Souvenir Et Plaisir

Souvenir et plaisir ne font pas bon ménage,

Vois déferler les pleurs au revers des beaux jours,

Vois au flot du regret la parure baignée,

L’écharpe de minuit de sanglots imprégnée,

Vois le baiser qui cherche à rejoindre l’amour

Et l’amour s’enivrer de nos larmes sauvages.
1945

Ton Souvenir

Ton souvenir porte poignard

Et me poursuit à main armée.

S’il est trop tôt, il est trop tard.

Ne t’ai-je encore assez aimée ?

1945

Mercredi Des Cendres

J’irai bien volontiers, le Mercredi des Cendres,

Effaçant de ton front l’annonce du trépas,

Te porter la mort lente à l’abri de mes bras.
J’irai bien volontiers, le Mercredi des Cendres,

Te donner cette mort que l’amour fait attendre.
1945

Métamorphoses

Violon hippocampe et sirène

Berceau des cœurs, cœur et berceau

Larmes de Marie-Madeleine

Souper d’une Reine

Sanglot.
Violon orgueil des mains légères

Départ à cheval sur les eaux

Amour chevauchant le mystère

Voleur en prière

Oiseau.
Violon alcool de l’âme en peine

Préférence. Muscle du soir

Épaule des saisons soudaines

Feuille de chêne

Miroir.
Violon femme morganatique

Chat botté courant la forêt

Puits des vérités lunatiques

Confession publique

Corset.
Violon chevalier du silence

Jouet évadé du bonheur

Poitrine de mille présences

Bateau de plaisance

Chasseur.
1945

Portrait

Ta chair d’âme mêlée

Chevelure emmêlée,

Ton pied courant le temps,

Ton ombre qui s’étend

Et murmure à ma tempe

Ton vert regard où trempe

La triste joie de l’univers.
Voilà, c’est ton portrait,

C’est ainsi que tu es

Et je veux te l’écrire

Pour que la nuit venue

Tu puisses croire et dire

Que je t’ai bien connue.
1945

Rimes Du Coeur

De ce temps si vite passé

Rien n’est resté à la patience.
Je n’eus pas le temps d’y penser

Ni de faire un traité d’alliance

J’ai tout pris et tout dépensé.
Chaque plaisir, chaque malaise

Trouvaient les mots qui font pâlir.
Rimes du cœur sous les mélèzes,

La forêt comprend le désir

Et pleurait pour que mieux je plaise.
J’ai pris le rire en sa saison

Quand il venait en avalanche.
Quand parfumés de déraison

S’ouvraient les jasmins à peau blanche

J’acceptais la comparaison.
Il faisait bon si j’étais bonne

Meilleur si je faisais semblant.
Les vœux qu’on ne dit à personne

Éveillés par le cri des paons

Chantaient au remords qui fredonne.
La neige tombe, ohé ! traîneau

Je vais partir en promenade.
La neige anoblit mon manteau

Je suis la reine des nomades

Dans mon lit à quatre chevaux.
Je suis la reine sans coutumes

Qui connaît tous les jeux anciens.
La parole était mon costume

Et la lune mon petit chien

Jaloux d’un astre qui s’allume.
Une larme au bord de mes cils

Je dois poursuivre mon voyage.
Beau château restez de profil,

Pour rebroder vos personnages

Je prends mon aiguille et mon fil.
Le bonheur est un invalide

Qui passe en boitant comme moi.
Il n’a pas l’épaule solide

Mais je sais ce que je lui dois :

Mon cœur est plein, j’ai les mains vides.
1945

Adieux

Les mots sont dits, les jeux sont faits

Toutes couleurs toutes mesures,

Le danger cueille son bouquet,

Aux falaises de l’aventure

Je ne reviendrai plus jamais.
Adieu chapeau de Capitaine

Adieu gais écheveaux du vent,

Astre du Nord, étoile vaine,

Un baiser est au firmament

Des jardins où je me promène.
Adieu bateaux au jour défaits,

L’heure attendue est bien venue,

L’amour me choisit mes secrets.

À la tour des peines perdues

Je ne monterai plus jamais.
1945

Amours Secrètes

Fragile en son châle rose

Que la brise délia,

Sous la glycine repose

La Dame aux camélias.
Rêve, rêve
Fatigué de perdre haleine,

Las des ombres de satin

Et des nuits de prétentaine

Don Juan s’endort enfin.
Songe, songe
Le silence sent le lierre

Et dans le jardin soumis

Accablés par leur mystère

Les héros sont endormis.
Berce, berce
Viens, allons vivre en cachette,

Garde mon cœur sur ta main,

Ayons des amours secrètes :

Ne nous disons jamais rien.
Donne, donne
1945

Au Jardin

Au jardin dans le coin des pensées

Mes amours se sont dépensées

Simples et graves comme ces fleurs

Portant leurs visages aux coeurs.

Dans ma main que le baiser tourmente

Repose mon profil d’amante.

Mon profil, mon profil est cueilli.

Bouquet de visage a vieilli.
1945

La Maison Des Enfants

La maison des enfants

Est livrée au grand vent

Leurs chambres sont désertes.

