Une Flûte Au Son Pur

Une flûte au son pur, je ne sais où, soupire.

C’est dimanche. La ville est paisible, il fait bleu ;

Et l’âme à qui l’azur semble toujours suffire

Bénit le soir tombant et la bonté de Dieu.

Pourtant cet air qui pleure au fond du crépuscule,

Là-bas, chez des voisins, ce dimanche d’été,

Cet aveu sans espoir qu’une flûte module,

A l’entendre, mon cœur se fond de volupté.

J’imagine une main de femme, longue et pâle,

Dont les doigts inégaux promenés sur le buis

Font tendrement canter la peine qu’il exhale.

J’imagine des yeux pensifs, au ciel enfuis ;

Et, songeant à ce cœur qui dit sa solitude

Sous les berceaux ombreux d’un jardin d’alentour,

Dans le mur qui se dresse entre nous, sombre et rude,

M’apparaît le destin ennemi de l’amour.

Vous Qui Sur Mon Front, Toute En Larmes

Vous qui sur mon front, toute en larmes,

Pressez vos yeux pour ne plus voir

Les feuilles du berceau de charmes

Sur le sable humide pleuvoir,
Dans le brouillard funèbre où glissent

Ces ombres des jours révolus,

Pauvre enfant dont les cils frémissent,

Vous qui pleurez, ne pleurez plus.
Car bientôt, dans les avenues,

Décembre transparent et bleu

Etendra sur les branches nues

Ses belles nuits d’astres en feu,
Et, perçant les voûtes profondes

Qui les séparaient de l’azur,

Nos coeurs approcheront les mondes

Etincelants de l’amour pur.
Ô tendre femme que l’automne

Glace et brise comme les fleurs,

Vers ces bois demain sans couronne

Levez des yeux libres de pleurs
Chaque feuille morte qui tombe

Nous découvre un peu plus de ciel ;

Quand l’amour descend vers sa tombe,

On voit mieux le jour éternel.

Vous, Le Charme Et L’honneur De Mon Jardin Natal

Vous, le charme et l’honneur de mon jardin natal,

Enfant qui secouez dans les herbes aiguës,

Pour en faire tomber des bêtes de métal,

Le parasol blanc des ciguës ;

Vous qui vivez, naïf et frais, toujours fêté,

Cette heure de la vie où l’on pleure sans cause,

Aujourd’hui, jeune dieu rose et blond de l’été,

Mon frère, je vous vis déchirer une rose.

La brise, en dissipant les feuilles, les mêla

Aux libres papillons du ciel, et vous, volage,

Ayant fui vers des jeux nouveaux, je restai là,

Songeant que vous aussi vous atteindriez l’âge

Où l’on rêve devant la fleur au sein nacré,

L’âge, hélas où l’amour sur les âmes se pose,

Où le cœur, pressentant la femme, est déchiré

Par la simple odeur d’une rose.

Taciturnes, Le Front Baissé, Nous Tisonnons

Taciturnes, le front baissé, nous tisonnons.

La mourante lueur du feu baigne les noms

Que notre main distraite a tracés dans les cendres ;

Son rouge éclat palpite au fond des glaces, teint

Nos visages, tes cils encore, puis s’éteint.

Le crépuscule mêle alors nos âmes tendres ;

Je noue à ton col svelte et nu mes bras tremblants,

Et je baise tes yeux fermés, tes yeux brûlants,

Dont les paupières d’ombre ont la douceur des cendres.

Ton Cœur Est Fatigué Des Voyages

Ton cœur est fatigué des voyages ? Tu cherches

Pour asile un toit bas et de chaume couvert,

Un verger frais baigné d’un crépuscule vert

Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?

Alors ne va pas plus avant : Voici l’enclos.

Cette porte d’osier qui repousse des feuilles,

Ouvre-la, s’il est vrai, poète, que tu veuilles

Connaître après l’amer chemin, le doux repos.

Arrête-toi devant l’étable obscure. Ecoute.

