Nuit Tombante

À Jules de Blanzay.

Dans les eaux sans reflet d’une boueuse mare,
Le froid soleil d’hiver, brusquement descendu,
Comme un astre honteux de sa lumière avare.
Sous un tas de roseaux frissonnants s’est perdu.

Je reconnais encor, dans une vapeur grise,
Un rang de peupliers qui se profile en noir.
Tantôt droit, et tantôt souffleté par la bise ;
Mais à mes pieds la route est impossible à voir.

Pas un son d’Angélus dans la campagne nue,
Et pas un maigre feu de pâtre s’allumant. —
Je traverse en aveugle une lande inconnue,
Dans un pays désert. — Pas un seul aboiement.

Mais là-haut, dans le ciel, une étrange voix parle,
Et semble articuler des mots incohérents,
Monologue inquiet d’un cygne ou d’un grand harle
Qui cherche dans la nuit ses compagnons errants.

Cette grave clameur descend au marécage
Dont le voyageur las a flairé les roseaux. —
Plus rien n’émeut le froid et sombre paysage : —
Nuit partout, dans le ciel, sur la terre et les eaux.

Paysage Normand

À Ernest Chesneau.

J’aime à suivre le bord des petites rivières
Qui cheminent sans bruit dans les bas-fonds herbeux.
À leur fil d’argent clair viennent boire les bœufs,
Et tournoyer le vol des jaunes lavandières.

J’en sais qui passent loin des grands fleuves bourbeux,
Diaphanes miroirs des plantes printanières,
Et les reines des prés s’y penchent les premières
En écoutant jaser cinq ou six flots verbeux.

Ma petite rivière à la mer pour voisine :
Plus d’un martin-pêcheur vêtu d’algue marine
Coupe, sans y songer, le vol du goëland ;

Et parfois, ébloui de l’immensité bleue,
L’oiseau dépaysé, d’un brusque tour de queue,
Vers les saules remonte et va tout droit filant.

Printemps

À Adolphe Magu.

Les amoureux ne vont pas loin :
On perd du temps aux longs voyages.
Les bords de l’Yvette ou du Loing
Pour eux ont de frais paysages.

Ils marchent à pas cadencés
Dont le cœur règle l’harmonie,
Et vont l’un à l’autre enlacés
En suivant leur route bénie.

Ils savent de petits sentiers
Où les fleurs de mai sont écloses ;
Quand ils passent, les églantiers,
S’effeuillant, font pleuvoir des roses.

Ormes, frênes et châtaigniers,
Taillis et grands fûts, tout verdoie,
Berçant les amours printaniers
Des nids où les cœurs sont en joie :

Ramiers au fond des bois perdus,
Bouvreuils des aubépines blanches,
Loriots jaunes suspendus
À la fourche des hautes branches.

Le trille ému, les sons flûtés,
Croisent les soupirs d’amoureuses :
Tous les arbres sont enchantés
Par les heureux et les heureuses.

Promenade

Lace tes brodequins, ma belle, et partons vite.
Noue en un seul bouquet tes cheveux châtain-clair.
Nous irons par les bois. — Le ciel bleu nous invite.
C’est déjà le printemps qu’on respire dans l’air.

Nous prendrons, si tu veux, ce petit chemin jaune
Qui, sous les bouleaux blancs, court dans le sable fin ;
Pour nos pieds d’amoureux sentier large d’une aune,
Maïs qu’on suit tout un jour sans en trouver la fin.

Nous irons nous asseoir au bord des sources fraîches
Où le chevreuil léger comme une ombre descend,
Où nous avons cueilli la plante aux vertes flèches. —
Dans le creux de ta main nous boirons en passant ;

Et nous écouterons sur les mares dormantes
Cet invisible écho, prompt à s’effaroucher,
Que tu croyais blotti parmi les fleurs des menthes,
Et qui ne dit plus rien dès qu’on veut l’approcher.

Notre cœur saluera ces vieux hêtres intimes
Sous lesquels, vers le soir, trop émus pour causer,
Pour la première fois tous deux nous répondîmes
Au chant du rossignol par un muet baiser.

