deuil,

Avait l’air d’une aïeule étendue au cercueil.

Le temps n’a fait qu’un pas, et voici que la nue

Roule en ses plis vermeils la clarté revenue :

Un vent tiède et léger, sans passer par les monts,

De son souffle adouci réjouit les poumons ;

L’azur luit ; un vert tendre aux rameaux se déploie ;

Il flotte dans les airs comme un frisson de joie.

Et vous croiriez entendre, à ce frémissement,

Tous les bourgeons d’avril s’ouvrir confusément !

Salut, blancheur du ciel, de rayons sillonnée !

Première heure d’azur de la riante année !

Murmure, éclat, parfum, sursaut mystérieux

De tout ce qui tressaille et renaît sous les cieux.

Oh ! Renaître ! Oh ! Sentir enfin qu’on se relève

Dans toute sa fraîcheur et dans toute sa sève !

Comme l’arbre des bois, secouer son sommeil,

Se baigner de nouveau dans un flot de soleil.

Entendre encore chanter, sur son rameau qui tremble.

Et la feuille et l’oiseau qui s’éveillent ensemble :

Cette félicité de la ronce et du houx,

A l’homme seul, mon Dieu, la refuserez-vous ?

Faut-il que ce géant, que ce roi de la vie,

Même au cyprès des morts jette un regard d’envie,

Et que, seul de ce monde, il ne partage pas

Ce réveil du brin d’herbe écrasé sous son pas ?…

Non, non, vous renaîtrez dans mon sein jeune encore,

Enthousiasmes purs, croyances de l’aurore,

Divins songes qu’on rêve aux soirs de son printemps,

Fière virginité de toute âme à vingt ans !

Oui, ne fût-ce qu’un jour, Seigneur, que je m’éveille,

Ame renouvelée, à moi-même pareille,

Quand, sans regret, sans peur, austère adolescent,

Pour quelque droit sacré j’aurais donné mon sang ;

Quand, sous cette pâleur qu’une mère remarque,

Je passais tout un jour à relire Plutarque,

Et que, sur chaque ligne où la vertu brillait,

Les larmes de mes yeux arrosaient le feuillet !

Quand, épiant la nuit quelque forme aux longs voiles,

Je veillais jusqu’à l’heure où penchent les étoiles,

Attendant, bien des fois, dans la pluie et le vent,

Qu’un fantôme apparût sous le rideau mouvant,

Et qu’un gant de la veille, une rose flétrie.

Fût, de là-haut, jetée à mon idolâtrie !

Ou bien, quand, aux grands jours de Pâques ou de Noël,

Aux clartés, aux parfums dont s’entourait l’autel,

J’écoutais le saint peuple et l’orgue se répondre.

Et sentais tout mon être en extases se fondre !

Le Pèlerin

C’est le même sentier qui longe la colline :

L’yeuse encore y pousse et la fraîche aubépine ;

Et l’air qu’on y respire aux lisières du bois

Brille aussi transparent, aussi pur qu’autrefois.

Autrefois !… mot pétri d’amertume et de charmes ;

Ciel qu’on admire au loin, même à travers ses larmes ;

Profondeur fugitive, horizon du matin,

D’autant plus enchanté qu’on le voit plus lointain !

Qui de nous, l’insensé de même que le sage,

Ne s’arrête parfois à moitié du voyage,

Et, là-bas, dans ce ciel déjà presque effacé,

N’aime à revoir, pensif, les ombres du passé ?…

C’est donc ce vert sentier, qui monte et qui serpente,

Que je suivais un jour, conduisant sur sa pente,

Escortant pas à pas, moi guide et compagnon,

Un aïeul dont le siècle a célébré le nom,

Un de ces voyageurs dont le pied, quand il passe,

Imprime sur le sol une immortelle trace.