L’agneau bêle, le bœuf mugit et l’âne brait.

Approche du cellier humide où, bruit secret,

Le laitage à travers les éclisses s’égoutte.

C’est le soir. La maison rêve ; regarde-la,

Vois le feu qu’on y fait à l’heure accoutumée

Se trahir dans l’azur par une humble fumée.

Mais tu cherchais la paix de l’âme ? Entre : Elle est là.

Tu Rangeais En Chantant Pour Le Repas Du Soir

Tu rangeais en chantant pour le repas du soir

Le pain blond, du laitage et le fruit de nos treilles,

Autour d’un rayon d’or formé par les abeilles ;

Et te voici qui viens tout près de moi t’asseoir.
Il a plu ; l’air mouillé répand une odeur verte,

Le fifre d’un insecte invisible au plafond

Alterne avec le bruit que les gouttes d’eau font

Sur des feuilles au bord de la croisée ouverte.
Nous rêvons, accoudés sur la nappe, devant

Les mets simples auxquels nul de nous deux ne touche.

Nous nous taisons ; parfois tu poses sur ma bouche

Ton bras nu qui frissonne au souffle frais du vent.
La fenêtre faisant un cadre au paysage

Se peint avec les bois et l’horizon natal

Sur les flancs ronds et purs d’un vase de cristal

Dont le courbe miroir nous grossit le visage.
Là-bas, le ciel d’automne est rouge et soucieux.

Ô doux et longs instants d’amour ! Le crépuscule

Décolore déjà l’univers minuscule

Qui diaprait l’azur de la buire et nos yeux.
Ton coeur frappe à la place où ma tête s’appuie,

Nous écoutons les fruits tomber dans le jardin,

Pensifs, et tressaillant ensemble quand, soudain,

Le vent secoue un arbre encor chargé de pluie.
Alors, et bénissant le jour qui va finir,

Comme deux voyageurs, d’un regard en arrière,

Nous laissons dans l’ardeur d’une même prière

Et nos mains et nos voix et nos âmes s’unir.

Un Oiseau, Fauvette Ou Grive

Mars. Un oiseau, fauvette ou grive, je ne sais,

Chante amoureusement dans les feuilles nouvelles,

Et, transi de rosée encore, sèche ses ailes

Au soleil dans le jeune azur et le vent frais.

Les rosiers déterrés poussent des bourgeons roses.

L’orme a verdi, l’air est rayé de moucherons,

Et le vaste jardin sonore où nous errons

Nous salue au sortir de ses métamorphoses.

Là, dans l’ombre, pendue à d’invisibles fils,

Une goutte d’eau ronde et limpide étincelle

Et cette perle, o bien-aimée, a pour jumelle

Une larme qui point et brille entre vos cils.

Vous pleurez, contre moi tendrement inclinée,

Paie, vaincue enfin par la sûre douceur

Que la nature emploie à vous fondre le cœur,

Et tout entière offerte à votre destinée.

Vous pleurez, sans vouloir m’entendre, infiniment,

De vous sentir si faible en face de vous-même,

Et, pauvre être docile à l’homme qui vous aime,

Le baiser qui nous lie accroît votre tourment.

De ma bouche pourtant la vôtre se détache ;

Votre regard troublé me fuit, et, non moins prompt,

Rougissant d’une honte heureuse, votre front

Se creuse un nid obscur dans mon sein et s’y cache.

Vous restez là, confuse, à vous plaindre tout bas

Alors, ô gémissante et craintive colombe,

J’attire votre tête ardente qui retombe,

Et je l’étreins avec orgueil entre mes bras.

Et vous levez les yeux sur moi puis, pour me plaire,

Votre visage, encore malgré vous convulsif,

D’un arrière-sourire incertain et pensif

Et pareil aux premiers soleils de l’an, s’éclaire.

Un Soir Au Coucher Du Soleil

C’était encore un soir au coucher du soleil.

