Silencieusement

En un plein jour, larmé de lampes,

Qui brûlent en l’honneur

De tout l’inexprimé du coeur,

Le silence, par un chemin de rampes,

Descend vers ma rancoeur.

Il circule très lentement

Par ma chambre d’esseulement ;

Je vis tranquillement en lui ;

Il me frôle de l’ombre de sa robe ;

Parfois, ses mains et ses doigts d’aube

Closent les yeux de mon ennui.

Nous nous écoutons ne rien dire.
Et je rêve de vie absurde et l’heure expire.
Par la croisée ouverte à l’air, des araignées

Tissent leur tamis gris, depuis combien d’années ?
Saisir le va-et-vient menteur des sequins d’or

Qu’un peu d’eau de soleil amène au long du bord,

Lisser les crins du vent qui passe,

Et se futiliser, le coeur intègre,

Et plein de sa folie allègre,

Regarder loin, vers l’horizon fallace,

Aimer l’écho, parce qu’il n’est personne ;

Et lentement traîner son pas qui sonne,

Par les chemins en volutes de l’inutile.

Etre le rai mince et ductile

Qui se repose encor dans les villes du soir,

Lorsque déjà le gaz mord le trottoir.

S’asseoir sur les genoux de marbre

D’une vieille statue, au pied d’un arbre,

Et faire un tout avec le socle de granit,

Qui serait là, depuis l’éternité, tranquille,

Avec, autour de lui, un peu de fleurs jonquille.

Ne point saisir au vol ce qui se définit ;

Passer et ne pas trop s’arrêter au passage ;

Ne jamais repasser surtout ; ne savoir l’âge

Ni du moment, ni de l’année et puis finir

Par ne jamais vouloir de soi se souvenir !

Sonnet

Par les pays des soirs, au nord de ma tristesse,

Mous d’automne, le vent se pleure en de la pluie

Et m’angoisse soudain d’une nuée enfuie,

Avec un geste au loin d’âpre scélératesse.
Est-ce la mort qu’annoncerait la prophétesse,

Au fond de ce grand ciel d’octobre où je m’ennuie

– Depuis quel temps ? à suivre un vol d’oiseaux de suie

Tourner dans l’infini leur si même vitesse ?
Attendre et craindre d’être ! Et voir, en attendant

Toujours le même rêve, en l’air moite et fondant,

Avec ces cormorans de deuil curver des lignes,
Le soir, quand le pêcheur lassé de la douleur,

Celui dont la nuée interprète les signes,

Pêche de la rancune en les bas-fonds du coeur.

Sur La Côte

Un vent rude soufflait par les azurs cendrés,

Quand du côté de l’aube, ouverte à l’avalanche,

L’horizon s’ébranla dans une charge blanche

Et dans un galop fou de nuages cabrés.
Le jour entier, jour clair, jour sans pluie et sans brume,

Les crins sautants, les flancs dorés, la croupe en feu,

Ils ruèrent leur course à travers l’éther bleu,

Dans un envolement d’argent pâle et d’écume.
Et leur élan grandit encor lorsque le soir,

Coupant l’espace entier de son grand geste noir,

Les poussa vers la mer, où criaient les rafales,
Et que l’ample soleil de juin, tombé de haut,

Se débattit, sanglant, sous leur farouche assaut,

Comme un rouge étalon dans un rut de cavales.

Un Soir

Avec les doigts de ma torture

Gratteurs de mauvaise écriture,

Maniaque inspecteur de maux,

J’écris encor des mots, des mots
Quant à mon âme, elle est partie.
Morosement et pour extraire

L’arrière-faix de ma colère,

Aigu d’orgueil, crispé d’effort,

Je râcle en vain mon cerveau mort.
Quant à mon âme, elle est partie.
Je voudrais me cracher moi-même,

La lèvre en sang, la face blême :

L’ivrogne de son propre moi

S’éructerait en un renvoi.
Quant à mon âme, elle est partie.
Homme las de rage, qui rage

D’être lassé de son orage,

La vie en lui ne se prouvait

Que par l’horreur qu’il en avait.
Quant à mon âme, elle est partie.
Mes poings ont tordu dans le livre

L’intordable fièvre de vivre ;

Ils ne l’ont point tordue assez

Bien que mes poings en soient cassés.
Quant à mon âme, elle est partie.
Le han du soir suprême, écoute !

S’entend là-bas sur la grand’route ;

Clos tes volets c’est bien fini

Le mors-aux-dents vers l’infini.

Minuit Blanc

Dalles au fond des lointains clairs et lacs d’opales,

Pendant les grands hivers, lorsque les nuits sont pâles

Et qu’un autel de froid s’éclaire au choeur des neiges !
Le gel se râpe en givre ardent à travers branches,

Le gel ! et de grandes ailes qui volent blanches

Font d’interminables et suppliants cortèges

Sur fond de ciel, là-bas, où les minuits sont pâles.

