Les Ombres

Trouant de tes rayons sans nombre

Le feuillage léger,

Soleil,

Tu promènes, comme un berger,

Le tranquille troupeau des ombres

Dans les jardins et les vergers.
Dès le matin, par bandes,

Sitôt que le ciel est vermeil,

Elles s’étendent

Des enclos recueillis et des humbles maisons.

Leur masse lente et mobile

Ornent les toits de tuiles

Et les pignons ;

Les angélus des petites chapelles

D’une voix grêle les rappellent ;

Midi les serre en rond

Autour des troncs.

En petits tas, elles prolongent leur sieste

Jusqu’au moment où s’animent les champs :

L’heure sonnant alors joyeuse et preste

Les disperse sur le penchant

Des talus verts et des collines.

Déjà les brouillards fins tissent leurs mousselines

Fines,

Mais les ombres se ravivent encor

Et s’allongent et s’étalent dans le décor

Et le faste sanglant des fleurs et des fruits rouges,

Et ne rentrent qu’au soir où plus ni vent ni bruit

Ne bougent,

Toutes ensemble, au bercail de la nuit.

Les Routes

Comme des clous, les gros pavés

Fixent au sol les routes claires :

Lignes et courbes de lumière

Qui décorent et divisent les terres

En ce pays de bois et de champs emblavés.
Les plus vieilles se souviennent du temps de Rome,

Quand s’en venaient les Dieux

Rôder dans les vergers des hommes

D’autres ont aperçu la fée au manteau bleu

Qui se glissait entre les saules

Avec un ver luisant fixé sur son épaule ;

Quelques-unes se complaisent aux longs détours,

Pour visiter les croix qu’on dresse aux carrefours

Ou les vierges qu’on fête en des niches de pierre ;

Et les voici, celles qui ont senti la guerre

Et sa bondissante colère

Passer.
Pendant l’hiver morne et tassé

Autour des âtres,

Les grand’routes grisâtres

Semblent languir au loin, sous un ciel lourd et bas.

Mais dès que les beaux jours les réchauffent là-bas,

Toutes partent ensemble et s’adjugent la vie.

Leurs grands gestes à travers champs convient

Au travail vaste et clair

Hommes, chevaux, herses, charrettes

Et les gamins et les fillettes

Qui s’arrêtent parfois pour écouter dans l’air

Le chant flûté et saccadé d’une alouette.
Alors

Les grand’routes, dès le matin, s’en vont d’accord

Sous les rameaux et les ombrages

Vers les prés et les eaux, les bourgs et les villages ;

Et sans fatigue et sans repos

Elles longent le mur ou le fossé des clos ;

Elles se haussent et s’inclinent

Selon la courbe lente ou brusque des collines ;

Elles tardent soudain à s’en aller plus loin

Quand embaume le trèfle ou que fleure le foin ;

Parfois l’ombre grande des nues

Flotte seule à midi sur leur surface nue ;

On les voit traverser les clairs arpents du blé

Où s’activent les bras d’un travail rassemblé ;

L’une s’éloigne à droite et puis sinue à gauche

Vers un fermier qui bine ou vers un gars qui fauche ;

L’autre descend, très humblement, tracer un rond

Autour de la cabane où vit un bûcheron

Les plus hautes et les plus larges

Transportent sur leur dos de si compactes charges

Qu’à les voir s’en aller, par les couchants vermeils,

Avec leurs charrois pleins et leurs lourds attelages,

On croirait que les toits inégaux d’un village

Sont en marche vers le soleil.
Ainsi les routes grandes ou petites

Visitent

De l’aube au soir, durant l’été,

Et la ferme vivante et le clos déserté.

Leur voisinage est doux à ceux qui, sur leur porte,

S’assoient le soir en se parlant des choses mortes.

Elles savent quel est le pas

Qui tous les jours, à telle heure, s’en va

Du bourg d’en haut au bourg d’en bas ;

Elles mènent au cimetière ou à l’église,

Elles mènent encor jusques au bois

Où quelque gars violent et sournois

Guette la fille qu’il courtise ;

Elles connaissent tout : bonheur, tristesse ou deuil

Que resserrent les murs et dérobent les seuils

Si bien que c’est et la joie et la peine

Qu’elles charrient de plaine en plaine

Avec l’entêtement de la vaillance humaine.

L’orage

Parmi les pommes d’or que frôle un vent léger

Tu m’apparais là-haut, glissant de branche en branche,

Lorsque soudain l’orage accourt en avalanche

Et lacère le front ramu du vieux verger.
Tu fuis craintive et preste et descends de l’échelle

Et t’abrites sous l’appentis dont le mur clair

Devient livide et blanc aux lueurs de l’éclair

Et dont sonne le toit sous la pluie et la grêle.
Mais voici tout le ciel redevenu vermeil.

Alors, dans l’herbe en fleur qui de nouveau t’accueille,

Tu t’avances et tends, pour qu’il rie au soleil,

Le fruit mouillé que tu cueillis, parmi les feuilles.