Je menais sur le bord murmurant d’une grève

Mon cœur qui te répond, ô mer, et qui pareil

A ton abîme obscur, gronde, s’apaise et rêve,

Se brise sur lui-même et fuit, revient baiser

D’humbles pieds d’amoureux qui vont sur le rivage.

Et de nouveau cabré, lourd d’orgueil et sauvage,

Remporte des sanglots qu’il ne peut apaiser.

Tendre comme l’écho d’une invisible harpe,

Le vent me caressait du vol de son écharpe.

Sur les confins des flots vaporeux et du ciel,

Le jour en s’en allant semait des violettes ;

Et montant les degrés des extases muettes

Ou Dieu mesure à l’homme un moment éternel,

Je regardais bondir sous la première étoile

Une barque rentrant au port à pleine voile.

Ô ! dis-je, vagabond des monts et de la mer,

Qui reprendras demain et toujours comme hier

Vers un but inconnu ton inlassable marche,

Puisque la nuit t’invite à t’asseoir sous son arche,

Cède à son doux appel. Le rêve intérieur

Ramènera ton âme aux anciennes années

Où tu jouais, d’un cœur paisible, enfant rieur,

Avec le fil qui brille aux mains des Destinées.

Chère maison natale aux balcons en fleurs ! Vois :

Un clair matin d’été scintille sur les toits.

Le jardin retentit de chants, de cris, de voix ;

Entends chuchoter l’eau, soupirer les feuillages,

Et les cloches frémir de l’aile dans leurs cages.

Dans un massif que l’aube aux doigts frais a mouillé,

Ton frère aux cils dorés voudrait, agenouillé,

Cueillir un papillon qu’il prend pour une rose.

Tout s’éveille et rayonne et chante, tout est pur.

Pareille à ce jardin baigné d’humide azur,

La vierge au temps d’amour rit et pleure sans cause.

Ô voyageur, regarde encore : C’est le soir.

Un rayon rouge et bas traverse les charmilles.

Le rêve enlace deux à deux les jeunes filles

Qui viennent au balcon s’accouder et s’asseoir.

 » Le soir est bon, le soir est tendre, disent-elles !…  »

Or l’amour est caché dans l’ombre de ces mots,

Et, craintives de fondre alors en longs sanglots,

Elles trompent leur cœur par de douces querelles.

 » L’absent, le cher et triste absent, reviendra-t-il ?

Loin du sol maternel il aime son exil,

Et l’année au détour du chemin suit l’année

Sans ramener cette âme à souffrir obstinée.

Pourtant le soir est bon, le soir est tiède et bleu ;

Son laiteux encens flotte à terre comme un voile,

Et dans le pâle azur infini, chaque étoile

Porte sur ses rayons notre prière à Dieu.  »

Toutes forment ainsi peut-être un même aveu,

Les douces vierges. L’air qui leur flatte la joue

Fait que le bras plus tendre à la taille se noue ;

Un pur désir émeut les jeunes seins gonflés.

Et le vent sur le mur berce les clématites.

Ô poète inquiet du monde, qui médites,

Opposant un front ferme aux grands souffles salés,

Souviens-toi que l’amour, docile au pas de l’heure,

Ne descend pas deux fois dans la même demeure !

Un soir tu reviendras, sentant qu’il se fait tard,

Au toit natal, chargé d’une âme de vieillard.

Tes yeux verront dans les miroirs rongés de rouille

Le sel de l’Océan qui te reste aux cheveux.

Ta main tremblante et lasse attisera les feux,

Signe du noir automne humide et sa dépouille ;

Et regardant, pensif, presque en pleurs, aboyer

La chimère de bronze accroupie au foyer,

Songeant à la maison jadis pleine de joie,

Au temps où tu courais encore dans les massifs,

A tes parents couchés aujourd’hui sous les ifs,

A ceux qui dans la vie ont pris la juste voie,

Devant un pauvre feu sans cesse rallumé

Tu connaîtras l’horreur de n’être pas aimé.

