Une Heure De Soir

En ces heures de soirs et de brumes ployés

Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes,

Si mornement tristes contre les quais si mornes,

Luisent encor des flots comme des yeux broyés.
Comme des yeux broyés luisent des flots encor,

Tandis qu’aux poteaux noirs des ponts, barrant les hâvres,

Quels heurts mous et pourris d’abandonnés cadavres

Et de sabords de bateaux morts au Nord ?
La brume est fauve et pleut dans l’air rayé,

La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;

Quelque chose s’en va du ciel, que l’on emporte,

Lamentable, comme un soleil noyé.
Des tours, immensément des tours, avec des voix de glas,

Pour ceux du lendemain qui s’en iront en terre,

Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire,

Nocturnement, par au-dessus des toits en tas.
Et des vaisseaux s’en vont, sans même, un paraphe d’éclair,

Tels des cercueils, par ces vides de brouillard rouge,

Sans même un cri de gouvernail qui bouge

Et tourne, au long des chemins d’eau, qu’ils tracent vers la mer.
Et si vers leurs départs, les vieux môles tendent des bras,

Avec au bout des croix emblématiques,

Par à travers l’embu des quais hiératiques,

Les christs implorateurs et doux ne se voient pas :
La brume en drapeaux morts plombe la cité morte,

En cette fin de jour et de soir reployé,

Et du ciel noir, comme un soleil noyé,

Lamentable, c’est tout mon cœur que l’on emporte.

Les Jardins

Le paysage il a changé et des gradins,

Mystiquement fermés de haies,

Inaugurent parmi des plants d’ormaies.

Une vert et or enfilade de jardins.
Chaque montée est un espoir

En escalier vers une attente ;

Par les midis chauffés la marche est haletante

Mais le repos attend au bout du soir.
Les ruisselets qui font blanches les fautes

Coulent autour des gazons frais :

L’agneau divin avec sa croix s’endort auprès,

Tranquillement, parmi les berges hautes.
L’herbe est heureuse et la haie azurée

De papillons de verre et de bulles de fruits.

Des paons courent au long des buis ;

Un lion clair barre l’entrée.
Des fleurs droites comme l’ardeur

Extatique des âmes blanches

Fusent en un élan de branches

Vers leur splendeur.
Un vent très lentement ondé

Chante une extase sans parole ;

L’air filigrane une auréole

A chaque disque émeraudé.
L’ombre même n’est qu’un essor

Vers les clartés qui se transposent

Et les rayons calmés reposent

Sur les bouches des lilas d’or.

La Peur

Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord,

Voici le vieux berger des Novembres qui corne,

Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne,

Qui corne au loin l’appel des troupeaux de la mort.
L’étable est là, lourde et vieille comme un remords,

Au fond de mes pays de tristesse sans borne,

Qu’un ruisselet, bordé de menthe et de viorne

Lassé de ses flots lourds, flétrit, d’un cours retors.
Brebis noires, à croix rouges sur les épaules,

Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule,

Comme ses lents péchés, en mon âme d’effroi ;
Le vieux berger des Novembres corne tempête.

Dites, quel vol d’éclairs vient d’effleurer ma tête

Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?

La Plaine (i)

Je veux mener tes yeux en lent pèlerinage

Vers ces loins de souffrance, hélas ! où depuis quand,

Depuis quels jours d’antan, mon coeur fait hivernage !
C’est mon pays d’immensément,

Où ne croît rien que du néant,

Battu de pluie et de grand vent.
C’est mon pays de long linceul.

Mes rivières y font de lents serpents

D’eau jaune à travers de grands pans

De terrains planes et rampants.
C’est mon pays sans un seul pli, un seul,

C’est mon pays de grand linceul.
Quelques rares hérons, au bord de marais faux,

Quelques pauvres hérons, dans leur bec en ciseaux,

Tordent, au soir tombant, des vers et des crapauds.
Et quelques vols parfois de corneilles lointaines

Avec de grands haillons d’ailes, grincent des haines

Aux quatre coins des longues plaines.
C’est mon pays d’immensément,

Où mon vieux cœur morne et dément,

Battu de pluie et de grand vent,

Comme un limon, moisit dormant.
Mes villages au clair depuis quel temps ? –

Et mes cloches vers les vaisseaux partants

Et mes vergues et mes mâts exaltants

Ils sont au fond depuis quel temps ? –

D’estuaires de plomb et de bas-fonds d’étangs ?
Mes villages d’enfance et de fierté,

