Taciturnes, Le Front Baissé, Nous Tisonnons

Taciturnes, le front baissé, nous tisonnons.

La mourante lueur du feu baigne les noms

Que notre main distraite a tracés dans les cendres ;

Son rouge éclat palpite au fond des glaces, teint

Nos visages, tes cils encore, puis s’éteint.

Le crépuscule mêle alors nos âmes tendres ;

Je noue à ton col svelte et nu mes bras tremblants,

Et je baise tes yeux fermés, tes yeux brûlants,

Dont les paupières d’ombre ont la douceur des cendres.

Ton Cœur Est Fatigué Des Voyages

Ton cœur est fatigué des voyages ? Tu cherches

Pour asile un toit bas et de chaume couvert,

Un verger frais baigné d’un crépuscule vert

Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?

Alors ne va pas plus avant : Voici l’enclos.

Cette porte d’osier qui repousse des feuilles,

Ouvre-la, s’il est vrai, poète, que tu veuilles

Connaître après l’amer chemin, le doux repos.

Arrête-toi devant l’étable obscure. Ecoute.

L’agneau bêle, le bœuf mugit et l’âne brait.

Approche du cellier humide où, bruit secret,

Le laitage à travers les éclisses s’égoutte.

C’est le soir. La maison rêve ; regarde-la,

Vois le feu qu’on y fait à l’heure accoutumée

Se trahir dans l’azur par une humble fumée.

Mais tu cherchais la paix de l’âme ? Entre : Elle est là.

Tu Rangeais En Chantant Pour Le Repas Du Soir

Tu rangeais en chantant pour le repas du soir

Le pain blond, du laitage et le fruit de nos treilles,

Autour d’un rayon d’or formé par les abeilles ;

Et te voici qui viens tout près de moi t’asseoir.
Il a plu ; l’air mouillé répand une odeur verte,

Le fifre d’un insecte invisible au plafond

Alterne avec le bruit que les gouttes d’eau font

Sur des feuilles au bord de la croisée ouverte.
Nous rêvons, accoudés sur la nappe, devant

Les mets simples auxquels nul de nous deux ne touche.

Nous nous taisons ; parfois tu poses sur ma bouche

Ton bras nu qui frissonne au souffle frais du vent.
La fenêtre faisant un cadre au paysage

Se peint avec les bois et l’horizon natal

Sur les flancs ronds et purs d’un vase de cristal

Dont le courbe miroir nous grossit le visage.
Là-bas, le ciel d’automne est rouge et soucieux.

Ô doux et longs instants d’amour ! Le crépuscule

Décolore déjà l’univers minuscule

Qui diaprait l’azur de la buire et nos yeux.
Ton coeur frappe à la place où ma tête s’appuie,

Nous écoutons les fruits tomber dans le jardin,

Pensifs, et tressaillant ensemble quand, soudain,

Le vent secoue un arbre encor chargé de pluie.
Alors, et bénissant le jour qui va finir,

Comme deux voyageurs, d’un regard en arrière,

Nous laissons dans l’ardeur d’une même prière

Et nos mains et nos voix et nos âmes s’unir.

Un Oiseau, Fauvette Ou Grive

Mars. Un oiseau, fauvette ou grive, je ne sais,

Chante amoureusement dans les feuilles nouvelles,

Et, transi de rosée encore, sèche ses ailes

Au soleil dans le jeune azur et le vent frais.

Les rosiers déterrés poussent des bourgeons roses.

L’orme a verdi, l’air est rayé de moucherons,

Et le vaste jardin sonore où nous errons

Nous salue au sortir de ses métamorphoses.

Là, dans l’ombre, pendue à d’invisibles fils,

Une goutte d’eau ronde et limpide étincelle

Et cette perle, o bien-aimée, a pour jumelle

Une larme qui point et brille entre vos cils.

Vous pleurez, contre moi tendrement inclinée,

Paie, vaincue enfin par la sûre douceur

Que la nature emploie à vous fondre le cœur,

Et tout entière offerte à votre destinée.

Vous pleurez, sans vouloir m’entendre, infiniment,

De vous sentir si faible en face de vous-même,

Et, pauvre être docile à l’homme qui vous aime,

Le baiser qui nous lie accroît votre tourment.

De ma bouche pourtant la vôtre se détache ;

Votre regard troublé me fuit, et, non moins prompt,

Rougissant d’une honte heureuse, votre front

Se creuse un nid obscur dans mon sein et s’y cache.