Un Soir, Au Temps Du Sombre Équinoxe D’automne

Un soir, au temps du sombre équinoxe d’automne

Où la mer forcenée et redoublant d’assauts

Se cambre et bat d’un lourd bélier le roc qui tonne,

Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.

Heure trouble, entre l’ombre et le jour indécise !

La faux du vent sifflait dans les joncs épineux.

A mes pieds, sur la terre humide et nue assise

Tu frissonnais devant l’horreur du ciel haineux.

Inattentive aux cris des stridentes mouettes,

Tu regardais la nuit de pente en pente errer ;

Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes,

Et l’embrun te glaçait sans te désaltérer.

Et moi, sur ce rocher dont l’eau sculpte la proue,

Debout comme à l’avant d’un vaisseau de granit,

J’écoutais l’escadron des vagues qui s’ébroue

Et terrible, et ruant dans les récifs, hennit.

Ô bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue !

Heure farouche où tout en moi désespérait,

Où toute ma pensée, affreusement tendue,

Luttait pour arracher au Destin son secret !

A l’Occident, au fond d’un porche de nuées,

Le soleil soucieux s’échancrait sur les flots ;

A mon cou, par tes mains étroitement nouées,

Tu suspendais ton corps secoué de sanglots ;

Et, sentant entre nous l’étendue infinie

Qui sépare du ciel l’esprit contemplateur,

Nous regardions le feu de l’astre en agonie

Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.

Ma Plume, Cette Nuit De Doute

Ma plume, cette nuit de doute et de ténèbres,

Pèse âmes doigts tremblants comme un sceptre abdiqué.

Manquerai-je au destin que vous m’avez marqué,

Ou mon nom vivra-t-il entre les noms célèbres,

Seigneur ? Interrogez mon œuvre elle répond

Que mon labeur fut grand et mon âme sincère

Et telle que l’épi d’or fin jeté sur l’aire

Qui, frappé des fléaux, éclate, en grains fécond.

Mais les hommes ? Beaucoup m’ont ignoré ; les autres,

Indifférents aux cris profonds jaillis du cœur,

Opposent à ma voix ce silence moqueur

Par où le siècle ingrat accueille ses apôtres.

Pourtant, s’il est parmi les fils du sang, s’il est

Un être, pitoyable à ses frères, qu’enivre

Cet âpre instinct d’aimer, de pleurer et de vivre

Que !e sein maternel nous donne avec le lait ;

Si, modelant la strophe émue et cadencée

Sur sa gorge orageuse où grondent des sanglots,

Un poète a soufflé son âme dans les mots,

C’est l’homme dont ce livre affirme la pensée.

On se tait, soit ! Seigneur; j’en souffre, soit ! encore :

Je consens au silence et que nul ne m’écoute ;

Mais, lumière des cieux, épargnez-moi le doute

Qui brise les plus fiers esprits dans leur essor,

Et que l’ange de l’ombre et de l’inquiétude,

Qui plane sur les fronts laborieux, le soir,

N’ajoute pas pour moi des gouttes de vin noir

Aux brûlantes sueurs amères de l’étude !

*****

L’aube, lente à venir, verse par un carreau

Son jour blême ou jaunit ma lampe solitaire.

Et voici que s’élève en moi la voix austère

Que toute âme profonde a pour secret écho.

 » Dédaigne, me dit-elle, une plainte si lâche.

Va, trempe ton regard et ton cœur en priant

Dans la neuve clarté qui point à l’orient,

Et reprends avec force et l’outil et la tâche.

La mitre de l’orgueil te tombe sur les yeux ;

Écarte-la. Sois humble et réponds à quels signes,

Ô rêveur, connais-tu que tes tempes sont dignes

De goûter la fraîcheur d’un laurier glorieux ?

Luit-elle entre les vers de feu que ta main trace,

Cette strophe d’eau bleue où, prompte à s’émouvoir,

La vierge, se penchant comme sur un miroir,

Sourit de retrouver sa pudeur et sa grâce ?

