Chant De Noël

Noël ! Noël !

Des clochetons !

Noël ! Noël !

Tous les bourdons

Sautent en choeur jusqu’à la lune,

Noël ! Noël !

Il neige doux,

Noël ! Noël !

Des anges flous,

Emmitouflés, dans la nuit brune,

Sonne, sonnez, sonne, allez donc,

Mes belles cloches, dig, ding, dong !
Dos contrefait,

En capeluche

De blanc duvet,

Chante la bûche

Les flammes font la ronde autour,

En manteaux vifs

Et décoiffées

Sus aux hâtifs

Châteaux des fées !

Le nain rouge grimpe à la tour

Pour délivrer sa dame rose.

Hui ! Frou ! tout se métamorphose.
Noël ! venez,

La table fume.

Ca, joyeux nez,

Renifle, hume !

C’est la fête au fond des escargots

Et dans le jus

Sacré de l’oie

Vive Jésus !

Et vive joie,

Vous, ô recluses des fagots,

Bouteilles, vieilles mal peignées

En robe de fils d’araignées !
Sans but ni choix,

Ris et paroles,

Tous à la fois

En suites folles

Font des zigzags de papillons.

Noël ! Noël !

Le coeur nous saute,

Noël ! Noël !

Dans la nuit haute,

Jusqu’au battant des carillons

L’esprit des belles maisonnées

Rit au faîte des cheminées.
La mère rit,

Le père joue,

Le tout petit

Court, se secoue.

Mais notre beau soldat s’assoit

Tout rouge et bleu

Près de grand’mère ;

Le Roi du feu

Les considère

Et s’esclaffe de ce qu’il voit.

Mais il cherche  » Où me l’a-t-on mise ?  »

Aves son promis la promise.
Heu ! crois-je pas

Qu’en l’ombre on cause ?

Que dit-on bas ?

Vers ou bien prose

D’un cantique du temps passé ?

L’air est joyeux,

Les mots sont tendres,

Plus neufs, plus vieux

Que flamme et cendres

Bûche, menons aux fiancés,

Braises, petites voix bénies,

Le choeur léger des bons génies
Des clochetons !

Noël ! Noël !

Tous les bourdons

Sautent en choeur jusqu’à la lune,

Noël ! Noël !

Il neige doux,

Noël ! Noël !

Des anges flous,

Emmitouflés, dans la nuit brune,

Sonne, sonnez, sonne, allez donc,

Mes belles cloches, dig, ding, dong !
[…]
Hui ! Les maisons

S’ouvrent ensemble.

Sur les tisons,

Un follet tremble

Et meurt après un petit bond.

Chacun vous prend

Sa pélerine.

Les mères-grand

En capeline

Tournent la clef et puis s’en vont.

Le long des seuils muets et ternes,

Il trotte menu des lanternes.
Noël ! Soudain luit un cortège

Vers le lointain

Château de neige

Aux tours sonnantes de cristal

Qui dans la nuit

Vibre et flamboie.

Déjà bruit

De vaste joie

La porte du palais natal

Où le roi dort  » Dodo la Rose.  »

Avec une si douce pose.
Là cent beaux airs

Pleins de louanges

Coulent tout clairs

Du sein des anges ;

Trompes d’argent, violes d’or

Chantent d’amour

Dans la nuit noire,

Chantent autour

Du fils de gloire,

Jésus notre Sire qui dort ;

Cent lustres, là, que l’encens voile,

Bercent leurs corbeilles d’étoiles.
Eblouissant,

Le choeur des cierges

Monte et descend,

Telles des vierges,

Les degrés du trône Noël !

Noël ! Joyeux

Dans la lumière

Le peuple aux cieux

Suit sa prière

Et rit à son Emmanuel.

Les prêtres dorés, à voix basse,

Haut les mains, appellent sa grâce.
Simples de coeur

Qui, l’ange en tête,

De l’âtre au choeur

Menez la fête,

Bénis de Dieu qui l’avez vu.

Bel et mignon

Petit qu’on choie,

– Quel compagnon !

De quelle joie ! –

Priez pour le coeur dépourvu

Qui dans la nuit émerveillée

Poursuit son amère veillée.

Chant De Nourrice

Pour endormir Madeleine.
Dors, mon petit, pour qu’aujourd’hui finisse.

