Rescousse

Si ma guitare
Que je répare,
Trois fois barbare :
Kriss indien.

Cric de supplice,
Bois de justice,
Boîte à malice,
Ne fait pas bien…

Si ma voix pire
Ne peut te dire
Mon doux martyre…
– Métier de chien !

Si mon cigare,
Viatique et phare,
Point ne t’égare ;
– Feu de brûler…

Si ma menace,
Trombe qui passe,
Manque de grâce ;
– Muet de hurler…

Si de mon âme
La mer en flamme
N’a pas de lame ;
– Cuit de geler…

Vais m’en aller !

Rondel

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;

Dors en attendant venir toutes celles

Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !
Entends-tu leurs pas ? Ils ne sont pas lourds :

Oh ! les pieds légers ! l’Amour a des ailes

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ? Les caveaux sont sourds.

Dors : Il pèse peu, ton faix d’immortelles :

Ils ne viendront pas, tes amis les ours,

Jeter leur pavé sur tes demoiselles

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Saint Tupetu De Tu-pe-tu

C’est au pays de Léon. Est une petite chapelle à saint Tupetu. (En breton : D’un côté ou de l’autre.)
Une fois l’an, les croyants fatalistes chrétiens s’y rendent en pèlerinage, afin d’obtenir, par l’entremise du Saint, le dénoûment fatal de toute affaire nouée : la délivrance d’un malade tenace ou d’une vache pleine ; ou, tout au moins, quelque signe de l’avenir : tel que c’est écrit là-haut. Puisque cela doit être, autant que cela soit de suite d’un côté ou de l’autre Tu-pe-tu.
L’oracle fonctionne pendant la grand’messe : l’officiant fait faire, pour chacun, un tour à la Roulette-de-chance, grand cercle en bois fixé à la voûte et manœuvré par une longue corde que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue, garnie de clochettes, tourne en carillonnant ; son point d’arrêt présage l’arrêt du destin : D’un côté ou de l’autre.
Et chacun s’en va comme il est venu, quitte à revenir l’an prochain Tu-pe-tu finit fatalement par avoir son effet.

Il est, dans la vieille Armorique,

Un saint des saints le plus pointu

Pointu comme un clocher gothique

Et comme son nom : Tupetu.

Son petit clocheton de pierre

Semble prêt à changer de bout

Il lui faut, pour tenir debout,

Beaucoup de foi beaucoup de lierre
Et, dans sa chapelle ouverte, entre

– Tête ou pieds tout franc Breton

Pour lui tâter l’œuf dans le ventre,

L’œuf du destin : C’est oui ? c’est non ?
– Plus fort que sainte Cunégonde

Ou Cucugnan de Quilbignon

Petit prophète au pauvre monde,

Saint de la veine ou du guignon,
Il tient sa Roulette-de-chance

Qu’il vous fait aller pour cinq sous ;

Ça dit bien, mieux qu’une balance,

Si l’on est dessus ou dessous.
C’est la roulette sans pareille,

Et les grelots qui sont parmi

Vont, là-haut, chatouiller l’oreille

Du coquin de Sort endormi.

Sonnette de la Providence,

Et serinette du Destin ;

Carillon faux, mais argentin ;

Grelottière de l’Espérance
Tu-pe-tu D’un bord ou de l’autre !

Tu-pe-tu Banco Quitte-ou-tout !

Juge-de-paix sans patenôtre

Tupetu, saint valet d’atout !
Tu-pe-tu Pas de milieu !

Tupetu, sorcier à musique,

Croupier du tourniquet mystique

Pour les macarons du Bon-Dieu !
Médecin héroïque, il pousse

Le mourant à sauter le pas :

Soit dans la vie à la rescousse

Soit, à pieds joints, en plein trépas :
– Tu-pe-tu ! cheval couronné !

– Tu-pe-tu ! qu’on saute ou qu’on butte !

– Tu-pe-tu ! vieillard obstiné !

Au bout du fossé la culbute !

Tupetu, saint tout juste honnête,

Petit Janus chair et poisson !

Saint confesseur à double tête,

Saint confesseur à double fond !
– Pile-ou-face de la vertu,

Ambigu patron des pucelles

Qui viennent t’offrir des chandelles.

Jésuite ! tu dis : Tu-pe-tu !