Loin d’être indifférents au souvenir des autres,
Nous verrons si le temps n’aurait pas effacé
Du grand arbre les noms plus anciens que les noires,
Noms d’heureux qui s’aimaient dans le siècle passé.

Et nous bénirons Dieu, qui, nous ayant fait naître
Au nombre des élus, a choisi notre jour :
Si j’étais né plus tôt, sans pouvoir te connaître,
Il m’aurait fallu vivre et mourir sans amour.

Quand le ciel n’a pour nous que des rayons de fête,
Quand tous les arbres sont richement habillés,
S’il est de pauvres gens qui vont baissant la tête
Et dans l’or du soleil marchent déguenillés,

Toi qui dans les douleurs sais discrètement lire,
Et dont les belles mains prêchent la charité,
Tu répandras ta bourse avec un clair sourire : —
On nous pardonnera notre félicité.

Retour

À Alex de Bertha.

L’absent qu’on n’osait plus attendre est revenu.
Sans bruit il a poussé la porte.
Son chien, aveugle et sourd, au flair l’a reconnu,
Et par la grande cour l’escorte.

L’enfant blond d’autrefois est un homme aujourd’hui.
Par delà l’Equateur sa trentaine est sonnée,
Et voilà bien dix ans qu’on n’a rien su de lui.
Par les soleils de mer sa peau rude est tannée.

Du vieux perron de pierre il monte l’escalier.
Les fleurs d’un chèvrefeuille antique
Versent, comme autrefois, leur baume hospitalier
Au seuil de la maison rustique.

Il hésite, il a peur, quand son pied touche au seuil.
C’est un pressentiment funèbre qui l’arrête :
Qui va-t-il retrouver ? les siens portant son deuil,
Ou des êtres nouveaux dont le cœur est en fête ?

On l’aperçoit d’abord : —  » Quel est cet étranger
Qui chez les autres se hasarde
Sans éveiller la cloche, et semble interroger
Si gravement ceux qu’il regarde ?  »

Servantes et valets ne le connaissent pas,
Mais la maîtresse, assise et près du feu courbée,
Se lève toute droite et lui tend ses deux bras.
En étouffant un cri de mère elle est tombée.

Rosaire D’amour

J’aime tes belles mains longues et paresseuses,
Qui, pareilles au lis, n’ont jamais travaillé,
Mais savent le secret des musiques berceuses
Qui parlent à voix lente au cœur émerveillé. —
J’aime tes belles mains longues et paresseuses.

J’aime tes petits pieds vifs et spirituels,
Petits pieds éloquents de la cheville aux pointes,
Que les saints, oubliant leurs graves rituels,
Pliés sur deux genoux, baiseraient à mains jointes. —
J’aime tes petits pieds vifs et spirituels.

J’aime ta chevelure abondante et houleuse,
Flots noirs en harmonie avec ton cou bistré.
Je crois bien que jamais une main de fileuse
Ne tria d’écheveau si fin et si lustré. —
J’aime ta chevelure abondante et houleuse.

J’aime tes yeux vert d’eau, j’aime tes yeux songeurs.
Quand je regarde en eux, je pense aux mers profondes
Dont le mystère échappe aux plus hardis plongeurs ;
Je rêve d’un abîme où s’égarent les sondes. —
J’aime tes yeux vert d’eau, j’aime tes yeux songeurs.

J’aime ta bouche en fleur dont la corolle s’ouvre,
Pur carmin sur un fond de neige éblouissant.
C’est à prendre en pitié tous les trésors du Louvre.
J’aime ta bouche en fleur, fleur de chair, fleur de sang. —
J’aime ta bouche en fleur dont la corolle s’ouvre.

Vous, la belle de nuit et la belle de jour,
Me pardonnerez-vous cette ingrate analyse ?
Si j’ai mal égrené le rosaire d’amour,
C’est qu’un cher souvenir trop capiteux me grise. —
Grâce, belle de nuit ; grâce, belle de jour.

Soirée D’hiver

À Édouard Leconte.

Au coucher du soleil, toute la forêt semble
Dans le recueillement : touffes de chênes roux,
Petits genévriers, maigres buissons de houx,
N’ont pas dans la lumière une feuille qui tremble.

