Stella

Je m’étais endormi la nuit près de la grève.

Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve,

J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

Dans sa blancheur molle, infinie et charmante.

Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente.

L’astre éclatant changeait la nuée en duvet.

C’était une clarté qui pensait, qui vivait

Elle apaisait l’écueil où la vague déferle

On croyait voir une âme à travers une perle.

Il faisait nuit encor, l’ombre régnait en vain,

Le ciel s’illuminait d’un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche ;

Le navire était noir, mais la voile était blanche

Des goëlands debout sur un escarpement,

Attentifs, contemplaient l’étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d’une étincelle

L’océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
Et rugissant tout bas, la regardait briller,

Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l’étendue.

L’herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,

Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur

Qui s’éveillait me dit -. c’est l’étoile ma soeur.

Et pendant qu’à longs plis l’ombre levait son voile,

J’entendis une voix qui venait de l’étoile

Et qui disait : Je suis l’astre qui vient d’abord.

Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort.

J’ai lui sur le Sina, j’ai lui sur le Taygète ;

Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette,

Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

Ô nations ! je suis la poésie ardente.

J’ai brillé sur Moïse et j’ai brillé sur Dante.

Le lion océan est amoureux de moi.

J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi !

Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !

Paupières, ouvrez-vous, allumez-vous, prunelles,

Terre, émeus le sillon, vie, éveille le bruit,

Debout, vous qui dormez ! car celui qui me suit,

Car celui qui m’envoie en avant la première,

C’est l’ange Liberté, c’est le géant Lumière !
31 août. Jersey.

Toulon

I
En ces temps-là, c’était une ville tombée

Au pouvoir des anglais, maîtres des vastes mers,

Qui, du canon battue et de terreur courbée,

Disparaissait dans les éclairs.
C’était une cité qu’ébranlait le tonnerre

A l’heure où la nuit tombe, à l’heure où le jour naît,

Qu’avait prise en sa griffe Albion, qu’en sa serre

La République reprenait.
Dans la rade couraient les frégates meurtries ;

Les pavillons pendaient troués par le boulet ;

Sur le front orageux des noires batteries

La fumée à longs flots roulait.
On entendait gronder les forts, sauter les poudres

Le brûlot flamboyait sur la vague qui luit ;

Comme un astre effrayant qui se disperse en foudres,

La bombe éclatait dans la nuit.
Sombre histoire ! Quels temps ! Et quelle illustre page !

Tout se mêlait, le mât coupé, le mur détruit,

Les obus, le sifflet des maîtres d’équipage,

Et l’ombre, et l’horreur, et le bruit.
Ô France ! tu couvrais alors toute la terre

Du choc prodigieux de tes rébellions.

Les rois lâchaient sur toi le tigre et la panthère,

Et toi, tu lâchais les lions.
Alors la République avait quatorze armées ;

On luttait sur les monts et sur les océans.

Cent victoires jetaient au vent cent renommées.

On voyait surgir les géants !
Alors apparaissaient des aubes rayonnantes.

Des inconnus, soudain éblouissant les yeux,

Se dressaient, et faisaient aux trompettes sonnantes

Dire leurs noms mystérieux.
Ils faisaient de leurs jours de sublimes offrandes ;

Ils criaient : Liberté ! guerre aux tyrans ! mourons !

Guerre ! et la gloire ouvrait ses ailes toutes grandes

Au-dessus de ces jeunes fronts !
II
Aujourd’hui c’est la ville où toute honte échoue.

Là, quiconque est abject, horrible et malfaisant,

Quiconque un jour plongea son honneur dans la boue,

Noya son âme dans le sang,
Là, le faux monnayeur pris la main sur sa forge,

L’homme du faux serment et l’homme du faux poids,

Le brigand qui s’embusque et qui saute à la gorge

Des passants, la nuit, dans les bois,
Là, quand l’heure a sonné, cette heure nécessaire,

Toujours, quoi qu’il ait fait pour fuir, quoi qu’il ait dit,

Le pirate hideux, le voleur, le faussaire,

Le parricide, le bandit,
Qu’il sorte d’un palais ou qu’il sorte d’un bouge,

Vient, et trouve une main, froide comme un verrou,

Qui sur le dos lui jette une casaque rouge,

Et lui met un carcan au cou.
L’aurore luit, pour eux sombre et pour nous vermeille.