Mes villages de joie et de tours de fierté,

Ils ont sombré depuis quels soirs ? –

D’équinoxes de cuivre en des cieux noirs ?
C’est non pays d’immensément

Où ne croît rien que du néant

Battu de pluie et de grand vent.
La toujours uniformité des jours

Rabaisse en moi le moindre effort

Levé, soit vers la vie ou vers la mort.
Ne plus même crier mais croupir là toujours

Comme un cadavre en or de proue

En de la vase et de la boue ;

Ne plus même sentir cette douleur

Héroïque de son malheur ;

Rien que la main de sa rancoeur,

Etendre un aujourd’hui de coeur

Morne, vers un demain qui sera morne aussi,

Le même qu’hier et qui toujours comme aujourd’hui

Étendra morne et morne encore

Le lendemain vers l’autre aurore.
C’est mon pays d’immensément,

Où ne croît rien que du néant,

Battu de pluie et de grand vent,

Autour de quoi tournent l’ennui de fer

Et les mécaniques des nuits d’hiver.

Et les bâillements des astres et les cieux noirs

En deuil de tant de soirs

Depuis des tas d’années

D’habitudes agglutinées.
Et serais-je toujours l’enseveli

De ces landes d’immense oubli ?

Celui pour qui ces vols de haines

Aux quatre coins des longues plaines,

Grincent depuis quels temps, leurs cris toujours les mêmes ?

Celui dont les hérons, la nuit,

Dont les maigres hérons, droit sur la dune,

Avalent, aux minuits de lune,

Immensément, les vers et les bêtes d’ennui.
Et maintenant tes yeux savent ces loins de plage

Où mon si morne coeur, hélas ! et depuis quand ? –

Depuis quels jours d’antan fait hivernage.

La Plaine (ii)

Par les plaines de mon âme, tournée au Nord,

Le vieux berger des novembres mornes, il corne,

Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne,

Il corne au loin l’appel des brebis de la mort.
L’étable est faite en moi avec mon vieux remord,

Au fond de mes pays de tristesse sans borne,

Par les plaines de mon âme, qu’une viorne,

Lasse de ses flots las, flétrit d’un cours retord.
Toisons noires à croix rouges sur les épaules

Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaules,

Comme ses lents péchés, en mon âme d’effroi.
Le vieux berger des novembres corne tempête :

Dites quel donc éclair a traversé ma tête

Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?

Celle Du Jardin

Je vis l’Ange gardienne en tel jardin s’asseoir

Sous des nimbes de fleurs irradiantes

Et des vignes comme en voussoir ;

Auprès d’elle montaient des héliantes.
Ses doigts, dont les bagues humbles et frêles

Entouraient la minceur d’un cercle de corail,

Tenaient des couples de roses fidèles

Noués de laine et scellés d’un fermail,
Un calme, imprégné d’or, tressait

Un air filigrané d’aurore,

Autour de son front pur, qui s’enfonçait

Moitié dans l’ombre encore.
Elle portait son voile et ses sandales,

Tissés de lin, mais sur les bords,

En rinceaux clairs, les trois vertus théologales

Etaient peintes, avec des coeurs feuillagés d’ors.
Ses cheveux lents se répandaient soyeux

De l’épaule jusqu’aux gazons de mousse ;

Le silence déclos dans l’enfance des yeux

Etait plus doux qu’aucune parole n’est douce.
Toute l’âme tendue

Et les deux bras et le désir hagard

Je me levais vers l’âme suspendue

En son regard !
Ses yeux étaient si clairs de souvenir,

Ils m’avouaient des jours vécus semblables ;

Oh, l’autrefois se muerait-il en avenir

Dans les tombes inviolables ?
C’était certes quelqu’une ayant quitté la vie

Qui m’apportait miracle et réconfort

Et le viatique de sa survie

Tutélaire, par à travers sa mort.

Celui De La Fatigue

Ce soir, l’homme de la fatigue

A regarder s’illimiter la mer,

Sous le règne du vent despote et des éclairs,

Les bras tombants, là-bas, s’est assis sur ma digue.
Le vêtement des plus beaux rêves,

L’orgueil des humaines sciences brèves,

L’ardeur, sans plus aucun sursaut de sève,

Tombaient, en loques, sur son corps :

Cet homme était vêtu de siècles morts.
Il n’était plus la vie,

Il n’était point encor la mort ;

Il était la fatigue inassouvie.
Il avait vu brûler d’étranges pierres,

Jadis, dans les brasiers de la pensée :

Les feux avaient léché les cils de ses paupières

Et son ardeur s’était cassée

Sur l’escalier tournant de l’infini.