Rochers au flanc moussu qui bordez le sentier,

Arbustes du coteau, noir troène, églantier,

Source dormant à l’ombre où la chèvre vient boire,

Vous en souvenez-vous ? C’était lui dans sa gloire :

Celui qui, jeune encore, et tandis qu’à grand bruit

S’écroulait parmi nous l’ancien monde détruit,

S’en allait sur les mers, transfuge poétique

Des côtes de Bretagne aux plages d’Amérique ;

Celui qui parcourut les bois, qui connut là

Le Sachem racontant les larmes d’Atala ;

Qui, lui-même, à son tour, au sauvage auditoire

Des songes de René conta l’étrange histoire,

Pendant que le soleil, au bord des cieux tombé,

Teignait de rose et d’or l’eau du Meschacebé ;

Celui qui, revenu par les sentiers de l’onde

Des bords de la Floride aux terres du vieux monde,

Sur tous les grands débris, poète, allait s’asseoir,

Marchait, songeait, rêvait, à Rome entrait un soir,

Et, sur les marbres teints d’un jour crépusculaire,

Croyait voir en reflet la pourpre consulaire !

Qui, secouant du pied la cendre des Césars,

Epris de tous les cieux et de tous les hasards,

Repartait, poursuivait d’autres ombres lointaines,

Abordait au rivage où fut jadis Athènes,

Adorait la poussière au pied du Parthénon,

Courait à Sparte, et là, le cœur plein d’un seul nom,

Criait : Léonidas ! Du haut de la colline.

Et, dans cette campagne où le néant domine,

S’étonnait du silence où tout gît confondu,

Et que, de tant d’échos, pas un n’eût répondu !…

Celui qui vous cherchait aussi, dans vos décombres,

Sion, Jérusalem, cité des saintes ombres !

Qui veillait une nuit dans le sacré jardin ;

Qui buvait, en passant, à l’onde du Jourdain ;

Qui du fleuve, où Jésus un jour entra lui-même,

Eût voulu rapporter comme un nouveau baptême !

Celui qui, mêlant tout, la gloire et le néant.

Les rêves de l’artiste à l’orgueil du géant.

La foi du chevalier aux amours du trouvère,

Les choses qu’on dédaigne aux choses qu’on révère,

Essayait, — noble cœur, pris d’un zèle immortel, —

De relever un trône et d’asseoir un autel ;

Puis, déçu dans l’espoir, trompé dans le génie.

Flagellait sa ferveur de sa propre ironie,

Et courait de nouveau, dans quelque enclos lointain,

Arroser en sifflant ses roses d’un matin !

Celui qui fut, trente ans, le bruit, l’éclat, la vie,

La louange commune et la commune envie,

Le prestige et la gloire et le charme de tous ;

Dont César triomphant lui-même fut jaloux ;

Et qui dort, maintenant, sur sa rive bretonne,

En face de la mer immense et monotone,

En face de la mer, dont les flots, par moments,

Viennent dans le tombeau chercher les ossements,

Et là, sur cette grève écumante et confuse,

En font de blancs galets dont le roulis s’amuse !

Donc, au retour des lieux par la mort envahis,

Un jour qu’il traversait ta plaine, ô mon pays !

Sachant que nos vallons, où l’aigle eut son domaine,

Montraient encore aux yeux une tombe romaine,

Lui que tant de débris avaient dû saturer,

Il voulut voir encore ce reste, et l’admirer ;

Et moi, l’enfant obscur, moi, l’écolier timide,

Dans ma poudre et mon ombre il me choisit pour guide.

Nous allions : — à travers la plaine aux verts sillons,

A travers les coteaux et les bois, nous allions.

Le Rameau De Pin

C’est ici qu’oublieux des soucis que l’on porte

Volontiers on s’arrête, à moitié du chemin.

C’est ici qu’un vin clair égayé et réconforte :

Ainsi l’indique au moins cette branche de pin

Suspendue à la porte.

Braves gens qui passez, faites halte un moment ;

Tout pénètre en ce gîte, excepté la tristesse.

Cette branche de pin, signe agreste et charmant,

Le dit ; et, sur le seuil, le regard de l’hôtesse

Le dit également.