Allons ! debout ! Ils vont vers le sombre océan.

Il semble que leur chaîne avec eux se réveille,

Et dit : me voilà ; viens-nous-en !
Ils marchent, au marteau présentant leurs manilles,

À leur chaîne cloués, mêlant leurs pas bruyants,

Traînant leur pourpre infâme en hideuses guenilles,

Humbles, furieux, effrayants.
Les pieds nus, leur bonnet baissé sur leurs paupières,

Dès l’aube harassés, l’œil mort, les membres lourds,

Ils travaillent, creusant des rocs, roulant des pierres,

Sans trêve, hier, demain, toujours.
Pluie ou soleil, hiver, été, que juin flamboie,

Que janvier pleure, ils vont, leur destin s’accomplit,

Avec le souvenir de leurs crimes pour joie,

Avec une planche pour lit.
Le soir, comme un troupeau l’argousin vil les compte.

Ils montent deux à deux l’escalier du ponton,

Brisés, vaincus, le cœur incliné sous la honte,

Le dos courbé sous le bâton.
La pensée implacable habite encor leurs têtes.

Morts vivants, aux labeurs voués, marqués au front,

Ils rampent, recevant le fouet comme des bêtes,

Et comme des hommes l’affront.
III
Ville que l’infamie et la gloire ensemencent,

Où du forçat pensif le fer tond les cheveux,

Ô Toulon ! c’est par toi que les oncles commencent,

Et que finissent les neveux !
Va, maudit ! ce boulet que, dans des temps stoïques,

Le grand soldat, sur qui ton opprobre s’assied,

Mettait dans les canons de ses mains héroïques,

Tu le traîneras à ton pied !
Jersey, 28 octobre 1852

Tout S’en Va

LA RAISON
Moi, je me sauve.
LE DROIT
Adieu ! je m’en vais.
L’HONNEUR
Je m’exile.
ALCESTE
Je vais chez les hurons leur demander asile.
LA CHANSON
J’émigre. Je ne puis souffler mot, s’il vous plaît,

Dire un refrain sans être empoignée ait collet

Par les sergents de ville, affreux drôles livides.
UNE PLUME
Personne n’écrit plus ; les encriers sont vides.

On dirait d’un pays mogol, russe ou persan.

Nous n’avons plus ici que faire ; allons-nous-en,

Mes soeurs, je quitte l’homme et je retourne aux oies.
LA PITIÉ
Je pars. Vainqueurs sanglants, je vous laisse à vos joies.

Je vole vers Cayenne où j’entends de grands cris.
LA MARSEILLAISE
J’ouvre mon aile, et vais rejoindre les proscrits.
LA POÉSIE
Oh ! je pars avec toi, pitié, puisque tu saignes !
L’AIGLE
Quel est ce perroquet qu’on met sur vos enseignes,

Français ? de quel égout sort cette bête-là ?

Aigle selon Cartouche et selon Loyola,

Il a du sang au bec, français ; mais c’est le vôtre.

Je regagne les monts. Je ne vais qu’avec l’autre.

Les rois à ce félon peuvent dire : merci ;

Moi, je ne connais pas ce Bonaparte-ci !

Sénateurs ! courtisans ! je rentre aux solitudes !

Vivez dans le cloaque et dans les turpitudes,

Soyez vils, vautrez-vous sous les cieux rayonnants !
LA FOUDRE
Je remonte avec l’aigle aux nuages tonnants.

