Saisons Brouillées

Quand naissent les fleurs au chant des oiseaux

Ton étrange voix gravement résonne,

Et comme aux échos des forêts d’automne

Un pressentiment court jusqu’en mes os.
Quand l’or des moissons mûrit sous la flamme,

Ton lointain sourire à peine tracé

Me pénètre ainsi qu’un brouillard glacé.

L’hiver boréal envahit mon âme.
Quand saignent au soir les bois dépouillés,

L’odeur de ta main laisse dans la mienne

L’odeur des printemps d’une étoile ancienne,

Et je sombre au fond d’espoirs oubliés.
Es-tu donc un monde au rebours du nôtre

Changeant et mortel, où je vis aussi ?

Soumis à lui seul, insensible ici,

Si je meurs dans l’un, survivrai-je en l’autre ?
Je regarderai dans tes yeux ouverts

Quand viendront le froid, la neige et la pluie.

La perdrai-je encor, mon âme éblouie,

Dans tes yeux brûlants comme les déserts ?

Forêt D’hiver

Seront-ils toujours là quand nous disparaîtrons ?

Les voilà, roidissant leurs vénérables troncs

Qui des vents boréens ont lassé les colères.

Eux, les arbres, longs murs de héros séculaires

Durcis aux noirs assauts des hivers meurtriers.

Inexpugnable bloc d’impassibles guerriers

Qui sous le choc prochain des rafales nocturnes

Pour un instant se font tout à coup taciturnes,

Solennels et géants, horribles et nombreux,

Et défiant la mort comme les anciens preux !

Chênes, Trembles, Bouleaux, Sapins, Hêtres et Charmes

Semblent marcher par rangs de squelette en armes

Dont l’âme rude a fait d’invincibles remparts ;

Et du sol reluisant de leurs débris épars

Ils se dressent humant le parfum des batailles,

Tout cuirassés d’écorce ou pourfendus d’entailles

Où demain viendront boire et chanter les ramiers,

Et leur cime s’emmêle en d’immenses cimiers !

Des frères sont tombés dans un adieu sonore,

Cadavres hérissés sur la lisière encore ;

Mais dans l’armée au cœur indomptable, beaucoup

Sont morts depuis longtemps qui sont restés debout.

Ils sont tels, ces captifs rigides, que l’outrage

Eternel les retrouve augustes dans notre âge.

Et tel est leur silence aux approches des nuits,

Que la vie en a peur et fait taire ses bruits,

Et que le fils errant des époques dernières,

L’homme, ainsi que la bête au fond de ses tanières,

Se retire à la hâte, écrasé sous le poids

Des lourds mépris qu’il sent tomber dans l’air des bois

Sur tous les vains espoirs où son désir s’enivre.

Et le rouge soleil saigne à travers le givre

Dans l’enchevêtrement des ténébreux lutteurs ;

Puis tout s’éteint ; la nuit aux démons insulteurs

Monte multipliant l’épaisse multitude ;

Et de leur propre horreur sacrant leur solitude

Eux les arbres, debout, garderont sous les vents

L’obscur secret du rêve où sont nés les vivants !

L’amour En Fraude

J’ai vu passer, l’autre matin,Un jeune Dieu dans la prairie ;Sous un costume de féerieIl sautillait comme un lutin.Tout perlé d’or et d’émeraude,Sans arc, sans flèche et sans carquois,En chantonnant des vers narquois,Il s’en allait comme en maraude.Il redonnait, à chaque bond,L’onde aux ruisseaux, des fleurs aux rives,Des alouettes et des grivesAu saule creux et moribond.Le fol Archer buveur de larmes,Pour une fois pris en défaut,À travers champs riait tout hautDe n’être plus qu’un fou sans armes !Et singeant l’air d’un franc routier,Fier de trahir son roi morose,Il arborait un drapeau rosePour délivrer le monde entier !

Les Nuages

Couché sur le dos, dans le vert gazon,

Je me baigne d’ombre et de quiétude.

Mes yeux ont enfin perdu l’habitude

Du spectacle humain qui clôt la prison

Du vieil horizon.
Là-bas, sur mon front passent les nuages.

Qu’ils sont beaux, mon âme ! et qu’ils sont légers,

Ces lointains amis des calmes bergers !

S’en vont-ils portant de divins messages,

Ces blancs messagers ?
Comme ils glissent vite ! Et je pense aux femmes

Dont la vague image en nous flotte et fuit.

Le vent amoureux qui de près les suit

Disperse ou confond leurs fluides trames ;

On dirait des âmes !
Rassemblant l’essor des désirs épars,

Ivre du céleste et dernier voyage,

À quelque âme errante unie au passage,

Mon âme ! là-haut, tu me fuis, tu pars

Comme un blanc nuage !

Chanson

Le ciel est loin ; les dieux sont sourds.

Mais nos âmes sont immortelles !

La terre s’ouvre ; où s’en vont-elles ?

Souffrirons-nous encor, toujours ?
L’amour est doux ; l’amour s’émousse.

Un serment, combien dure-t-il ?

Le coeur est faux, l’ennui, subtil.

Sur la tombe en paix croît la mousse !
La vie est courte et le jour long.

Mais nos âmes, que cherchent-elles ?

Ah ! leurs douleurs sont immortelles !

Et rien n’y fait, trou noir, ni plomb !