Le Vent Est Doux Comme Une Main De Femme

Le vent est doux comme une main de femme,

Le vent du soir qui coule dans mes doigts ;

L’oiseau bleu s’envole et voile sa voix,

Les lys royaux s’effeuillent dans mon âme ;
Au clavecin s’alanguissent les gammes,

Le soleil est triste et les coeurs sont froids ;

Le vent est doux comme une main de femme,

Le vent du soir qui coule dans mes doigts.
Je suis cet enfant que nul ne réclame,

Qu’une dame pâle aimait autrefois ;

Laissez le soleil mourir sur les toits,

Dormir la mer plus calme, lame à lame

Le vent est doux comme une main de femme.

Été Des Vieilles Joies

Que ton souffle renaisse, Eté des vieilles joies,

Et ramène l’espoir et son divin cortège,

Et ravive l’écho de mes pas sur la grève

Où le vol des corbeaux et des rêves tournoie.

Car ma jeunesse s’empoussière aux vains grimoires,

Tant qu’elle sèche et peu à peu se désagrège,

Et l’automne, duègne ridée et sacrilège,

Vert-de-grise l’étang de mon âme et ses moires.

De la joie à pleines coupes et que j’en crie !

Je veux boire le sang changeant des pierreries

Et baigner d’or vivant mes paupières meurtries.

Eté, c’est l’heure ultime où reverdit l’écorce ;

Vers les marbres brisés le ver rampe et s’efforce,

Et le lierre funèbre enguirlande les torses.

La Maison Dort

La maison dort au coeur de quelque vieille ville

Où des dames s’en vont, lasses de bonnes oeuvres,

S’assoupir en suivant l’office de six heures,

Ville où le rouet gris de l’ennui se dévide.
Dans la cour un bassin où pleurent les eaux vives

D’avoir vu verdir les Tritons et d’être seules.

Et la maison laisse gémir les eaux jaseuses ;

Ses yeux sont noirs où s’avivaient jadis les vitres,
Et, vers le soir, les cuivres du soleil s’éteignent

Sur les plafonds tendus de terreuses dentelles

Qu’un coup de vent parfois tord comme des écharpes.
Les mites ont aimé dans les tentures ternes ;

Aussi, charme décoloré des chambres, charme

Des rêves qu’on a trop songés et qui se taisent.

La Voix Du Soir

La voix du soir est sainte et forte,

Lourde de songe et de parfums,

Et son flot d’ombre me rapporte

La cendre des espoirs défunts.
J’ai dit à l’amour qu’il s’en aille,

Et son pas d’aube, je l’écoute

Qui dans la gaieté des sonnailles

S’étouffe au tournant de la route.
La douceur de ce soir témoigne

De la bonté calme des choses.

Je voudrais vivre ! qu’on éloigne

Le vin où macèrent des roses,
Qu’on éloigne les mots subtils,

Les rythmes triples en tiares,

Les stylets stellés de béryls

Et les simarres d’or barbares.
Je suis las des perversités,

Je voudrais que mon âme lasse

Redevienne enfant des cités

Où le lys règne sur les places,
Que mon âme d’ombre délaisse

Les jardins de ronces haineuses,

Et laisse l’orgueil pour l’humblesse

Et redevienne lumineuse.
Le ciel est tendu d’améthyste,

Et maints péchés sont déliés

Je songe un livre de pitié

Pour les âmes simples et tristes.

Conseils Au Solitaire

Aie une âme hautaine et sonore et subtile,

Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ;

Forge en sceptre l’or lourd et roux de tes entraves,

Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;
Entends parmi le son des flûtes puériles

Se rapprocher le pas profond des choses graves ;

Hors la cité des rois repus, tueurs d’esclaves,

Sache une île stérile où ton orgueil s’exile.
Songe que tout est triste et que les lèvres mentent.

Et si l’heure en froc noir érige du silence

Les lys où mainte femme encor boira ton sang,
Marche vers l’inconnu, peut-être vers le vide,

Dans l’ombre que la Mort effarante en fauchant

Du fond des horizons projette sur la Vie.