L’heure ne peut tarder. Je vais attendre un ordre.
UNE LIME
Puisqu’il n’est plus permis qu’aux vipères de mordre,

Je pars, je vais couper les fers dans les pontons.
LES CHIENS
Nous sommes remplacés par les préfets ; partons.
LA CONCORDE
Je m’éloigne. La haine est dans les coeurs sinistres.
LA PENSÉE
On n’échappe aux fripons que pour choir dans les cuistres.

Il semble que tout meure et que de grands ciseaux

Vont jusque dans les cieux couper l’aile aux oiseaux.

Toute clarté s’éteint sous cet homme funeste.

Ô France ! je m’enfuis et je pleure.
LE MÉPRIS
Je reste.
Novembre 1852. Jersey.

Ultima Verba

La conscience humaine est morte ; dans l’orgie,

Sur elle il s’accroupit ; ce cadavre lui plaît ;

Par moments, gai, vainqueur, la prunelle rougie,

Il se retourne et donne à la morte un soufflet.
La prostitution du juge est la ressource.

Les prêtres font frémir l’honnête homme éperdu ;

Dans le champ du potier ils déterrent la bourse ;

Sibour revend le Dieu que Judas a vendu.
Ils disent : César règne, et le Dieu des armées

L’a fait son élu. Peuple, obéis, tu le dois ! –

Pendant qu’ils vont chantant, tenant leurs mains fermées,

On voit le sequin d’or qui passe entre leurs doigts.
Oh ! tant qu’on le verra trôner, ce gueux, ce prince,

Par le pape béni, monarque malandrin,

Dans une main le sceptre et dans l’autre la pince,

Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin ;
Tant qu’il se vautrera, broyant dans ses mâchoires

Le serment, la vertu, l’honneur religieux,

Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires ;

Tant qu’on verra cela sous le soleil des cieux ;
Quand même grandirait l’abjection publique

A ce point d’adorer l’exécrable trompeur ;

Quand même l’Angleterre et même l’Amérique

Diraient à l’exilé : Va-t’en ! nous avons peur !
Quand même nous serions comme la feuille morte ;

Quand, pour plaire à César, on nous renîrait tous ;

Quand le proscrit devrait s’enfuir de porte en porte,

Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous ;
Quand le désert, où Dieu contre l’homme proteste

Bannirait les bannis, chasserait les chassés ;

Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,

Le tombeau jetterait dehors les trépassés ;
Je ne fléchirai pas ! Sans plainte dans la bouche,

Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau,

Je vous embrasserai dans mon exil farouche,

Patrie, ô mon autel ! Liberté, mon drapeau !
Mes nobles compagnons, je garde votre culte

Bannis, la république est là qui nous unit.

J’attacherai la gloire à tout ce qu’on insulte

Je jetterai l’opprobre à tout ce qu’on bénit !
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,

La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !

Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,

Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées,

Je croiserai les bras, indigné, mais serein.

Sombre fidélité pour les choses tombées,

Sois ma force et ma joie et mon pilier d’airain !
Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste,

Ô France ! France aimée et qu’on pleure toujours,

Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,

Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,

France ! hors le devoir, hélas ! j’oublîrai tout.

Parmi les éprouvés je planterai ma tente.

Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,

Sans chercher à savoir et sans considérer

Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,

Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même

Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;

S’il en demeure dix, je serai le dixième ;

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !
2 décembre 1852. Jersey.

Un Autre

Ce Zoïle cagot naquit d’une Javotte.

Le diable, ce jour-là Dieu permit qu’il créât, –

D’un peu de Ravaillac et d’un de Nonotte

Composa ce gredin béat.
Tout jeune, il contemplait, sans gîte et sans valise,

Les sous-diacres coiffés d’un feutre en lampion

Vidocq le rencontra priant dans une église,

Et, l’ayant vu loucher, en fit un espion.
Alors ce va-nu-pieds songea dans sa mansarde,

Et se voyant sans coeur, sans style, sans esprit,

Imagina de mettre une feuille poissarde

Au service de Jésus-Christ.
Armé d’un goupillon, il entra dans la lice

Contre les jacobins, le siècle et le péché.