Vous restez là, confuse, à vous plaindre tout bas

Alors, ô gémissante et craintive colombe,

J’attire votre tête ardente qui retombe,

Et je l’étreins avec orgueil entre mes bras.

Et vous levez les yeux sur moi puis, pour me plaire,

Votre visage, encore malgré vous convulsif,

D’un arrière-sourire incertain et pensif

Et pareil aux premiers soleils de l’an, s’éclaire.

Un Soir Au Coucher Du Soleil

C’était encore un soir au coucher du soleil.

Je menais sur le bord murmurant d’une grève

Mon cœur qui te répond, ô mer, et qui pareil

A ton abîme obscur, gronde, s’apaise et rêve,

Se brise sur lui-même et fuit, revient baiser

D’humbles pieds d’amoureux qui vont sur le rivage.

Et de nouveau cabré, lourd d’orgueil et sauvage,

Remporte des sanglots qu’il ne peut apaiser.

Tendre comme l’écho d’une invisible harpe,

Le vent me caressait du vol de son écharpe.

Sur les confins des flots vaporeux et du ciel,

Le jour en s’en allant semait des violettes ;

Et montant les degrés des extases muettes

Ou Dieu mesure à l’homme un moment éternel,

Je regardais bondir sous la première étoile

Une barque rentrant au port à pleine voile.

Ô ! dis-je, vagabond des monts et de la mer,

Qui reprendras demain et toujours comme hier

Vers un but inconnu ton inlassable marche,

Puisque la nuit t’invite à t’asseoir sous son arche,

Cède à son doux appel. Le rêve intérieur

Ramènera ton âme aux anciennes années

Où tu jouais, d’un cœur paisible, enfant rieur,

Avec le fil qui brille aux mains des Destinées.

Chère maison natale aux balcons en fleurs ! Vois :

Un clair matin d’été scintille sur les toits.

Le jardin retentit de chants, de cris, de voix ;

Entends chuchoter l’eau, soupirer les feuillages,

Et les cloches frémir de l’aile dans leurs cages.

Dans un massif que l’aube aux doigts frais a mouillé,

Ton frère aux cils dorés voudrait, agenouillé,

Cueillir un papillon qu’il prend pour une rose.

Tout s’éveille et rayonne et chante, tout est pur.

Pareille à ce jardin baigné d’humide azur,

La vierge au temps d’amour rit et pleure sans cause.

Ô voyageur, regarde encore : C’est le soir.

Un rayon rouge et bas traverse les charmilles.

Le rêve enlace deux à deux les jeunes filles

Qui viennent au balcon s’accouder et s’asseoir.

 » Le soir est bon, le soir est tendre, disent-elles !…  »

Or l’amour est caché dans l’ombre de ces mots,

Et, craintives de fondre alors en longs sanglots,

Elles trompent leur cœur par de douces querelles.

 » L’absent, le cher et triste absent, reviendra-t-il ?

Loin du sol maternel il aime son exil,

Et l’année au détour du chemin suit l’année

Sans ramener cette âme à souffrir obstinée.

Pourtant le soir est bon, le soir est tiède et bleu ;

Son laiteux encens flotte à terre comme un voile,

Et dans le pâle azur infini, chaque étoile

Porte sur ses rayons notre prière à Dieu.  »

Toutes forment ainsi peut-être un même aveu,

Les douces vierges. L’air qui leur flatte la joue

Fait que le bras plus tendre à la taille se noue ;

Un pur désir émeut les jeunes seins gonflés.

Et le vent sur le mur berce les clématites.

Ô poète inquiet du monde, qui médites,

Opposant un front ferme aux grands souffles salés,

Souviens-toi que l’amour, docile au pas de l’heure,

Ne descend pas deux fois dans la même demeure !

Un soir tu reviendras, sentant qu’il se fait tard,

Au toit natal, chargé d’une âme de vieillard.

Tes yeux verront dans les miroirs rongés de rouille

Le sel de l’Océan qui te reste aux cheveux.

Ta main tremblante et lasse attisera les feux,

Signe du noir automne humide et sa dépouille ;

Et regardant, pensif, presque en pleurs, aboyer

La chimère de bronze accroupie au foyer,

Songeant à la maison jadis pleine de joie,

Au temps où tu courais encore dans les massifs,

A tes parents couchés aujourd’hui sous les ifs,

A ceux qui dans la vie ont pris la juste voie,

Devant un pauvre feu sans cesse rallumé

Tu connaîtras l’horreur de n’être pas aimé.