Si tu ne dors pas, si c’est un caprice,

Aujourd’hui, ce vieux long jour,

Ce soir durera toujours.
Dors, mon petit, pour que demain arrive.

Si tu ne dors pas, petite âme vive,

Demain, le jour le plus gai,

Demain ne viendra jamais.
Dors, mon petit, afin que l’herbe pousse,

Ferme les yeux, les herbes et la mousse

N’aiment pas dans le fossé

Qu’on les regarde pousser.
Dors, mon petit, pour que les fleurs fleurissent.

Les fleurs qui, la nuit, se parent, se lissent,

Si l’enfant reste éveillé,

N’oseront pas s’habiller.
Mais s’il dort, les fleurs en la nuit profonde,

N’entendant plus du tout bouger le monde,

Tout doucement, à tâtons,

Sortiront de leurs boutons.
Quand il dormira, toutes les racines

Descendront sous terre au fond de leurs mines

Chercher pour toutes les fleurs

Des parfums et des couleurs.
Les roses alors et les églantines,

Vite, fronceront avec leurs épines

Leurs beaux jupons à volants

Rouges, roses, jaunes, blancs.
Les nielles feront en secret des pinces

À leur jupe étroite et les bleuets minces

Serreront leur vert corset

Avec un petit lacet.
Les lys du jardin si nul ne les gêne

Iront laver leur robe à la fontaine,

Et le lin qui fit un vœu

Passera la sienne au bleu.
Les gueules du loup et les clématites

Monteront leur coiffe et les marguerites

Habiles repasseront

Leurs bonnets et leur col rond.
Et quand à la fin toutes seront prêtes,

En robes de noce, en habits de fête,

Alors d’un pays lointain

Arrivera le matin.
Et saluant toute la confrérie,

Le matin pour voir la terre fleurie,

Du bout de son doigt vermeil

Rallumera le soleil.
Et pour que l’enfant, mon bel enfant sage,

Voie aussi la terre et son bel ouvrage,

Il enverra le soleil

Le chercher dans son sommeil.
Viens, mon petit, viens voir, chère prunelle,

Pendant ton somme, écoute la nouvelle,

Notre jardin s’est levé

Aujourd’hui est arrivé !
1920

Chant De Pâques

Alleluia ! Fais, ô soleil, la maison neuve !

Mes soeurs, que chacune se meuve

Avec des mains de ménagère et des doigts gais

C’est Pâques ! Jetons hors les poussières obscures,

Frottons de sable fin les clefs et les serrures,

Pour que la porte s’ouvre en paix.
Cirons doux, cirons vif les battants des armoires,

La fenêtre en rit dans leurs moires !

Frottons ! qu’elle se mire au luisant du parquet.

Vêtons-lui ses rideaux de fraîche mousseline

Quel ouvrage ! A-t-on cuit le gâteau d’avelines

Et mis sur la table un bouquet ?
Alleluia ! Nous avons fini d’être mortes,

De jeûner, de fermer nos portes,

Le coeur clos et gardé par les effrois pieux.

Le prêtre a délivré la flamme et les eaux folles,

Notre âme sort et s’amuse dans nos paroles

Et notre jeunesse en nos yeux.
Ouvre tout grand la porte à la Semaine Sainte.

Mon coeur en moi sautille et tinte

Ainsi qu’une clochette en or vif qui se tut

Et s’en revient de Rome après les temps mystiques

Me donner l’envolée et le ton des cantiques

Pour l’allégresse du salut.
Mais avec ma corbeille il faut que je m’en aille

Chercher les oeufs frais dans la paille

Aux vignes d’alentour ont fleuri les crocus

En rondes d’or et tenant leurs mains verdelettes

J’ai vu dans les fossés des nids de violettes

Et des coucous sur les talus.
Les poules ont pondu très loin dans la campagne.

Dans le matin qui m’accompagne ?

Venez-vous-en seul avec moi, mon bien-aimé

Quelle parole avant d’y penser ai-je dite ?

Où donc est ce bien-aimé-là, dis, ma petite ?

Qui d’un tel nom as-tu nommé ?
Est-ce Jésus, ô moi qui ne connais point d’homme ?

Le Dieu martyr que dans son somme

Hier nous avons veillé toute la nuit au coeur,

Pleurant d’amour sur son tombeau, de deuil voilées ?

Est-ce le Printemps doux et ses graines ailées

Qui nous a soufflé dans le coeur ?
Mon bien-aimé, ce n’est qu’un mot, ce n’est personne.