Bonne et clémente femme, à ce qu’apprend l’histoire !

Un enfant, depuis peu, d’en haut lui fut donné :

Et tandis que le drôle est à son sein d’ivoire,

Elle, qui d’une main soutient le nouveau-né,

De l’autre verse à boire.

Sous le beau ciel romain dont l’azur toujours luit,

Telle on put voir sans doute et telle on voit encore

Cette cabaretière en son mince réduit,

Où Virgile, parfois, allait vider l’amphore,

Par Horace conduit !

Les gens connaissent donc la porte hospitalière ;

De tout le voisinage ils arrivent le soir ;

Et là, sous le treillis de pampres et de lierre,

Ils réclament sans gêne, empressés de s’asseoir,

L’hôtesse familière.

Par le soleil du jour le front moite et noirci,

L’ouvrier des sillons y vient reprendre haleine.

Le maître de la ferme entre et dit : Me voici !

Le faneur s’y repose au retour de la plaine,

Et la faneuse aussi.

Surpris dans mon sentier par la soif qui me gagne,

J’entre donc à mon tour et prends place au banquet ;

Et moi, qui ne boirais ni xérès ni Champagne,

Je hume avec amour le rustique bouquet

De leur vin de campagne.

Et, ce vin du pays, je le bois sans façon

A toi, faneur des prés ; à toi, faneuse brune !

Laboureur, aux épis que rendra la moisson !

A vous enfin, l’hôtesse ! Et puis à la fortune

De ce cher nourrisson !

Le Verger

Agile, adroit, — cheveux livrés aux folles brises,

L’aîné de la famille, enfant de quatorze ans,

Oublieux de l’école et des heures assises,

Grimpe à cheval dans l’arbre aux longs rameaux luisants

Où pendent les cerises.

Les autres sont au pied, jeunes fronts plus petits,

Accourus cependant comme un essaim d’abeilles.

Ils regardent là-haut, l’un par l’autre avertis,

Cette branche, ce brin, dont les grappes vermeilles

Tentent leurs appétits.

— A toi, dit l’écolier, à toi, Pierre, et sois leste !

A toi, Rose ! À deux mains ouvre ton tablier.

Jeanne ! Ton frais butin n’est pas le plus modeste.

Enfin toi, cher petit, que j’allais oublier,

Attrape ce qui reste !

De ce petit, hélas, qui tend la main trop tard.

L’espérance est déçue, et l’écolier s’en joue.

Mais Rose, tendre cœur et limpide regard.

Vient a lui, dont les pleurs déjà mouillent la joue,

Et lui donne sa part.

Non loin, sur le banc vert, immobile en sa pose.

La mère voit le groupe et reste l’admirant :

Et, tandis que son cœur tout entier s’y repose.

L’ombrelle sur son front, asile transparent.

Jette un beau reflet rose !

Auprès d’elle, un oiseau perche dans le buisson,

Gai bouvreuil dont la voix donne toute sa gamme :

La mère, à ce refrain, sent comme un doux frisson,

Et croit du bonheur pur qui chante dans son âme

Entendre la chanson !

Les Convives

Au bord du clair bassin qu’à peine un souffle ride,

Eau pure où le regard jusqu’au sable descend,

Dans sa fleur du matin, dans sa beauté candide,

Rêvait la blonde enfant à l’œil tendre et limpide,

Au charme dangereux, s’il n’était innocent.

Parmi les roseaux verts tout frissonnants de joie,

La vierge était penchée, aussi belle qu’Amour ;

Et, sous sa blanche main qui s’y joue et s’y noie,

Grains de mil, grains de blé, dans sa poche de soie,

Roulaient avec le pain de son repas du jour.

Et sur le bleu vivier, dont l’eau sans bruit s’écoule,

Tantôt elle semait les miettes de son pain,

Tantôt, sur les gazons que pas un pied ne foule,

Grains de blé, grains de mil, volaient, volaient en foule,

Nuages dispersés par un jeu de sa main.