Il se donna le luxe, étant de la police,

D’être jésuite et saint par-dessus le marché.
Pour mille francs par mois livrant l’eucharistie,

Plus vil que les voleurs et que les assassins,

Il fut riche. Il portait un flair de sacristie

Dans le bouge des argousins.
Il prospère ! Il insulte, il prêche, il fait la roue ;

S’il n’était pas saint homme, il eût été sapeur ;

Comme s’il s’y lavait, il piaffe en pleine boue,

Et, voyant qu’on se sauve, il dit : comme ils ont peur !
Regardez, le voilà ! Son journal frénétique

Plaît aux dévots et semble écrit par des bandits.

Il fait des fausses clefs dans l’arrière-boutique

Pour la porte du paradis.
Des miracles du jour il colle les affiches.

Il rédige l’absurde en articles de foi.

Pharisien hideux, il trinque avec les riches

Et dit au pauvre : ami, viens jeûner avec moi.
Il ripaille à huis clos, en publie il sermonne,

Chante landerirette après alleluia,

Dit un pater, et prend le menton de Simone –

Que j’en ai vu, de ces saints-là !
Qui vous expectoraient des psaumes après boire,

Vendaient, d’un air contrit, leur pieux bric-à-brac,

Et qui passaient, selon qu’ils changeaient d’auditoire,

Des strophes de Piron aux quatrains de Pibrac !
C’est ainsi qu’outrageant gloires, vertus, génies,

Charmant par tant d’horreurs quelques niais fougueux,

Il vit tranquillement dans les ignominies,

Simple jésuite et triple gueux.
Septembre 1850.

Un Bon Bourgeois Dans Sa Maison

 » Mais que je suis donc heureux d’être né en Chine ! Je possède une maison pour m’abriter, j’ai de quoi manger et boire, j’ai toutes les commodités de l’existence, j’ai des habits, des bonnets et une multitude d’agréments ; en vérité, la félicité la plus grande est mon partage !  »
THIEN-CI-KHI, LETTRÉ CHINOIS.
Il est certains bourgeois, prêtres du dieu Boutique,

Plus voisins de Chrysès que de Caton d’Utique,

Mettant par-dessus tout la rente et le coupon,

Qui, voguant à la Bourse et tenant un harpon,

Honnêtes gens d’ailleurs, mais de la grosse espèce,

Acceptent Phalaris par amour pour leur caisse,

Et le taureau d’airain à cause du veau d’or.

Ils ont voté. Demain ils voteront encor.

Si quelque libre écrit entre leurs mains s’égare,

Les pieds sur les chenets et fumant son cigare,

Chacun de ces votants tout bas raisonne ainsi :

Ce livre est fort choquant. De quel droit celui-ci

Est-il généreux, ferme et fier, quand je suis lâche ?

En attaquant monsieur Bonaparte, on me fâche.

Je pense comme lui que c’est un gueux ; pourquoi

Le dit-il ? Soit, d’accord, Bonaparte est sans foi

Ni loi ; c’est un parjure, un brigand, un faussaire,

C’est vrai ; sa politique est armée en corsaire

Il a banni jusqu’à des juges suppléants ;

Il a coupé leur bourse aux princes d’Orléans

C’est le pire gredin qui soit sur cette terre ;

Mais puisque j’ai voté pour lui, l’on doit se taire.

Ecrire contre lui, c’est me blâmer au fond ;

C’est me dire : voilà comment les braves font

Et c’est une façon, à nous qui restons neutres,

De nous faire sentir que nous sommes des pleutres.

J’en conviens, nous avons une corde au poignet.

Que voulez-vous ? la Bourse allait mal ; on craignait

La république rouge, et même un peu la rose

Il fallait bien finir par faire quelque chose
On trouve ce coquin, on le fait empereur ;

C’est tout simple. On voulait éviter la terreur,

Le spectre de monsieur Romieu, la jacquerie

On s’est réfugié dans cette escroquerie.

Or, quand on dit du mal de ce gouvernement,

Je me sens chatouillé désagréablement.