Mais de l’avoir dit je frissonne

Et je suis parfumée et je suis en rumeur

Comme une fiancée au roi qui l’aime offerte,

Je frémis et me sens comme la terre, ouverte

Toute grande aux pieds du semeur.
Quel germe au loin flottant va me voler dans l’âme ?

Quel est le grain qu’elle réclame

Pour être avec les fleurs une fleur de l’été

Et pour porter des fruts quand passera l’automne ?

Il est doux, invisible et léger, il chantonne

A travers le vent enchanté.
Qu’est-ce que le Printemps, ô Jésus, mon doux Maître ?

L’Ange des révoltes peut-être

Qui change d’un regard et la terre et les eaux

Pour me séduire et m’agite neuve et rebelle,

– Moi qui devrais vous être une calme chapelle-

Ainsi que l’herbe et les rameaux.
Ah ! de lui maintenant pourras-tu me défendre ?

O Christ, il te fallait l’attendre

Sur ta croix de salut tous les jours sans guérir

Et me faire couler sur le coeur, de tes plaies,

Ton sang, pour que cherchant tes épines aux haies,

A tes pieds j’adore mourir.
Mais ce matin que l’Ange a remué la pierre,

O Toi debout dans la lumière,

Ressuscité de l’aube aux pieds couleur du temps,

Toi qui dans le jardin as rencontré Marie

Que feras-tu, jardinier de Pâques fleuries,

Pour me défendre du Printemps ?
1907

Chant De Rouge-gorge

Au mois de mai j’avais le cœur si grand

Que pour l’emplir je me suis en allée

Cherchant l’amour sans savoir quelle allée,

Pour le rencontrer, quel chemin on prend
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Du printemps, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
J’allais, j’allais. Où trouver de l’amour ?

Au bas de la côte, au faîte, derrière ?

Au fond du bois, au bout de la rivière ?

Ici, là-bas, à ce prochain détour ?
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

De l’été, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
Quand je le vis, je n’osai pas à temps

M’en approcher ou lui faire une avance;

Je l’attendais ouvrant mon cœur immense

Il n’est tombé qu’une goutte dedans
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Du soleil, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
Est-ce là tout, cette goutte, est-ce tout ?

Je voudrais bien recommencer l’année,

La goutte d’eau qui m’était destinée,

Je voudrais bien la boire encore un coup
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Des feuilles, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
Est-ce bien tout ? Peut-être, dans un coin

Que j’oubliai, peut-être avant la neige,

Un peu d’amour encor le trouverai-je,

Peut-être ici, peut-être un peu plus loin
Rouge-gorge, au fond du bois incolore,

Au bout des sentiers dont il te souvient,

Du bonheur, sais-tu s’il en reste encore ?

L’hiver vient
1920

Les Chansons Que Je Fais, Qu’est-ce Qui Les A Faites ?

Les chansons que je fais, qu’est-ce qui les a faites ?

Souvent il m’en arrive une au plus noir de moi

Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi

C’est cette folle au lieu de cent que je souhaite.
Dites-moi Mes chansons de toutes les couleurs,

Où mon esprit qui muse au vent les a-t-il prises ?

Le chant leur vient d’où donc ? comme le rose aux fleurs

Comme le vert à l’herbe e t le rouge aux cerises.
Je ne sais pas de quels oiseaux, en quel pays

De buissons creux et pleins de songe elles sont nées

Elles m’ont rencontrée et moi je m’ébahis

D’entre battre en moi leurs ailes étonnées.
Mais comment à la file en est-il tant et tant

Et tant encor, chacune à la beauté nouvelle,

Comme une abeille après une abeille sortant

Du petit coin de miel que j’ai dans la cervelle ?
Ah ! je veux de ma main pour les garder longtemps,

Je veux, pour retrouver sans cesse ma trouvaille,

Toutes les attraper avant que le printemps

Les emporte de moi qui me fane et s’en aille.
Toutes, oui ! L’une est gaie et mon cœur joue avec ;

L’autre, jeune, mutine et qui fait sa jolie,

Malicieuse un peu le taquine du bec

Mais l’autre me l’a pris dans sa mélancolie ;
L’autre frémit autour de moi comme un baiser

Si doux que j’en mourrai si ce chant continue

Et qu’au bord de mon cœur où son cœur s’est posé,

Une faiblesse après demeure et m’exténue.
Et toutes je les veux, et toutes à la fois

– La dernière surtout dont j’ai le plus envie

Je vais les mettre en cage et leur lier la voix

Ou je ne dormirai plus jamais de ma vie.
Viens, poète, oiseleur, tends-moi comme un filet

Ta mémoire et prends-moi ces belles que j’écoute.

