Sonnet Moyen-age

Dans le décor de la tapisserie ancienne

La châtelaine est roide et son corsage est long.

Un grand voile de lin pend jusqu’à son talon

Du bout de son bonnet pointu de magicienne.
Aux accords d’un rebec la belle musicienne

Chante son chevalier, le fier preux au poil blond

Qui combat sans merci le Sarrazin félon.

Elle garde sa foi comme il garde la sienne.
Il reviendra quand il aura bien mérité

De cueillir le lis blanc de sa virginité.

Peut-être il restera dix ans, vingt ans loin d’elle.
Et s’il ne revient pas, s’il périt aux lieux saints,

Elle mourra dans son serment, chaste et fidèle,

Et nul n’aura fondu la neige de ses seins.

Sonnet Renaissance

D’un pas leste et galant sautant hors du bateau,

Un grand seigneur, en très somptueux équipage

Pose ses doigts gantés sur l’épaule du page

Qui porte dans ses bras l’épée et le manteau.
Le compliment en vers qu’on remettra bientôt

Est barbouillé par un pédant sur une page,

Et les musiciens en choeur font du tapage

Sous la fenêtre ouverte et sombre du château.
De son retrait, la dame entend voix et guitares,

Tandis que sort mari, truste, en proie aux catharres,

Fait dans l’herbe du parc tendre maint piége-à-loups.
Mais près du mur, caché dans l’ombre, sur la pierre.

Pour donner un grand coup d’estoc au vieux jaloux,

Le rouge spadassin aiguise sa rapière.

Sonnet Romain

La belle Julia languissament s’étale

Sur les gradins du cirque, assise au premier rang,

Sans voir l’oeil inquiet du Samnite mourant

Dont la vie est pendue à son doigt de vestale.
La vierge songe bien à la clameur brutale

De la plèbe, au vaincu qu’un vain espoir reprend !

Elle songe, rêveuse et le coeur soupirant,

Au beau prêtre de la Vénus orientale,
Au Syrien frisé qui sait les chants d’amour,

Et qui, le soir, marie aux sanglots du tambour

Sur un rhythme voilé sa voix chaude et lascive.
Et la vierge, qui sent tressaillir son sein nu,

Se ferait avec joie enterrer toute vive

Pour connaître par lui le mystère inconnu.

Sonnet Romantique

Autrefois elle était fière, la belle Ida.

De sa gorge de lune et de son teint de rose.

Ce gongoriste fou, le marquis de Monrose,

Surnommait ses cheveux les jardins d’Armida.
Mais le corbeau du temps de son bec la rida.

N’importe ! Elle sourit à son miroir morose,

Appelant sa pâleur de morte une chlorose,

Et son coeur est plus chaud qu’une olla-podrida.
O folle, c’est en vain que tu comptes tes piastres.

Tes yeux sont des lampions et ne sont plus des astres.

Tu n’achèteras pas même un baiser de gueux.
Pourtant si ton désir frénétique se cabre,

S’il te faut à tout prix un cavalier fougueux,

Tu pourras le trouver à la danse macabre.

Thermidor

« Vous êtes le Seigneur, vous êtes la Madone.

Rien ne me semble mal si votre voix l’ordonne.
Les douze stations de ce corps sans défaut

Son mon chemin de croix jusques à l’échafaud.
Avec une de vos câlines attitudes

Vous obtiendrez de moi toutes les platitudes.
Je commettrai, s’il faut ces fleurs à vos autels,

Sept fois dans un moment les sept péchés mortels.
Si vous désirez voir le soleil de l’orgie,

Je le ferai flamber sur ma gorge rougie.
Si vous voulez d’un grand héros porter le deuil,

Je mourrai sceptre en main pour flatter votre orgueil.
Si vous ne demandez que baisers et caresses,

Je vous endormirai dans un lit de paresses.
Si votre chair s’allume au désir libertin,

Je saurai dépasser Pétrone et l’Arétin.
S’il vous faut des bijoux, de l’or, de la pécune,

Je volerai pour vous le soleil et la lune.
S’il vous plaît que par moi l’Art dieu soit abjuré,

Aux métiers les plus vils je le prostituerai.
Si le bonheur d’une autre excite votre envie,

J’aurai le mauvais œil pour lui gâter la vie.
Si mon cœur vous distrait et vous sert de joujou,

Vous pourrez le casser comme un objet d’un sou.
Si d’un coffre-fort plein vos yeux sont en gésine,

J’apprendrai sans dégoût l’usure et la lésine.
S’il vous faut un bouquet de crimes pour vos seins,

Je prendrai le couteau rouge des assassins.
Si mon meilleur mai vous fait dire : peut-être !