Qu’on fouaille avec raison cet homme, c’est possible

Mais c’est m’insinuer à moi, bourgeois paisible

Qui fis ce scélérat empereur ou consul,

Que j’ai dit oui par peur et vivat par calcul.

Je trouve impertinent, parbleu, qu’on me le dise.

M’étant enseveli dans cette couardise,

Il me déplaît qu’on soit intrépide aujourd’hui,

Et je tiens pour affront le courage d’autrui.  »
Penseurs, quand vous marquez au front l’homme punique

Qui de la loi sanglante arracha la tunique,

Quand vous vengez le peuple à la gorge saisi,

Le serment et le droit, vous êtes, songez-y,

Entre Sbogar qui règne et Géronte qui vote ;

Et votre plume ardente, anarchique, indévote,

Démagogique, impie, attente d’un côté

A ce crime ; de l’autre, à cette lâcheté.
Novembre 1852. Jersey.

Vicomte De Foucault, Lorsque Vous Empoignâtes

Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes

L’éloquent Manuel de vos mains auvergnates,

Comme l’océan bout quand tressaille l’Etna,

Le peuple tout entier s’émut et frissonna ;

On vit, sombre lueur, poindre mil huit cent trente

L’antique royauté, fière et récalcitrante,

Chancela sur son trône, et dans ce noir moment

On sentit commencer ce vaste écroulement ;

Et ces rois, qu’on punit d’oser toucher un homme,

Etaient grands, et mêlés à notre histoire en somme,

Ils avaient derrière eux des siècles éblouis,

Henri quatre et Coutras, Damiette et saint-Louis.

Aujourd’hui, dans Paris, un prince de la pègre,

Un pied plat, copiant Faustin, singe d’un nègre,

Plus faux qu’Ali pacha, plus cruel que Rosas,

Fourre en prison la loi, met la gloire à Mazas,

Chasse l’honneur, le droit, les probités punies,

Orateurs, généraux, représentants, génies,

Les meilleurs serviteurs du siècle et de l’état,

Et c’est tout ! et le peuple, après cet attentat,

Souffleté mille fois sur ces faces illustres,

Va voir de l’Elysée étinceler les lustres,

Ne sent rien sur sa joue, et contemple César !

Lui, souverain, il suit en esclave le char !

Il regarde danser dans le Louvre les maîtres,

Ces immondes faisant vis-à-vis à ces traîtres,

La fraude en grand habit, le meurtre en apparat,

Et le ventre Berger près du ventre Murat !

On dit : vivons ! adieu grandeur, gloire, espérance ! –

Comme si, dans ce monde, un peuple appelé France,

Alors qu’il n’est plus libre, était encor vivant !

On boit, on mange, on dort, on achète et l’on vend,

Et l’on vote, en riant des doubles fonds de l’urne

Et pendant ce temps-là, ce gredin taciturne,

Ce chacal à sang froid, ce corse hollandais,

Etale, front d’airain, son crime sous le dais,

Gorge d’or et de vin sa bande scélérate,

S’accoude sur la nappe, et cuvant, noir pirate,

Son guet-apens français, son guet-apens romain,

Mâche son cure-dents taché de sang humain !
20 mai 1853. Jersey.

Quelqu’un

Donc un homme a vécu qui s’appelait Varron,

Un autre Paul-Emile, un autre Cicéron ;

Ces hommes ont été grands, puissants, populaires,

Ont marché, précédés des faisceaux consulaires,

Ont été généraux, magistrats, orateurs ;

Ces hommes ont parlé devant les sénateurs

Ils ont vu, dans la poudre et le bruit des armées,

Frissonnantes, passer les aigles enflammées ;

La foule les suivait et leur battait des mains

Ils sont morts ; on a fait à ces fameux romains

Des tombeaux dans le marbre, et d’autres dans l’histoire.