Un Soir, Au Temps Du Sombre Équinoxe D’automne

Un soir, au temps du sombre équinoxe d’automne

Où la mer forcenée et redoublant d’assauts

Se cambre et bat d’un lourd bélier le roc qui tonne,

Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.

Heure trouble, entre l’ombre et le jour indécise !

La faux du vent sifflait dans les joncs épineux.

A mes pieds, sur la terre humide et nue assise

Tu frissonnais devant l’horreur du ciel haineux.

Inattentive aux cris des stridentes mouettes,

Tu regardais la nuit de pente en pente errer ;

Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes,

Et l’embrun te glaçait sans te désaltérer.

Et moi, sur ce rocher dont l’eau sculpte la proue,

Debout comme à l’avant d’un vaisseau de granit,

J’écoutais l’escadron des vagues qui s’ébroue

Et terrible, et ruant dans les récifs, hennit.

Ô bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue !

Heure farouche où tout en moi désespérait,

Où toute ma pensée, affreusement tendue,

Luttait pour arracher au Destin son secret !

A l’Occident, au fond d’un porche de nuées,

Le soleil soucieux s’échancrait sur les flots ;

A mon cou, par tes mains étroitement nouées,

Tu suspendais ton corps secoué de sanglots ;

Et, sentant entre nous l’étendue infinie

Qui sépare du ciel l’esprit contemplateur,

Nous regardions le feu de l’astre en agonie

Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.

Une Flûte Au Son Pur

Une flûte au son pur, je ne sais où, soupire.

C’est dimanche. La ville est paisible, il fait bleu ;

Et l’âme à qui l’azur semble toujours suffire

Bénit le soir tombant et la bonté de Dieu.

Pourtant cet air qui pleure au fond du crépuscule,

Là-bas, chez des voisins, ce dimanche d’été,

Cet aveu sans espoir qu’une flûte module,

A l’entendre, mon cœur se fond de volupté.

J’imagine une main de femme, longue et pâle,

Dont les doigts inégaux promenés sur le buis

Font tendrement canter la peine qu’il exhale.

J’imagine des yeux pensifs, au ciel enfuis ;

Et, songeant à ce cœur qui dit sa solitude

Sous les berceaux ombreux d’un jardin d’alentour,

Dans le mur qui se dresse entre nous, sombre et rude,

M’apparaît le destin ennemi de l’amour.

Vous Qui Sur Mon Front, Toute En Larmes

Vous qui sur mon front, toute en larmes,

Pressez vos yeux pour ne plus voir

Les feuilles du berceau de charmes

Sur le sable humide pleuvoir,
Dans le brouillard funèbre où glissent

Ces ombres des jours révolus,

Pauvre enfant dont les cils frémissent,

Vous qui pleurez, ne pleurez plus.
Car bientôt, dans les avenues,

Décembre transparent et bleu

Etendra sur les branches nues

Ses belles nuits d’astres en feu,
Et, perçant les voûtes profondes

Qui les séparaient de l’azur,

Nos coeurs approcheront les mondes

Etincelants de l’amour pur.
Ô tendre femme que l’automne

Glace et brise comme les fleurs,

Vers ces bois demain sans couronne

Levez des yeux libres de pleurs
Chaque feuille morte qui tombe

Nous découvre un peu plus de ciel ;

Quand l’amour descend vers sa tombe,

On voit mieux le jour éternel.

Vous, Le Charme Et L’honneur De Mon Jardin Natal

Vous, le charme et l’honneur de mon jardin natal,

Enfant qui secouez dans les herbes aiguës,

Pour en faire tomber des bêtes de métal,

Le parasol blanc des ciguës ;

Vous qui vivez, naïf et frais, toujours fêté,

Cette heure de la vie où l’on pleure sans cause,

Aujourd’hui, jeune dieu rose et blond de l’été,

Mon frère, je vous vis déchirer une rose.

La brise, en dissipant les feuilles, les mêla

Aux libres papillons du ciel, et vous, volage,

Ayant fui vers des jeux nouveaux, je restai là,

Songeant que vous aussi vous atteindriez l’âge

Où l’on rêve devant la fleur au sein nacré,

L’âge, hélas où l’amour sur les âmes se pose,

Où le cœur, pressentant la femme, est déchiré

Par la simple odeur d’une rose.