Peins-tu le véritable amour, chaste et puissant,

L’esprit épanoui dans la chair invisible,

Ces couples purs dont l’âme, au soir d’un jour paisible,

Se hausse vers le ciel d’où le soleil descend ?

As-tu, pour attendrir les mères douloureuses,

Évoqué les enfants naïfs, beaux et bouclés,

Qui jouaient et chantaient et sifflaient dans les clés,

Et dont la douce cendre emplit les tombes creuses ?

As-tu salué l’aigle en sang des drapeaux lourds,

Et chanté par une ode où s’enfiévrât ta race,

Le régiment qui marche à la mort et qui passe

Dans la rumeur roulante et sombre des tambours ?

As-tu mêlé ton cri suppliant à l’hommage

Que la création apporte à l’Éternel ?

Ton livra a-t-il sa voix dans l’hymne solennel

Que forment les torrents, les mers et le feuillage ?

Enfin, comme un grand vent qui flagelle les blés

Et les fait murmurer d’un horizon à l’autre,

As-tu d’un souffle fort ouvert, ô jeune apôtre,

Un sillon frissonnant dans les peuples troublés ?…

Sois humble.  » La parole intérieure expire.

J’écoute encore. Docile à l’austère conseil,

Je laisse fondre aux feux apparus du soleil

Mes vers, hélas ! gravés dans une vaine cire ;

Et buvant d’un regard amer l’or et l’azur

Que la nature épanche en mourant de son urne.

J’offre à l’éblouissante aïeule taciturne

Mon âme résignée à son destin obscur.

Maîtresse, Tendre Et Noble Amie

Maîtresse, tendre et noble amie au pur visage

Qu’un sévère destin me ravit sans retour,

Si quelque triste et doux hasard t’apporte un jour

Ce livre d’un enfant prématurément sage

Où je pleure le temps, hélas ! de notre amour,

Où, fidèle et pieux souci, dans chaque page

J’évoque à mes yeux seuls ton invisible image,

L’ayant lu, ferme-le pour toujours. Dis-toi bien

Que tu ne viendras plus, confiante et paisible,

Bercer pour l’endormir ton cœur contre le mien,

Ni, comme un lierre noue et serre son lien,

M’étreindre de ton corps frémissant et flexible,

Ni dans une langueur de rose qui se rompt

Sourire, suspendue à ma bouche et lassée,

Ni longuement poser tes lèvres sur mon front

Pour y souffler ton âme et boire ma pensée.

Recueille-toi, regarde en arrière, revois

Les jours évanouis comme une troupe ailée ;

Revois le lac au pied des monts, les prés, les bois,

Et ma vie à ta vie étroitement mêlée ;

Notre chambre d’amour sur la mer et les soirs

Où la fenêtre ouverte au milieu des murs noirs

Découpait dans l’azur une baie étoilée.

Embrasse d’un coup d’œil d’adieu notre bonheur,

Tout ce passé d’hier qu’il nous fut doux de vivre ;

Et puis, dans ton nouveau foyer, brûle mon livre,

Et m’écartant, malgré toi-même, de ton cœur,

Rejetant le linceul sur la volupté morte,

Détourne ton espoir de la terre : Sois forte.

Va, le destin te marque un austère devoir ;

N’y manque pas : Voici la route. Je demeure

Seul au sommet désert du coteau jusqu’au soir,

Attendant que ta forme au loin dans l’ombre meure.

Va, tu seras heureuse et fière, tu vivras

Gravement dans la paix de ton âme affermie.

Et maintenant, toi qui dormais entre mes bras,

Que la grâce de Dieu te garde, mon amie !

Nuit D’ombre, Nuit Tragique, Ô Nuit Désespérée

Nuit d’ombre, nuit tragique, ô nuit désespérée !

J’étouffe dans la chambre où mon âme est murée,

Où je marche, depuis des heures, âprement,

Sans pouvoir assourdir ni tromper mon tourment,

Et j’ouvre au large clair de lune la fenêtre.