Et les petits poissons du ruisseau diaphane

Montaient, montaient sans cesse à la face des eaux ;

Et des arbres du bord, du saule ou du platane,

De tous les points du ciel où l’on vole, où l’on plane,

L’un de l’autre jaloux, arrivaient les oiseaux !

Et ces pillards de l’air, fondant sur la curée,

Des mille graines d’or enlevaient le butin ;

Et les petits poissons de la nappe azurée,

Bande aux vives couleurs, au régal attirée,

Se dérobaient entre eux les miettes du festin.

Et moi, qui vais partout recueillant quelque emblème,

Moi, de l’onde au gazon, laissant errer mes yeux :

Cette enfant, me disais-je, est la Muse elle-même,

La Muse des beaux jours qui, d’heure en heure, sème

Les trésors de son cœur en sons mélodieux.

Et ces troupes d’oiseaux, cet essaim des eaux vives,

Sont les âmes d’un peuple accourant aux doux sons :

Ah ! Muse, chère encore à tant d’âmes naïves,

Que du moins le banquet soit digne des convives,

Et que ni miel ni fleurs ne vaillent tes chansons !

Les Dernières Feuilles

Les mauvais jours venus, quand de sa robe verte

Le bois a dispersé les guirlandes au vent ;

Le long des parcs en deuil, quand la terre est couverte

De feuillages criards que l’on foule en rêvant ;

Alors — triste tableau ! — la forêt orpheline

Conserve à peine encore quelques festons mouillés,

Feuilles que le vieux pâtre, assis sur la colline,

Peut compter à travers les rameaux dépouillés.

Frissonnante et ridée au vent qui la secoue,

L’une se teint d’azur, l’autre de vermillon ;

Celle-ci, pâle et brune, a des taches de boue ;

De la pourpre des rois l’autre semble un haillon.

Hélas, ainsi de nous ! Quand vient notre hiver sombre,

Lorsque le vent du sort, qui flétrit les meilleurs,

De nos illusions a décimé le nombre,

Qu’il a bien secoué nos feuillages en pleurs.

Parfois, il est encore, aux branches les plus fortes,

Quelques restes pendants, faciles à compter :

Amours presque fanés, amitiés presque mortes,

Croyances qu’un zéphir suffit pour agiter !

Ô souffles de malheur, vents de pluie et de neige,

Ne venez pas sitôt nous ravir, sans retour,

Cette tremblante foi que chaque doute assiège,

Cet idéal suprême et ce dernier amour !…

Un jour, le bel avril rajeunira le monde ;

La sève, en jets puissants, reprendra son essor ;

La forêt, qu’aujourd’hui le vent d’orage émonde,

De feuilles et de fleurs sera couverte encore.

Heureux, au flanc des monts, les ormeaux et les frênes ;

Heureux le peuplier, le saule au bord des eaux ;

Ils reverront l’éclat des aurores sereines ;

Ils tressailliront d’aise au concert des oiseaux !

Heureux le chêne ! Heureux les aulnes, les érables !

Ils reverdiront tous, de la base aux sommets…

Mais vous, cœurs dévastés, vous, ronces misérables,

Sous quel printemps nouveau renaîtrez-vous jamais ?

Les Funérailles De L’année

Le soleil des beaux jours s’en va tout pâlissant ;

Le nuage se mouille ;

La sève des buissons languit et redescend ;

Le jardin se dépouille ;

Et voilà que l’année en son pâle cercueil

Repose, froide et morte !

Arrivez maintenant, en longs crêpes de deuil,

Arrivez, sombres mois qui formez son escorte :

Novembre, et toi Décembre, et toi morne Janvier

Où tant de neige tombe !

Sur la feuille flétrie et sur le dur gravier,

Rangez-vous autour de sa tombe !

Une hirondelle encore partait l’autre matin,

Mais c’était la dernière.

J’entends de plus en plus le grondement lointain

Des eaux de la rivière.