Matelots

Vos marins de quinquets à l’Opéra comique,

Sous un frac en bleu-ciel jurent  » Mille sabords !  »

Et, sur les boulevards, le survivant chronique

Du Vengeur vend l’onguent à tuer les rats morts.

Le Jûn’homme infligé d’un bras même en voyage

Infortuné, chantant par suite de naufrage ;

La femme en bain de mer qui tord ses bras au flot ;

Et l’amiral *** Ce n’est pas matelot !
– Matelots quelle brusque et nerveuse saillie

Fait cette Race à part sur la race faillie !

Comme ils vous mettent tous, terriens, au même sac !

– Un curé dans ton lit, un’ fill’ dans mon hamac !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
– On ne les connaît pas, ces gens à rudes noeuds.

Ils ont le mal de mer sur vos planchers à boeufs ;

À terre oiseaux palmés ils sont gauches et veûles.

Ils sont mal culottés comme leurs brûle-gueules.

Quand le roulis leur manque ils se sentent rouler :

– À terre, on a beau boire, on ne peut désoûler !
– On ne les connaît pas. Eux : que leur fait la terre ?

Une relâche, avec l’hôpital militaire,

Des filles, la prison, des horions, du vin

Le reste : Eh bien, après ? Est-ce que c’est marin ?
– Eux ils sont matelots. À travers les tortures,

Les luttes, les dangers, les larges aventures,

Leur face-à-coups-de-hache a pris un tic nerveux

D’insouciant dédain pour ce qui n’est pas Eux

C’est qu’ils se sentent bien, ces chiens ! Ce sont des mâles !

– Eux : l’Océan ! et vous : les plates-bandes sales ;

Vous êtes des terriens, en un mot, des troupiers :

– De la terre de pipe et de la sueur de pieds !
Eux sont les vieux-de-cale et les frères-la-côte,

Gens au coeur sur la main, et toujours la main haute ;

Des natures en barre ! Et capables de tout

– Faites-en donc autant ! Ils sont de mauvais goût

– Peut-être Ils ont chez vous des amours tolérées

Par un grippe-Jésus accueillant leurs entrées

– Eh ! faut-il pas du coeur au ventre quelque part,

Pour entrer en plein jour là bagne-lupanar,

Qu’ils nomment le Cap-Horn, dans leur langue hâlée :

– Le cap Horn, noir séjour de tempête grêlée

Et se coller en vrac, sans crampe d’estomac,

De la chair à chiquer comme un noeud de tabac !
Jetant leur solde avec leur trop-plein de tendresse,

À tout vent ; ils vont là comme ils vont à la messe

Ces anges mal léchés, ces durs enfants perdus !

– Leur tête a du requin et du petit-Jésus.
Ils aiment à tout crin : Ils aiment plaie et bosse,

La Bonne-Vierge, avec le gendarme qu’on rosse ;

Ils font des voeux à tout mais leur voeu caressé

A toujours l’habit bleu d’un Jésus-christ rossé.
– Allez : ce franc cynique a sa grâce native

Comme il vous toise un chef, à sa façon naïve !

Comme il connaît son maître : Un d’un seul bloc de bois !

– Un mauvais chien toujours qu’un bon enfant parfois !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
– Allez : à bord, chez eux, ils ont leur poésie !

Ces brutes ont des chants ivres d’âme saisie

Improvisés aux quarts sur le gaillard-d’avant

– Ils ne s’en doutent pas, eux, poème vivant.
– Ils ont toujours, pour leur bonne femme de mère,

Une larme d’enfant, ces héros de misère ;

Pour leur Douce-Jolie, une larme d’amour !

Au pays loin ils ont, espérant leur retour,

Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée

Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée.

Elle attend vaguement comme on attend là-bas.

Eux ils portent son nom tatoué sur leur bras.

Peut-être elle sera veuve avant d’être épouse

– Car la mer est bien grande et la mer est jalouse.

Mais elle sera fière, à travers un sanglot,

De pouvoir dire encore : Il était matelot !
– C’est plus qu’un homme aussi devant la mer géante,

Ce matelot entier !

Piétinant sous la plante

De son pied marin le pont près de crouler ;

Tiens bon ! Ça le connaît, ça va le désoûler.

