Si Les Pleurs Douloureux, Si Les Tristes Complaintes

Si les pleurs douloureux, si les tristes complaintes,

Si les mortels sanglots, si les regrets cuisants,

Si les fières fiertés, si les ennuis nuisants,

Si les funestes cris, si les rigueurs non feintes,
Si les maux outrageux, si les dures atteintes,

Si les noires fureurs, si les gémissements,

Si les soupirs profonds, si les âpres tourments,

Si les afflictions, si les ardeurs contraintes,
Si la sainte raison, si la douce amitié,

Si l’honneur désireux doit mouvoir à pitié,

Vous devez (il est temps) de m’être favorable.
Par vous à tous moments je meurs tout insensé,

Trois fois maudit Amour, méchant, qui eût pensé

Que ta puissance eût pu me rendre misérable ?

Ton Poil, Ton Oeil, Ta Main, Crêpé, Astré, Polie

Ton poil, ton oeil, ta main, crêpé, astré, polie,

Si blond, si bluettant, si blanche, alme beauté,

Noue, ard, touche mes ans, mes sens, ma liberté,

Les plus chers, les plus prompts, la plus parfaite amie.
Mais ce noeud, mais ce feu, mais ce trait gâte-vie,

Qui m’enlace, m’enflamme, et me navre arrêté,

Étreint, encendre, occis, avecque cruauté,

Quel cheveu, quel flambeau, quelle dextre ennemie ?
Phébus, Cypris, l’Aurore, ange du plaisant jour,

Ton poète, ta mère, et ta cousine amour,

Porte-crins, porte-rais, porte-doigts agréables,
Puisses-tu donc, beau poil, bel oeil, et belle main,

Lier, brûler, blesser, mon coeur, mon corps, mon sein,

De cordelles, d’ardeurs, de plaies amiables.

Ton Voile Noir Te Fait Approuver Feinte

Ton voile noir te fait approuver feinte,

Il te déguise en cachant tes beaux yeux,

Et si convient à ton voeu soucieux,

Qui est couvert de religion sainte.
Certainement toute chose contrainte

Est haïssable aux hommes et aux dieux ;

Par force on entre au couvent odieux

Qui rend la vie étroitement étreinte.
Tu me diras :   » J’y ai dévotion  » ,

Quelle folie aimer l’affliction,

Vu que bonté est souvent dangereuse !
Ainsi plusieurs se gâtent du bon vin,

En bonne terre est le mauvais chemin,

Et ta vertu est ainsi vicieuse

Un Jour Le Ciel Était Superbement Ému

Un jour le Ciel était superbement ému,

Quand l’odorante Flore étale sa richesse :

Moi comme bon Chrétien m’en allé à la Messe

Proposant d’amortir l’audace de mon feu :
Mais que m’en advint-il ? pardonne-moi, ô Dieu !

J’ai changé ton image en ma belle Maîtresse,

Et encore, ô malheur ! si grande était la presse,

Qu’on me vit pris d’Amour qui commande en tout lieu.
Adoncques j’entendis au milieu de l’Eglise

Une sourde rumeur du malheureux Lasphrise,

L’un le disait méchant, l’autre plus avisé
Remontrait qu’on ne peut surmonter l’indomptable,

Qu’Amour, enfant du Ciel, veut être plus prisé,

Qu’on doit donc l’accuser, non l’Amant misérable.

N’oser Aimer Celui, Doué De Bonne Grâce

N’oser aimer celui, doué de bonne grâce,

Qui est à ses amis sans artifice aucun,

Ne parler à personne, éloigner un chacun,

Fuir ce que la gloire aimablement pourchasse :
Marcher piteusement avecque triste face

Avoir le chef couvert d’un grand voile importun,

Vivotter mal-en-point usage trop commun –

Et comme un prisonnier ne bouger d’une place,
Renoncer la Nature, ha ! quelle indignité !

Et embrasser par voeu la laide pauvreté,

Qui est assurément la mère vicieuse,
Chanter en gémissant, rire en Sardonien,

Ne vouloir point d’honneur, ni d’ami, ni de bien,

Appellez-vous cela sainte Religieuse ?

Pourquoi Négliges-tu L’extrême Affection

Pourquoi négliges-tu l’extrême affection

Dont je te veux servir, ma gente Théophile ?

Tu m’amènes la loi, qui est toute mobile,

Étant sujette aux rois, divers d’opinion.
Je ne trouve au couvent nulle religion :

Sans l’effet apparent la voix est inutile.

La royale Amilly si belle, si subtile,

S’abuse comme toi en la dévotion.
La vie sans plaisir est une mort hideuse,

L’aise que tu reçois d’être religieuse,

C’est chanter quel soulas ! jour et nuit en latin,
Bien qu’en psalmodiant ton âme s’éjouisse.

Mais ton honneur mignon, ta bouche, et ton tétin

Ont malgré les saints voeux besoin d’autre délice !

Quand Viendra L’heureux Temps Que Je Sacrifiré

Quand viendra l’heureux temps que je sacrifiré

Mon corps sur votre autel que saint Désir dédie,

Que j’épandrai mon sang en mémoire infinie

D’avoir par une erreur si longtemps soupiré ?
Quand viendra l’heureux jour que je vous offriré

Un bénit cierge ardent avec cérémonie,

Étant à deux genoux près de vous accomplie,

Afin d’avoir pitié de mon coeur martyré ?
Hé ! quand serai-je orné dans votre sacré temple,

Servant vos déités que dévot je contemple ?

Quand accepterez-vous ma chère oblation,
Pour fidèle témoin de mes peines souffertes ?

Mais quand en recevant mes divines offertes

Aurai-je de vos mains la bénédiction ?