On n’entend qu’un oiseau, travailleur attardé,
Dans le canton lointain des châtaigniers antiques ;
On écoute à travers les grands bois pacifiques
Le pivert, dont le bec fait un bruit saccadé ;

Étrange oiseau, connu de cet homme qui passe
Dans la lueur tranquille et pure du couchant ;
Ce n’est pas un vieillard qui se traîne en marchant,
Dont l’échiné se courbe et dont la jambe est lasse ;

C’est un rude piéton sortant de la forêt
Tout chargé de bois mort. — Son pas ferme s’allonge :
Il a vu le soleil, comme une grosse oronge,
Qui, là-bas, s’enfouit dans l’herbe et disparaît.

Il marche allègrement… le fond du cœur rumine
Quelque chose d’heureux… Dans le ciel clair et froid
Monte un fil de fumée, un long fil bleu tout droit…
Son vieux masque rugueux et tanné s’illumine.

Dans ce pli du terrain où finit l’horizon
Il n’arrivera pas avant la nuit peut-être ;
Mais il a sur l’épaule un riche feu de hêtre
Pour égayer les coins de toute la maison.

Là, sous un toit moussu, fenêtre et porte closes,
À l’heure du berceau, les enfants réjouis
Ouvriront de grands yeux par la flamme éblouis,
Quand il déchaussera leurs chers petits pieds roses.

Sous Les Hêtres

À Francis Blin.

Las du rail continu, du sifflet des machines,
Conduit par mes deux pieds, comme un simple marcheur,
J’aime à vivre en plein bois dans l’herbe des ravines,
Enveloppé d’oubli, de calme et de fraîcheur.

Là jamais aucun bruit des wagons ni des cloches ;
Pas même l’Angélus d’un village lointain.
J’écoute un filet d’eau qui, filtrant sous les roches
Fait frémir au départ trois feuilles de plantain.

Le beau loriot jaune et la mésange bleue,
Souvent de compagnie avec le merle noir,
Doux chanteurs buvant frais, viennent d’un quart de lieue,
Réjouis du bain pur et charmés du miroir.

Le plus riche voisin de la source limpide
Parfois comme un éclair s’échappe des roseaux :
C’est un martin-pêcheur au vol droit et rapide,
Emportant sur son aile un reflet vert des eaux.

Blutée à petit jour par les feuilles de hêtre,
Une lueur discrète éclaire les ravins,
Peuplés d’esprits follets que j’aime à reconnaître :
Sphinx, papillons nacrés, faunes et grands sylvains.

Sous la haute forêt le cœur troublé s’apaise.
Les plus fraîches senteurs m’arrivent à la fois.
Est-ce un parfum de menthe, un souvenir de fraise ?
Est-ce le chèvrefeuille ou la rose des bois ?

Rêveur enseveli dans une paix profonde,
Du long fuseau des jours j’aime à perdre le fil,
J’aime à ne plus savoir quel âge a notre monde.
Si je suis un enfant du siècle ou de l’an mil ;

Et j’aime à voir passer là-bas, gardant ses chèvres,
La petite fileuse au sourire ingénu,
Qui va chantant d’un cœur aussi pur que ses lèvres
Une vieille chanson d’un poète inconnu :

La chanson qui jadis a charmé sa grand’mère,
Et qu’aux arbres des bois souvent on redira,
Tant qu’on pourra cueillir muguet et primevère,
Et que la fleur d’amour dans une âme éclôra.

Trois Vieilles

I.

Le prêtre avait béni l’enfant qu’on enterrait… —
Trois vieilles sœurs buvaient au fond d’un cabaret.

Depuis dix ans les sœurs ne s’étaient rencontrées
Qu’une fois ; les soleils de Paris sont trop courts :
On se voit quand on peut dans la suite des jours,
Comme des voyageurs des lointaines contrées ;
Du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Marcel,
Pour les gens de Paris la course est aussi grande
Que pour les gens de mer s’en allant d’Arkhangel
Aux récifs de corail de la Nouvelle-Irlande.
On broute à son attache, on vit séparément,
Pour se voir aux grands jours du prêtre et du notaire,
Alors qu’on se marie, ou bien quand on s’enterre.
Or, cette fois, c’était pour un enterrement.

II.