Des cris immensément de râle et d’épouvante

Hèlent la peur, et l’ombre, au loin, semble vivante

Et se promène, et se grandit sur ces opales

De grands miroirs. Oh ! sur ces lacs de minuits pâles,

Cygnes clamant la mort, les êtes-vous, ces âmes,

Qui vont prier en vain les blanches Notre-Dames ?

Parabole

Parmi l’étang d’or sombre

Et les nénuphars blancs,

Un vol passant de hérons lents

Laisse tomber des ombres.
Elles s’ouvrent et se ferment sur l’eau

Toutes grandes, comme des mantes ;

Et le passage des oiseaux, là-haut,

S’indéfinise, ailes ramantes.
Un pêcheur grave et théorique

Tend vers elles son filet clair,

Ne voyant pas qu’elles battent dans l’air

Les larges ailes chimériques,
Ni que ce qu’il guette, le jour, la nuit,

Pour le serrer en des mailles d’ennui,

En bas, dans les vases, au fond d’un trou,

Passe dans la lumière, insaisissable et fou.

Les Brumes

Brumes mornes d’hiver, mélancoliquement

Et douloureusement, roulez sur mes pensées

Et sur mon coeur vos longs linceuls d’enterrement

Et de rameaux défunts et de feuilles froissées

Et livides, tandis qu’au loin, vers l’horizon,

Sous l’ouatement mouillé de la plaine dormante,

Parmi les échos sourds et souffreteux, le son

D’un angelus lassé se perd et se lamente

Encore et va mourir dans le vide du soir,

Si seul, si pauvre et si craintif, qu’une corneille,

Blottie entre les gros arceaux d’un vieux voussoir,

A l’entendre gémir et sangloter, s’éveille

Et doucement répond et se plaint à son tour

A travers le silence entier que l’heure apporte,

Et tout à coup se tait, croyant que dans la tour

L’agonie est éteinte et que la cloche est morte.

Les Cierges

Ongles de feu, cierges ! Ils s’allument, les soirs,

Doigts mystiques dressés sur des chandeliers d’or,

A minces et jaunes flammes, dans un décor

Et de cartels et de blasons et de draps noirs.
Ils s’allument dans le silence et les ténèbres,

Avec le grésil bref et méchant de leur cire,

Et se moquent et l’on croirait entendre rire

Les prières autour des estrades funèbres.
Les morts, ils sont couchés très longs dans leurs remords

Et leur linceul très pâle et les deux pieds dressés

En pointe et les regards en l’air et trépassés

Et repartis chercher ailleurs les autres morts.
Chercher ? Et les cierges les conduisent ; les cierges

Pour les charmer et leur illuminer la route

Et leur souffler la peur et leur souffler le doute

Aux carrefours multipliés des chemins vierges.
Ils ne trouveront point les morts aimés jadis,

Ni les anciens baisers, ni les doux bras tendus,

Ni les amours lointains, ni les destins perdus ;

Car les cierges ne mènent pas en paradis.
Ils s’allument dans le silence et les ténèbres,

Avec le grésil bref et méchant de leur cire

Et se moquent et l’on entend gratter leur rire

Autour des estrades et des cartels funèbres.
Ongles pâles dressés sur des chandeliers d’or !

Les Corneilles

Le plumage lustré de satins et de moires,

Les corneilles, oiseaux placides et dolents,

Parmi les champs d’hiver, que la neige a fait blancs,

Apparaissent ainsi que des floraisons noires.
L’une marque les longs rameaux d’un chêne ami ;

Elle est penchée au bout d’une branche tordue,

Et, fleur d’encre, prolonge une plainte entendue

Par le tranquille écho d’un village endormi.
Une autre est là, plus loin, pleurarde et solitaire,

Sur un tertre maussade et bas comme un tombeau,

Et longuement se rêve en ce coin rongé d’eau,

Fleur tombale d’un mort qui dormirait sous terre.
Une autre encor, les yeux fixes et vigilants,

Hiératiquement, sur un pignon placée,

Reste à l’écart et meurt, vieille et paralysée,

Plante hiéroglyphique en fleur depuis mille ans.
Le plumage lustré de satins et de moires,

Les corneilles, oiseaux placides et dolents,

Parmi les champs d’hiver, que la neige a faits blancs,

Apparaissent ainsi que des floraisons noires.

