Les Imprécations D’une Cariatide

Puisse le Dieu vivant dessécher la paupière

À qui m’a mise là vivante sous la pierre,

Et, comme un enfant porte un manteau de velours,

M’a forcée à porter ces édifices lourds,

Ces vieux murs en haillons, ces maisons condamnées,

Dont le gouffre est si plein de choses et d’années

Que je me sentirais moins de crispations

À tenir sur mon dos les Tyrs et les Sions

Que laissa choir le monde aux deux bras atlastiques,

Ou bien à soulever les vagues élastiques

Sommeillant à demi dans les noirs Océans

Comme dans son désert le troupeau des géants !

Si bien que mieux vaudrait sous la blonde phalange

Tomber, comme Jacob dans sa lutte avec l’ange,

Ou soutenir du front avec les yeux ouverts

Gœthe, dont la pensée était un univers !

Oh ! si le feu divin qui brûla les Sodomes,

Fait palpiter un jour ces pierres et ces dômes,

Ces clochetons à dents, ces larges escaliers

Que dans l’ombre une main gigantesque a liés,

Ces monolithes noirs qui n’ont fait qu’une rampe,

Ces monstres vomissants dont la cohorte rampe

De la fondation jusqu’à l’entablement,

Ces granits attachés impérissablement ;

Si ce monde sur eux se déchire et s’écroule

Sous le souffle embrasé de ce simoun que roule

Sans pitié l’ouragan des révolutions

Sur les peuples trop pleins de leurs pollutions ;

Si, dégageant alors son bras et sa mamelle

Du vieux mur qui gémit et qui souffre comme elle,

Ma colère à son tour peut jeter sur leur dos

Une expiation et choisir les fardeaux,

Je mettrai ce jour-là sur l’épaule des hommes,

Au lieu des monuments, tombeaux sous qui nous sommes,

Au lieu des clochetons et des granits quittés

Le poids intérieur de leurs iniquités !

Loys

Mon Loys, j’ai sous vos prunelles,

Oublié, dans mon cœur troublé,

Mon époux qui s’en est allé

Pour combattre les infidèles.

Quand nous le croirons loin encor,

Il sera là, Dieu nous pardonne !

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

J’ai lu dans un ancien poème

Qu’une autre Yolande autrefois

Près de son page Hector de Foix

Oublia son époux de même.

Elle gardait comme un trésor

Ces extases que l’amour donne. ―

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

Cette Yolande était duchesse,

Mille vassaux étaient son bien,

Et son bel ami n’avait rien

Que ses cheveux blonds pour richesse.

Pour cet enfant aux cheveux d’or

La dame eût vendu sa couronne. ―

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

Ces amants qu’un doux rêve assemble,

Ont souvent passé plus d’un jour

À se dire des chants d’amour,

Ou bien à regarder ensemble

Les oiseaux prendre leur essor

Vers l’azur qui tremble et frissonne. ―

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

Ou bien ils passaient leurs journées

À revoir d’auréoles ceints

Les bonnes Vierges et les Saints

Dans les Bibles enluminées.

L’Amour dit son confiteor

Sans écouter l’heure qui sonne. ―

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

Comme leurs lèvres en délire

Un soir longuement s’assemblaient,

En des baisers qui ressemblaient

Aux frémissements d’une lyre,

On entendit au corridor

Les pas de l’époux en personne. ―

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

Sais-tu quel sort on nous destine ?

Le malheureux page exilé,

Plein d’un regret inconsolé,

Alla mourir en Palestine.

Toujours pleurant son cher Hector,

La dame au couvent mourut nonne. ―

Mon beau page, quel bruit résonne ?

Est-ce lui qui sonne du cor ?

Même En Deuil Pour Cent Trahisons

Même en deuil pour cent trahisons,

À vos soleils nous embrasons

Nos cœurs meurtris, jeunes saisons !

Ô premières roses trémières !

Ô premières amours ! Premières

Aurores, aux riches lumières !

Malgré l’hiver et les autans,

Ressuscitent, vainqueurs du temps,

Vos étés aux cheveux flottants !