Pour le perdre à jamais je serai lâche et traître.
Si de mon sang versé vous voulez boire un coup,

Soyez la guillotine et coupez-moi le cou. »

Un Cadeau

Fière, vous ne voulez jamais rien recevoir

Que des fleurs, et des plus simples, des amarantes,

Des lilas, des oeillets, des roses odorantes,

Toutes choses qu’on peut trop aisément avoir.
Je vous offre pourtant, pour remplir mon devoir,

Le cadeau que voici. Ce ne sont pas des rentes,

Mais quelques fins tableaux d’époques différentes

Que vous accrocherez dans votre bleu boudoir.
Je les ai fort soignés pour qu’ils puissent vous plaire.

Le dessin en est pur, la couleur en est claire.

Ce sont de tout petits quadros de chevalet.
Si toutefois vous y trouvez des choses sottes,

Que le dessin soit gauche ou que le ton soit laid,

Vous en pourrez aussi faire des papillotes.

Le Jour Où Je Vous Vis Pour La Première Fois

Le jour où je vous vis pour la première fois,

Vous aviez un air triste et gai : dans votre voix

Pleuraient des rossignols captifs, sifflaient des merles ;

Votre bouche rieuse, où fleurissaient des perles,

Gardait à ses deux coins d’imperceptibles plis ;

Vos grands yeux bleus semblaient des calices remplis

Par l’orage, et séchant les larmes de la pluie

A la brise d’avril qui chante et les essuie ;

Et des ombres passaient sur votre front vermeil

Comme un papillon noir dans un rais de soleil.

Réveil

Nous avons été des gens sages

Cette nuit, je ne sais pourquoi.

Or, ce matin, je sens en moi

Des éternités de nuages.
Toi-même sur ton front vermeil

Tu gardes des reflets nocturnes,

Et tes yeux sont comme des urnes

Où fume un restant de sommeil.
Nous avons trop dormi, ma chère.

Notre vorace amour se plaint

De n’avoir pas le ventre plein,

Lui qui fait toujours bonne chère.
Allons, mignonne, allons, debout !

Chassez-moi nos pensers funèbres.

J’ai nourri mes yeux de ténèbres,

J’ai fait des rêves de hibou.
Mais en vous voyant fraîche et rose,

J’en fais qui sont couleur de jour.

J’entends la voix de notre amour

Qui pour fleurir veut qu’on l’arrose.
C’étaient nos voeux inapaisés

Qui nous rendaient mélancoliques.

Donnons à nos coeurs faméliques

Un large repas de baisers.
C’est le remède, c’est la vie !

Tu m’enlaces ; moi, je t’étreins ;

Et mangeant le feu de nos reins,

Se tait notre bête assouvie.
Les désespoirs les plus ardents,

Les tristesses les plus farouches,

Quand nous unissons nos deux bourbes

Sont égorgés entre nos dents.

Rondeau

Votre beau thé, moins rare que vos yeux,

Votre thé vert, fleuri, délicieux,

Qui vaut quasi dix mille francs la livre,

Moins que la fleur de vos yeux il enivre

Et fait rêver qu’on s’en va dans les cieux.
J’ai bu les deux arômes précieux ;

Et jusqu’au jour dans mon lit soucieux

Il m’a sonné des fanfares de cuivre,

Votre beau thé.
Je vous voyais passer parmi les Dieux,

Dans un grand char aux flamboyants essieux ;

Et sous la roue en or, n’osant vous suivre,

J’ai mis mon front, et j’ai cessé de vivre

En bénissant, écrasé mais joyeux,

Votre beauté.

Sonnet Grec

C’était un grand sculpteur que le Grec Praxitèle.

La légende pourtant nous raconte qu’un jour,

Voulant faire une coupe et ne rien mettre autour,

Il ne vit point de forme assez pure pour elle.
Mais le soir, fatigué de son travail rebelle,

Comme il baisait un sein façonné par l’amour,

Tout à coup il trouva. Ce bouton ! ce contour

Et la coupe naquit sur ce parfait modèle.
La femme dont la gorge avait un tel dessin

Qu’on moula l’idéal aux rondeurs de son sein,

Cette déesse en chair, comment se nommait-elle ?
Nul ne le sait. Mais grâce au sculpteur, à l’amant,

La coupe a survécu dans sa forme immortelle,

Et sa beauté demeure impérissablement.

Sonnet Moderne

Elle mit son plus beau chapeau, son chapeau bleu,

Et la robe que nul encor n’a dégrafée.

Puis elle releva la boucle ébouriffée

Que sa voilette avait fait redescendre un peu.
Elle se dit : C’est mal, très-mal! Et comme il pleut !

Je serai faite, vrai, comme une vieille fée ! –

Puis, avant de sortir, pour prendre une bouffée

D’air chaud, elle allongea ses mains devant le feu.
Et sous son en-tout-cas la voilà qui trottine

Dans la pluie. On ne voit d’elle que sa bottine,

Et sa croupe qui fait un pouf au waterproof.
Elle arrive. Mon Dieu ! que c’est haut le cinquième !

La clef est sur la porte, elle entre, elle fait : Ouf !

Et lui mouille le nez en lui disant : Je t’aime.