Leurs bustes, aujourd’hui, graves comme la gloire,

Dans l’ombre des palais ouvrant leurs vagues yeux,

Rêvent autour de nous, témoins mystérieux ;

Ce qui n’empêche pas, nous, gens des autres âges,

Que, lorsque nous parlons de ces grands personnages,

Nous ne disions : tel jour Varron fut un butor,

Paul-Émile a mal fait, Cicéron eut grand tort,

Et lorsque nous traitons ainsi ces morts illustres,

Tu prétends, toi, maraud, goujat parmi les rustres,

Que je parle de toi qui lasses le dédain,

Sans dire hautement : cet homme est un gredin !

Tu veux que nous prenions des gants et des mitaines

Avec toi, qu’eût chassé Sparte aussi bien qu’Athènes !

Force gens t’ont connu jadis quand tu courais

Les brelans, les enfers, les trous, les cabarets,

Quand on voyait, le soir, tantôt dans l’ombre obscure,

Tantôt devant la porte entrouverte et peu sûre

D’un antre d’où sortait une rouge clarté,

Ton chef branlant couvert d’un feutre cahoté.

Tu t’es fait broder d’or par l’empereur bohème.

Ta vie est une farce et se guinde en poëme.

Et que m’importe à moi, penseur, juge, ouvrier,

Que décembre, étranglant dans ses poings février,

T’installe en un palais, toi qui souillais un bouge !

Allez aux tapis francs de Vanvre et de Montrouge,

Courez aux galetas, aux caves, aux taudis,

Les échos vous diront partout ce que je dis

– Ce drôle était voleur avant d’être ministre ! –

Ah ! tu veux qu’on t’épargne, imbécile sinistre !

Ah ! te voilà content, satisfait, souriant !

Sois tranquille. J’irai par la ville criant :

Citoyens ! voyez-vous ce jésuite aux yeux jaunes ?

Jadis, c’était Brutus. Il haïssait les trônes,

Il les aime aujourd’hui. Tous métiers lui sont bons

Il est pour le succès. Donc, à bas les Bourbons,

Mais vive l’empereur ! à bas tribune et charte !

II déteste Chambord, mais il sert Bonaparte.

On l’a fait sénateur, ce qui le rend fougueux.

Si les choses étaient à leur place, ce gueux

Qui n’a pas, nous dit-il en déclamant son rôle,

Les fleurs de lys au coeur, les aurait sur l’épaule !
10 décembre. Jersey.

Querelle Du Sérail

Ciel ! après tes splendeurs, qui rayonnaient naguères,

Liberté sainte ; après toutes ces grandes guerres,

Tourbillon inouï ;

Après ce Marengo qui brille sur la carte,

Et qui ferait lâcher le premier Bonaparte

A Tacite ébloui ;
Après ces messidors, ces prairials, ces frimaires,

Et tant de préjugés, d’hydres et de chimères,

Terrassés à jamais ;

Après le sceptre en cendre et la Bastille en poudre,

Le trône en flamme ; après tous ces grands coups de foudre

Sur tous ces grands sommets :
Après tous ces géants, après tous ces colosses,

S’acharnant malgré Dieu, comme d’ardents molosses,

Quand Dieu disait : va-t’en !

Après ton océan, République française,

Où nos pères ont vu passer Quatrevingt-treize

Comme Léviathan ;
Après Danton, Saint-Just et Mirabeau, ces hommes,

Ces titans, aujourd’hui cette France où nous sommes

Contemple l’embryon,

L’infiniment petit, monstrueux et féroce,

Et, dans la goutte d’eau, les guerres du volvoce

Contre le vibrion !

Honte ! France, aujourd’hui, voici ta grande affaire :

Savoir si c’est Maupas ou Morny qu’on préfère,

Là-haut, dans le palais ;

Tous deux ont sauvé l’ordre et sauvé les familles ;

Lequel l’emportera ? l’un a pour lui les filles,

Et l’autre, les valets.
Bruxelles, janvier 1852

Sacer Esto

Non, Liberté ! non, Peuple, il ne faut pas qu’il meure !