Sa tête avait nourri toutes les gloses.

Il traînait après lui une aile grandiose

– Ridicule dont les pennes tombaient ;

Des nuages vitreux le surplombaient,

Mais néanmoins une chimère dernière

Allumait d’or son casque et sa bannière.
Lassé du bien, lassé du mal, lassé de tout

Il maintenait debout

Encore, un dernier voeu, sous l’assaut des contraires :

Ayant tant vu sombrer de choses nécessaires,

Qui se heurtaient pour leur rapide vérité,

Lui, qui se souvenait d’être et d’avoir été,

Qui ne pouvait mourir et qui ne pouvait vivre,

Osait aimer pourtant sa lassitude à suivre,

Entre les oui battus de non, son chemin, seul.
De tout penseur ardent, il se sentait l’aïeul.

Le sol du monde était pourri de tant d’époques

Et le soleil était si vieux !

Et tant de poings futilement victorieux

N’avaient volé au ciel que des foudres baroques.

Et c’est décidément :   » Misère !   » à toute éternité

Qu’à travers sa planète et vers ses astres

La tête pâle et sanglante de ses désastres,

Pendant mille et mille ans criera l’humanité.
Certes, mais se blottir en la rare sagesse,

D’où rien ne transparaît que le savoir

Et la culture et la discipline de sa faiblesse ;

Entr’accorder la haine et le désir ; vouloir,

A chaque heure, violenter sa maladie ;

L’aimer et la maudire et la sentir
Chaude comme un foyer mal éteint d’incendie,

Se déployer sa peine et s’en vêtir ;

Avoir, de ses malheurs mêmes, l’orgueil ;

Aimer enfin celui qui, dans les villes, passe

Et qui s’assied, en souriant devant le seuil

Du temple, où vont prier les hommes de sa race.
Et puis le proclamer, mais n’ériger l’espoir

Que pour, sournoisement, l’abattre avec sa haine ;

Contrarier l’aurore avec le soir ;

Torturer le présent avec l’heure prochaine ;

Trouver de la douceur en son angoisse, lasse

De n’avoir plus la peur de la menace ;

N’éclairer pas d’un trop grand feu

L’énigme à deviner par delà les nuages,

Qui fit songer les sages

Qu’un Dieu connu n’est plus un Dieu.
Ce soir, l’homme de la fatigue,

Tout lentement, a soulevé,

Comme un trésor désencavé,

Aux bords du fleuve, où mon âme navigue,

La science de la fatigue.

Celui De L’horizon

J’ai regardé, par la lucarne ouverte, au flanc

D’un phare abandonné que flagellait la pluie :

Des trains tumultueux, sous des tunnels de suie,

Sifflaient, toisés de loin par des fanaux de sang.
Le port, immensément hérissé de grands mâts,

Dormait, huileux et lourd, en ses bassins d’asphalte ;

Un seul levier, debout sur un bloc de basalte,

Serrait en son poing noir un énorme acomas.
Et, sous la voûte en noir de ce ciel de portor,

Une à une, là-bas, s’éloignaient les lanternes

Vers des quartiers de bruit, de joie et de tavernes,

Où des femmes dansaient entre des miroirs d’or.
Quand, plaie énorme et rouge, une voile, soudain,

Tuméfiée au vent, cingla vers les débarcadères,

Quelqu’un qui s’en venait des pays légendaires

Parut, le front compact d’orgueil et de dédain.
Comme des glaives d’or et des lances au clair,

Il dégaînait sa rage et ses désirs sauvages

Et ses cris durs frappaient les échos des rivages

Ou traversaient, de part en part, l’ombre et la mer.
Il était d’Océan. Il était grand d’avoir

Mordu chaque horizon saccagé de tempête

Et de maintenir haute et tenace sa tête

Sous les poings de terreur que lui tendait le soir.
Effrayant effrayé. Il cherchait le chemin

Vers une autre existence éclatée en miracles,

En un désert de rocs illuminés d’oracles,

Où le chêne vivrait, où parlerait l’airain,
Où tout l’orgueil serait : se vivre, en déploiements

D’effroi sauvage, avec, sur soi, la voix profonde

Et tonnante des Dieux, qui ont tordu le monde

Plein de terreur, sous le froid d’or des firmaments.
Et depuis des mille ans il défiait l’éclair,

Dressant sur l’horizon les torses de ses voiles

Et guettant les signaux des plus rouges étoiles

Dont les cristaux sanglants se cassaient dans la mer.