Dans Les Fleurs

Mignonne, allons nous en dans un pays de songe,

Joli, capricieux, absurde, comme vous,

Azuré d’impossible et fleuri de mensonges,

Où les arbres, les eaux et les ciels seront fous.
Regardez ! Le soleil sort de chez sa maîtresse

En galant négligé du matin, pâli, las,

Tandis qu’à l’horizon traînant sa noire tresse

Elle lui jette au nez des bouquets de lilas.
Lilas de l’aube, blancs lilas semés de perles !

Mettez à votre front ce nimbe gracieux.

La diane déjà chante au gosier des merles.

Les feuilles au réveil s’ouvrent comme des yeux.
Le ruisseau qui gazouille a pour vous des cascades

De diamant ou bien des miroirs de cristal.

Les cailloux du sentier roulent des noix de muscades,

Et l’écorce du bois est un bois de santal.
Le vent luxurieux sur vos lèvres dérobe

L’arome des baisers et le vol des chansons,

Et le désir troublant qui dort sous votre robe

Fait courir un frisson d’amour dans les buissons.
Et sous vos pieds, vos mains, vos regards, votre haleine,

Tout va fleurir dans la forêt d’enchantement.

De fleurs aux mille noms pour que l’herbe soit pleine,

Ô fée, il vous suffit de m’aimer un moment.
L’héliotrope sombre embaumant la vanille,

L’aspérule aux relents de musc, le romarin,

La marjolaine en blanc qu’on nomme la gentille,

La sauge qui dans l’air met un souffle marin,
L’encens du basilic, la myrrhe des glycines,

L’oeillet qui sent le poivre et l’anis plein de miel,

La gueule ouverte rouge et or des capucines,

Le bleu myosotis, gouttelette de ciel,
La mauve, le muguet, les lis, les violettes,

Le chèvrefeuille avec ses coraux blancs-rosés,

La lavande, l’iris, le thym, ces cassolettes,

Tous les pois de senteur, ces papillons posés,
La jacinthe, l’arum, l’ache, les amarantes,

Les clochetons ambrés des pâles liserons,

Les roses, firmament d’aurores odorantes,

Tout va s’épanouir quand nous nous baiserons.
Au printemps de nos coeurs tout se mêle et s’enivre.

Étreintes de parfums, de formes, de couleurs !

Notre baiser d’aveu, comme un clairon de cuivre,

Sonne la charge en rut aux batailles des fleurs.
Mignonne, nous voici noyés dans cette foule.

Tu n’y peux échapper, c’est en vain que tu cours.

Les fleurs aiment encor sous ton pied qui les foule.

Sous nos corps enlacés les fleurs aiment toujours.
Leur sang coule embaumé du coeur de leurs calices,

Bu par les vents pareils à des chiens maraudeurs,

Qui traînent dans l’air chaud saturé des délices

Des lambeaux de couleurs, de formes et d’odeurs.
Elles meurent d’aimer. Elles meurent, qu’importe ?

Mort d’amour, ô le plus savoureux des trépas !

Et leur dernier soupir est un souffle qui porte

L’âpre besoin d’aimer à ceux qui n’aiment pas.
O mignonne, mourrons comme ces fleurs qui s’aiment.

Donnons tout notre sang de désirs parfumé,

Et que les vents, grisés par nos baisers qu’ils sèment,

Aillent dire partout que nous avons aimé.
Qu’ils le disent au bois, au champ, à la ravine,

Le disent à la nuit et le disent au jour,

Qu’ils disent par sanglots notre extase divine

Au monde fatigué qui ne sait plus l’amour !
Qu’ils le disent au ciel, à la nature entière,

Qu’ils racontent que nous nous sommes épousés

Et que l’éternité de toute la matière

A fleuri ce jour-là dans un de nos baisers !

Déclaration

L’amour que je sens, l’amour qui me cuit,

Ce n’est pas l’amour chaste et platonique,

Sorbet à la neige avec un biscuit ;

C’est l’amour de chair, c’est un plat tonique.
Ce n’est pas l’amour des blondins pâlots

Dont le rêve flotte au ciel des estampes.

C’est l’amour qui rit parmi des sanglots

Et frappe à coups drus l’enclume des tempes.
C’est l’amour brûlant comme un feu grégeois.

C’est l’amour féroce et l’amour solide.

Surtout ce n’est pas l’amour des bourgeois.

Amour de bourgeois, jardin d’invalide.
Ce n’est pas non plus l’amour de roman,

Faux, prétentieux, avec une glose

De si, de pourquoi, de mais, de comment.

C’est l’amour tout simple et pas autre chose.
C’est l’amour vivant. C’est l’amour humain.

Je serai sincère et tu seras folle,

Mon coeur sur ton coeur, ma main dans ta main.

Et cela vaut mieux que leur faribole !
C’est l’amour puissant. C’est l’amour vermeil.

Je serai le flot, tu seras la dune.

Tu seras la terre, et moi le soleil.

Et cela vaut mieux que leur clair de lune !