Pèlerinage

Où vont les vieux paysans noirs
Par les chemins en or des soirs ?

A grands coups d’ailes affolées,
En leurs toujours folles volées,
Les moulins fous fauchent le vent.

Le cormoran des temps d’automne
jette au ciel triste et monotone
Son cri sombre comme la nuit.

C’est l’heure brusque de la terreur,
Où passe, en son charroi d’horreur,
Le vieux Satan des moissons fausses.

Par la campagne en grand deuil d’or,
Où vont les vieux silencieux

Quelqu’un a dû frapper l’été
De mauvaise fécondité :
Le blé haut ne fut que paille,

Les bonnes eaux n’ont point coulé
Par les veines du champ brûlé ;
Quelqu’un a dû frapper les sources

Quelqu’un a dû sécher la vie,
Comme une gorge inassouvie
Vide d’un trait le fond d’un verre.

Par la campagne en grand deuil d’or,
Où vont les vieux et leur misère ?

L’âpre semeur des mauvais germes,
Au temps de mai baignant les fermes,
Les vieux l’ont tous senti passer.

Ils l’ont surpris morne et railleur,
Penché sur la campagne en fleur;
Plein de foudre, comme l’orage.

Les vieux n’ont rien osé se dire.
Mais tous ont entendu son rire
Courir de taillis en taillis.

Or, ils savent par quel moyen
On peut fléchir Satan païen,
Qui reste maître des moissons.

Par la campagne en grand deuil d’or,
Où vont les vieux et leur frisson ?

L’âpre semeur du mauvais blé
Entend venir ce défilé
D’hommes qui se taisent et marchent.

Il sait que seuls ils ont encore,
Au fond du coeur qu’elle dévore,
Toute la peur de l’inconnu ;

Qu’obstinément ils dérobent en eux
Son culte sombre et lumineux,
Comme un minuit blanc de mercure,

Et qu’ils redoutent les révoltes,
Et qu’ils supplient pour leurs récoltes
Plus devant lui que devant Dieu.

Par la campagne en grand deuil d’or,
Où vont les vieux porter leur voeu ?

Le Satan noir des champs brûlés
Et des fermiers ensorcelés
Qui font des croix de la main gauche,

Ce soir, à l’heure où l’horizon est rouge
Contre un arbre dont rien ne bouge,
Depuis une heure est accoudé.

Les vieux ont pu l’apercevoir,
Avec ses yeux dardés vers eux,
D’entre ses cils de chardons morts.

Ils ont senti qu’il écoutait
Les silences de leur souhait
Et leur prière uniquement pensée.

Alors, subitement,
En un grand feu de tourbe
et de branches coupées lis ont jeté un chat vivant.

Regards éteints, pattes crispées,
La bête est morte atrocement,

Pendant qu’au long des champs muets,
Sous le gel rude et le vent froid,
Chacun, par un chemin à soi,
Sans rien savoir s’en revenait.

Les Plaines

Sous la tristesse et l’angoisse des cieuxLes lieuesS’en vont autour des plaines ;Sous les cieux basDont les nuages traînentImmensément, les lieuesSe succèdent, là-bas.Droites sur des chaumes, les tours ;Et des gens las, par tas,Qui vont de bourg en bourg:Les gens vaguantsComme la route, ils ont cent ans ;Ils vont de plaine en plaine,Depuis toujours, à travers temps.Les précèdent ou bien les suiventLes charrettes dont les convois dériventVers les hameaux et les venelles,Les charrettes perpétuelles,Grinçant le lamentable cri,Le jour, la nuit,De leurs essieux vers l’infini.C’est la plaine, la plaine.Immensément, à perdre haleine.De pauvres clos ourlés de haiesEcartèlent leur sol couvert de plaies ;De pauvres clos, de pauvres fermes,Les portes lâchesEt les chaumes, comme des bâches,Que le vent troue à coups de hache.Aux alentours, ni trèfle vert, ni luzerne rougie,Ni lin, ni blé, ni frondaisons, ni germes ;Depuis longtemps, l’arbre, par la foudre cassé,Monte, devant le seuil usé,Comme un malheur en effigie.C’est la plaine, la plaine blême,Interminablement, toujours la même.Par au-dessus, souvent,Rage si fort le ventQue l’on dirait le ciel fenduAux coups de boxeDe l’équinoxe.Novembre hurle, ainsi qu’un loupAu coin des bois, par le soir fou.Les ramilles et les feuilles geléesPassent gifléesSur les mares, dans les allées ;Et les grands bras des Christs funèbres,Aux carrefours, dans les ténèbres,Semblent grandir et tout à coup partir,En cris de peur, vers le soleil perdu.C’est la plaine, la plaineOù ne vague que crainte et peine.Les rivières stagnent ou sont taries,Les flots n’arrivent plus jusqu’aux prairies,Les énormes digues de tourbe,Inutiles, tracent leur courbe ;Comme le sol, les eaux sont mortes ;Parmi les îles, en escortesVers la mer, où les anses encor se mirent,Les haches et les marteaux voracesDépècent les carcassesLamentables des vieux navires.C’est la plaine, la plaineSinistrement, à perdre haleine,C’est la plaine et sa démenceQue sillonnent des vols immensesDe cormorans criant la mortA travers l’ombre et la brume des Nords ;C’est la plaine, la plaineMate et longue comme la haine,La plaine et le pays sans finOù le soleil est blanc comme la faim,Où pourrit aux tournants du fleuve solitaire,Dans la vase, le coeur antique de la terre.