Les Horloges

La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,

Béquilles et bâtons qui se cognent, là-bas;

Montant et dévalant les escaliers des heures,

Les horloges, avec leurs pas ;
Émaux naifs derrière un verre, emblèmes

Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux;

Lunes des corridors vides et blêmes,

Les horloges, avec leurs yeux ;
Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes

Boutique en bois de mots sournois,

Et le babil des secondes minimes,

Les horloges, avec leurs voix ;
Gaines de chêne et bornes d’ombre,

Cercueils scellés dans le mur froid,

Vieux os du temps que grignote le nombre,

Les horloges et leur effroi ;
Les horloges

Volontaires et vigilantes,

Pareilles aux vieilles servantes

Boitant de leurs sabots ou glissant

Les horloges que j’interroge

Serrent ma peur en leur compas.

Légendes

Les horizons cuivrés des suprêmes automnes

Meurent là-bas, au loin, dans un carnage d’or.

Où sont-ils les héros des ballades teutonnes

Qui cornaient, par les bois, les marches de la Mort ?
Ils passaient par les monts, les rivières, les havres,

Les burgs et brusquement ils s’écroulaient, vermeils,

Saignant leurs jours, saignant leurs coeurs, puis leurs cadavres

Passaient dans la légende, ainsi que des soleils.
Ils jugeaient bien et peu la vie : une aventure ;

Avec un mors d’orgueil ils lui bridaient les dents ;

Ils la mataient sous eux comme une âpre monture

Et la tenaient broyée en leurs genoux ardents.
Ils chevauchaient fougueux et roux combien d’années ?

Crevant leur bête et s’imposant au Sort ;

Mon coeur, oh !, les héros des ballades fanées,

Qui cornaient, par les bois, les marches de la Mort !

Le Gel

Sous le fuligineux étain d’un ciel d’hiver,

Le froid gerce le sol des plaines assoupies,

La neige adhère aux flancs râpés d’un talus vert

Et par le vide entier grincent des vols de pies.
Avec leurs fins rameaux en serres de harpies,

De noirs taillis méchants s’acharnent à griffer,

Un tas de feuilles d’or pourrissent en charpies ;

On s’imagine entendre au loin casser du fer.
C’est l’infini du gel cruel, il incarcère

Notre âme en un étau géant qui se resserre,

Tandis qu’avec un dur et sec et faux accord
Une cloche de bourg voisin dit sa complainte,

Martèle obstinément l’âpre silence et tinte

Que, dans le soir, là-bas, on met en terre un mort.

La Nuit

Depuis que dans la plaine immense il s’est fait soir,

Avec de lourds marteaux et des blocs taciturnes,

L’ombre bâtit ses murs et ses donjons nocturnes

Comme un Escurial revêtu d’argent noir.
Le ciel prodigieux domine, embrasé d’astres,

– Voûte d’ébène et d’or où fourmillent des yeux –

Et s’érigent, d’un jet, vers ce plafond de feux,

Les hêtres et les pins, pareils à des pilastres.
Comme de blancs linceuls éclairés de flambeaux,

Les lacs brillent, frappés de lumières stellaires,

Les champs, ils sont coupés, en clos quadrangulaires,

Et miroitent, ainsi que d’énormes tombeaux.
Et telle, avec ses coins et ses salles funèbres,

Tout entière bâtie en mystère, en terreur,

La nuit paraît le noir palais d’un empereur

Accoudé quelque part, au loin, dans les ténèbres.

Là-bas

Calmes voluptueux, avec des encensoirs

Et des rythmes lointains par le soir solitaire,

Claire heure alanguissante et fondante des soirs,

Le soir sur des lits d’or s’endort avec la terre,

Sous des rideaux de pourpre, et longuement se tait !
Calmes voluptueux, avec de grands nuages,

Et des îles de nacre et des plages d’argent

Et des perles et des coraux et le bougeant

Saphir des étoiles, à travers les feuillages,

Et de roses odeurs et des roses de lait,

Pour s’en aller vers les couchants et se défaire

De soi, comme une fin lente de jour, un jour,

En un voyage ardent et mol comme l’amour

Et légendaire ainsi qu’un départ de galère !

Des Soirs

(II)
Sous les vitres du hall nitreux que le froid fore

Et vrille et que de mats brouillards baignent de vair,

Un soir, en tout à coup de gel, s’ouvre l’hiver,

Dans le foyer, fourbi de naphte et de phosphore
Qui brûle : et le charbon pointu se mousse d’or

Et le posthume été dans l’or se réitère ;

Il émeraude un bol, il enturquoise un verre

Et multiplie en chatons d’or son âme encor.
Par à travers ce feu qui le détruit, sa joie

Est de faire des fleurs parmi les lustres, vivre !

Et d’allumer sa mort comme une fête. Au loin,
Lorsque tonne l’automne et que le vent disjoint

On serre en noeud ses poings et que gratte le givre

Ô cette mort que l’on torture et qui flamboie !