Là-bas, et ne laissant que son faîte paraître,

Comme une symphonie où court un dessin pur

La montagne voilée ondule sur l’azur,

Et lie à l’orient les étoiles entre elles.

De légers souffles d’air m’éventent de leurs ailes.

Une rumeur qui gronde au revers d’un coteau

Dénonce la présence invisible de l’eau.

Baissant pour mieux rêver les paupières, j’écoute

Les sombres chiens de garde aboyer sur la route

Où sonnent les sabots d’un rôdeur attardé.

Alors, sur le granit dur et froid accoudé,

Douloureux jusqu’au vif de l’être et solitaire,

Je maudis la nuit bleue où le ciel et la terre

Sont comme un jeune couple à se parler tout bas ;

Et voyant que la vie, à qui n’importe pas

Un cœur infiniment désert de ce qu’il aime,

S’absorbe dans sa joie et s’adore soi-même,

Je résigne l’orgueil par où je restais fort.

Et j’appelle en pleurant et l’amour et la mort.

 » C’est donc toi, mon désir, ma vierge, ô bien-aimée !

Faible comme une lampe à demi consumée

Et contenant ton sein gonflé de volupté.

Tu viens enfin remplir ta place à mon côté.

Tu laisses défaillir ton front sur mon épaule,

Tu cèdes sous ma main comme un rameau de saule,

Ton silence m’enivre et tes yeux sont si beaux,

Si tendres, que mon cœur se répand en sanglots.

Toi vers qui je criais du fond de ma détresse,

Sœur, fiancée, amie, ange, épouse, maîtresse,

C’est toi-même, c’est toi qui songes dans mes bras !

Te voici pour toujours mienne, tu dormiras

Mêlée à moi, fondue en moi, pensive, heureuse,

Et prodigue sans fin de ton âme amoureuse !

Dieu juste, soyez béni par cet enfant

Qui voit et contre lui tient son rêve vivant !

Mais toi, parle, ou plutôt, sois muette, demeure

Jusqu’à ce qu’infidèle au ciel plus pâle, meure

Au levant la dernière étoile de la nuit.

Déjà l’eau du malin pèse à l’herbe qui luit.

Et modelant d’un doigt magique toutes choses.

L’aube vide en riant son tablier de roses.

L’enclume sonne au loin l’angélus du travail.

Écoute passer, cloche à cloche, le bétail

Et rauquement mugir la trompe qui le guide !

La vallée a des tons d’émeraude liquide,

Et dans le bourg qui brille au milieu des prés verts,

Les fenêtres qu’on ouvre échangent des éclairs.

La fraîcheur de la vie entre par la croisée ;

Je l’aspire, j’en bois sur tes cils la rosée.

Et, mêlée à la grâce heureuse du décor,

Mon immortelle amour, tu m’es plus chère encore.

Nous tremblons, enivrés du vin de notre joie,

Et, dans le long délice où notre chair se noie,

Songeant que, pour bénir nos noces, le Destin

A revêtu la chape ardente du matin

Et qu’il emprunte au ciel son ostensoir de flammes.

Et voici qu’unissant leurs rêves, nos deux âmes,

A travers la rumeur grandissante du jour,

Pleurent dans l’infini silence de l’amour.  »

L’amour ?… Lève les yeux, mon pauvre enfant, regarde !

Le val est toujours bleu de lune, le jour tarde,

La rivière murmure au loin avec le vent.

Et te voilà plus seul encore qu’auparavant.

La bien-aimée au front pensif n’est pas venue.

Le sein que tu pressais n’est qu’une pierre nue,

La voix qui ravissait tes sens n’est que l’écho

Du bruit des peupliers tremblants au bord de l’eau :

Hélas ! la volupté de cette heure attendrie

Fut le jeu d’un désir expert en tromperie.

Va, ferme la croisée, et quitte ton espoir.