Nostalgie

Oh ! lorsque incessamment tant de caprices noirs

S’impriment à la rame,

Et que notre Thalie accouche tous les soirs

D’un nouveau mélodrame ;

Que les analyseurs sur leurs gros feuilletons

Jettent leur sel attique,

Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons

Les devoirs du critique ;

Que dans un bouge affreux des orateurs blafards

Dissertent sur les nègres,

Que l’actrice en haillons étale tous ses fards

Sur ses ossements maigres ;

Qu’au bout d’un pont très lourd trois cents provinciaux

Tout altérés de lucre,

Discutent gravement en des termes si hauts

Sur l’avenir du sucre ;

Que de piètres Phœbus au regard indigo

Flattent leur Muse vile,

Encensent d’Ennery, jugent Victor Hugo,

Et font du vaudeville ;

Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l’aquilon

De strophes chevillées,

Que sans nulle vergogne on expose au Salon

Des femmes habillées ;

Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d’eau,

Un grand renom se forge,

Que nos beautés du jour, reines par Cupido,

N’ont pas même de gorge ;

Qu’entre des arbres peints, à ce vieil Opéra

Dont on dit tant de choses,

Les fruits du cotonnier qu’un lord Anglais paiera

Dansent en maillots roses ;

Que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois,

Te fuir d’un pas agile,

Et me mêler là-bas, sous l’ombrage des bois,

Aux bergers de Virgile !

Voir les chevreaux lascifs errer près d’un ravin

Ou parcourir la plaine,

Et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin,

Le bon homme Silène ;

Près des saules courbés poursuivre Amaryllis

Au jeune sein d’albâtre,

Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys

Pour Alexis le pâtre ;

Dans les gazons fleuris, au murmure de l’eau,

Dépenser mes journées

À dire quelques chants aux filles d’Apollo

En strophes alternées ;

Pleurer Daphnis ravi par un cruel destin,

Et, fuyant nos martyres,

Mieux qu’Alphesibœus en dansant au festin

Imiter les Satyres !

Ô Jeune Florentine

Ô jeune Florentine à la prunelle noire,

Beauté dont je voudrais éterniser la gloire,

Vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys

Que devant Galatée ou sur Amaryllis,

Vous qui d’un blond sourire éclairez toutes choses

Et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses,

Hier vous étiez belle, en quittant votre bain,

À tenter les pinceaux du bel ange d’Urbin.

Ô colombe des soirs ! moi qui vous trouve telle

Que j’ai souvent brûlé de vous rendre immortelle,

Si j’étais Raphaël ou Dante Alighieri

Je mettrais des clartés sur votre front chéri,

Et des enfants riants, fous de joie et d’ivresse,

Planeraient, éblouis, dans l’air qui vous caresse.

Si Virgile, ô diva ! m’instruisait à ses jeux,

Mes chants vous guideraient vers l’Olympe neigeux

Et l’on y pourrait voir sous les rayons de lune,

Près de la Vénus blonde une autre Vénus brune.

Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé

Regarde, et sur le blanc tapis inviolé

Qui brille, vierge encor de toute flétrissure,

Les Grâces baiseraient votre belle chaussure !

Pourquoi, Courtisane

Pourquoi, courtisane,

Vendre ton amour,

La fleur diaphane,

La fleur diaphane

Que fleurit le jour

Et que la main fane,

La rose d’amour ?

— Pourquoi, blond poète,

Ouvrir au passant

Ta douleur muette,

Ta douleur muette,

Lys éblouissant

Que la foule jette

Et brise en passant ?

— Ton cœur qui se pâme

Brûle pour chacun :

Tu souilles la flamme !

— Tu souilles la flamme !

Tout a son parfum :

La caresse et l’âme,

Dans tout, dans chacun !

— Mon hymne rapporte

Comme un souvenir

La croyance morte.

— La croyance morte

Ne peut revenir

Par la même porte,

Comme un souvenir ;

Mais quand l’amour cesse,

On vient l’allumer

À ma folle ivresse.

— Oh va ! nulle ivresse

Ne peut ranimer

L’amour en détresse,

Ni le rallumer !

Prosopopée D’une Vénus

Hélas ! devant le noir feuillage de cet arbre,

J’ai le cœur tout glacé dans ma robe de marbre,

Et par mes yeux, troués d’ulcères inconnus,

La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus.

Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles,

Arachné lentement tisse de fines toiles,

Et tu n’es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau

Je me relève un jour souple comme un roseau !

En ce temps où la fleur se cache sous les herbes,

Nul ne sait le secret de nos formes superbes,

Nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant

De contours gracieux, et dans son cœur n’entend

L’harmonie imposante et la sainte musique

Où chantent les accords de la beauté physique !