Parfois L’esprit Se Perd

Parfois l’esprit se perd dans la forêt des mots.

Inquiet, il hésite, il tâtonne, il trébuche

Dans le lierre qui tord ses nœuds comme une embûche.

Il appelle, et sa voix retombe des rameaux.

Il frissonne au contact rugueux des troncs énormes.

Une feuille le mouille et le caresse au front.

Il assiste au combat mystérieux des formes,

S’émeut du bruit que fait la branche qui se rompt

Et la source qui rit en répandant son urne.

Et dans la haute nef de la forêt nocturne,

Prisonnière des mots profonds comme des murs,

La pensée impuissante à formuler son rêve,

Anxieuse, attend l’heure ou le jour qui se lève

Baigne d’un pâle éclat les feuillages obscurs.

Plutôt Qu’un Médiocre Honneur

Plutôt qu’un médiocre honneur, accordez-moi,

Dieu juste, de mourir jeune encore et l’âme ivre

De volupté, d’orgueil puissant, avec la foi

Que j’aurais été grand si vous m’aviez fait vivre.

Car je songe, ce soir, hélas ! d’un cœur amer,

Au sort, humble entre tous et dur, des vieux poètes

Qui, la nuit, vont asseoir sur le bord de la mer

Leur tristesse de dieux déchus des plus hauts faîtes.

Jadis, ils gravissaient d’un pied sûr le chemin

Qui mène au but sacré ceux qui savent y croire ;

Ils se disaient, joyeux de leurs vingt ans  » Demain

Nous atteindrons le pic austère où croît la gloire.  »

Donc, ils montaient. Pourquoi sont-ils redescendus

Avant d’avoir cueilli la fleur des lieux sublimes ?

Ont-ils lâchement craint des sentiers trop ardus,

Ou rencontré l’amour banal qui hait les cimes ?

On l’ignore. D’ailleurs, ces rêveurs décriés

Qu’on reconnaît de loin à leur mélancolie

Et dont les longs cheveux ont blanchi sans lauriers,

On en sourit ; ces fiers vaincus, on les oublie.

Et c’est alors que, pleins de cendre et de sanglots,

Ils viennent contempler les astres sur la plage,

Et dominant d’un vain appel le bruit des flots,

Lamentent leur passé, leur solitude et l’âge.

Quand, Au Matin, Je Vois Tes Persiennes

Quand, au matin, je vois tes persiennes s’ouvrir

Doucement comme des paupières,

Et toi-même accoudée au balcon en fleurir,

Rose blanche, les vieilles pierres,

Mon âme livre alors ses ailes au baiser

De la jeune lumière heureuse,

Et vole, frémissante abeille, se poser

Aux plis de ta bouche amoureuse.

Et je dis, bénissant la main qui modela

Ta suave argile embaumée

Seigneur, vous qui l’avez faite ainsi, gardez-la

Tendre et belle, ma bien-aimée,

Celle qui, d’un pied sûr, dans la route où je vais,

Marche souriante et paisible,

Les seins hauts et formant de ses deux bras levés

Les anses d’une urne invisible.

Le Jour Blanc Se Levait À Peine Sur La Mer

Le jour blanc se levait à peine sur la mer.

Des gouttes d’eau tintaient à mon balcon de fer.

Je m’accoudai, tremblant de fièvre et triste, en face

De l’océan obscur et rauque et de l’espace.

Sépulcre cimenté de plomb blême et de poix,

Le ciel bas sur mon cœur pesait de tout son poids.

Chaque fois que, mêlant sa rumeur à mon rêve,

Le tonnerre des flots s’écroulait sur la grève,

Ma vitre bourdonnait faiblement. J’étais seul.

Dans ma chambre les draps traînaient comme un linceul ;

La veilleuse en mourant jetait de grandes ombres

Sur les meubles confus et dans les miroirs sombres.

Ô nuits, nuits sans sommeil, qu’on passe au bord du lit

A guetter le moment où l’orient pâlit !

On s’éveille d’un rêve amer, baigné de larmes,

L’esprit halluciné de secrètes alarmes.

Anxieux tour à tour d’amour et de remords,

On sent autour de soi la présence des morts.