Retiens dedans surtout ce brin de mot follet

Qui danse au bord mouvant de ma pensée en route.
Moi j’écoute Je ris quand l’une rit au jour ;

J’ai les larmes aux yeux quand l’autre est bien touchante ;

Quand elle est tendre, ô Dieu, j’ai le frisson d’amour

J’écoute et ce qui chante en moi je le rechante.
Mais comme un écolier qui prend trop bas, trop haut

La note qu’on lui donne et suit mal la mesure,

J’hésite, à plusieurs fois tâtant le son qu’il faut,

Accrochant çà et là ma voix gauche et peu sûre.
Ah ! chanson vive ! Hélas ! pour recueillir sa voix,

C’est au lieu de l’air juste un faux air que je trouve,

Et je cherche, et l’accent que je risque parfois,

Celui qui vibre en moi toujours le désapprouve.
Elle chante et je laisse échapper de ma main

Les mots flottants qu’elle me jette à la volée.

Si j’en ramasse un ample, il m’en fallait un fin

Elle chante et sera tout à l’heure en allée,
Elle chante, elle fuit et je m’efforce en vain

De la suivre en courant derrière, je m’essouffle,

Je la saisis au vol, je la perds en chemin

Et quand je ne sais plus, j’attends que Dieu me souffle.

Mon Bien-aimé S’en Fut Chercher L’amour

Mon bien-aimé s’en fut chercher l’amour

Dès le matin parmi les fleurs écloses.

Pour le trouver il effeuillait les roses

Couleur du soir, de l’aurore et du jour.

Mon bien-aimé n’a pas trouvé l’amour.
Je l’attendais, pâle et grise lavande,

Et tout mon cœur embaumait son chemin.

Il a passé j’ai parfumé sa main,

Mais il n’a pas vu mes yeux pleins d’offrande.
Mon bien-aimé s’en fut chercher l’amour

Au verger mûr quand midi l’ensoleille.

Pour le trouver il goûtait la groseille,

La pomme d’or, la pêche, tour à tour

Mon bien-aimé n’a pas trouvé l’amour.
Je l’attendais, fraise humble à ses pieds toute,

Et mon sang mûr embaumait son chemin.

Hélas ! mon sang n’a pas taché sa main.

Il a marché sur moi, suivant sa route.
Vent du ciel ! Vent du ciel ! éparpille mon cœur !

Je n’en ai plus besoin. Ô brise familière,

Perds-le ! Dessèche en moi ma source, éteins ma fleur,

Ô vent, et dans la mer va jeter ma poussière !

Petite Chanson

(D’après la chanson de Guilleri-Guilloré)
Mon bien-aimé descend la colline fleurie

De blé noir,

Très lentement par les champs pâles C’est le soir.
Voilà mon bien-aimé ! Suis-je aguerrie,

Ma raison ?

Oui, le voilà qui passe auprès de ma maison.
Ne me regarde pas, bien-aimé, je t’en prie,

Si jamais

Ton regard n’était pas assez doux, j’en mourrais !
Ne me dis rien, tais-toi, bien-aimé, je t’en prie,

Si jamais

Ton accent n’était pas assez doux, j’en mourrais !
Mon bien-aimé passa voilé de rêverie,

L’âme ailleurs,

Sans me rien dire hélas ! sans me voir et j’en meurs.

Prière Du Poète

Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source,

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,

Et le vent galope à travers la nuit ;
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre

Du songe de l’aube au songe du soir

Et qui sans fin écoute en moi parler la terre

Avec le ciel rose, avec le ciel noir.
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète

Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont

Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête

Les airs que la vie et la mort y font.
L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,

L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,

Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,

Je ne le sais pas encor tout entier.
J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme

Mon coeur appelait sur la fin du jour

Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme.

Et j’ai su chanter des chansons d’amour.
J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;

Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir

Ont hurlé dans mon coeur à la mort de leur maître.

J’ai su depuis chanter le désespoir.
J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,

Leur glas au cou, lamentable troupeau,

Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.