Hélas ! qui me rendra ces jours pleins de clarté

Où l’on ne m’appelait que Vénus Astarté,

Où, seule, ma pensée habitait sous la pierre,

Mais où mon corps vivait dans la nature entière,

Où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis

Portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys ;

Où, pour l’artiste élu qui pare et qui contemple,

Chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple.

Oh ! trois et quatre fois malheur au siècle d’or

Où l’artiste éperdu foule aux pieds son trésor !

Car il ignore, hélas ! par quel grave mystère

Je venais pour instruire et féconder la terre,

Et pour épanouir dans mon type indompté

Le secret de l’extase et de la volupté !

Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe

De mon vieux piédestal, la divine colombe

Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main

Fait un nouvel effort pour s’ouvrir un chemin ;

Et, délaissant un jour l’enveloppe brisée,

Nous nous envolerons vers la voûte irisée,

Emportant toutes deux loin de ce monde vain,

La beauté dédaignée avec l’amour divin !

Sachons Adorer ! Sachons Lire

Sachons adorer ! Sachons lire !

La Coupe, le Sein et la Lyre

Nous donnent le triple délire.

Symbole dont le fier dessin

Fut jadis moulé sur le Sein,

La Coupe inspire un grand dessein.

La Lyre, voix de l’Ionie,

Que le vulgaire admire et nie,

Contient la céleste harmonie.

Sieste

La sombre forêt, où la roche

Est pleine d’éblouissements

Et qui tressaille à mon approche,

Murmure avec des bruits charmants.

Les fauvettes font leur prière ;

La terre noire après ses deuils

Refleurit, et dans la clairière

Je vois passer les doux chevreuils.

Voici la caverne des Fées

D’où fuyant vers le bleu des cieux,

Montent des chansons étouffées

Sous les rosiers délicieux.

Je veux dormir là toute une heure

Et goûter un calme sommeil,

Bercé par le ruisseau qui pleure

Et caressé par l’air vermeil.

Et tandis que dans ma pensée

Je verrai, ne songeant à rien,

Une riche étoffe tissée

Par quelque Rêve aérien,

Peut-être que sous la ramure

Une blanche Fée en plein jour

Viendra baiser ma chevelure

Et ma bouche folle d’amour.

Sous Bois

À travers le bois fauve et radieux,

Récitant des vers sans qu’on les en prie,

Vont, couverts de pourpre et d’orfèvrerie,

Les Comédiens, rois et demi-dieux.

Hérode brandit son glaive odieux ;

Dans les oripeaux de la broderie,

Cléopâtre brille en jupe fleurie

Comme resplendit un paon couvert d’yeux.

Puis, tout flamboyants sous les chrysolithes,

Les bruns Adonis et les Hippolytes

Montrent leurs arcs d’or et leurs peaux de loups.

Pierrot s’est chargé de la dame-jeanne.

Puis après eux tous, d’un air triste et doux

Viennent en rêvant le Poète et l’Âne.

Trois Femmes À La Tête Blonde

Trois femmes à la tête blonde

Pour une mission féconde

Ont rayonné sur notre monde :

Ève, la Joie et la Beauté ;

Maria, la Virginité ;

Madeleine, la Charité.

Parfumés comme des calices,

Dans la clarté, leurs cheveux lisses

Versent d’éternelles délices.

Vénus Couchée

L’été brille ; Phœbus perce de mille traits,

En haine de sa sœur, les vierges des forêts,

Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses

Il allume le sang des jeunes chasseresses.

Dans les sillons rougis par les feux de l’été,

Entouré d’un essaim, le bœuf ensanglanté

Marche les pieds brûlants sous de folles morsures.

Tout succombe : au lointain les Nymphes sans ceintures

Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris

Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris,

Et, fuyant deux à deux le sable des rivages,

Vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages.

Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu,

Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu,

S’est couchée au milieu des grandes touffes d’herbe

Ainsi qu’une panthère indolente et superbe.

Dénouant son cothurne et son manteau vermeil,

Elle laisse agacer par les traits du soleil

Les beaux reins d’un enfant qui dort sur sa poitrine,

Et tandis que frémit sa lèvre purpurine,

Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers,

Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds.

Sur son beau sein de neige Éros maître du monde

Repose, et les anneaux de sa crinière blonde

Brillent, et cependant qu’un doux zéphyr ami

Caresse la guerrière et son fils endormi,

Près d’eux gisent parmi l’herbe verte et la menthe

Les traits souillés de sang et la torche fumante.