On voit revivre, usant son spleen de ville en ville,

Sa jeunesse asservie à la volupté vile ;

Ou quelque douce femme invisible, parfois,

Vous pose sur le front la fraîcheur de ses doigts.

Ainsi, les yeux brûlants et l’oreille sonore,

J’observais, tout songeur, la soucieuse aurore.

Le souvenir du vieil amour et du passé

Me plantait jusqu’au fond du cœur son fer glacé.

L’image que nulle autre image n’a chassée

Visitait en pleurant mon âme et ma pensée.

Ses bras nus m’accablaient de leurs tendres liens ;

Elle disait  » C’est moi, mon bien-aimé, je viens

Apporter mon plus clair sourire à ta détresse.

Reconnais ton enfant chérie et ta maîtresse.

Voici mes seins, voici l’odeur de mes cheveux,

Baise ma bouche et sois consolé, je le veux !…  »

Elle s’évanouit alors, la vaine image,

Et le vent pluvieux flatta seul mon visage.

Et soudain, à travers la grise immensité,

Je me vis dans un lieu funèbre transporté.

J’errais avec lenteur de tombe en tombe, l’âme

Tremblante encore du triste adieu de cette femme.

C’était un soir brumeux de Toussaint. J’arrivai

Au sépulcre où le nom de ma race est gravé,

Et, pressant d’un fiévreux baiser la pierre verte,

Ivre d’une douleur âcre, je criai  » Certes,

Ô morts ! il ne faut pas envier ce vivant

Qui gémit comme un pin rebroussé par le vent.

Alors que vous goûtez dans votre nuit profonde

Le souverain oubli de vous-même et du monde,

Cet homme, cet enfant qui se jette à genoux

Pour être, ô bienheureux défunts ! plus près de vous,

Ce rêveur âprement s’enracine à la terre.

L’insatiable feu des voluptés l’altère.

Il ouvre son cœur vide à la gloire ; il attend

Comme une église où va tonner l’orgue éclatant ;

Il espère, il a soif d’aimer, il aime, il doute,

Et, buttant de fatigue, il traîne sur sa route

Son orgueil, son espoir et son ombre en marchant

Vers les monts envahis par la paix du couchant.

Vous qu’il a vus, les doigts crispés, la chair jaunie,

Supporter des saisons entières d’agonie,

Vous encore qu’il revoit, hélas ! joyeux et forts

Et rayonnants d’amour et de jeunesse, ô morts !

Ô morts, partagez-lui les fleurs et les prières

Que les passants pieux répandent sur vos pierres,

Pour que ce voyageur reprenne son chemin

Avec la foi dans l’âme et des lys à la main !

J’ouvris les yeux. Le ciel versait un jour avare.

Des troupes d’albatros volaient autour du phare.

Les voiles des pêcheurs se glissaient hors du port.

Le flot sur les récifs brisait d’un sourd effort,

Et sur la vaste mer au loin blanche d’écume,

L’aube grise traînait son suaire de brume

Qu’une pluie aux longs fils pressés tramait d’argent.

Et moi je demeurai, plein de larmes, songeant

Aux fins d’amour, aux nuits de départ où l’on pleure,

Aux serments révoqués par la fuite de l’heure,

Aux sanglots étouffés dans la gorge, aux baisers

Trempés de sel, aux cris, aux silences brisés,

A ces amants dont l’œil sourit au suicide

Et qui s’en vont, muets et hagards, l’esprit vide,

Emportant sous le ciel douteux du petit jour

Le froid intérieur d’un adieu sans retour.

Ô jeunesse qui fus la mienne, ô douloureuse !

Je te laisse clouée à ta croix amoureuse

Avec un poids mortel de roses sur le front.

Les femmes qui t’ont fait souffrir te pleureront.

Pour moi je redescends la colline gravie,

D’un pas viril, les yeux plus larges, vers la vie.

Forger, lutter, brandir l’épée ou le marteau,

Partager aux errants des routes son manteau,

Être bon, être pur, être grand, être un homme

Que le seul bruit du bien qu’il a semé renomme,

Entrer comme un rayon d’azur dans les taudis,

Remplir d’amour le cœur âpre et sec des maudits,

Visiter les chevets et les âmes sans joie,

Dire  » Croyez en Dieu, car c’est lui qui m’envoie,  »

Se sentir chaque soir plus paisible et meilleur,

Ce rêve d’une fin de nuit d’avril, Seigneur,

Ne sera-ce qu’un rêve encore après tant d’autres ?

