Les Songes Funestes

Cette nuit en dormant d’un somme inquiété,

J’ai toujours combattu de tristes rêveries,

La clarté d’un tison dans une obscurité

M’a fait à l’impourvu paraître des Furies.
Près de moi la Discorde, et l’Infidélité

Montraient leur violence en mille barbaries,

Et de sang épandu, partout leur cruauté

Souillait l’argent de l’onde, et l’émail des prairies.
Troublé de ces horreurs je ne sais que penser,

Si ce n’est que le ciel me veuille menacer

De quelque changement en l’âme de Silvie.
Songe, fantôme affreux, noir ennemi du jour,

Parle-moi si tu veux de la fin de ma vie,

Mais ne m’annonce point la fin de son amour !

Les Vains Efforts

Mon âme, défends-toi du désir aveuglé

Qui d’un mouvement déréglé

Sous des fers éclatants te veut rendre asservie,

Et d’un sage conseil rejette le poison

Qui pourrait nous ôter la vie,

Nous ayant ôté la raison.
Considère qu’Amour avecque des appas

Nous veut déguiser mon trépas

En t’offrant en victime aux plus beaux yeux du monde,

Et qu’entrer au dédale où tu vas t’égarant

Est vouloir s’embarquer sur l’onde

Quand le naufrage est apparent.
Celle qui tient ma vie et ma mort en ses mains

Rebute les voeux des humains

Comme indignes devoirs dont sa grandeur s’irrite,

Et l’on ne peut sans crime aimer en si haut lieu,

Si ce n’est qu’avec le mérite

On ait la naissance d’un dieu.
Bornons donc nos désirs, et croyons sagement

Tout ce que notre jugement

Peut apporter d’utile au soin qui nous possède.

Étouffons au berceau ces pensers amoureux,

Et par un si cruel remède

Évitons un mal dangereux.
Mais, ô lâche conseil, de qui la trahison

Me veut tirer d’une prison

Que mon ambition préfère à cent couronnes,

En vain par la terreur tu m’en crois dégager.

Va-t-en glacer d’autres personnes

Qui s’étonnent pour le danger.
De moi, nulle raison ne saurait m’empêcher

De servir un objet si cher :

Le péril qui s’y trouve augmente mon courage,

Et si dans ce dessein je trouve mon cercueil,

Ma vie au moins en ce naufrage

Fera bris contre un bel écueil.
Encore que mes soins m’attirent son mépris,

Ma foi ne sera pas sans prix,

Et j’aurai de la gloire avec de la disgrâce,

Car on dira toujours en parlant de mon sort :

Daphnis eut une belle audace,

Et mourut d’une belle mort.

Misère De L’homme Du Monde

Venir à la clarté sans force et sans adresse,

Et n’ayant fait longtemps que dormir et manger,

Souffrir mille rigueurs d’un secours étranger

Pour quitter l’ignorance en quittant la faiblesse :
Après, servir longtemps une ingrate Maîtresse

Qu’on ne peut acquérir, qu’on ne peut obliger ;

Ou qui d’un naturel inconstant et léger,

Donne fort peu de joie et beaucoup de tristesse.
Cabaler dans la Cour ; puis devenu grison,

Se retirant du bruit, attendre en sa maison

Ce qu’ont nos derniers ans de maux inévitables,
C’est l’heureux sort de l’homme. Ô misérable sort !

Tous ces attachements sont-ils considérables,

Pour aimer tant la vie et craindre tant la mort ?

La Plainte Écrite De Sang

Inhumaine beauté dont l’humeur insolente

En méprisant mes voeux se rit de ma langueur,

Je veux convaincre ici ton ingrate rigueur

Par les vifs arguments d’une raison sanglante.
Ces vers sont de ma flamme une preuve évidente,

Et tous ces traits de pourpre en font voir la grandeur,

Cruelle, touche-les pour en sentir l’ardeur,

Cette écriture fume, elle est encore ardente.
Vois nager dans le sang mes esprits désolés :

Pour apaiser ta haine ils se sont immolés

D’une dévotion qui n’eut jamais d’exemple.
Et si près de mon coeur il en est demeuré,

C’est afin seulement de conserver le temple

Où ton divin portrait est toujours adoré.

L’absence De Phillis

Élégie pour un roman
Frêle Démon, morne prince des Songes,

Qui n’entretiens l’âme que de mensonges,

Si c’est de toi de qui je dois tenir

Tout le bonheur qui me doit advenir,

Si ton pouvoir d’une erreur favorable

Peut adoucir l’ennui d’un misérable,

Si la froideur et l’ombre du sommeil

Ont la vertu de produire un soleil,

De cent pavots je te fais sacrifice ;

Suspends bientôt mes sens de leur office,

Et de glaçons en ta caverne pris,

Bouchant l’artère où passent mes esprits,

Pour contenter mon amoureuse envie,

Dépouille-moi des marques de la vie,

Et de la sorte, agréable trompeur,

Viens me former un bien d’une vapeur.
Recueille-moi les plus aimables choses,

Mêle en un teint des lys avec des roses,

Sous des flots d’or enflés par des Zéphyrs.