Il finit comme ça, simple en sa grande allure,

D’un bloc : Un trou dans l’eau, quoi ! pas de fioriture.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On en voit revenir pourtant : bris de naufrage,

Ramassis de scorbut et hachis d’abordage

Cassés, défigurés, dépaysés, perclus :

– Un oeil en moins. Et vous, en avez-vous en plus :

– La fièvre-jaune. Eh bien, et vous, l’avez-vous rose ?

– Une balafre. Ah, c’est signé !C’est quelque chose !

– Et le bras en pantenne. Oui, c’est un biscaïen,

Le reste c’est le bel ouvrage au chirurgien.

– Et ce trou dans la joue ? Un ancien coup de pique.

– Cette bosse ? À tribord ? excusez : c’est ma chique.

– Ça ? Rien : une foutaise, un pruneau dans la main,

Ça sert de baromètre, et vous verrez demain :

Je ne vous dis que ça, sûr ! quand je sens ma crampe

Allez, on n’en fait plus de coques de ma trempe !

On m’a pendu deux fois

Et l’honnête forban

Creuse un bateau de bois pour un petit enfant.

– Ils durent comme ça, reniflant la tempête

Riches de gloire et de trois cents francs de retraite,

Vieux culots de gargousse, épaves de héros !

– Héros ? ils riraient bien ! Non merci : matelots !
– Matelots ! Ce n’est pas vous, jeunes mateluches,

Pour qui les femmes ont toujours des coqueluches

Ah, les vieux avaient de plus fiers appétits !

En haussant leur épaule ils vous trouvent petits.

À treize ans ils mangeaient de l’Anglais, les corsaires !

Vous, vous n’êtes que des pelletas militaires

Allez, on n’en fait plus de ces purs, premier brin !

Tout s’en va tout ! La mer elle n’est plus marin !

De leur temps, elle était plus salée et sauvage.

Mais, à présent, rien n’a plus de pucelage

La mer La mer n’est plus qu’une fille à soldats !
– Vous, matelots, rêvez, en faisant vos cent pas

Comme dans les grands quarts Paisible rêverie

De carcasse qui geint, de mât craqué qui crie

– Aux pompes !

– Non fini ! Les beaux jours sont passés :

– Adieu mon beau navire aux trois mâts pavoisés !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tel qu’une vieille coque, au sec et dégréée,

Où vient encor parfois clapoter la marée :

Âme-de-mer en peine est le vieux matelot

Attendant, échoué quoi : la mort ?

– Non, le flot.
Île d’Ouessant. Avril.

Soneto A Napoli

all’ sole, all’ luna
all’ sabato, all’ canonico
e tutti quanti
– con pulcinella

Il n’est pas de Samedi
Qui n’ait soleil à midi ;
Femme ou fille soleillant,
Qui n’ait midi sans amant !…

Lune, Bouc, Curé cafard
Qui n’ait tricorne cornard !
– Corne au front et corne au seuil
Préserve du mauvais œil.

… L’Ombilic du jour filant
Son macaroni brûlant,
Avec la tarentela :

Lucia, Maz’Aniello,
Santa-Pia, Diavolo,
– CON PULCINELLA.

Mergelina-Venerdi, aprile 15.

Mirliton

Dors d’amour, méchant ferreur de cigales !

Dans le chiendent qui te couvrira

La cigale aussi pour toi chantera,

Joyeuse, avec ses petites cymbales.
La rosée aura des pleurs matinales ;

Et le muguet blanc fait un joli drap

Dors d’amour, méchant ferreur de cigales.
Pleureuses en troupeau passeront les rafales
La Muse camarde ici posera,

Sur ta bouche noire encore elle aura

Ces rimes qui vont aux moelles des pâles

Dors d’amour, méchant ferreur de cigales.

Sonnet À Sir Bob

Chien de femme légère, braque anglais pur sang.
Beau chien, quand je te vois caresser ta maîtresse,

Je grogne malgré moi — pourquoi ? — Tu n’en sais rien.

— Ah ! c’est que moi — vois-tu — jamais je ne caresse,

Je n’ai pas de maîtresse, et ne suis pas beau chien.
— Bob ! Bob ! — Oh ! le fier nom à hurler d’allégresse !

Si je m’appelais Bob. Elle dit Bob si bien !

