Je Meurs, Et Les Soucis Qui Sortent Du Martyre

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre

Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts

Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis

Si j’empire du tout ou bien si je respire.

Un chagrin survenant mille chagrins m’attire

Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,

L’infini mouvement de mes roulans ennuis

M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.

Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré!

Et l’esclat de mon ame est si bien alteré

Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë:

Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort

Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort

Moy de ne la voir point, et luy de l’avoir veuë.

Je Sens Dedans Mon Ame Une Guerre Civile

Je sens dedans mon ame une guerre civile

D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,

Dont le bruslant discord ne peut estre amorti

Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.

Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile

Que si le coeur bientost ne s’en est departi

Tout l’heur vers ma raison se verra converti,

Comme au party plus fort plus juste et plus utile.

Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau

Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau,

Au rebours la raison me renforce au martyre.

Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin

De mes sens inconstans arrachons-les enfin,

Et que notre raison y plante son Empire.

Les Toscans Batailloyent Donnant Droit Dedans Rome

Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome

Les armes à la main, la fureur sur le front,

Quand on veit un Horace avancé sur le pont,

Et d’un coup arrester tant d’hommes par un homme.

Apres un long combat et brave qu’on renomme

Vaincu non de valeur, mais d’un grand nombre il rompt

De sa main le passage et s’eslance d’un bond

Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme,

Mon amour n’est pas moindre, et quoy qu’il soit surpris

De la foule d’ennuis qui troublent mes esprits,

Il fait ferme et se bat avec tant de constance

Que pres des coups il est esloingné de danger,

Et s’il se doit enfin dans ses larmes plonger,

Le dernier desespoir sera son esperance.

Mon Dieu, Que Je Voudrois Que Ma Main Fust Oisive

Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive,

Quema bouche et mes yeux reprissent leur devoir.

Escrire est peu : c’est plus de parler et de voir

De ces deux oeuvres l’une est morte et l’autre vive.

Quelque beau trait d’amour que nostre main escrive,

Ce sont tesmoins muets qui n’ont pas le pouvoir

Ni le semblable poix, que l’oeil pourroit avoir

Et de nos vives voix la vertu plus naïve.

Mais quoy : n’estoyent encor ces foibles estançons

Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons

L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine :

Escrivons attendant de plus fermes plaisirs,

Et si le temps domine encor sur nos desirs,

Faisons que sur le temps la constance domine.

Ne Vous Estonnez Point Si Mon Esprit Qui Passe

Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe

De travail en travail par tant de mouvemens,

Depuis qu’il est banni dans ces esloignemens,

Tout agile qu’il est ne change point de place.

Ce que vous en voyez, quelque chose qu’il face,

Il s’est planté si bien sur si bons fondemens,

Qu’il ne voudrait jamais souffrir de changemens

Si ce n’est que le feu ne peust changer de place.

Ces deux contraires sont en moy seul arrestez

Les foibles mouvemens, les dures fermetez :

Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance

Que mon espoir se meurt et ne se change point ?

Il tournoye à l’entour du poinct de la constance

Comme le ciel tournoye à l’entour de son poinct.

Quand Je Voy Les Efforts De Ce Grand Alexandre

Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre,

D’un Cesar dont le sein comblé de passions

Embraze tout de feu de ces ambitions,

Et n’en laisse apres soy memoire qu’en la cendre.

Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre,

Apres l’orage enflé de tant d’afflictions,

Calmes dessous leurs loix toutes les nations

Qui voyent le Soleil et monter et descendre:

Encor que j’ay dequoy m’engueillir comme eux,

Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux,

Je les condamne tous et ne les puis deffendre:

Ma belle c’est vers toy que tournent mes espris,

Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre,

Et je triompheroy de ce que tu m’as pris.

Qui Seroit Dans Les Cieux, Et Baisseroit Veuë

Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë

Sur le large pourpris de ce sec element,

Il ne croiroit de tout, rien qu’un poinct seulement

Un poinct encor caché du voile d’une nuë:

Mais s’il contemple apres ceste courtine blüe,

Ce cercle de cristal, ce doré firmament,

Il juge que son tour est grand infiniment,

Et que ceste grandeur nous est toute incognuë.

Ainsi de ce grand ciel, où l’amour m’a guidé

De ce grand ciel d’Amour où mon oeil est bandé

Si je relasche un peu la pointe aigue au reste,

Au reste des amours, je vois sous une nuict

Du monde d’Epicure en atomes reduit,

Leur amour tout de terre, et le mien tout celeste.

Si C’est Dessus Les Eaux Que La Terre Est Pressee

Si c’est dessus les eaux que la terre est presse

Comment se soustient-elle encor si fermement ?

Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement

Qui la peut conserver sans estre renversee ?

Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee

Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?

Et qui nous fait solide ainsi cet Element,

Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee?

Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant

Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,

Miracle nompareil, si mon amour extreme

Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez

Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme

Sa constance au milieu de ces legeretez.