L’aube à regret se montre, elle pleure, et le soir

Se hâte de la suivre :

Venez donc maintenant, vêtus de gris, de noir.

Couverts de manteaux blancs tout saupoudrés de givre,

Venez, ô tristes mois, les yeux de larmes pleins ;

Et d’une herbe fanée

Ornez pieusement, comme des orphelins,

La froide bière où dort l’année !

Il pleut : l’eau de la nue arrose un sol fangeux

Où rampe la limace.

Le tonnerre parfois, comme un glas orageux,

Gronde au loin dans l’espace.

Les lézards sont rentrés, pour dormir leur sommeil,

Au trou qui les protège.

Passez donc maintenant, en funèbre appareil,

Passez, mois de l’hiver, comme passe un cortège :

L’année est morte, hélas ! Pleurez, mois de l’hiver,

Celle qui fut si belle ;

Et faites de sa tombe éclore un gazon vert,

A force de pleurer sur elle !

Les Rivages

La verte Normandie a sur ses promontoires

De grands bœufs accroupis sur leurs épais genoux.

Des bœufs au manteau blanc semé de taches noires,

Des bœux aux flancs dorés, marqués de signes roux.

Aux heures de la trêve et du sommeil des vagues,

Paisiblement couchés dans le souple gazon,

Ils rêvent en silence, et laissent leurs yeux vagues

D’un regard nonchalant se perdre à l’horizon.

A quoi songent ainsi, dans leur calme attitude,

Ces anciens du troupeau, semblables à des dieux ?

Est-ce au maître inconnu de cette solitude ?

Est-ce à l’immensité de la mer et des cieux ?

Quand ils errent, le soir, au sommet des rivages,

Quand leur front vers les eaux se tourne pesamment,

L’Océan, qui déferle à ces côtes sauvages,

Mêle sa voix profonde à leur mugissement.

Quand l’ouragan d’été, sous les falaises mornes,

Entrechoque les flots à travers les récifs,

Eux aussi, furieux, souvent croisent leurs cornes,

Et, d’un effort jaloux, heurtent leurs fronts massifs.

Entre ces fiers taureaux et l’Océan farouche,

Dieu mit une harmonie étrange à contempler :

Lui, rude et solennel, creusant au loin sa couche ;

Eux, ses voisins, les seuls qu’il ne fait point trembler !

Or, si la Normandie a les bœufs, la Provence

Garde au flanc de ses monts les chèvres en troupeaux.

Les chèvres dont le pied, libre et hardi, s’avance.

Et dont l’humeur sans frein ne veut pas de repos.

La montagne au soleil, où croissent pêle-mêle

Cytise et romarin, lavande et serpolet,

Enfle de mille sucs leur bleuâtre mamelle ;

On boit tous ses parfums quand on boit de leur lait.

Tandis qu’assis au pied de quelque térébinthe.

Le pâtre insoucieux chante un air des vieux jours,

Elles, dont le collier par intervalles tinte,

Vont et viennent sans cesse et font mille détours.

En vain le mistral souffle et chiffonne leur soie.

Leur bande au pâturage erre des jours entiers.

Je ne sais quel esprit de conquête et de joie

Les anime à gravir les plus âpres sentiers.

Sur les escarpements entrecoupés d’yeuses.

Elles vont jusqu’au soir, prolongeant leurs ébats ;

Et parfois sur le bord s’arrêtent, curieuses,

Pour voir la folle mer qui se brise là-bas.

Que sur tes gouffres bleus, ô Méditerranée,

La roche laisse pendre une touffe de thym,

C’est là qu’elles iront, troupe désordonnée,

Que le péril attire autant que le butin.

Comme toi, mer d’azur, comme toi, mer folâtre,

Le caprice les mène et les pousse en avant,

Si bien que sur tes bords, assis non loin du pâtre,

Avec tes flots mutins je les confonds souvent.

Et je me dis alors, voyant cette harmonie :

Que le sombre Océan garde les noirs taureaux ;

Aux vagues de Provence, à la mer d’Ionie,

Dieu devait pour voisin le peuple des chevreaux !