Leïla

Il semble qu’aux sultans Dieu même

Pour femmes donne ses houris.

Mais, pour moi, la vierge qui m’aime,

La vierge dont je suis épris, ―

Les sultanes troublent le monde

Pour accomplir un de leurs vœux. ―

La vierge qui m’aime est plus blonde

Que les sables sous les flots bleus.

Le duvet où leur front sommeille

Au poids de l’or s’amoncela. ―

Rose, une rose est moins vermeille

Que la bouche de Leïla.

Elles ont la ceinture étroite,

Les perles d’or et le turban. ―

Sa taille flexible est plus droite

Que les cèdres du mont Liban !

Le hamac envolé se penche

Et les berce en son doux essor. ―

L’étoile au front des cieux est blanche,

Mais sa joue est plus blanche encor.

Elles ont la fête nocturne

Aux lueurs des flambeaux tremblants. ―

Ses bras comme des anses d’urne

S’arrondissent polis et blancs.

Elles ont de beaux bains de marbre

Où sourit le ciel étoilé. ―

Comme elle dormait sous un arbre,

J’ai vu son beau sein dévoilé.

Chaque esclave au tyran veut plaire

Comme chaque fleur au soleil. ―

Elle n’a pas eu de colère

Quand j’ai troublé son cher sommeil,

Dans leurs palais d’or, prisons closes,

Leurs chants endorment leurs ennuis. ―

Elle m’a dit tout bas des choses

Que je rêve tout haut les nuits !

Sa Hautesse les a d’un signe.

Il est le seul et le premier. ―

Ses bras étaient comme la vigne

Qui s’enlace aux bras du palmier !

Quand un seul maître a cent maîtresses,

Un jour n’a pas de lendemain. ―

Elle m’inondait de ses tresses

Pleines d’un parfum de jasmin !

Ce sont cent autels pour un prêtre,

Ou pour un seul char cent essieux. ―

Nous avons cru voir apparaître

La neuvième sphère des cieux !

Quelquefois les sultanes lèvent

Un coin de leur voile en passant. ―

Nous avions l’extase que rêvent

Les élus du Dieu tout-puissant !

Mais ce crime est la perte sûre

Des amants, toujours épiés. ―

Laissez-moi baiser sa chaussure

Et mettre mon front sous ses pieds !

Les Cariatides

C’est un palais du dieu, tout rempli de sa gloire.

Cariatides sœurs, des figures d’ivoire

Portent le monument qui monte à l’éther bleu,

Fier comme le témoin d’une immortelle histoire.

Quoique l’archer Soleil avec ses traits de feu

Morde leurs seins polis et vise à leurs prunelles,

Elles ne baissent pas les regards pour si peu.

Même le lourd amas des pierres solennelles

Sous lesquelles Atlas plierait comme un roseau,

Ne courbera jamais leurs têtes fraternelles.

Car elles savent bien que le mâle ciseau

Qui fouilla sur leurs fronts l’architrave et les frises

N’en chassera jamais le zéphyr et l’oiseau.

Hirondelles du ciel, sans peur d’être surprises

Vous pouvez faire un nid dans notre acanthe en fleur :

Vous n’y casserez pas votre aile, tièdes brises.

Ô filles de Paros, le sage ciseleur

Qui sur ces médaillons a mis les traits d’Hélène

Fuit le guerrier sanglant et le lâche oiseleur.

Bravez même l’orage avec son âpre haleine

Sans craindre le fardeau qui pèse à votre front,

Car vous ne portez pas l’injustice et la haine.

Sous vos portiques fiers, dont jamais nul affront

Ne fera tressaillir les radieuses lignes,

Les héros et les Dieux de l’amour passeront.

Les voyez-vous, les uns avec des folles vignes

Dans les cheveux, ceux-là tenant contre leur sein

La lyre qui s’accorde au chant des hommes-cygnes ?

Voici l’aïeul Orphée, attirant un essaim

D’abeilles, Lyaeus qui nous donna l’ivresse,

Éros le bienfaiteur et le pâle assassin.

Et derrière Aphrodite, ange à la blonde tresse,

Voici les grands vaincus dont les cœurs sont brisés,

Tous les bannis dont l’âme est pleine de tendresse ;

Tous ceux qui sans repos se tordent embrasés

Par la cruelle soif de l’amante idéale,

Et qui s’en vont au ciel, meurtris par les baisers,

Depuis Phryné, pareille à l’aube orientale,

Depuis cette lionne en quête d’un chasseur

Qui but sa perle au fond de la coupe fatale,

Jusqu’à toi, Prométhée, auguste ravisseur !