Mais moi je ne suis pas pur sang. — Par maladresse,

On m’a fait braque aussi mâtiné de chrétien.
— Ô Bob ! nous changerons, à la métempsycose :

Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose ;

Toi ma peau, moi ton poil — avec puces ou non.
Et je serai sir Bob — Son seul amour fidèle !

Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle !

Et j’aurai le collier portant Son petit nom.
Britisch channel. — 5 may.

Nature Morte

Des coucous l’Angélus funèbre

A fait sursauter, à ténèbre,

Le coucou, pendule du vieux,
Et le chat-huant, sentinelle,

Dans sa carcasse à la chandelle

Qui flamboie à travers ses yeux.
– Écoute se taire la chouette

– Un cri de bois : C’est la brouette

De la Mort, le long du chemin
Et, d’un vol joyeux, la corneille

Fait le tour du toit où l’on veille

Le défunt qui s’en va demain.
Bretagne. Avril.

Sonnet Avec La Manière De S’en Servir

Réglons notre papier et formons bien nos lettres :
Vers filés à la main et d’un pied uniforme,

Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton ;

Qu’en marquant la césure, un des quatre s’endorme.

Ça peut dormir debout comme soldats de plomb.
Sur le railway du Pinde est la ligne, la forme ;

Aux fils du télégraphe : — on en suit quatre, en long ;

À chaque pieu, la rime — exemple : chloroforme,

— Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.
— Télégramme sacré — 20 mots. — Vite à mon aide.

(Sonnet — c’est un sonnet —) ô Muse d’Archimède !

— La preuve d’un sonnet est par l’addition :
— Je pose 4 et 4 = 8 ! Alors je procède,

En posant 3 et 3 ! — Tenons Pégase raide :

 » Ô lyre ! Ô délire ! Ô.  » — Sonnet — Attention !

Pic de la Maladetta. — Août.

Paria

Qu’ils se payent des républiques,

Hommes libres ! carcan au cou –

Qu’ils peuplent leurs nids domestiques !

– Moi je suis le maigre coucou.
– Moi, coeur eunuque, dératé

De ce qui mouille et ce qui vibre

Que me chante leur Liberté,

À moi ? toujours seul. Toujours libre.
– Ma Patrie elle est par le monde ;

Et, puisque la planète est ronde,

Je ne crains pas d’en voir le bout

Ma patrie est où je la plante :

Terre ou mer, elle est sous la plante

De mes pieds quand je suis debout.
– Quand je suis couché : ma patrie

C’est la couche seule et meurtrie
Où je vais forcer dans mes bras

Ma moitié, comme moi sans âme ;

Et ma moitié : c’est une femme

Une femme que je n’ai pas.
– L’idéal à moi : c’est un songe

Creux ; mon horizon l’imprévu –

Et le mal du pays me ronge

Du pays que je n’ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,

De Carcassonne à Tombouctou

– Moi, ma route me suit. Sans doute

Elle me suivra n’importe où.
Mon pavillon sur moi frissonne,

Il a le ciel pour couronne :

C’est la brise dans mes cheveux

Et, dans n’importe quelle langue ;

Je puis subir une harangue ;

Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride :

C’est l’air. L’air est à moi partout.
Et ma parole est l’écho vide

Qui ne dit rien et c’est tout.
Mon passé : c’est ce que j’oublie.

La seule chose qui me lie

C’est ma main dans mon autre main.

Mon souvenir Rien C’est ma trace.

Mon présent, c’est tout ce qui passe

Mon avenir Demain demain
Je ne connais pas mon semblable ;

Moi, je suis ce que je me fais.

– Le Moi humain est haïssable

– Je ne m’aime ni ne me hais.
– Allons ! la vie est une fille

Qui m’a pris à son bon plaisir

Le mien, c’est : la mettre en guenille,

La prostituer sans désir.
– Des dieux ? Par hasard j’ai pu naître ;

Peut-être en est-il par hasard

Ceux-là, s’ils veulent me connaître,

Me trouveront bien quelque part.
– Où que je meure : ma patrie

S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,

Assez grande pour mon linceul

Un linceul encor : pour que faire ?

Puisque ma patrie est en terre

Mon os ira bien là tout seul

Sonnet De Nuit

Ô croisée ensommeillée,
Dure à mes trente-six morts !
Vitre en diamant, éraillée
Par mes atroces accords !

Herse hérissant rouillée
Tes crocs où je pends et mords !
Oubliette verrouillée
Qui me renferme… dehors !