Les Fièvres

La plaine, au loin, est uniforme et morne

Et l’étendue est vide et grise

Et Novembre qui se précise

Bat l’infini, d’une aile grise.
Sous leurs torchis qui se lézardent,

Les chaumières, là-bas, regardent

Comme des bêtes qui ont peur,

Et seuls les grands oiseaux d’espace

Jettent sur les enclos sans fleurs

Le cri des angoisses qui passent.
L’heure est venue où les soirs mous

Pèsent sur les terres gangrenées,

Où les marais visqueux et blancs,

Dans leurs remous,

A longs bras lents,

Brassent les fièvres empoisonnées.
Parfois, comme un hoquet,

Un flot pâteux mine la rive

Et la glaise, comme un paquet,

Tombe dans l’eau de bile et de salive.
Puis tout s’apaise et s’aplanit ;

Des crapauds noirs, à fleur de boue,

Gonflent leur peau que deux yeux trouent ;

Et la lune monstrueuse préside,

Telle l’hostie

De l’inertie.
De la vase profonde et jaune

D’où s’érigent, longues d’une aune,

Les herbes d’eaux,

Des brouillards lents comme des traînes

Déplient leur flottement, parmi les draines ;

On les peut suivre, à travers champs,

Vers les chaumes et les murs blancs ;

Leurs fils subtils de pestilence

Tissent la robe de silence,

Gaze verte, tulle blême,

Avec laquelle, au loin, la fièvre se promène,
La fièvre,

Elle est celle qui marche,

Sournoisement, courbée en arche,

Et personne n’entend son pas.

Si la poterne des fermes ne s’ouvre pas,

Si la fenêtre est close,

Elle pénètre quand même et se repose,

Sur la chaise des vieux que les ans ploient,

Dans les berceaux où les petits larmoient

Et quelquefois elle se couche

Aux lits profonds où l’on fait souche.
Avec ses vieilles mains dans l’âtre encor rougeâtre,

Elle attise les maladies

Non éteintes, mais engourdies ;

Elle se mêle au pain qu’on mange,

A l’eau morne changée en fange ;

Elle monte jusqu’aux greniers,

Dort dans les sacs et les paniers

Où s’entassent mille loques à vendre ;

Puis, un matin, de palier en palier

On écoute son pas sinistre et régulier

Descendre.
Inutiles, voeux et pèlerinages

Et seins où l’on abrite les petits

Et bras en croix vers les images

Des bons anges et des vieux Christs.

Le mal hâve s’est installé dans la demeure.

Il vient, chaque vesprée, à tel moment,

Déchiqueter la plainte et le tourment,

Au régulier tic-tac de l’heure ;

Et l’horloge surgit déjà

Comme quelqu’un qui sonnera,

Lorsque viendra l’instant de la raison finie,

L’agonie.
En attendant, les mois se passent à languir.

Les malades rapetissés,

Leurs genoux lourds, leurs bras cassés,

Avec, en main, leurs chapelets.