L’étude

Sous la treille, à midi, pendant que la maison

Repose, et que les blés, jusques à l’horizon,

Sous ce vent frais et doux qui chaque jour s’élève,

Roulent comme des flots attirés par la grève,

L’un près de l’autre assis, tous deux gardent le seuil :

Tous deux, l’aimable enfant, au front pur, au bel œil,

Garçon qui sur sa joue a des teintes vermeilles,

Et le grand chien de chasse aux pendantes oreilles.

Un livre est sous leurs yeux, un volume latin

Que le maître à l’enfant confia ce matin.

Il s’agit d’épeler, sur l’ordre du digne homme,

Ce gros livre un peu lourd, plein des fastes de Rome ;

D’y connaître Tarquin, d’y fréquenter Brutus.

Et de s’y bien nourrir des antiques vertus. —

Or, l’enfant, dont cet ordre a glacé le sourire,

Lit tout bas, et le chien lui-même semble lire.

L’écolier, par moments, relève un peu le front.

L’étude a bien son prix, mais un rien l’interrompt :

Pour qu’on néglige enfin les Volsques, pour qu’on laisse

Rentrer sournoisement le mari de Lucrèce,

Ou le fier Scaevola s’approcher du brasier,

Que faut-il ? Qu’un oiseau chante dans le rosier,

Qu’un papillon, dont l’aile au hasard se gouverne,

Vienne poser son vol sur un brin de luzerne !

Au contraire le chien, qui d’ailleurs se fait vieux.

Le brave et digne chien ne quitte pas des yeux

Son De Viris, ouvert largement sur la pierre.

A son air immobile, au pli de sa paupière,

On dirait qu’à défaut de l’indolent garçon

Il veut au moins qu’un autre apprenne la leçon.

A la fin cependant, pris de fatigue, il bâille ;

Et son voisin alors : Travaille, ami, travaille !

Quiconque est paresseux ne saura jamais rien.

Si je te parle ainsi, d’ailleurs, c’est pour ton bien ;

Car, du livre endormant qu’on parcourt feuille à feuille,

Dieu sait tout le profit que, plus tard, on recueille !

L’héritier Présomptif

Dans son berceau d’osier que l’aïeule balance,

Regardez-le dormir, le tendre nourrisson.

Nos fermiers sont deux fois heureux de sa naissance :

C’est leur premier enfant, c’est leur premier garçon !

Que la ferme au travail tout un jour fasse trêve ;

Que l’araire en un coin sommeille abandonné.

Qu’eux-mêmes les grands bœufs, livrés à leur long rêve

Fêtent à leur insu leur maître nouveau-né !

Il dort ; le joyeux père, en silence, l’admire ;

Les visiteurs amis viennent lui faire accueil ;

Et, du fond de l’alcôve, à travers un sourire,

La mère au doux berceau jette plus d’un coup d’œil.

Tranquille et pur, les mains en dehors de sa couche,

Il dort : n’en approchez qu’à pas silencieux.

Et toi vole plus loin, vole indiscrète mouche,

Qui viens de temps en temps te poser sur ses yeux !

Au fracas de l’airain, cloche ou canon qui gronde,

Dans un pli de la pourpre, à nos yeux présenté,

Quand un enfant naissait, futur maître du monde,

Autour de son berceau je n’ai jamais chanté.

Mais je te chanterai, d’une voix libre et fière.

Toi, pauvre nouveau-né, toi, fils de paysan !

Et l’héritier sans nom d’une obscure chaumière

M’aura pour son poète et pour son courtisan.

Semez, semez des fleurs sur l’enfant qui repose ;

Ornez-le de vos dons, dirai-je à tes parrains.

Et je ne t’offrirai, moi, ni jasmin ni rose ;

Mais, symbole meilleur, l’épi chargé de grains !

A défaut des tributs qu’apportaient les Génies,

A défaut de la fée et de son vain trésor,

Que les anges du ciel, entre leurs mains bénies,

T’apportent les vertus qui valent mieux que l’or !