Celui Du Rien

Je suis celui des pourritures grandioses

Qui s’en revient du pays mou des morts ;

Celui des Ouests noirs du sort

Qui te montre, là-bas, comme une apothéose,

Son île immense, où des guirlandes ,

De détritus et de viandes

Se suspendent,

Tandis, qu’entre les fleurs somptueuses des soirs,

S’ouvrent les grands yeux d’or de crapauds noirs.
Terrains tuméfiés et cavernes nocturnes,

Oh ! mes grottes bâillant l’ennui par les crevasses

Des fondrières et des morasses !

A mes arbres de lèpre, au bord des mares,

Sèchent ton coeur et tes manteaux baroques,

Vieux Lear ; et puis voici le noir Hamlet bizarre

Et les corbeaux qui font la cour à son cadavre ;

Voici René, le front fendu, les chairs transies,

Et les mains d’Ophélie, au bord des havres,

Sont ces deux fleurs blanches moisies.
Et les meurtres me font des plans de pourriture,

Jusqu’au palais d’où s’imposent les dictatures

De mon pays de purulence et de sang d’or.
Sont là, les carcasses des empereurs nocturnes ;

Les Nérons fous et les Tibères taciturnes,

Gisant sur des terrasses de portor.

Leur crâne est chevelu de vers et leur pensée

Qui déchira la Rome antique en incendies

Fermente encor, dans leur tête décomposée.

Des lémures tettent les pustules du ventre

Qui fut Vitellius et maux et maladies

Crèvent, sur ces débris leurs poches de poisons.
Je suis celui du pays mou des morts
Et puis voici ceux-là qui s’exaltaient en Dieu ;

Voici les coeurs brûlés de foi, ceux dont le feu

Etonnait les soleils, de sa lueur nouvelle :

Amours sanctifiés par l’extatique ardeur

  » Rien pour soi-même et sur le monde, où s’échevèlent

La luxure, l’orgueil, l’avarice, l’horreur,

Tous les péchés, inaugurer, torrentiel

De sacrifice et de bonté suprême, un ciel !

Et les Flamels tombés des légendes gothiques,

Et les avares blancs qui se mangent les doigts,

Et les guerriers en or immobile, la croix

Escarbouclant d’ardeur leurs cuirasses mystiques,

Et leurs femmes dont les regards étaient si doux ;

Voici sanguinolents et crus ils sont là, tous.
Je suis celui des pourritures méphitiques,
Dans un jardin d’ombre et de soir,

Je cultive sur un espalier noir,

Les promesses et les espoirs.

La maladie ? elle est, ici, la vénéneuse

Et triomphale moissonneuse

Dont la faucille est un croissant de fièvre

Taillé dans l’Hécate des vieux Sabbats.

La fraîcheur de l’enfance et la santé des lèvres,

Les cris de joie et l’ingénu fracas

Des bonds fouettés de vent, parmi les plaines,

Je les flétris, férocement, sous mes haleines,

Et les voici, aux coins de mes quinconces

En tas jaunes, comme feuilles et ronces.
Je suis celui des pourritures souveraines.
Voici les assoiffés des vins de la beauté ;

Les affolés de l’unanime volupté

Qui fit naître Vénus de la mer toute entière ;

Voici leurs flancs, avec les trous de leur misère ;

Leurs yeux, avec du sang ; leurs mains, avec des ors ;

Leurs livides phallus tordus d’efforts

Brisés et, par les mares de la plaine,

Les vieux caillots noyés de la semence humaine.

Voici celles dont l’affre était de se chercher

Autour de l’effroi roux de leur péché,

Celles qui se léchaient, ainsi que des lionnes –

Langues de pierre et qui fuyaient pour revenir

Toujours pâles, vers leur implacable désir,

Fixe, là-bas, le soir, dans les yeux de la lune.

Tous et toutes regarde un à un, une à une,

Ils sont, en de la cendre et de l’horreur

Changés et leur ruine est la splendeur

De mon domaine, au bord des mers phosphorescentes.
Je suis celui des pourritures incessantes.

Je suis celui des pourritures infinies ;

Vice ou vertu, vaillance ou peur, blasphème ou foi,

Dans mon pays de fiel et d’or, j’en suis la loi.

Et je t’apporte à toi ce multiple flambeau

Rêve, folie, ardeur, mensonge et ironie

Et mon rire devant l’universel tombeau.