J’ai su depuis la chanson du tombeau
Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise

La chanson du bonheur, la plus belle chanson,

Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?

Je n’en inventerai que la contrefaçon.
Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,

De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,

Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,

Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.
Un peu si peu ce qui demeure d’or en poudre

Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,

Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre

Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.
Car pour moi qui n’en ai jamais eu l’habitude,

Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,

Sa trace au loin éclairera ma solitude

Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.
Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse

Que je demande ainsi de la joie à goûter,

C’est que, pour bercer l’homme en la Cité nombreuse,

La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.
Prête-m’en Ne crains rien, à l’heure de le rendre,

Mes mains pour le garder ne le serreront pas,

Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre

Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras
Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course

Et le vent galope à travers la nuit,
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,

Ton petit oiseau plus fou que savant

Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête

Si dans son coeur tu ne l’as mis avant.
Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose

Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,

Douce comme un duvet, rose comme la rose,

Gaie au soleil comme un jour de moisson,
Si vous voulez que je la trouve toute faite,

Vite aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien

Avant que mon coeur las d’attendre un peu de fête

Ne soit un vieux coeur, un coeur bon à rien.
Aimez-moi, hâtez-vous J’entends le temps qui passe

Le temps passera le temps est passé

Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse

Mon coeur roulera par le vent poussé,
Sans voix, sans coeur, avec les feuilles dans l’espace.

Ronde

Mon père me veut marier,

Sauvons-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,

Mon père me veut marier,

Petit oiseau, tout vif te lairas-tu lier ?
L’affaire est sûre : il a du bien,

– Sauvons-nous, sauvons-nous, bouchons-nous les oreilles –

L’affaire est sûre : il a du bien

C’est un mari courons, le meilleur ne vaut rien !
Quand il vaudrait son pesant d’or,

– Qu’il est lourd, qu’il est lourd et que je suis légère ! –

Quand il vaudrait son pesant d’or,

Il aura beau courir, il ne m’a pas encor !
Malgré ses louis, ses écus,

Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,

Malgré ses louis, ses écus,

Il ne m’aura jamais, ni pour moins, ni pour plus.
Qu’il achète, s’il a de quoi,

Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,

Qu’il achète, s’il a de quoi,

Le monde entier plutôt qu’un seul cheveu de moi !
Laissez-vous mettre à la raison

Et garder au clapier, hérissons, chats sauvages,

Laissez-vous mettre à la raison

Avant qu’un sot d’époux m’enferme en sa maison.
Engraissez-vous au potager,

Bruyères, houx, myrtils des bois, genêts des landes,

Engraissez-vous au potager

Avant qu’un sot d’époux ne me donne à manger.
Je suis l’alouette de Mai

Qui s’élance dans le matin à tire d’ailes,

Je suis l’alouette de Mai

Qui court après son cœur jusqu’au bout du ciel gai !
J’y volerai si haut, si haut,

Que les coqs, les dindons et toute la volaille,

– J’y volerai si haut, si haut, –

S’ils veulent m’attraper en seront pour leur saut.
Si haut, si haut dans la chaleur,

– J’ai peur du ciel, j’ai peur, j’ai peur les dieux sont proches –

Si haut, si haut dans la chaleur,

Qu’un éclair tout à coup me brûlera le cœur.
Et, brusque, du désert vermeil,

Il vient, il vient, il vient ! Hui ! l’alouette est prise !

Et, brusque, du désert vermeil

Un aigle fou m’emportera dans le soleil.

Chanson

Quand il est entré dans mon logis clos,

J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,

L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos

Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?
Et je cousais, je cousais, je cousais

– Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?
Il m’a demandé des outils à nous.

Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,

Qu’ils semblaient, si gais, si légers, si doux, –

Deux petits oiseaux caressant la dalle.
De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais

– Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?
Il m’a demandé du beurre, du pain,

– Ma main en l’ouvrant caressait la huche

Du cidre nouveau, j’allais et ma main

Caressait les bols, la table, la cruche.
Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais

– Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?
Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.

J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,

Du froid et du chaud, des gens, et ma voix

En sortant de moi caressait mes lèvres
Et je causais, je causais, je causais

– Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?
Quand il est parti, pour finir l’ourlet

Que j’avais laissé, je me suis assise

L’aiguille chantait, l’aiguille volait,

Mes doigts caressaient notre toile bise
Et je cousais, je cousais, je cousais

– Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?
1920