Nevermore

Le gaz pleure dans la brume,

Le gaz pleure, tel un oeil.

– Ah ! prenons, prenons le deuil

De tout cela que nous eûmes.
L’averse bat le bitume,

Telle la lame l’écueil.

– Et l’on lève le cercueil

De tout cela que nous fûmes.
Ô n’allons pas, pauvre soeur,

Comme un enfant qui s’entête,

Dans l’horreur de la tempête
Rêver encor de douceur,

De douceur et de guirlandes,

– L’hiver fauche sur les landes.

Roses De Damas

Roses de Damas, pourpres roses, blanches roses,
Où sont vos parfums, vos pétales éclatants ?
Où sont vos chansons, vos ailes couleur du temps,
Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ?

Ô neiges d’antan, vos prouesses, capitans !
A jamais abolis les effets et les causes,
Et pas d’aurore écrite en les métempsycoses :
Baumes précieux, que tous des orviétans !

Surpris les essors aux embûches malitornes.
Les cerfs s’en sont allés la flèche entre les cornes,
Aux durs accords des cors les cerfs s’en sont allés.

Et nous sommes au bois la belle dont les sommes
Pour éternellement demeureront scellés…
Comme une ombre au manoir rétrospectif, nous sommes.

Ses Mains Qu’elle Tend

Ses mains qu’elle tend comme pour des théurgies,

Ses deux mains pâles, ses mains aux bagues barbares ;

Et toi son cou qui pour la fête tu te pares !

Ses lèvres rouges à la clarté des bougies ;
Et ses cheveux, et ses prunelles élargies

Lourdes de torpeur comme l’air autour des mares ;

Parmi les bêtes fabuleuses des simarres,

Vous ses maigreurs, vous mes suprêmes nostalgies ;
Ô mirages que ma tendresse perpétue,

Echos fallacieux de l’heure qui s’est tue,

Malgré votre carmin et malgré vos colliers,
Et vos noeuds de brocart, et vos airs cavaliers,

Pauvres ! Vous êtes morts, ô vous tous elle toute,

Elle toute et mon coeur, nous sommes morts, sans doute.

Et J’irai Le Long De La Mer Éternelle

Et j’irai le long de la mer éternelle

Qui bave et gémit en les roches concaves,

En tordant sa queue en les roches concaves ;

J’irai tout le long de la mer éternelle.
Je viendrai déposer, ô mer maternelle,

Parmi les varechs et parmi les épaves,

Mes rêves et mon orgueil, mornes épaves,

Pour que tu les berces, ô mer maternelle.
Et j’écouterai les cris des alcyons

Dans les cieux plombés et noirs comme un remords,

Leurs cris dans le vent aigu comme un remords.
Et je pleurerai comme les alcyons,

Et je cueillerai, triste jusqu’à la mort,

Les lys des sables pâles comme la mort.

Dans Le Jardin Taillé

Dans le jardin taillé comme une belle dame,Dans ce jardin nous nous aimâmes, sur mon âme !Ô souvenances, ô regrets de l’heure brève,Souvenances, regrets de l’heur. Ô rêve en rêveEt triste chant dans la bruine et sur la grève.Chant triste et si lent et qui jamais ne s’achève,Lent et voluptueux, cerf qui de désir brame,Et tremolo banal, aussi, de mélodrame :C’est la table rustique avec ses nappes blanchesEt les coupes de vins de Crète, sous les branches,La table à la lueur de la lampe caduque ;Et tout à coup, l’ombre des feuilles remuéesVient estomper son front bas, son front et sa nuqueGracile. La senteur des fleurs exténuéesS’évapore dans les buéesHélas ! Car c’est déjà la saison monotone,L’automne sur les fleurs et dans nos coeurs l’automne.Et ce pendant qu’elle abandonneSes doigts aux lourds anneaux à ma lèvre, j’écoute,J’écoute les jets d’eau qui pleurent goutte à goutte.