Sois robuste et vaillant, pour quand viendra la peine.

Hérite de ton père un sang vivace et pur :

Bois, à longs traits, la force et la gaîté sereine,

Dans le lait de ta mère au sein veiné d’azur.

Sois bon : la bonté sainte est la sœur de la force.

Les forts sont les meilleurs. Vois le chêne des bois :

L’abeille fait son miel sous sa rugueuse écorce ;

Sa branche nourrit l’homme et l’abrite à la fois !

Sois prudent : la sagesse est la plus sûre garde !

Pour semer ton sillon, choisis l’heure et le vent.

Rarement fructifie un grain que l’on hasarde,

Et, comme l’espérance, il avorte souvent.

Rive la patience à ton cœur : si l’orage

A trempé sur le sol ou dispersé tes foins,

Au lieu d’en accuser le vent ou le nuage,

Fermier, songe à toi-même, et redouble de soins !

Crains l’orgueil du savoir, ce vin qui vous enivre.

Cherchant un conseiller, médite bien ton choix.

Interroge un vieillard plus volontiers qu’un livre :

Ceux-là sont les savants qui parlent d’autrefois.

Sois pieux ! Quand résonne au clocher du village

L’appel du temple saint, premier degré des cieux,

Entre, et courbe le front, que cette paix soulage,

Au pied du même autel où priaient tes aïeux.

Humble comme l’enfant, sois brave comme l’homme

Si jamais le pays parle de ses dangers,

Souviens-toi de Marceau, vertu digne de Rome ;

Songe à tant de héros nés bouviers ou bergers !

Dans ton berceau rustique, enfant que je vénère,

Ame ouverte à tout bien, âme close à tout mal,

Montre-toi digne en tout de Rémi, ton grand-père,

Dont tu reçois le nom au lavoir baptismal.

Celui-là, cœur vaillant entre ceux qu’on proclame,

A la neige, au soleil, gagnait le pain du jour ;

Puis, retrouvant au soir les enfants et la femme,

Sur ses maux oubliés versait ce double amour.

Celui-là, sans faiblir des mains ni du courage,

Menait à huit colliers ses bœufs dans le sillon,

Si ferme et si joyeux, même au déclin de l’âge,

Que sa seule présence était leur aiguillon !

Celui-là, non moins saint que le prêtre du temple,

Avant de se remettre au labeur journalier,

Disait aux serviteurs, touchés de son exemple

A genoux, mes enfants ! Commençons par prier.

Et là, sur le terrain, chaque jour et sans faute,

Debout parmi les siens, en face du ciel bleu,

Calme et grave, il faisait sa prière à voix haute,

Et l’alouette au ciel la répétait à Dieu !

Ô toi, son petit-fils, enfant qui viens de naître,

Enfant à qui les temps peut-être seront lourds,

Imite ce vieillard, imite cet ancêtre,

Et tu seras plus grand qu’un héros des grands jours !

Ton nom ne vivra pas, écrit dans une histoire,

L’histoire à d’autres noms réserve ses faveurs :

Il faut s’être enivré du sang d’une victoire,

Pour être mis au rang des dieux et des sauveurs.

Non ; mais dans les échos de l’heureuse vallée

Longtemps il revivra, mieux qu’en un livre d’or ;

Et les fils de tes fils, de veillée en veillée,

A l’enfant qui naîtra le rediront encore !

L’heure Du Sommeil

Sur son blanc chevet, belle, à demi nue,

Elle parlait seule, et parlait tout bas :

Du sommeil pour tous l’heure est revenue ;

La lumière au loin s’endort sous la nue ;

Pourquoi, faible cœur, seul ne dors-tu pas ?

Sous son toit rustique où la nuit se pose,

L’agreste famille, après son repas,

Aux voix du dehors tient sa porte close.

Le père et les fils, tout enfin repose ;

Pourquoi, faible cœur, seul ne dors-tu pas ?