Jusqu’à don Juan qui cherche un lys dans les tempêtes !

Jusqu’à toi, jusqu’à toi, grande Sappho, ma sœur !

J’ai voulu, pour le jour des éternelles fêtes

Réparer, fils pieux de leur gloire jaloux,

Le myrte et les lauriers qui couronnent leurs têtes.

J’ai lavé de mes mains leurs pieds poudreux. Et vous,

Plus belles que le chœur des jeunes Atlantides,

Alors qu’ils vous verront d’un œil terrible et doux,

Saluez ces martyrs, ô mes Cariatides !

Clymène

L’Aurore enveloppait dans une clarté rose

Le vallon gracieux que le Pénée arrose,

Et les arbres touffus, et la brise et les flots

Se redisaient au loin d’harmonieux sanglots.

Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes,

Une Nymphe étendue. À ses regards superbes,

À ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts,

À ses grands cheveux blonds marbrés de reflets verts,

On eût pu reconnaître une fille honorée

De Doris aux beaux yeux et du sage Nérée.

Ses cheveux dénoués se déroulaient épars,

Et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts.

Ô trop bel Iolas ! insensé, disait-elle,

Pourquoi dédaignes-tu l’amour d’une immortelle ?

Guidé par ta fureur, sans écouter ma voix,

Tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois.

Enfant ! je ne suis pas une blonde sirène

Dont les chants radieux pendant la nuit sereine

Égarent le pilote au milieu des roseaux.

Hélas ! j’ai bien souvent, sur l’azur de ces eaux,

Avec mes jeunes sœurs, Nymphes aux belles joues,

Folâtré près de toi dans l’onde où tu te joues,

Et pour ton fleuve bleu quitté nos océans !

Bien souvent, pour te voir, j’ai sur les monts géants

Porté le long carquois des jeunes chasseresses,

Et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en tresses,

Comme font les enfants de l’antique Ilion,

Jeté sur mon épaule une peau de lion.

Bien souvent, nue, en chœur j’ai conduit sous ces arbres

Les Nymphes du vallon aux poitrines de marbres ;

Mais sous les flots d’azur, aux grands bois, dans les champs,

Jamais tu n’es venu pour écouter mes chants.

Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines,

J’avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines ;

Mais tu les refusais, et la seule Phyllis

Peut jeter devant toi ses chansons et ses lys.

Quand je t’ai tout offert, tu gardais tout pour elle.

Et pourtant de nous deux quelle était la plus belle !

Souvent dans nos palais j’ai vu le flot, moins prompt,

Frémir joyeusement de réfléchir mon front ;

Sur un sein éclatant mon cou veiné s’incline,

Un sang pur a pourpré ma lèvre coralline,

Le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants

Autrefois m’appelaient Clymène aux pieds charmants.

Enfant ! viens avec moi. Nos sœurs les Néréides

T’ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides,

Et, près des cygnes purs, dans leurs ébats joyeux,

Nageront, se plaisant à réjouir tes yeux.

Là, comme les grands Dieux, dans nos chastes délires

Nous savons marier nos voix aux voix des lyres,

Ou verser le nectar dans les vases dorés ;

Et l’onde, en se jouant près de nos bras nacrés,

Songe encore aux blancheurs de l’Anadyomène.

Oh ! désarme pour moi ta froideur inhumaine ;

Viens ! si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux

Mes yeux voilés de pleurs se changent en ruisseaux

Ou que tordant mes bras divins, comme Aréthuse,

Je meure, en exhalant une plainte confuse.

Mais, hélas ! l’écho seul répond à mes accords ;

Le soleil rougissant a desséché mon corps

Depuis que je t’attends de tes lointaines courses,

Et mes yeux étoilés pleurent comme deux sources.

Ainsi Clymène, offerte au courroux de Vénus,

Disait sa plainte amère ; et les sœurs de Cycnus

Pleuraient des larmes d’ambre, et les gouffres du fleuve

Pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve,

Et la jeune Dryade en tordant ses rameaux,

Pleuraient et gémissaient avec d’étranges mots.

Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre,

Où scintille Phœbé, sœur des astres sans nombre,

Au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs,

Triste, elle disparut en arrachant des fleurs.