Pour Toi, Bourreau que j’encense,
L’amour n’est donc que vengeance ?…
Ton balcon : gril à braiser ?…

Ton col : collier de garotte ?…
Eh bien ! ouvre, Iscariote,
Ton judas pour un baiser !

Paris

Bâtard de Créole et Breton,
Il vint aussi là fourmilière,
Bazar où rien n’est en pierre,
Où le soleil manque de ton.

– Courage ! On fait queue…. Un planton
Vous pousse à la chaîne derrière !
… Incendie éteint, sans lumière ;
Des seaux passent, vides ou non.

Là, sa pauvre Muse pucelle
Fit le trottoir en demoiselle,
Ils disaient : Qu’est-ce qu’elle vend ?

– Rien. Elle restait là, stupide,
N’entendant pas sonner le vide
Et regardant passer le vent…

———-

Là : vivre à coups de fouet ! passer
En fiacre, en correctionnelle ;
Repasser à la ritournelle,
Se dépasser, et trépasser !…

– Non, petit, il faut commencer
Par être grand simple ficelle
Pauvre : remuer l’or à la pelle ;
Obscur : un nom à tout casser !…

Le coller chez les mastroquets,
Et l’apprendre à des perroquets
Qui le chantent ou qui le sifflent…

– Musique ! C’est le paradis
Des mahomets et des houris,
Des dieux souteneurs qui se giflent !

———-

 » Je voudrais que la rose, Dondaine !
Fût encore au rosier, Dondé !  »

Poète. Après ?… Il faut la chose :
Le Parnasse en escalier,
Les Dégoûteux, et la Chlorose,
Les Bedeaux, les Fous à lier….

L’Incompris couche avec sa pose,
Sous le zinc d’un mancenillier ;
Le Naïf  » voudrait que la rose,
Dondé ! fût encore au rosier !  »

 » La rose au rosier, Dondaine !  »
– On a le pied fait à sa chaîne.
 » La rose au rosier « … Trop tard !

…  » La rose au rosier « … Nature !
– On est essayeur, pédicure,
Ou quelqu’autre chose dans l’art !

———-

J’aimais… Oh, ça n’est plus de vente !
Même il faut payer : dans le tas,
Pioche la femme ! Mon amante
M’avait dit :  » Je n’oublierai pas…  »

… J’avais une amante là-bas
Et son ombre pâle me hante
Parmi des senteurs de lilas…
Peut-être Elle pleure… Eh bien : chante,

Pour toi tout seul, ta nostalgie,
Tes nuits blanches sans bougie…
Tristes vers, tristes au matin !…

Mais ici : fouette-toi d’orgie !
Charge ta paupière rougie,
Et sors ton grand air de catin !

———-

C’est la bohème, enfant : Renie
Ta lande et ton clocher à jour,
Les mornes de ta colonie
Et les bamboulas au tambour.

Chanson usée et bien finie,
Ta jeunesse… Eh, c’est bon un jour !…
Tiens : C’est toujours neuf calomnie
Tes pauvres amours… et l’amour.

Évohé ! ta coupe est remplie !
Jette le vin, garde la lie…
Comme ça. Nul n’a vu le tour.

Et qu’un jour le monsieur candide
De toi dise Infect ! Ah splendide !
… Ou ne dise rien. C’est plus court.

———-

Évohé ! fouaille la veine ;
Évohé ! misère : Éblouir !
En fille de joie, à la peine
Tombe, avec ce mot-là. Jouir !

Rôde en la coulisse malsaine
Où vont les fruits mal secs moisir,
Moisir pour un quart-d’heure en scène…
– Voir les planches, et puis mourir !

Va : tréteaux, lupanars, églises,
Cour des miracles, cour d’assises :
– Quarts-d’heure d’immortalité !

Tu parais ! c’est l’apothéose !!!…
Et l’on te jette quelque chose :
– Fleur en papier, ou saleté.

———-

Donc, la tramontane est montée :
Tu croiras que c’est arrivé !
Cinq-cent-millième Prométhée,
Au roc de carton peint rivé.

Hélas : quel bon oiseau de proie,
Quel vautour, quel Monsieur Vautour
Viendra mordre à ton petit foie
Gras, truffé ?… pour quoi Pour le four !…

Four banal !… Adieu la curée !
Ravalant ta rate rentrée,
Va, comme le pélican blanc,

En écorchant le chant du cygne,
Bec-jaune, te percer le flanc !…
Devant un pêcheur à la ligne.