Quittant leur lit, s’y recouchant,

Fuyant la mort et la cherchant,

Bégaient et vacillent leurs plaintes,

Pauvres lumières, presque éteintes.
Ils se traînent de chaumière en chaumière

Et d’âtre en âtre,

Se voir et doucement s’apitoyer,

Sur la dîme d’hommes qu’il faut payer,

Atrocement, à leur terre marâtre ;

Des silences profonds coupent les litanies

De leurs misères infinies ;

Et quelquefois, ils se regardent

Au jour douteux de la fenêtre,

Sans rien se dire, avec des pleurs,

Comme s’ils voulaient se reconnaître

Lorsque leurs yeux seront ailleurs.
Ils se sentent de trop autour des tables

Où l’on mange rapidement

Un repas pauvre et lamentable ;

Leur coeur se serre, atrocement,

On les isole et les bêtes les flairent

Et les jurons et les colères

Volent autour de leur tourment.
Aussi, lorsque la nuit, ne dormant pas,

Ils s’agitent entre leurs draps,

Songeant qu’aux alentours, de village en village,

Les brouillards blancs sont en voyage,

Voudraient-ils ouvrir la porte

Pour que d’un coup la fièvre les emporte,

Vers les marais des landes

Où les mousses et les herbes s’étendent

Comme un tissu pourri de muscles et de glandes

Où s’écoute, comme un hoquet,

Un flot pâteux miner la rive,

Où leur corps mort, comme un paquet,

Choirait dans l’eau de bile et de salive.
Mais la lune, là-bas, préside,

Telle l’hostie

De l’inertie.

Les Mendiants

Les jours d’hiver quand le froid serre

Le bourg, le clos, le bois, la fange,

Poteaux de haine et de misère,

Par l’infini de la campagne,

Les mendiants ont l’air de fous.
Dans le matin, lourds de leur nuit,

Ils s’enfoncent au creux des routes,

Avec leur pain trempé de pluie

Et leur chapeau comme la suie

Et leurs grands dos comme des voûtes

Et leurs pas lents rythmant l’ennui ;

Midi les arrête dans les fossés

Pour leur repas ou leur sieste ;

On les dirait immensément lassés

Et résignés aux mêmes gestes ;

Pourtant, au seuil des fermes solitaires,

Ils surgissent, parfois, tels des filous,

Le soir, dans la brusque lumière

D’une porte ouverte tout à coup.
Les mendiants ont l’air de fous.

Ils s’avancent, par l’âpreté

Et la stérilité du paysage,

Qu’ils reflètent, au fond des yeux

Tristes de leur visage ;

Avec leurs hardes et leurs loques

Et leur marche qui les disloque,

L’été, parmi les champs nouveaux,

Ils épouvantent les oiseaux ;

Et maintenant que Décembre sur les bruyères

S’acharne et mord

Et gèle, au fond des bières,

Les morts,

Un à un, ils s’immobilisent

Sur des chemins d’église,

Mornes, têtus et droits,

Les mendiants, comme des croix.
Avec leur dos comme un fardeau

Et leur chapeau comme la suie,

Ils habitent les carrefours

Du vent et de la pluie.
Ils sont le monotone pas

– Celui qui vient et qui s’en va

Toujours le même et jamais las –

De l’horizon vers l’horizon.

Ils sont l’angoisse et le mystère

Et leurs bâtons sont les battants

Des cloches de misère

Qui sonnent à mort sur la terre.
Aussi, lorsqu’ils tombent enfin,

Séchés de soif, troués de faim,

Et se terrent comme des loups,

Au fond d’un trou,

Ceux qui s’en viennent,

Après les besognes quotidiennes,

Ensevelir à la hâte leur corps

Ont peur de regarder en face

L’éternelle menace

Qui luit sous leur paupière, encor.

Le Départ

Traînant leurs pas après leurs pas

Le front pesant et le coeur las,

S’en vont, le soir, par la grand’route,

Les gens d’ici, buveurs de pluie,

Lécheurs de vent, fumeurs de brume.
Les gens d’ici n’ont rien de rien,

Rien devant eux

Que l’infini de la grand’route.
Chacun porte au bout d’une gaule,

Dans un mouchoir à carreaux bleus,

Chacun porte dans un mouchoir,

Changeant de main, changeant d’épaule,

Chacun porte

Le linge usé de son espoir.
Les gens s’en vont, les gens d’ici,

Par la grand’route à l’infini.
L’auberge est là, près du bois nu,

L’auberge est là de l’inconnu ;

Sur ses dalles, les rats trimballent

Et les souris.
L’auberge, au coin des bois moisis,

Grelotte, avec ses murs mangés,

Avec son toit comme une teigne,

Avec le bras de son enseigne

Qui tend au vent un os rongé.
Les gens d’ici sont gens de peur :