Ou compterai-je un jour au nombre des apôtres

Qui, satisfaits d’avoir accompli leur destin,

Meurent les yeux ouverts sur l’éternel matin ?

Le Sable Du Ravin Est Rouge

Le sable du ravin est rouge. L’eau qui coule

Fait un bruit de baisers sur les cailloux mouvants.

L’air bleuit, et là-bas les cloches des couvents

Répandent l’angélus du soir aux quatre vents.

J’écoute; le geai crie et le ramier roucoule,

Le pic obstinément martèle un arbre mort.

Je vois rôder dans l’ombre une biche inquiète

Dont le pas, suspendu sur la mousse, s’arrête.

Puis, feuille à feuille et nid à nid, le bois s’endort.

Un jour mystérieux remplit l’ogive ouverte

Au loin sous les arceaux flottants de la nef verte.

Les fleurs brillent d’un feu secret en se fermant,

Et l’âme, repliant sa corolle, comme elles,

Bercée entre la terre et le ciel longuement,

Goûte à cacher ses pleurs un pur apaisement

Et ne se distrait plus des choses éternelles,

Lors même que, mêlant les cris et tes coups d’ailes,

Quelque nid proche éclate en sonores querelles,

Même lorsque, rompant les branches, apparaît,

Soudain surgi des noirs fourrés et l’œil sauvage,

Un enfant roux coiffé d’un chapeau de feuillage.

Le crépuscule rêve au fond de la forêt.

Alors, comme un doux clair de lune dans mon âme,

Le fantôme adoré se lève. Je vous vois,

Vous, ma plus sûre amie et la plus noble femme,

Telle qu’abandonnée à mes bras, tendre poids,

Un soir de notre amour vous marchiez dans les bois.

Vous vous penchez, pensive et belle et pâle et lasse,

Les cheveux dénoués et fière de l’émoi

Qui répand votre corps voluptueux sur moi.

Une langueur nouvelle ajoute à votre grâce.

Pareille à l’épi mûr qui ploie à se briser,

Vous reposez la tête au creux de mon épaule ;

Vos yeux cherchent mes yeux, vos lèvres mon baiser.

Parfois un oiseau crie, une branche nous frôle,

Mais votre oreille est close aux bruits de la forêt

Et votre âme où je bois demeure taciturne

En livrant son bonheur limpide, comme l’urne,

Quand l’eau de la fontaine y déborde, se tait.

Hélas ! nous avons eu notre heure sur la terre ;

Résignons-nous, ma bien-aimée, et louons Dieu.

Ce soir je reprendrai mon chemin solitaire,

Dans les champs où la nuit traîne son manteau bleu

J’irai, respirant l’air que l’herbe en fleur embaume,

Triste et pressant le pas comme ceux qui vont seuls ;

Je verrai les hameaux s’endormir sous le chaume,

Et les amants tresser leurs doigts sous tes tilleuls,

Et les femmes filer encore, et les aïeuls

Rêver dans l’ombre au son d’une tardive enclume ;

Et débouchant enfin sur les hauteurs d’où l’œil,

Caressé par le vent nocturne, avec orgueil

Embrasse l’horizon déjà noyé de brume

Et le fleuve qui luit d’un éclat morne et froid

Et la ville et parmi ses noirs pignons le toit

Ou ma lampe au moment des étoiles s’allume,

Ivre de larmes, seul, à la chute du jour,

D’un cri désespéré j’appellerai l’amour.

Le Soleil De Ce Jour D’automne

Le soleil de ce jour d’automne se coucha.

Les chênes étaient noirs sur l’occident, déjà

Vénus brillait au bord d’un golfe de nuages,

Et les troupeaux obscurs rentraient des pâturages.

Heure où s’enivre l’âme inquiète d’aimer,

L’amour seul a des mots qui puissent t’exprimer !

Nous rêvions, accoudés et las, sur la terrasse ;

Moi toujours triste, et vous dans toute votre grâce.

Mes yeux ne quittaient pas les vôtres sous ma main

Le marbre tiède encore était doux comme un sein,

Et contournant le col des balustres, le lierre

Flottait avec un bruit de lèvres en prière.

Nous sanglotions la nuit, pleine d’un feu secret,

Bleue et sans forme autour de nous se resserrait…