Que Ne Suis-je Échangé En Précieuse Pluie

Que ne suis-je échangé en précieuse pluie,

J’assoupirai Éole en sa prison soufflant !

Que ne suis-je changé en aigle haut volant

Pour te faire compagne à la grande Asterie !
Que ne suis-je échangé en babillarde pie

Pour t’aller saluer ores en gaudissant !

Que ne suis-je échangé en taureau blanchissant

Pour paître bienheureux en ta belle prairie !
Mais que n’ai-je le charme au valeureux Jason

Pour gagner glorieux ta plus riche toison,

Car tu es l’ornement du troupeau mieux voulu,
J’en crois les saints bergers, le prophète Anagramme

Dit encor que toi seule ORNE CE PRÉ ELLEU

Que L’OR LÈVE EN CE PRÉ pour l’amour de ma dame.

Si L’amour Ne Paraît À Mes Désirs Constant

Si l’amour ne paraît à mes désirs constant,

Il n’en faut s’étonner. Le monde est variable,

Toute chose ici-bas est mouvante et muable,

Tout se change et rechange en un même instant.
Il n’est rien qui ne soit gouverné par le vent.

Le seul vent nous dispose, et au lit nous accable ;

Du vent nous recevons le beau temps désirable,

Et la fâcheuse pluie encores plus souvent.
Si doncques le vent prompt nous régit à toute heure,

Si l’on a toujours l’oeil sur sa frêle demeure,

Comme ayant biens et maux par sa légèreté
(Qui ne vient aux humains comme elle est demandée),

C’est donc folie, amis, d’espérer fermeté,

Puisque notre espérance est sur un vent fondée.

Afin Qu’amour-oiseau Ne Soit Plus Si Volage

Afin qu’amour-oiseau ne soit plus si volage,

Je veux qu’il ait la forme ores d’un Papillon,

Il en sera plus gai, plus mignard, plus mignon,

Plus céleste, éveillé, plus reluisant, plus sage.
Il ne sera plus triste, étrangement sauvage,

Mais joyeux, mais privé, toujours beau, toujours bon,

Immortel, renaissant en la prime saison,

Bien humble, voletant sans faire aucun outrage.
Le soleil est le père à cet oisillon doux

Qui d’un ver précieux s’engendre idoine à tous,

Filant pour le public, s’emprisonne soi-même,
Pour élargir ses biens à qui le gardera.

En l’honneur de mon nom l’amour doncques sera

Désormais plus aimable, aimant comme on l’aime.

Avant Que D’adorer Le Ciel De Vos Beautés

Avant que d’adorer le ciel de vos beautés,

D’un clin d’oeil triplement j’aperçus d’aventure

Votre visage, Amour, chef-d’oeuvre de Nature,

Par qui je souffre, hélas, tant d’âpres cruautés !
Vous teniez ce cristal, miroir des déités,

Qui me représenta votre sainte figure,

Et ce riche portrait, riche de la peinture

Des braves traits naïfs de vos divinités.
Si j’ai donc vu d’un coup diverse votre face,

Que peut ore espérer mon coeur qui vous pourchasse ?

Ha ! je crains que ce teint ne soit gorgonien !
Mais s’il faut que ma mort procède de ma vue,

Un nouvel Actéon je me désire bien :

Il n’est rien de si beau comme une beauté nue.

J’aime Tant Ce Parler Bégayement Mignard

J’aime tant ce parler bégayement mignard

Qui sent encor le lait d’une voix enfantine,

Toutefois bien souvent il donne du poignard

Qui m’objecte soudain à faire maigre mine.
Mais tout ainsi qu’il faut que le brave soldard

Doute moins l’ennemi que son bon capitaine,

Ainsi, ma chère amour, je crains votre regard,

Plus que de mes haineux la présence inhumaine.
J’ai peur en vous aimant que vous soyez fâchée,

Mais si vous courroucez de vous voir recherchée,

N’ayez plus de rigueur, fuyez l’ombre commun,
Ô sotte invention, ou bien devenez laide.

Alors je ne serai nullement importun :

Qui veut guérir d’Amour, en voilà le remède !

Je Voudrais Bien, Pour M’ôter De Misère

Je voudrais bien, pour m’ôter de misère,

Baiser ton oeil bel Astre flamboyant.

Je voudrais bien de ton poil ondoyant

Nouer un noeud qui ne se pût défaire,
Je voudrais bien ta bonne grâce attraire,

Pour me jouer un jour à bon esciant,

Je voudrais bien manier ce friant :

Aux appétits de mon désir contraire.
Je voudrais bien faire encore bien plus,

Défendre nu le beau flux et reflux

De ta mer douce où l’Amour est Pilote.
Je voudrais bien y être bien ancré,

Et puis après ayant le vent à gré,

Je voudrais bien périr en cette flotte.

Mais Quelle Aveugle Loi Tellement Te Maîtrise

Mais quelle aveugle loi tellement te maîtrise

De prendre un voile noir, égarant tes beaux yeux

Des plaisirs, les plaisirs les plus délicieux,

Pères de ta beauté, des beautés plus exquise ?
Quel Christ, quel saint, quel roi, quel ange, quel Moïse,

A fait, dit, commandé, porté, prêché tels voeux ?

Que si c’était un saint, il fut lors oublieux

D’ôter pour prier Dieu la divine franchise.
Tous les biens assemblés sans elle ne sont rien,

Et par elle les maux semblent s’adoucir bien,

La chère liberté a l’honneur de la gloire.
Ne tranche donc le mot de la profession,

Ou tu es en danger, si tu ne me veux croire,

De souffrir sottement double damnation.