Ils font des croix sur leur malheur

Et tremblent ;

Les gens d’ici ont dans leur âme

Deux tisons noirs, mais point de flamme,

Deux tisons noirs en croix.
Les gens d’ici sont gens de peur ;

Et leurs autels n’ont plus de cierges

Et leur encens n’a plus d’odeur :

Seules, en des niches désertes,

Quelques roses tombent inertes

Autour d’un Christ en plâtre peint.
Les gens d’ici ont peur de l’ombre sur leurs champs,

De la lune sur leurs étangs,

D’un oiseau mort contre une porte ;

Les gens d’ici ont peur des gens.
Les gens d’ici sont malhabiles

La tête lente et les cerveaux débiles

Quoique tannés d’entêtement ;

Ils sont ladres, ils sont minimes

Et s’ils comptent c’est par centimes,

Péniblement, leur dénuement.
Avec leur chat, avec leur chien,

Avec l’oiseau dans une cage,

Avec, pour vivre, un seul moyen :

Boire son mal, taire sa rage ;

Les pieds usés, le coeur moisi,

Les gens d’ici,

Quittant leur gîte et leur pays,

S’en vont, ce soir, vers l’infini.
Les mères traînent à leurs jupes

Leur trousseau long d’enfants bêlants,

Trinqueballés, trinqueballants ;

Les yeux clignants des vieux s’occupent

A refixer, une dernière fois,

Leur coin de terre morne et grise,

Où mord l’averse, où mord la bise,

Où mord le froid.

Suivent les gars des bordes,

Les bras maigres comme des cordes,

Sans plus d’orgueil, sans même plus

Le moindre élan vers les temps révolus

Et le bonheur des autrefois,

Sans plus la force en leurs dix doigts

De se serrer en poings contre le sort

Et la colère de la mort.
Les gens des champs, les gens d’ici

Ont du malheur à l’infini.
Leurs brouettes et leurs charrettes

Trinqueballent aussi,

Cassant, depuis le jour levé,

Les os pointus du vieux pavé :

Quelques-unes, plus grêles que squelettes,

Entrechoquent des amulettes

A leurs brancards,

D’autres grincent, les ais criards,

Comme les seaux dans les citernes ;

D’autres portent de vieillottes lanternes.
Les chevaux las

Secouent, à chaque pas,

Le vieux lattis de leur carcasse ;

Le conducteur s’agite et se tracasse,

Comme quelqu’un qui serait fou,

Lançant parfois vers n’importe où,

Dans les espaces,

Une pierre lasse

Aux corbeaux noirs du sort qui passe.
Les gens d’ici

Ont du malheur et sont soumis.
Et les troupeaux rêches et maigres,

Par les chemins râpés et par les sablons aigres,

Egalement sont les chassés,

Aux coups de fouet inépuisés

Des famines qui exterminent :

Moutons dont la fatigue à tout caillou ricoche,

Boeufs qui meuglent vers la mort proche,

Vaches lentes et lourdes

Aux pis vides comme des gourdes.
Ainsi s’en vont bêtes et gens d’ici,

Par le chemin de ronde

Qui fait dans la détresse et dans la nuit,

Immensément, le tour du monde,

Venant, dites, de quels lointains,

Par à travers les vieux destins,

Passant les bourgs et les bruyères,

Avec, pour seul repos, l’herbe des cimetières,

Allant, roulant, faisant des noeuds

De chemins noirs et tortueux,

Hiver, automne, été, printemps,

Toujours lassés, toujours partant

De l’infini pour l’infini.
Tandis qu’au loin, là-bas,

Sous les cieux lourds, fuligineux et gras,

Avec son front comme un Thabor,

Avec ses suçoirs noirs et ses rouges haleines

Hallucinant et attirant les gens des plaines,

C’est la ville que la nuit formidable éclaire,

La ville en plâtre, en stuc, en bois, en fer, en or,

– Tentaculaire.

Le Donneur De Mauvais Conseils

Par les chemins bordés de pueils

Rôde en maraude

Le donneur de mauvais conseils.
La vieille carriole aux tons groseille

Qui l’emmena, on ne sait d’où,

Une folle la garde et la surveille,

Au carrefour des chemins mous.