Mesure en t’y penchant ton morne foyer noir :

N’est-ce pas toi cet âtre éteint où deux Chimères

Brillent d’un vain éclat sur les cendres amères ?

Et, puisque tout est faux, puisque même ton art

Aux rides de ton cœur s’écaille comme un fard,

Cherche contre l’assaut de ta peine insensée

L’asile sûr où l’homme échappe à sa pensée,

Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors

Du sommeil des vaincus et du sommeil des morts.

Ô Jeunesse, Fervent Et Clair Foyer D’amour

Ô jeunesse, fervent et clair foyer d’amour,

Tu fais au ciel l’aveu sonore de ta joie,

Et ta flamme, luttant d’éclat avec le jour,

Aux quatre vents, pareille à la Chimère, ondoie !
Mais tu n’as pas plus tôt brillé de tout ton feu

Que, prompte à dévorer le sang qui t’alimente,

Tu languis, déjà sombre, et tu meurs, et qu’au lieu

Où tu brûlais tressaille une poudre fumante.
Qu’un autre, soucieux pour elle de repos,

Ou l’estimant peut-être égale en gloire à celle

Qu’un soin pieux tirait du bûcher des héros,

L’enferme dans une urne arrogante et l’y scelle !
Moi, je suivrai l’exemple heureux d’un laboureur

Qui va, portant de cendre une besace pleine

Il la lance aux sillons luisants, et son labeur

Avant d’ensemencer fertilise la plaine.
Ainsi, mon âge ardent ayant marqué sa fin

Par un flocon d’azur, là-haut, qui s’évapore,

J’en crible la poussière âcre et douce, et ma main

Dans les coeurs larges ouverts la répand, chaude encore.
Et si, tendresse, amour, douleur, révolte et foi,

Si dans mes vers un peu de l’homme se résume,

Un jour j’aurai l’orgueil d’entendre autour de moi

Des fils puissants monter de ma pauvre amertume ;
Et j’imiterai mieux alors mon paysan,

Qui, fier d’une moisson dès l’avril escomptée,

Chaque soir, visitant sa terre, au fort de l’an,

Par le bruit de ses blés a l’oreille flattée.

Ô Poète Inquiet Du Monde

.

Ô poète inquiet du monde, qui médites,

Opposant un front ferme aux grands souffles salés,

Souviens-toi que l’amour, docile au pas de l’heure,

Ne descend pas deux fois dans la même demeure !

Un soir tu reviendras, sentant qu’il se fait tard,

Au toit natal, chargé d’une âme de vieillard.

Tes yeux verront dans les miroirs rongés de rouille

Le sel de l’Océan qui te reste aux cheveux.

Ta main tremblante et lasse attisera les feux,

Signe du noir automne humide et sa dépouille ;

Et regardant, pensif, presque en pleurs, aboyer

La chimère de bronze accroupie au foyer,

Songeant à la maison jadis pleine de joie,

Au temps où tu courais encor dans les massifs,

A tes parents couchés aujourd’hui sous les ifs,

A ceux qui dans la vie ont pris la juste voie,

Devant un pauvre feu sans cesse rallumé

Tu connaîtras l’horreur de n’être pas aimé.

Ô Tragiques Instants Du Départ

Ô tragiques instants du départ, heure amère

Où toute véritable amante se sent mère

Et, mesurant sa force à son amour pour nous,

Nous berce longuement au creux de ses genoux,

Et détourne ses yeux pleins de larmes, et rêve,

Et répond à nos vains serments d’une voix brève,

Et soupire, et se parle à soi-même, et parfois

Nous lisse avec lenteur les cheveux de ses doigts,

Ou sourit comme un doux enfant qui rit aux anges !

Son cœur sombre se peint dans ses regards étranges

Et ses bras convulsifs nous pressent sur son sein.

Elle tremble et gémit faiblement, et, soudain,

Appuyant sur nos yeux ses lèvres bien-aimées,

Nous boit l’âme au travers des paupières fermées.