La plus haute en couleur était riche en paroles,
Opulent spécimen de ces nombreuses folles
Qui sur le pavé gras ont largement vécu,
Buvant au jour le jour jusqu’au dernier écu.
Le masque rouge était comme infiltré de lie,
Témoignant de l’amour banal et du gros vin.
La créature avait sans doute été jolie,
Mais quarante ans plus tôt, quand elle en comptait vingt.
Un châle aux tons criards enveloppait la vieille,
Un madras à carreaux lui pendait sur l’oreille ;
C’était du vieux plaisir bourgeois et déhanché,
Mais le brodequin mauve était bien attaché.

Par contre, la deuxième, étant sèche, menue,
Avait poussé tout droit, d’une seule venue ;
Le froid visage maigre offrait les tons jaunis
Des cierges qui, n’ayant jamais été bénits,
Oubliés dans un coin obscur de sacristie,
Ne brûlèrent jamais pour éclairer l’hostie.
Sans pousser une plainte et sans se reposer,
Elle avait de longs jours vécu de son aiguille.
À la voir, on sentait que jamais un baiser
N’avait épanoui sa pauvre chair de fille.
L’œil donnait le frisson ; le regard, bleu d’acier,
Comme un reflet d’hiver s’échappait d’un glacier.
L’âge avait buriné sur les coins de sa bouche
Deux grands plis effrayants d’égoïsme farouche,
D’un égoïsme étroit, implacable, brutal,
Qui jamais au bonheur des autres ne pardonne.
Malade une ou deux fois, la revêche personne,
Ne voulant pas coucher dans un lit d’hôpital,
Ebréchait son épargne au fond de son armoire.
(Pour tant de laiderons voués au célibat,
La vie est un obscur et terrible combat
Dont les grands écrivains ne savent pas l’histoire.)
Le chômage avait pris le reste de son gain.
Robe verte jadis, un long fourreau de serge
Drapait les angles droits de cette antique vierge,
Étouffant ses cheveux sous un étroit béguin :
On eût dit quelque nonne échappée à sa grille.

La femme en noir était la mère de famille.
Comme usé par les pleurs, son visage était blanc.
Elle ne buvait pas, elle faisait semblant,
Craignant d’humilier ses sœurs, les deux aînées,
Que son grand deuil avait ensemble ramenées.
Parfois, dans la torpeur de son accablement,
D’un long bras amaigri que tourmentait la fièvre,
Elle prenait son verre, elle y trempait sa lèvre.
Puis ses grands yeux taris regardaient fixement
Quelque chose… une image intime et personnelle
Que les deux autres sœurs ne cherchaient pas à voir,
Comprenant à demi la douleur maternelle
Et sachant que la femme était rentrée en elle,
Et trouvait dans son cœur comme un fond de miroir
Où dormait l’enfant mort, jeté dans un trou noir,
À la fosse commune, au bord de la tranchée
Où la foule anonyme à la hâte est couchée.
C’était son dernier-né, chérubin de sept ans.

Les deux autres étaient partis depuis longtemps :
L’un, en mer, aux lueurs de sa mauvaise étoile,
À bord d’un long trois-mâts tout chargé d’émigrants,
Et le corps, mal cousu dans un lambeau de voile,
On ne sait où, flottait au hasard des courants.

L’autre, pris pour la guerre, avait suivi l’armée,
Sans rien voir, emboîtant le pas dans la fumée ;
Mais la faucheuse avait couché les bataillons
Dru comme épis tombants au revers des sillons.
Dans un pli de ravin, au bord de la mer Noire,
On l’avait mis en terre, un lendemain de gloire,
Empilé sur un tas de vaillants inconnus,
Pauvres morts dépouillés, ensevelis tout nus,
Aussi nus qu’en sortant du ventre de leur mère.

III.

Vers cinq heures du soir, le jour s’enténébrant,
Les deux plus vieilles sœurs burent un dernier verre ;
Et puis chacune prit un chemin différent :
La Rouge pour guetter quelque Arthur de barrière,
La Jaune pour souffler la braise de son feu ;
Et la Blanche, voyant les autres disparues,
S’en alla devant elle, au hasard, par les rues,
Dans la nuit…Pauvre femme !…elle croyait en Dieu.