Le cheval paît l’herbe d’automne,

Près d’une mare monotone,

Dont l’eau livide réverbère

Le ciel de pluie et de misère

Qui tombe en loques sur la terre.
Le donneur de mauvais conseils

Est attendu dans le village,

A l’heure où tombe le soleil.
Il est le visiteur oblique et louche

Qui, de ferme en ferme, s’abouche,

Quand la détresse et la ruine

Se rabattent sur les chaumines.

Il est celui qui frappe à l’huis,

Tenacement, et vient s’asseoir

Lorsque le hâve désespoir

Fixe ses regards droits

Sur le feu mort des âtres froids.
Il vaticine et il marmonne,

Toujours ardent et monotone,

Prenant à part chacun de ceux

Dont les arpents sont cancéreux

Et les épargnes infécondes

Et les poussant à tout quitter,

Pour un peu d’or qu’ils entendent tinter

En des villes, là-bas, au bout du monde.
A qui, devant sa lampe éteinte,

Seul avec soi, quand minuit tinte,

S’en va tâtant aux murs de sa chaumière

Les trous qu’y font les vers de la misère,

Sans qu’un secours ne lui vienne jamais,

Il conseille d’aller, au fond de l’eau,

Mordre soudain les exsangues reflets

De sa face dans un marais.
Il pousse au mal la fille ardente,

Avec du crime au bout des doigts,

Avec des yeux comme la poix

Et des regards qui violentent.

Il attise en son coeur le vice

A mots cuisants et rouges,

Pour qu’en elle la femelle et la gouge

Biffent la mère et la nourrice

Et que sa chair soit aux amants,

Morte, comme ossements et pierres,

Au cimetière.
Aux vieux couples qui font l’usure

Depuis que les malheurs ravagent

Les villages, à coups de rage,

Il vend les moyens sûrs

Et la ténacité qui réussit toujours

A ruiner hameaux et bourgs,

Quand, avec l’or tapi au creux

De l’armoire crasseuse ou de l’alcôve immonde,

On s’imagine, en un logis lépreux,

Etre le roi qui tient le monde.
Enfin, il est le conseiller de ceux

Qui profanent la nuit des saints dimanches

En boutant l’incendie à leurs granges de planches.

Il indique l’heure précise

Où le tocsin sommeille aux tours d’église,

Où seul avec ses yeux insoucieux,

Le silence regarde faire.

Ses gestes secs et entêtés

Numérotent ses volontés,

Et l’ombre de ses doigts semble ligner d’entailles

Le crépi blanc de la muraille.
Et pour conclure il verse à tous

Un peu du fiel de son vieux coeur

Pourri de haine et de rancoeur ;

Et désigne le rendez-vous,

– Quand ils voudront au coin des bordes,

Où, près de l’arbre, ils trouveront

Pour se brancher un bout de corde.
Ainsi va-t-il de ferme en ferme ;

Plus volontiers, lorsque le terme

Au bahut vide inscrit sa date,

Le corps craquant comme des lattes,

Le cou maigre, le pas traînant,

Mais inusable et permanent,

Avec sa pauvre carriole,

Avec sa bête, avec sa folle,

Qui l’attendent, jusqu’au matin,

Au carrefour des vieux chemins.

Le Péché

Sur sa butte que le vent gifle,

Il tourne et fauche et ronfle et siffle,

Le vieux moulin des péchés vieux

Et des forfaits astucieux.
Il geint des pieds jusqu’à la tête,

Sur fond d’orage et de tempête,

Lorsque l’automne et les nuages

Frôlent son toit de leurs voyages.
Sur la campagne abandonnée

Il apparaît une araignée

Colossale, tissant ses toiles

Jusqu’aux étoiles.
C’est le moulin des vieux péchés.

Qui l’écoute, parmi les routes,

Entend battre le coeur du diable,

Dans sa carcasse insatiable.
Un travail d’ombre et de ténèbres

S’y fait, pendant les nuits funèbres

Quand la lune fendue

Gît là, sur le carreau de l’eau,

Comme une hostie atrocement mordue.
C’est le moulin de la ruine

Qui moud le mal et le répand aux champs

Infini, comme une bruine.
Ceux qui sournoisement écornent

Le champ voisin en déplaçant les bornes ;

Ceux qui, valets d’autrui, sèment l’ivraie

Au lieu de l’orge vraie ;

Ceux qui jettent les poisons verts dans l’eau

Où l’on amène le troupeau ;

Ceux qui, par les nuits seules,

En brasiers d’or font éclater les meules,

Tous passèrent par le moulin.
Encore :
Les vieux jeteurs de sorts et les sorcières