Si J’avois Comme Vous Mignardes Colombelles

Si j’avois comme vous mignardes colombelles

Des plumages si beaux sur mon corps attacgez,

On auroit beau tenir mes esprits empeschez

De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles:

Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles

J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez,

Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez

Je ne sentirois plus ces absences cruelles.

Colombelles hélas ! que j’ay bien souhaité

Que mon corps vous semblast autant d’agilité

Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble:

Mais quoy, je le souhaite, et me trompe d’autant,

Ferois-je bien voller un amour si constant

D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble?

Ce Tresor Que J’ay Pris Avecques Tant De Peine

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine

Je le veux avec peine encore conserver,

Tardif a reposer, prompt a me relever,

Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.

Encor que des mes yeux la garde plus certaine

Aupres de son sejour ne te puisse trouver,

Et qu’il me peut encor en l’absence arriver

Qu’un autre plus prochain me l’empoigne et l’emmaine.

Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,

la seule foy m’asseure et m’oste le soucy:

Et ne chanera point pourveu que je ne change.

Il faut tenir bon œil et bon pied sur ce point,

A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,

Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.

En Vain Mille Beautez À Mes Yeux Se Presentent

En vain mille beautez à mes yeux se presentent,

Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos,

Une seule beauté s’enflamme dans mes os

Et mes os de ce feu seulement se contentent:

Les vigueurs de ma vie et du temps qui m’absentent

Du bien-heureux sejour où loge mon repos,

Alterent moins mon ame, encor que mon propos

Et mes discrets desirs jamais ne se repentent.

Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement

Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement

Des absentes amours la chaste souvenance:

Mais pour tous vos efforts je demeure indompté:

Ainsi je veux servir d’un patron de constance,

Comme ma belle fleur d’un patron de beauté.

Je Contemplois Un Jour Le Dormant De Ce Fleuve

Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve

Qui traine lentement les ondes dans la mer,

Sans que les Aquilons le façent escumer

Ni bondir, ravageur, sur les bords qu’il abreuve.

Et contemplant le cours de ces maux que j’espreuve

Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c’est d’aimer,

Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer

Il trouveroit l’amour ainsi que je le treuve.

S’il le sentoit si bien, il auroit plus de flots,

L’Amour est de la peine et non point du repos,

Mais ceste peine en fin est du repos suyvie

Si son esprit constant la deffend du trespas,

Mais qui meurt en la peine il ne merite pas

Que le repos jamais luy redonne la vie.

Des Trois Sortes D’aimer La Première Exprimée

Des trois sortes d’aimer la première exprimée

En ceci c’est l’instinct, qui peut le plus mouvoir

L’homme envers l’homme, alors que d’un hautain devoir

La propre vie est moins qu’une autre vie aimée.
L’autre moindre, et plus fort toutefois enflammée,

C’est l’amour que peut plus l’homme à la femme avoir.

La tierce c’est la nôtre, ayant d’un tel pouvoir

De la femme la foi vers la femme animée.
Que des deux hommes donc taillés ici, les nœuds

Tant forts cèdent à nous ! Que sur tes ardents feux,

Ô amour, cet amour entier soit encor maître.
L’autel même de mort ferait foi de ceci,

Que l’autel de Foi montre. A jamais donc ainsi

Diane en Anne, et Anne en Diane puisse être.

En Tous Maux Que Peut Faire Un Amoureux Orage

En tous maux que peut faire un amoureux orage

Pleuvoir dessus ma tête, il me plaît d’assurer

Et séréner mon front, et sans deuil mesurer

De l’âme l’allégresse à celle du visage.
Ta fille tendrelette admirable en cet âge

Où elle tette encor, vient tes coups endurer

Sur ses petites mains, sans crier, sans pleurer,

Sans frayeur, sans aigrir visage ni courage.
Pour te baiser son col allonger tu lui vois

A chaque coup de bust qu’elle sent sur ses doigts,

Quand mauvaise tu fais un jeu de lui mal faire.
De geste tout pareil, quand tu viendras user

De rudesse envers moi, je veux tes mains baiser,

Si un baiser meilleur au moins ne te vient plaire.

Encor Que Toi, Diane, À Diane Tu Sois

Encor que toi, Diane, à Diane tu sois

Pareille en traits, en grâce, en majesté céleste,

En coeur, et haut, et chaste, et presqu’en tout le reste

Fors qu’en l’austérité des virginales lois,
La riche et rare fleur, qu’en tout ton corps tu vois,

Ton enbonpoint, ta grâce, et ta vigueur atteste,

Que puis qu’un autre hymen a dénoué ton ceste

Virginal, en veuvage envieillir tu ne dois.
Que donc l’an nouveau t’offre un époux qui contente

De tes valeurs la France, et d’amours ton attente :

D’un tel vœu je t’étrenne, et si ton nom si bien
Ne te convient alors, toi qui n’es pas moins belle

Que Vénus, prends son nom, et le mêlant au tien

Fais que Dione ensemble et Diane on t’appelle.