Marine

À L. G. de Bellée.

Au fond d’un lointain souvenir,
Je revois, comme dans un rêve,
Entre deux rocs, sur une grève,
Une langue de mer bleuir.

Ce pauvre coin de paysage
Vu de très loin apparaît mieux,
Et je n’ai qu’à fermer les yeux
Pour éclairer la chère image.

Dans mon cœur les rochers sont peints
Tout verdis de criste marine,
Et je m’imprègne de résine
Sous le vent musical des pins.

L’œillet sauvage, fleur du sable,
Exhale son parfum poivré,
Et je me sens comme enivré
D’une ivresse indéfinissable.

De longs groupes de saules verts,
À l’éveil des brises salées,
Mêlent aux dunes éboulées
Leurs feuillages, blancs à l’envers.

Je revois comme dans un rêve,
Au fond d’un lointain souvenir,
Une langue de mer bleuir
Entre deux rocs, sur une grève.

Matin D’octobre

À Jules Breton.

Le soleil s’est levé rouge comme une sorbe
Sur un étang des bois : — il arrondit son orbe
Dans le ciel embrumé, comme un astre qui dort ;
Mais le voilà qui monte en éclairant la brume,
Et le premier rayon qui brusquement s’allume
À toute la forêt donne des feuilles d’or.

Et sur les verts tapis de la grande clairière,
Ferme dans ses sabots, marche en pleine lumière
Une petite fille (elle a sept ou huit ans).
Avec un brin d’osier menant sa vache rousse,
Elle connaît déjà l’herbe fine qui pousse
Vive et drue, à l’automne, au bord frais des étangs.

Oubliant de brouter, parfois la grosse bête,
L’herbe aux dents, réfléchit et détourne la tête,
Et ses grands yeux naïfs, rayonnants de bonté,
Ont comme des lueurs d’intelligence humaine :
Elle aime à regarder cette enfant qui la mène,
Belle petite brune ignorant sa beauté.

Et, rencontrant la vache et la petite fille,
Un rouge-gorge en fête à plein cœur s’égosille ;
Et ce doux rossignol de l’arrière-saison,
Ebloui des effets sans connaître les causes,
Est tout surpris de voir aux églantiers des roses
Pour la seconde fois donnant leur floraison.

Baigneuse

Si je suis reine au bal dans ma robe traînante,
Noyant mon petit pied dans un flot de velours,
Je suis belle en sortant de mes grands cerceaux lourds :
Je n’ai rien à gagner dans leur prison gênante.

Voyant mes cheveux d’or ondoyer sur mes reins,
La Vénus à la Conque aurait pâli d’envie.
Comme elle, sur les eaux, tritons et dieux marins,
Tout frémissants d’amour, longtemps m’auraient suivie.

Ingres n’a pas trouvé de plus riche dessin.
Quel merveilleux accord dans la grâce des lignes !
Ni taches, ni rousseurs… Pas de vulgaires signes
Jurant sur les tons purs de l’épaule ou du sein.

Ma bouche est un écrin meublé de perles fines.
J’ai de grands yeux plus doux que la fleur d’un bluet.
Pour me faire si blanche avec ce corps fluet,
Ma mère au fond d’un rêve a dû voir des hermines.

Que n’étais-je à la cour de France au temps jadis !
Quels sonnets m’eût chantés la Pléiade charmée !
Sous le ciel d’Italie, aux jours de Léon Dix,
Le divin Sanzio m’eût peinte et m’eût aimée !

Depuis longtemps déjà vous avez les yeux clos
(Hélas ! comme à regret je fleuris la dernière),
Diane de Poitiers, la belle Ferronnière,
Et Marion Delorme, et Ninon de Lenclos !

Ah ! dans l’ordre des temps quelles métamorphoses !
Les poètes sont morts… les amours sont grossiers…
Adieu le gentilhomme ! — Il faut plaire aux boursiers.
Gros phalènes ventrus se vautrant sur les roses.

Chanson

À Francis Magnard.

Le présent, le passé, l’avenir d’une femme,
Des gens fort sérieux prétendent tout avoir.
Ils prendraient volontiers son image au miroir,
Au papillon son aile, au diamant sa flamme.