Que vont trouver les filles-mères ;

Ceux qui cachent dans les fourrés
Leurs ruts sinistrement vociférés ;

Ceux qui n’aiment la chair que si le sang

Gicle aux yeux, frais et luisant ;

Ceux qui s’entr’égorgent, à couteaux rouges,

Volets fermés, au fond des bouges :

Ceux qui scrutent l’espace

Avec, au bout du poing, la mort pour tel qui passe,

Tous passèrent par le moulin.
Aussi :
Les vagabonds qui habitent des fosses

Avec leurs filles qu’ils engrossent ;

Les fous qui choisissent des bêtes

Pour assouvir leur rage et ses tempêtes ;

Les mendiants qui déterrent les mortes

Atrocement et les emportent ;

Les couples noirs, pervers et vieux,

Qui instruisent l’enfant à coucher entre eux deux ;

Tous passèrent par le moulin.
Tous sont venus, sournoisement,

Choisissant l’heure et le moment,

Avec leurs chiens et leurs brouettes,

Et leurs ânes et leurs charrettes ;

Tous sont venus, jeunes et vieux,

Pour emporter jusque chez eux

Le mauvais grain, coûte que coûte ;

Et quand ils sont redescendus

Par les sentes du haut talus,

Les grand’routes charriaient toutes

Infiniment, comme des veines,

Le sang du mal, parmi les plaines.
Et le moulin tournait au fond des soirs

La croix grande de ses bras noirs,

Avec des feux, comme des yeux,

Dans l’orbite de ses lucarnes

Dont les rayons gagnaient les loins.

Parfois, s’illuminaient des coins,

Là-bas, dans la campagne morne,

Et l’on voyait les porteurs gourds,

Ployant au faix des péchés lourds,

Hagards et las, buter de borne en borne.

La Ville

Tous les chemins vont vers la ville.
Du fond des brumes,

Avec tous ses étages en voyage

Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,

Comme d’un rêve, elle s’exhume.
Là-bas,

Ce sont des ponts musclés de fer,

Lancés, par bonds, à travers l’air ;

Ce sont des blocs et des colonnes

Que décorent Sphinx et Gorgones ;

Ce sont des tours sur des faubourgs ;

Ce sont des millions de toits

Dressant au ciel leurs angles droits :

C’est la ville tentaculaire,

Debout,

Au bout des plaines et des domaines.
Des clartés rouges

Qui bougent

Sur des poteaux et des grands mâts,

Même à midi, brûlent encor

Comme des oeufs de pourpre et d’or ;

Le haut soleil ne se voit pas :

Bouche de lumière, fermée

Par le charbon et la fumée.
Un fleuve de naphte et de poix

Bat les môles de pierre et les pontons de bois ;

Les sifflets crus des navires qui passent

Hurlent de peur dans le brouillard ;

Un fanal vert est leur regard

Vers l’océan et les espaces.
Des quais sonnent aux chocs de lourds fourgons ;

Des tombereaux grincent comme des gonds ;

Des balances de fer font choir des cubes d’ombre

Et les glissent soudain en des sous-sols de feu ;

Des ponts s’ouvrant par le milieu,

Entre les mâts touffus dressent des gibets sombres

Et des lettres de cuivre inscrivent l’univers,

Immensément, par à travers

Les toits, les corniches et les murailles,

Face à face, comme en bataille.
Et tout là-bas, passent chevaux et roues,

Filent les trains, vole l’effort,

Jusqu’aux gares, dressant, telles des proues

Immobiles, de mille en mille, un fronton d’or.

Des rails ramifiés y descendent sous terre

Comme en des puits et des cratères

Pour reparaître au loin en réseaux clairs d’éclairs

Dans le vacarme et la poussière.

C’est la ville tentaculaire.
La rue et ses remous comme des câbles

Noués autour des monuments –

Fuit et revient en longs enlacements ;

Et ses foules inextricables,

Les mains folles, les pas fiévreux,

La haine aux yeux,

Happent des dents le temps qui les devance.

A l’aube, au soir, la nuit,

Dans la hâte, le tumulte, le bruit,

Elles jettent vers le hasard l’âpre semence

De leur labeur que l’heure emporte.

Et les comptoirs mornes et noirs

Et les bureaux louches et faux

Et les banques battent des portes

Aux coups de vent de la démence.
Le long du fleuve, une lumière ouatée,

Trouble et lourde, comme un haillon qui brûle,

De réverbère en réverbère se recule.

