Tout Le Parfait Dont Le Ciel Nous Honore

Tout le parfait dont le ciel nous honore,Tout l’imparfait qui naît dessous les cieux,Tout ce qui paît nos esprits et nos yeux,Et tout cela qui nos plaisirs dévore :Tout le malheur qui notre âge dédore,Tout le bonheur des siècles les plus vieux,Rome du temps de ses premiers aïeuxLe tenait clos, ainsi qu’une Pandore.Mais le destin, débrouillant ce chaos,Où tout le bien et le mal fut endos,A fait depuis que les vertus divinesVolant au ciel ont laissé les péchés,Qui jusqu’ici se sont tenus cachésSous les monceaux de ces vieilles ruines.

Une Louve Je Vis Sous L’antre D’un Rocher

Une louve je vis sous l’antre d’un rocherAllaitant deux bessons : je vis à sa mamelleMignardement jouer cette couple jumelle,Et d’un col allongé la louve les lécher.Je la vis hors de là sa pâture chercher,Et courant par les champs, d’une fureur nouvelleEnsanglanter la dent et la patte cruelleSur les menus troupeaux pour sa soif étancher.Je vis mille veneurs descendre des montagnesQui bornent d’un côté les lombardes campagnes,Et vis de cent épieux lui donner dans le flanc.Je la vis de son long sur la plaine étendue,Poussant mille sanglots, se vautrer en son sang,Et dessus un vieux tronc la dépouille pendue.

Qui Voudrait Figurer La Romaine Grandeur

Qui voudrait figurer la romaine grandeur
En ses dimensions, il ne lui faudrait querre
A la ligne et au plomb, au compas, à l’équerre,
Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur :

Il lui faudrait cerner d’une égale rondeur
Tout ce que l’océan de ses longs bras enserre,
Soit où l’astre annuel échauffe plus la terre,
Soit où souffle Aquilon sa plus grande froideur.

Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome.
Et si par mêmes noms mêmes choses on nomme,
Comme du nom de Rome on se pourrait passer,

La nommant par le nom de la terre et de l’onde :
Ainsi le monde on peut sur Rome compasser,
Puisque le plan de Rome est la carte du monde.

Sacrés Coteaux, Et Vous Saintes Ruines

Sacrés coteaux, et vous saintes ruines,

Qui le seul nom de Rome retenez,

Vieux monuments, qui encor soutenez

L’honneur poudreux de tant d’âmes divines :
Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines,

Qui de vous voir le ciel même étonnez,

Las, peu à peu cendre vous devenez,

Fable du peuple et publiques rapines !
Et bien qu’au temps pour un temps fassent guerre

Les bâtiments, si est-ce que le temps

Oeuvres et noms finablement atterre.
Tristes désirs, vivez doncques contents :

Car si le temps finit chose si dure,

Il finira la peine que j’endure.

Si L’aveugle Fureur, Qui Cause Les Batailles

Si l’aveugle fureur, qui cause les batailles,
Des pareils animaux n’a les coeurs allumés,
Soit ceux qui vont courant ou soit les emplumés,
Ceuxlà qui vont rampant ou les armés d’écailles :

Quelle ardente Erinnys de ses rouges tenailles
Vous pincetait les coeurs de rage envenimés,
Quand si cruellement l’un sur l’autre animés
Vous détrempiez le fer en vos propres entrailles ?

Etaitce point, Romains, votre cruel destin,
Ou quelque vieux péché qui d’un discord mutin
Exerçait contre vous sa vengeance éternelle ?

Ne permettant des dieux le juste jugement,
Vos murs ensanglantés par la main fraternelle
Se pouvoir assurer d’un ferme fondement.

Sur La Croupe D’un Mont Je Vis Une Fabrique

Sur la croupe d’un mont je vis une fabrique
De cent brasses de haut : cent colonnes d’un rond
Toutes de diamant ornaient le brave front :
Et la façon de l’oeuvre était à la dorique.

La muraille n’était de marbre ni de brique
Mais d’un luisant cristal, qui du sommet au fond
Elançait mille rais de son ventre profond
Sur cent degrés dorés du plus fin or d’Afrique.

D’or était le lambris, et le sommet encor
Reluisait écaillé de grandes lames d’or :
Le pavé fut de jaspe et d’émeraude fine.

O vanité du monde ! un soudain tremblement
Faisant crouler du mont la plus basse racine,
Renversa ce beau lieu depuis le fondement.

Sur La Rive D’un Fleuve Une Nymphe Éplorée

Sur la rive d’un fleuve une nymphe éplorée,

Croisant les bras au ciel avec mille sanglots,

Accordait cette plainte au murmure des flots,

Outrageant son beau teint et sa tresse dorée :
Las, où est maintenant cette face honorée,

Où est cette grandeur et cet antique los,

Où tout l’heur et l’honneur du monde fut enclos,

Quand des hommes j’étais et des dieux adorée ?
N’était-ce pas assez que le discord mutin

M’eût fait de tout le monde un publique butin,

Si cet hydre nouveau, digne de cent Hercules,
Foisonnant en sept chefs de vices monstrueux

Ne m’engendrait encore à ces bords tortueux

Tant de cruels Nérons et tant de Caligules ?