Les Meules

Comme des tentes pour les blés

Les grandes meules fraternelles

Se rassemblent l’hiver sur les champs isolés

Et l’autan noir rôde autour d’elles
Les solides faucheurs du bourg

Les ont, sous la rude pesée

De leurs fermes genoux et de leurs coudes lourds,

Dûment, sur le sol dur, tassées.
Les grains sont tournés au-dedans,

Mais au-dehors pointent les pailles

Avec leur lame aiguë, avec leur bout mordant,

Comme des lances en bataille.
Chaque meule est dard et couteau

Contre ce qui tord, use ou case,

Contre les dents du gel et les griffes de l’eau

Et les grands vents trouant l’espace.
Ainsi, pendant les mois de rage ou de torpeur,

Se recueille, sans défaillir, leur force close.

Le grain, qui doucement au fond d’elles repose,

Y vit d’une vie ample et sourde comme un coeur.

Loin du bourg où retentissent les attelages

Et qui tille le chanvre et qui bat le méteil,

Avec leurs chaumes d’or sous un pâle soleil,

Elles forment là-bas, comme un autre village

Le silence circule autour d’elles, et, lent,

S’en vient dormir, le soir, auprès du blé qui rêve.

La lune monte et luit et le gel brusque enlève

Tout nuage au ciel torpide et somnolent ;

Et les meules alors, sous les astres sans nombre,

Semblent se redresser plus haut que les maisons

Et tout à coup atteindre et barrer l’horizon

Si loin sur les champs nus se prolongent leurs ombres.
Mais dès que cessent les temps froids

Et qu’une écume de verdure

Mousse à la cime innombrable des bois,

Toutes les meules à la fois

S’illuminent sur la plaine moins dure.

L’aile du vent bat du Midi,

Tout chant d’oiseau semble un présage.

L’alouette bondit et rebondit

En un vol saccadé vers les plus hauts nuages.

Les vieilles gens quittent leur seuil.

Oh ! cette heure où les meules

Lasses enfin d’être seules

Font bel accueil

A ceux que l’hiver grisâtre

A fiancés au coin de l’âtre

Et leur prêtent pour qu’ils s’aiment dans le mystère

L’ombre immense qu’elles étendent sur la terre.
Ils s’en viennent, chacun par un chemin à soi

Longeant les clos jusqu’à la plaine,

Et leurs pas sont pressés dès qu’ils quittent leur toit

Et courte et brusque est leur haleine.
Ils sont déjà l’un à l’autre, bien que leurs pas

Soient encor loin des grandes meules ;

Ils se tendent leurs coeurs ; ils se tendraient leurs bras

S’ils étaient seuls sur les éteules.
Et quand ils se sont joints, ils s’étreignent si fort

Qu’on dirait deux gerbes de paille

Qu’un large poing serre entre elles, et noue et tord

Autour des cornes des aumailles.
Le baiser ferme et cru court soudain sur leur peau,

Leurs corps l’un de l’autre s’enivrent,

Leur désir retenu, ainsi qu’un chien sous l’eau,

Mord, s’affole, et se délivre.
Mais jusqu’au moindre râle et jusqu’au moindre cri

De leurs spasmes réunis

Tout s’étouffe dans l’ombre et le vent qui circule

De meule en meule, au crépuscule.
Et maintenant que s’en viennent des bourgs lointains

Ceux qui transportent les graines et les pailles

Vers la grange de chaume où les fléaux travaillent,

Les meules ont vécu leur gloire et leur destin.

Elles croulent l’une après l’autre au soir penchant

Dans le vide tragique et ténébreux des champs.
Le sol redevient vert où se tassait leur masse.

Et seuls les amants clairs qui forgent l’avenir

Gardent encor dans leur coeur fou le souvenir

Des meules projetant leur ombre dans l’espace.

Le Ménétrier

Soir de juillet torride et sec.

Serrant le bois sonore au creux de son épaule,

Un joueur de rebec

S’est lentement assis et joue au pied d’un saule.
Il chante pour lui seul et ne voit pas

Qu’en ce déclin du jour se rapprochent des pas

Sous les arbres, au long des routes ;

Et qu’on se glisse derrière les troncs

Et qu’à demi cachés apparaissent des fronts

De jeunes filles qui l’écoutent.
Il sait rythmer en ses chansons

Toute la ronde des saisons,

Mais aujourd’hui, seul lui importe

De célébrer les humbles clos

Avec leur vie et leurs travaux

Et leur repos

Quand, au soir descendant, on verrouille la porte.
Il a chanté d’abord

L’aube aux mains d’or

Qui passe en frissonnant sur la cime des hêtres

Et qui s’en vient, pour réveiller

Les fronts pesants sur l’oreiller,

Frapper chaque matin à la même fenêtre.
Il a chanté encor

Le bûcheron alerte et fort

Qui s’enfonce sous bois pour reprendre sa tâche

Et dont reluit soudain dans les massifs vermeils,

En plein soleil,

La hache.
Il a chanté d’un gosier ferme et plein

La charrue entaillant les glaises violettes,

L’homme aux bras durs qui bêche et qui halète

Et sa femme à genoux qui bine un champ de lin ;
Il a chanté, et maintenant il chante