La vie avec des flots d’alcool est fermentée.

Les bars ouvrent sur les trottoirs

Leurs tabernacles de miroirs

Où se mirent l’ivresse et la bataille ;

Une aveugle s’appuie à la muraille

Et vend de la lumière, en des boîtes d’un sou ;

La débauche et le vol s’accouplent en leur trou ;

La brume immense et rousse

Parfois jusqu’à la mer recule et se retrousse

Et c’est alors comme un grand cri jeté

Vers le soleil et sa clarté :

Places, bazars, gares, marchés,

Exaspèrent si fort leur vaste turbulence

Que les mourants cherchent en vain le moment de silence

Qu’il faut aux yeux pour se fermer.
Telle, le jour pourtant, lorsque les soirs

Sculptent le firmament, de leurs marteaux d’ébène,

La ville au loin s’étale et domine la plaine

Comme un nocturne et colossal espoir ;

Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;

Sa clarté se projette en lueurs jusqu’aux cieux,

Son gaz myriadaire en buissons d’or s’attise,

Ses rails sont des chemins audacieux

Vers le bonheur fallacieux

Que la fortune et la force accompagnent ;

Ses murs se dessinent pareils à une armée

Et ce qui vient d’elle encor de brume et de fumée

Arrive en appels clairs vers les campagnes.
C’est la ville tentaculaire,

La pieuvre ardente et l’ossuaire

Et la carcasse solennelle.
Et les chemins d’ici s’en vont à l’infini

Vers elle.

La Kermesse

Avec colère, avec détresse,Avec ses refrains de quadrilles,Qui sautèlent sur leurs béquilles,L’orgue canaille et lourd,Au fond du bourg,Moud la kermesse.Quelques étaux au coin des bornes,Et quelques vieilles gens,Au seuil d’un portail morne.Avec colère, avec détresse, avec blasphème,Mais, vers la fête,Quand même,L’orgue s’entête.Sa musique de tintamarresSe casse, en des bagarresDe cuivre vert et de fer-blanc,Et crie et grince dans le vide,Obstinément,Sa note acide.Sur la place, l’église,Sous le cercueil de ses grands toitsEt les linceuls de ses murs droits,Tait les reprochesSolennels de ses cloches ;Un charlatan, sur un tréteau,Pantalon rouge et vert manteau,Vend, à grands cris, la vie ;Puis échange, contre des sous,Son remède pour loups-garousEt l’histoire de point en point suivie,Sur sa pancarte,D’un bossu noir qu’il délivra de fièvre quarte.Et l’orgue rageSon quadrille sauvage.Et personne, des hameaux proches,N’est accouru ;Vides les étables, vides les poches,Et rien que la mort et la faimDont se peuple l’armoire à pain ;Dans la misère qui les soudeOn sent que les hameaux se boudent,Qu’entre filles et gars d’amourLa pauvreté découd les alliancesEt que les jours suivant les joursChacun des bourgsFait son silence avec ses défiances.L’orgue grinçant et faux,Du fond de son armoireD’architecture ostentatoire,Criaille un bruit de fauxEt de cisailles.Dans la salle de plâtre cru,Où ses cris tors et discors, dru,Contre des murs en lattesEclatent,Des colonnes de verre et de tournants bâtons- Clinquant et or décorent son fronton ;Et les concassants bruits des cors et des trompettesEt les fifres, tels des forets,Cinglent et trouent le cabaretDe leurs tempêtesEt vont là-basContre un pignon, avec fracas,Broyer l’écho de la grand’rue.Et l’orgue avec sa rageS’ameute une dernière fois et rueDes quatre fers de son tapageJusqu’aux enclos et jusqu’aux champs,Jusqu’aux routes, jusqu’aux étangs,Jusqu’aux meules de méteil,Jusqu’au soleil ;Et seuls dansent aux carrefours,Jupons gonflés et sabots lourdsDeux pauvres fous avec deux folles.