Le grand vent du matin

Ne dénoue au jardin

Nul ruban de soie verte.
Plus de mots hésitants

Et plus de compliments

Au midi de ma fête

Et plus de petits pas,

Plus de secrets tout bas

Ni de cris à tue-tête.
Loin de moi grandissez

Enfants de mon passé

Qui vivez en voyage,

Puis venez à mon cœur

Fontaine de mes pleurs

Y puiser votre image.
Usez de mon amour.

Votre jour est toujours

L’objet de mon envie.

Revenez à mes bras,

Ne vous éloignez pas

Du sein de votre vie.
Êtes-vous nés trop tôt

Rires de mes berceaux

À l’âge du quadrille ?

Êtes-vous nés trop tard

Enfant de mes hasards,

Enfants petites filles ?
Le jardin est pareil,

L’abeille et soleil

Y font leur course à l’aise,

Mais sous les hauts sapins

Plus de jeux anciens

Plus de chansons Françaises.
Plus de baisers le soir

Ni de peur dans le noir

Où vient rôder le diable,

Plus de jouets cassés,

Plus de genoux blessés

Ni de châteaux de sable.
Enfants, c’est mon passé

Passé que vous bercez

Au jardin de Verrières,

Car je riais aussi

Sous l’arbre que voici

Et que planta mon père.
Les jours sont abîmés.

Aurais-je trop aimé

Le pas qui déconcerte ?

Je suis seule à présent

Voyageuses enfants

Devant la porte ouverte.
1945

La Solitude Est Verte

Chasseresse ou dévote ou porteuse de dons

La solitude est verte en des landes hantées

Comme chansons du vent aux provinces chantées

Comme le souvenir lié à l’abandon.
La solitude est verte.
Verte comme verveine au parfum jardinier

Comme mousse crépue au bord de la fontaine

Et comme le poisson messager des sirènes,

Verte comme la science au front de l’écolier.
La solitude est verte.
Verte comme la pomme en sa simplicité,

Comme la grenouille, cœur glacé des vacances,

Verte comme tes yeux de désobéissance,

Verte comme l’exil où l’amour m’a jeté.
La solitude est verte.
1945

L’allée Italienne

Plus tard, par l’allée italienne,

J’irai l’après-midi, longeant les murs du temps,

Promener dans sa grâce nouvelle

L’enfant de mes soucis.
Cœur à cœur

Je lui dirai sa venue

Sans mystère en mon cœur.

Le secret de son nom par nos lèvres béni.
(Ah ! Que j’aimais ces vœux

Qui m’ont conquise et menée.

Cet œil bleu de déraison,

La mauvaise saison de cette année

Sur les plantes,

Ce front qui refusait de s’ouvrir au bonheur

Et mon bonheur de tant aimer.)
Pas à pas

Côte à côte,

Par l’allée italienne,

Mon fils et moi irons

Chantant les premiers mots de sa vie,

Le regard de son œil

Par la feuille verdie

Et, pris entre mes mains,

Ses doigts humides,

Ses mains,

Seront les fruits de mes baisers.
Enfants de mes soucis,

Enfant mort,

Enfant qui jamais ne jouera de ma vie,

Je ne tiendrai pas tes mains entre les miennes.

Je ne sentirai pas ta tête

Comme la sienne

Appuyée à mon sein,

Tu ne riras pas de moi

Comme il riait.

Je ne te verrai pas courant,

Sautant,

Ou tournant vers moi,

Bleu de déraison,

Ton bel œil sans desseins

Par l’allée italienne.
1945

Le Corset

La belle femme en son corset,

Vive comme un poisson dans l’onde,

Lasse et délasse tes projets,

T’offre la clef d’un nouveau monde

Ferme les yeux et disparaît.
Son corset est l’armure ancienne

Où se cache ce qui te plaît.

C’est le château, c’est la persienne,

C’est le rempart et le coffret

Où tes désirs vont et reviennent.
Refusant ce qu’elle promet,

Retenant l’amour qui se sauve,

Est-ce une femme ou un brochet

En coutil blanc lacé de mauve ?

Est-ce une femme ou un corset ?
1945

Le Manteau

Ce n’est pas de gaîté qu’est tissé ce manteau

C’est mon manteau de guerre lasse.

La patience y posa ses guipures tenaces,

L’amour fuyant m’en fit cadeau.
1945

Le Sable Du Sablier

Sur le Danube en février

Les longs îlots d’herbe frissonnent,

Ce sont des tombeaux oubliés

Que la brume d’oubli couronne.
Les souvenirs y sont couchés

Pareils à des anges malades,

Les souvenirs anges cachés

Au cœur d’anciennes promenades.
Le fleuve glisse bras ouverts

À la poursuite d’un visage

Et fait danser tête à l’envers

Les amants en pèlerinage.
Quand meurt aux abords de l’Été

Le grand vent qui souffle d’Asie

Le papillon vient grelotter

Sur ces tombeaux de fantaisies.
Oh ! fantaisie ! Oh ! vérité !

L’heure est partie en étrangère

De ces souvenirs désertés

Dont elle fut la passagère.
Gardienne de ces reposoirs,

La ronce, négresse en broussailles,

Vient apporter ses bijoux noirs

Au pied du lit des épousailles.
Mais les anges n’ont d’autre ami

Que ce fleuve au destin tranquille

Et leurs noms se sont endormis

Sous l’herbe haute de ces îles.
Sur le Danube en février

La mouette lourde et sauvage,

Dans le sable du sablier

Ensable à jamais nos images.
1945