Tant Que L’oiseau De Jupiter Vola

Tant que l’oiseau de Jupiter vola,

Portant le feu dont le ciel nous menace,

Le ciel n’eut peur de l’effroyable audace

Qui des Géants le courage affola :
Mais aussitôt que le Soleil brûla

L’aile qui trop se fit la terre basse,

La terre mit hors de sa lourde masse

L’antique horreur qui le droit viola.
Alors on vit la corneille germaine

Se déguisant feindre l’aigle romaine,

Et vers le ciel s’élever derechef
Ces braves monts autrefois mis en poudre,

Ne voyant plus voler dessus leur chef

Ce grand oiseau ministre de la foudre.

Telle Que Dans Son Char La Bérécynthienne

Telle que dans son char la BérécynthienneCouronnée de tours, et joyeuse d’avoirEnfanté tant de dieux, telle se faisait voirEn ses jours plus heureux cette ville ancienne :Cette ville, qui fut plus que la PhrygienneFoisonnante en enfants, et de qui le pouvoirFut le pouvoir du monde, et ne se peut revoirPareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.Rome seule pouvait à Rome ressembler,Rome seule pouvait Rome faire trembler :Aussi n’avait permis l’ordonnance fataleQu’autre pouvoir humain, tant fût audacieux,Se vantât d’égaler celle qui fit égaleSa puissance à la terre et son courage aux cieux.

Tels Que L’on Vit Jadis Les Enfants De La Terre

Tels que l’on vit jadis les enfants de la TerrePlantés dessus les monts pour écheller les cieux,Combattre main à main la puissance des dieux,Et Jupiter contre eux, qui ses foudres desserre :Puis tout soudainement renversés du tonnerreTomber deçà delà ces squadrons furieux,La Terre gémissante, et le Ciel glorieuxD’avoir à son honneur achevé cette guerre :Tel encore on a vu par-dessus les humainsLe front audacieux des sept coteaux romainsLever contre le ciel son orgueilleuse face :Et tels ores on voit ces champs déshonorésRegretter leur ruine, et les dieux assurésNe craindre plus là-haut si effroyable audace.

Toi Qui De Rome Émerveillé Contemples

Toi qui de Rome émerveillé contemples

L’antique orgueil, qui menaçait les cieux,

Ces vieux palais, ces monts audacieux,

Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples,
Juge, en voyant ces ruines si amples,

Ce qu’a rongé le temps injurieux,

Puisqu’aux ouvriers les plus industrieux

Ces vieux fragments encor servent d’exemples.
Regarde après, comme de jour en jour

Rome, fouillant son antique séjour,

Se rebâtit de tant d’oeuvres divines :
Tu jugeras que le démon romain

S’efforce encor d’une fatale main

Ressusciter ces poudreuses ruines.

Tout Ce Qu’egypte En Pointe Façonna

Tout ce qu’Egypte en pointe façonna,
Tout ce que Grèce à la corinthienne,
A l’ionique, attique ou dorienne,
Pour l’ornement des temples maçonna :

Tout ce que l’art de Lysippe donna,
La main d’Apelle ou la main phidienne,
Soulait orner cette ville ancienne,
Dont la grandeur le ciel même étonna :

Tout ce qu’Athène eut onques de sagesse,
Tout ce qu’Asie eut onques de richesse,
Tout ce qu’Afrique eut onques de nouveau,

S’est vu ici. O merveille profonde !
Rome vivant fut l’ornement du monde,
Et morte elle est du monde le tombeau.

Tout Effrayé De Ce Monstre Nocturne

Tout effrayé de ce monstre nocturne,Je vis un corps hideusement nerveux,A longue barbe, à longs flottants cheveux,A front ridé et face de Saturne :Qui s’accoudant sur le ventre d’une urne,Versait une eau, dont le cours fluctueuxAllait baignant tout ce bord sinueuxOù le Troyen combattit contre Turne.Dessous ses pieds une louve allaitaitDeux enfançons : sa main dextre portaitL’arbre de paix, l’autre la palme forte :Son chef était couronné de laurier.Adonc lui chut la palme et l’olivier,Et du laurier la branche devint morte.

Qui Voudra Voir Tout Ce Qu’ont Pu Nature

Qui voudra voir tout ce qu’ont pu nature,

L’art et le ciel, Rome, te vienne voir :

J’entends s’il peut ta grandeur concevoir

Par ce qui n’est que ta morte peinture.
Rome n’est plus : et si l’architecture

Quelque ombre encor de Rome fait revoir,

C’est comme un corps par magique savoir

Tiré de nuit hors de sa sépulture.
Le corps de Rome en cendre est dévalé,

Et son esprit rejoindre s’est allé

Au grand esprit de cette masse ronde.
Mais ses écrits, qui son los le plus beau

Malgré le temps arrachent du tombeau,

Font son idole errer parmi le monde.

Ô Que Celui Était Cautement Sage

Ô que celui était cautement sage,Qui conseillait, pour ne laisser moisirSes citoyens en paresseux loisir,De pardonner aux remparts de Carthage !Il prévoyait que le romain courage,Impatient du languissant plaisir,Par le repos se laisserait saisirA la fureur de la civile rage.Aussi voit-on qu’en un peuple otieux,Comme l’humeur en un corps vicieux,L’ambition facilement s’engendre.Ce qui advint, quand l’envieux orgueilDe ne vouloir ni plus grand ni pareilRompit l’accord du beau-père et du gendre.