Mets un éclat dans des yeux de saphirs

Dont la douceur à la rigueur s’assemble

Pour embraser et glacer tout ensemble.

Choisis encor deux des plus beaux rubis

Qui le matin brillent sur les habits

Que prend l’Aurore en sortant de sa couche,

Et les joignant, dépeins-moi cette bouche

Où la nature a dedans et dehors

D’esprit de rose embaumé des trésors,

Et qui recèle un nectar à qui cède

Cette boisson que verse Ganymède.
De lait de neige ou d’albâtre vivant

Par intervalle à la fois se mouvant,

Fais éclater la blancheur de deux pommes

A mettre en guerre et les Dieux et les hommes.

Porte les yeux sur ces divinités

De qui Pâris régla les vanités ;

Observe bien cette troupe admirable

De taille auguste et de grâce adorable,

Vois ses beautés, et d’un soin complaisant

Dérobe-les pour m’en faire un présent.

Le Désespoir

Stances
Celle que j’ai placée entre les immortels,

Et que ma passion maintient sur les autels,

La perfide a payé ma foi d’ingratitude.

Aux traits de sa rigueur je sers toujours de blanc,

Et son mépris n’ordonne à mon inquiétude

Que des soupirs de flamme et des larmes de sang.
Encore que mes vers, déguisant son orgueil,

Par de si beaux efforts la sauvent du cercueil,

La faisant adorer de l’un à l’autre pôle,

L’inhumaine qu’elle est se rit de mon trépas

Et, me pouvant guérir d’une seule parole,

Fait même vanité de ne la dire pas.
Puisque d’un si beau joug je ne puis m’affranchir,

Et que tous mes devoirs ne peuvent la fléchir,

Par un dernier effort contentons son envie :

Cessons d’être l’objet de tant de cruauté,

Et sortant de ses fers en sortant de la vie,

Témoignons un courage égal à sa beauté.
Affreuse Déité, démon pâle et défait,

Qu’on n’invoque jamais qu’en un tragique effet,

Où l’unique salut est de n’en point attendre,

Désespoir, je t’invoque au fort de mes malheurs ;

Par ton secours fatal viens maintenant m’apprendre

Comment on doit guérir d’incurables douleurs.
Avance-toi, de grâce, ô fantôme inhumain !

Fais un trait de pitié d’une barbare main

Et produis mon repos en finissant ma vie.

Je ne redoute point ce funeste appareil,

Car ne pouvant plus voir les beaux yeux de Sylvie,

Je ne veux jamais voir la clarté du soleil.
Ah ! je te vois venir accompagné d’horreur ;

La tristesse, l’ennui, la rage et la fureur

N’environnent ton corps que de fer et de flamme.

Tu tiens de l’aconit et portes au côté

Le poignard qui finit les regrets de Pirame

Et celui dont Caton sauva sa liberté.
Sur un ruisseau de sang qui coule sous tes pas,

L’image du dépit et celle du trépas

Bravent le sort injuste et la rigueur indigne ;

Et me montrant les maux que je dois éprouver,

La honte et la colère à l’envi me font signe

Qu’il faut que je me perde afin de me sauver.
Mourons pour satisfaire à l’inhumanité

De ce cruel esprit qui tire à vanité

De trahir mon amour et ma persévérance ;

Montrons à cette ingrate, en forçant ma prison,

Qu’en des extrémités où manque l’espérance,

On ne manque jamais de fer ou de poison.
Ainsi disait Tersandre en regardant les cieux.

Mille tristes hiboux passaient devant ses yeux,

Faisant autour de lui mille plaintes funèbres.

Il tenait un poignard pour ouvrir son cercueil,

Et la nuit, déployant sa robe de ténèbres,

N’attendait que sa mort pour en prendre le deuil.

Le Soupir Ambigu

Soupir, subtil esprit de flamme

Qui sors du beau sein de Madame,

Que fait son coeur, apprends-le-moi ?

Me conserve-t-il bien la foi ?

Ne serais-tu pas l’interprète

D’une autre passion secrète

Ô cieux ! qui d’un si rare effort

Mites tant de vertus en elle,

Détournez un si mauvais sort

Qu’elle ne soit point infidèle,

Et faites plutôt que la belle

Vienne à soupirer de ma mort,

Que non pas d’une amour nouvelle.