La sieste de midi sous les branches pesantes ;

L’horizon par les vents doucement secoué ;

Les longs troupeaux en marche à travers route et plaine

Dont les dos inégaux et mouvants sous la laine

Apparaissent au loin comme un champ remué ;

Son rythme vit et fait trembler les vieux villages

Du quadruple galop d’un volant attelage ;

Avec son mince archet mordant son rebec faux,

Il imite le bruit court et sifflant des faux

Ou le cri du grillon sous la fine poussière.

Il chante le beau gars, debout dans la lumière,

Qui s’étanche le front du revers de sa main.

Il indique le geste ondoyant d’un chemin

Qui s’incurve et s’éploie et contourne la haie.

Un bruissement s’entend sous la grande futaie

Et voici qu’à leur tour les bêtes au poil roux

Sortent de l’ombre et se hasardent

Et se glissent et s’approchent et, tout à coup,

Avec des yeux fixes et doux,

L’environnent et le regardent.
Le chant s’est arrêté et l’archet suspendu

Ne semble plus glisser que sur un rai de lune.

Les étoiles, là-haut, scintillent une à une ;

Un tel silence autour des bois s’est répandu

Qu’on croirait qu’il s’étend jusqu’au bout de la terre.
Doucement, lentement, le vieux ménétrier

Se lève et puis s’en va par le prochain sentier

Et puis s’efface et disparaît dans le mystère

Autoritaire.

À Pâques

Frère Jacques, frère Jacques,

Réveille-toi de ton sommeil d’hiver

Les fins taillis sont déjà verts

Et nous voici au temps de Pâques,

Frère Jacques.
Au coin du bois morne et blêmi

Où ton grand corps s’est endormi

Depuis l’automne,

L’aveugle et vacillant brouillard,

Sur les grand-routes du hasard,

S’est promené, longtemps, par les champs monotones ;

Et les chênes aux rameaux noirs

Tordus de vent farouche

Ont laissé choir,

De soir en soir,

Leur feuillage d’or mort sur les bords de ta couche.
Frère Jacques,

Il a neigé durant des mois

Et sur tes mains, et sur tes doigts

Pleins de gerçures ;

Il a neigé, il a givré,

Sur ton chef pâle et tonsuré

Et dans les plis décolorés

De ta robe de bure.
La torpide saison est comme entrée en toi

Avec son deuil et son effroi,

Et sa bise sournoise et son gel volontaire ;

Et telle est la lourdeur de ton vieux front lassé

Et l’immobilité de tes deux bras croisés,

Qu’on les dirait d’un mort qui repose sous terre.
Frère Jacques,

Hier au matin, malgré le froid,

Deux jonquilles, trois anémones

Ont soulevé leurs pétales roses ou jaunes

Vers toi,

Et la mésange à tête blanche,

Fragile et preste, a sautillé

Sur la branche de cornouiller

Qui vers ton large lit de feuillages mouillés

Se penche.
Et tu dors, et tu dors toujours,

Au coin du bois profond et sourd,

Bien que s’en viennent les abeilles

Bourdonner jusqu’au soir à tes closes oreilles

Et que l’on voie en tourbillons

Rôder sur ta barbe rigide

Un couple clair et rapide

De papillons.
Pourtant, voici qu’à travers ton somme

Tu as surpris, dès l’aube, s’en aller

Le cortège bariolé

Des cent cloches qui vont à Rome ;

Et, leurs clochers restant

Muets et hésitants

Durant ces trois longs jours et d’angoisse et d’absence,

Tu t’éveilles en écoutant

Régner de l’un à l’autre bout des champs

Le silence.
Et secouant alors

De ton pesant manteau que les ronces festonnent

Les glaçons de l’hiver et les brumes d’automne,

Frère Jacques, tu sonnes

D’un bras si rude et fort

Que tout se hâte aux prés et s’enfièvre aux collines

A l’appel clair de tes matines.
Et du bout d’un verger le coucou te répond ;

Et l’insecte reluit de broussaille en broussaille ;

Et les sèves sous terre immensément tressaillent ;

Et les frondaisons d’or se propagent et font

Que leur ombre s’incline aux vieux murs des chaumières ;

Et le travail surgit innombrable et puissant ;

Et le vent semble fait de mouvante lumière

Pour frôler le bouton d’une rose trémière

Et le front hérissé d’un pâle épi naissant.
Frère Jacques, frère Jacques

Combien la vie entière à confiance en toi ;

Et comme l’oiseau chante au faîte de mon toit ;

Frère Jacques, frère Jacques,

Rude et vaillant carillonneur de Pâques.