La Bêche

Le gel durcit les eaux ; le vent blémit les nues.
A l’orient du pré, dans le sol rêche

Est là qui monte et grelotte, la bêche

Lamentable et nue.
– Fais une croix sur le sol jaune

Avec ta longue main,

Toi qui t’en vas, par le chemin –
La chaumière d’humidité verdâtre

Et ses deux tilleuls foudroyés

Et des cendres dans l’âtre

Et sur le mur encor le piédestal de plâtre,

Mais la Vierge tombée à terre.
– Fais une croix vers les chaumières

Avec ta longue main de paix et de lumière –
Des crapauds morts dans les ornières infinies

Et des poissons dans les roseaux

Et puis un cri toujours plus pauvre et lent d’oiseau,

Infiniment, là-bas, un cri à l’agonie.
– Fais une croix avec ta main

Pitoyable, sur le chemin –
Dans la lucarne vide de l’étable

L’araignée a tissé l’étoile de poussière ;

Et la ferme sur la rivière,

Par à travers ses chaumes lamentables,

Comme des bras aux mains coupées,

Croise ses poutres d’outre en outre.
– Fais une croix sur le demain,

Définitive, avec ta main –
Un double rang d’arbres et de troncs nus sont abattus,

Au long des routes en déroutes,

Les villages plus même de cloches pour y sonner

Le hoquetant dies irae

Désespéré, vers l’écho vide et ses bouches cassées.
– Fais une croix aux quatre coins des horizons.
Car c’est la fin des champs et c’est la fin des soirs ;

Le deuil au fond des cieux tourne, comme des meules,

Ses soleils noirs ;

Et des larves éclosent seules

Aux flancs pourris des femmes qui sont mortes.
A l’orient du pré, dans le sol rêche,

Sur le cadavre épars des vieux labours,

Domine là, et pour toujours,

Plaque de fer clair, latte de bois froid,

La bêche.

Chanson De Fou (i)

Le crapaud noir sur le sol blanc
Me fixe indubitablement
Avec des yeux plus grands que n’est grande sa tête ;
Ce sont les yeux qu’on m’a volés
Quand mes regards s’en sont allés,
Un soir, que je tournai la tête.

Mon frère ? il est quelqu’un qui ment,
Avec de la farine entre ses dents ;
C’est lui, jambes et bras en croix,
Qui tourne au loin, làbas,
Qui tourne au vent,
Sur ce moulin de bois.

Et Celuici, c’est mon cousin
Qui fut curé et but si fort du vin
Que le soleil en devint rouge ;
J’ai su qu’il habitait un bouge,
Avec des morts, dans ses armoires.

Car nous avons pour génitoires
Deux cailloux
Et pour monnaie un sac de poux,
Nous, les trois fous,
Qui épousons, au clair de lune,
Trois folles dames, sur la dune.

Chanson De Fou (ii)

Je les ai vus, je les ai vus,

Ils passaient, par les sentes,

Avec leurs yeux, comme des fentes,

Et leurs barbes, comme du chanvre.
Deux bras de paille,

Un dos de foin,

Blessés, troués, disjoints,

Ils s’en venaient des loins,

Comme d’une bataille.
Un chapeau mou sur leur oreille,

Un habit vert comme l’oseille ;

Ils étaient deux, ils étaient trois,

J’en ai vu dix, qui revenaient du bois.
L’un d’eux a pris mon âme

Et mon âme comme une cloche

Vibre en sa poche.
L’autre a pris ma peau

– Ne le dites à personne –

Ma peau de vieux tambour

Qui sonne.
Un paysan est survenu

Qui nous piqua dans le sol nu,

Eux tous et moi, vieilles défroques,

Dont les enfants se moquent.

Chanson De Fou (iii)

Brisez-leur pattes et vertèbres,Chassez les rats, les rats.Et puis versez du froment noir,Le soir,Dans les ténèbres.Jadis, lorsque mon coeur cassa,Une femme le ramassaPour le donner aux rats.- Brisez-leur pattes et vertèbres.Souvent je les ai vus dans l’âtre,Taches d’encre parmi le plâtre,Qui grignotaient ma mort.- Brisez-leur pattes et vertèbres.L’un d’eux, je l’ai sentiGrimper sur moi la nuit,Et mordre encor le fond du trouQue fit, dans ma poitrine,L’arrachement de mon coeur fou.- Brisez-leur pattes et vertèbres.Ma tête à moi les vents y passent,Les vents qui passent sous la porte,Et les rats noirs de haut en basPeuplent ma tête morte.- Brisez-leur pattes et vertèbres.Car personne ne sait plus rien.Et qu’importent le mal, le bien,Les rats, les rats sont là, par tas,Dites, verserez-vous, ce soir,Le froment noir,A pleines mains, dans les ténèbres ?