Le lis des jardins a fini sa veille :

Fatigué du jour aux brûlants éclats,

Il cède aux oublis que la nuit conseille.

Le zéphir se tait, ainsi que l’abeille.

Pourquoi, faible cœur, seul ne dors-tu pas ?

Mon jeune poulain, parmi sa litière,

Se délasse un peu de ses longs ébats.

Au retour des bois, couché sur la pierre,

Le chien du chasseur ferme sa paupière.

Pourquoi, faible cœur, seul ne dors-tu pas ?

Toute chose dort, pour peu qu’elle veuille :

L’hirondelle même a clos ses yeux las.

Le nid dort sur l’arbre ainsi que la feuille ;

La nature entière enfin se recueille…

Pourquoi, faible cœur, seul ne dors-tu pas ?

Matinée De Novembre

Les brouillards sont venus, dont l’humide manteau

Charge dès le matin la plaine et le coteau :

Pâle et froide vapeur qu’à peine un rayon perce.

Les feuilles que l’eau trempe et qu’un souffle disperse,

Tourbillonnent dans l’air ; la bise à l’aigre son

S’est remise à chanter, à pleurer sa chanson.

C’est l’heure de rentrer ; rentrons. Seul dans ma chambre

Devant ces vieux chenets qu’on replace en novembre.

Je rallume un feu clair de cyprès et de houx ;

Et, je ne sais comment, amis ! Je songe à vous.

Aux beaux jours d’autrefois — les seuls que Dieu protège —

Aux beaux jours, qui pourtant sont les jours de collège,

Nous étions quatre amis ; et jamais compagnons

Dont l’histoire ou la fable a conservé les noms,

Ni Castor ni Pollux, Oreste ni Pylade,

Ne marchèrent unis de plus tendre accolade.

Émules au travail et non rivaux jaloux,

Le plus âpre latin s’adoucissait pour nous.

Le premier finissant passait son thème à l’autre.

Aux jeux même union : vrai faisceau que le nôtre !

Laissons-les, disait-on, ce sont les quatre amis.

Or, en cet heureux temps, nous nous étions promis,

Quel que fût l’avenir, destins bons ou contraires,

De vivre ainsi toujours indivisibles frères :

Rien, parmi ces hasards qu’on devait conjurer,

Rien qui pût, ici-bas, un jour nous séparer ;

Cela fut dit, prenant le ciel en témoignage.

Ô projets ! Ô candeur des serments du jeune âge !

L’un de nous maintenant, celui qui, pâle et doux,

Semblait en ce temps-là le plus frêle de tous,

Là-bas, sur ce rivage où la France est campée,

Travaille jour et nuit du cœur et de l’épée.

Depuis six mois passés, son héroïque ennui

Voit le donjon des czars se dresser devant lui,

Et sur ses compagnons, troupe au labeur penchée,

L’obus à tout moment pleuvoir dans la tranchée.

L’autre, que son berceau, décoré d’un blason,

Reçut comme héritier d’une riche maison,

Erre au loin désormais, récoltant un pain rare

Dans une des cités au bord du Delaware.

Le sort, qui démentit sa première douceur,

A fait du fier jeune homme un humble professeur.

Le troisième, autrefois si joyeux, quand j’y pense,

Après de longs travaux goûtait la récompense.

La femme de ses vœux riait à son chevet ;

Un beau groupe d’enfants près de lui s’élevait ;

Il voyait sa maison, florissante et superbe,

Grandir : depuis trois mois, il dort, couché sous l’herbe !

Enfin, de ce cher nid d’où chacun s’envola,

Moi le dernier de tous, aujourd’hui je suis là ;

Je suis là, me chauffant devant ce feu d’épines ;

Je regarde parfois du côté des collines,

Et je vois fuir au loin quelque vol de ramiers :

Ô fuite plus rapide encore des jours premiers !

Ô tendresses des cœurs, unions éphémères !

Ô de l’homme qui passe éternelles chimères !