Dans l’abîme insondable ils aimeraient à voir,
Avec leurs gros yeux ronds, ces bourgeois de vieux drame,
La perle blanche éclose aux profondeurs de l’âme,
Ils seraient assez fous pour oser la vouloir.

Moi je sais une femme aux cheveux d’un blond fauve,
Que retient sur l’oreille un petit ruban mauve,
Et d’elle, pour ma part, je ne voudrais pas tant :

Errant dans son sillage, un soir, je l’ai suivie,
Et je donnerais bien tous les jours de ma vie
Pour avoir de sa lèvre un baiser d’un instant.

Chanson Marine

Nous revenions d’un long voyage,
Las de la mer et las du ciel.
Le banc d’azur du cap Fréhel
Fut salué par l’équipage.

Bientôt nous vîmes s’élargir
Les blanches courbes de nos grèves ;
Puis, au cher pays de nos rêves,
L’aiguille des clochers surgir.

Le son d’or des cloches normandes
Jusqu’à nous s’égrenait dans l’air ;
Nous arrivions par un temps clair,
Marchant à voiles toutes grandes.

De loin nous fûmes reconnus
Par un vol de mouettes blanches,
Oiseaux de Granville et d’Avranches,
Pour nous revoir exprès venus.

Ils nous disaient :  » L’Orne et la Vire
Savent déjà votre retour,
Et c’est avant la fin du jour
Que doit mouiller votre navire.

 » Vous n’avez pas compté les pleurs
Des vieux pères qui vous attendent.
Les hirondelles vous demandent,
Et tous vos pommiers sont en fleurs.

 » Nous connaissons de belles filles,
Aux coiffes en moulin à vent,
Qui de vous ont parlé souvent,
Au feu du soir dans vos familles.

 » Et nous en avons pris congé
Pour vous rejoindre à tire-d’ailes.
Vous avez trop vécu loin d’elles,
Mais pas un seul cœur n’a changé. « 

Dormeuse

À Gustave Godard.

Le soleil du matin tombe en bruine d’or
À travers les rideaux de blanche mousseline :
C’est comme un fin brouillard de lumière en sourdine
Éclairant l’oreiller d’une blonde qui dort.

Les cheveux, déroulés comme un torrent de soie
Riche de tous ses flots trop longtemps contenus,
Débordent sur l’épaule et baisent les seins nus
De la femme qui rêve… et sourit dans sa joie.

Elle s’épanouit sous des regards aimés ;
L’amoureux ébloui contemple sa dormeuse,
Écoutant respirer la paisible charmeuse
Qui, dans un songe bleu, sourit les yeux fermés.

À travers les grands cils de ses paupières closes,
Il voudrait voir un seul de ses rêves charmants !
Quelle image apparaît à ses beaux yeux dormants ?
Cueille-t-elle des lis, des bluets ou des roses ?

Le sein veiné d’azur s’agite… Elle a parlé
(La parole n’est pas un murmure d’abeille) ;
Un mot s’est échappé de sa bouche vermeille,
Un nom d’homme inconnu, très-bien articulé !

Nom sonore et vibrant dont toutes les syllabes
Comme un timbre d’or pur ont clairement tinté. —
Ce n’est pas lui qui rêve… Il a trop écouté.—
Il n’est pas endormi dans les contes arabes.

Muet, anéanti, devant ce frais sommeil
Qui laisse voir le fond d’une pensée intime,
Sur la femme penché comme sur un abîme,
Il retient son haleine, épiant le réveil.

Mais toute à son bonheur la dormeuse paisible,
Comme souriant d’aise à l’écho de sa voix,
Répète le nom d’homme une seconde fois,
Et voici l’amoureux qui jette un cri terrible.

La blonde ouvre ses yeux divins :  » Si tu savais…
(Lui dit-elle tout bas en lui baisant l’oreille)
— Dieu voit d’en haut la femme heureuse qui sommeille
Par les sentiers fleuris du printemps je rêvais. —

 » Tu n’as pas vu de fleurs si richement écloses…
Avril, mai, juin, juillet… N’as-tu pas deviné ?
J’ai trouvé le beau nom de notre premier-né,
Tout en cueillant des lis, des bluets et des roses ! «