———-

Tu ris. Bien ! Fais de l’amertume.
Prends le pli, Méphisto blagueur.
De l’absinthe ! et ta lèvre écume…
Dis que cela vient de ton cœur.

Fais de toi ton œuvre posthume.
Châtre l’amour… l’amour longueur !
Ton poumon cicatrisé hume
Des miasmes de gloire, ô vainqueur !

Assez, n’est-ce pas ? va-t’en !
Laisse
Ta bourse dernière maîtresse
Ton revolver dernier ami…

Drôle de pistolet fini !
… Ou reste, et bois ton fond de vie,
Sur une nappe desservie…

Sonnet Posthume

Dors : ce lit est le tien Tu n’iras plus au nôtre.

– Qui dort dîne. À tes dents viendra tout seul le foin.

Dors : on t’aimera bien L’aimé c’est toujours l’Autre

Rêve : La plus aimée est toujours la plus loin
Dors : on t’appellera beau décrocheur d’étoiles !

Chevaucheur de rayons ! quand il fera bien noir ;

Et l’ange du plafond, maigre araignée, au soir,

– Espoir sur ton front vide ira filer ses toiles.
Museleur de voilette ! un baiser sous le voile

T’attend on ne sait où : ferme les yeux pour voir.

Ris : Les premiers honneurs t’attendent sous le poêle.
On cassera ton nez d’un bon coup d’encensoir,

Doux fumet ! pour la trogne en fleur, pleine de moelle

D’un sacristain très-bien, avec son éteignoir.

Pauvre Garçon

La Bête féroce.

Lui qui sifflait si haut, son petit air de tête,
Était plat près de moi ; je voyais qu’il cherchait…
Et ne trouvait pas, et… j’aimais le sentir bête,
Ce héros qui n’a pas su trouver qu’il m’aimait.

J’ai fait des ricochets sur son cœur en tempête.
Il regardait cela… Vraiment, cela l’usait ?…
Quel instrument rétif à jouer, qu’un poète !…
J’en ai joué. Vraiment moi cela m’amusait.

Est-il mort ?… Ah c’était, du reste, un garçon drôle.
Aurait-il donc trop pris au sérieux son rôle,
Sans me le dire… au moins. Car il est mort, de quoi ?…

Se serait-il laissé fluer de poésie…
Serait-il mort de chic, de boire, ou de phtisie,
Ou, peut-être, après tout : de rien…
ou bien de Moi.

Steam-boat

À une passagère.

En fumée elle est donc chassée
L’éternité, la traversée
Qui fit de Vous ma soeur d’un jour,
Ma soeur d’amour !…

Là-bas : cette mer incolore
Où ce qui fut Toi flotte encore…
Ici : la terre, ton écueil,
Tertre de deuil !

On t’espère là…. Va légère !
Qui te bercera, Passagère ?…
Ô passagère [de] mon coeur,
Ton remorqueur !…

Quel ménélas, sur son rivage,
Fait le pied ?… Va, j’ai ton sillage…
J’ai, quand il est là voir venir,
Ton souvenir !

Il n’aura pas, lui, ma Peureuse,
Les sauts de ta gorge houleuse !…
Tes sourcils salés de poudrain
Pendant un grain !

Il ne t’aura pas : effrontée !
Par tes cheveux au vent fouettée !…
Ni, durant les longs quarts de nuit,
Ton doux ennui…

Ni ma poésie où : Posée,
Tu seras la mouette blessée,
Et moi le flot qu’elle rasa…
Et cætera.

– Le large, bête sans limite,
Me paraîtra bien grand, Petite,
Sans Toi !… Rien n’est plus l’horizon
Qu’une cloison.

Qu’elle va me sembler étroite !
Tout seul, la boîte à deux !… la boîte
Où nous n’avions qu’un oreiller
Pour sommeiller.

Déjà le soleil se fait sombre
Qui ne balance plus ton ombre,
Et la houle a fait un grand pli…
– Comme l’oubli !

Ainsi déchantait sa fortune,
En vigie, au sec, dans la hune,
Par un soir frais, vers le matin,
Un pilotin.

10′ long. O.
40′ lat. N.