Oh ! certes, ce serait trop simple, en vérité,

Qu’après avoir brisé les lois, et sonné l’heure

Où la sainte pudeur au ciel a remonté ;
Qu’après avoir gagné sa sanglante gageure,

Et vaincu par l’embûche et le glaive et le feu ;

Qu’après son guet-apens, ses meurtres, son parjure,

Son faux serment, soufflet sur la face de Dieu ;
Qu’après avoir traîné la France, au coeur frappée,

Et par les pieds liée, à son immonde char,

Cet infâme en fût quitte avec un coup d’épée

Au cou comme Pompée, au flanc comme César !
Non ! il est l’assassin qui rôde dans les plaines ;

Il a tué, sabré, mitraillé sans remords,

Il fit la maison vide, il fit les tombes pleines,

Il marche, il va, suivi par l’oeil fixe des morts ;
À cause de cet homme, empereur éphémère,

Le fils n’a plus de père et l’enfant plus d’espoir,

La veuve à genoux pleure et sanglote, et la mère

N’est plus qu’un spectre assis sous un long voile noir ;
Pour filer ses habits royaux, sur les navettes

On met du fil trempé dans le sang qui coula ;

Le boulevard Montmartre a fourni ses cuvettes,

Et l’on teint son manteau dans cette pourpre-là ;
Il vous jette à Cayenne, à l’Afrique, aux sentines,

Martyrs, héros d’hier et forçats d’aujourd’hui !

Le couteau ruisselant des rouges guillotines

Laisse tomber le sang goutte à goutte sur lui ;
Lorsque la trahison, sa complice livide,

Vient et frappe à sa porte, il fait signe d’ouvrir ;

Il est le fratricide ! Il est le parricide ! –

Peuples, c’est pour cela qu’il ne doit pas mourir !
Gardons l’homme vivant. Oh ! châtiment superbe !

Oh ! S’il pouvait un jour passer par le chemin,

Nu, courbé, frissonnant, comme au vent tremble l’herbe.

Sous l’exécration de tout le genre humain !
Étreint par son passé tout rempli de ses crimes,

Comme par un carcan tout hérissé de clous,

Cherchant les lieux profonds, les forêts, les abîmes,

Pâle, horrible, effaré, reconnu par les loups ;
Dans quelque bagne vil n’entendant que sa chaîne,

Seul, toujours seul, parlant en vain aux rochers sourds,

Voyant autour de lui le silence et la haine,

Des hommes nulle part et des spectres toujours ;
Vieillissant, rejeté par la mort comme indigne,

Tremblant sous la nuit noire, affreux sous le ciel bleu –

Peuples, écartez-vous ! cet homme porte un signe :

Laissez passer Caïn ! Il appartient à Dieu.
14 novembre, Jersey.

Saint Arnaud

Cet homme avait donné naguère un coup de main

Au recul de la France et de l’esprit humain ;

Ce général avait les états de service

D’un chacal, et le crime aimait en lui le vice.

Buffon l’eût admis, certes, au rang des carnassiers.

Il avait fait charger le septième lanciers,

Secouant les guidons aux trois couleurs françaises,

Sur des bonnes d’enfants, derrière un tas de chaises ;

Il était le vainqueur des passants de Paris ;

Il avait mitraillé les cigares surpris

Et broyé Tortoni fumant, à coups de foudre ;

Fier, le tonnerre au poing, il avait mis en poudre

Un marchand de coco près des Variétés ;

Avec quinze escadrons, bien armés, bien montés,

Et trente bataillons, et vingt pièces de douze,

Il avait pris d’assaut le perron Sallandrouze ;

Il avait réussi même, en fort peu de temps,

A tuer sur sa porte un enfant de sept ans ;

Et sa gloire planait dans l’ouragan qui tonne

De l’égout Poissonnière au ruisseau Tiquetonne.

Tout cela l’avait fait maréchal. Nous aussi,

Nous étions des vaincus, je dois le dire ici ;

Nous étions douze cents ; eux, ils étaient cent mille.
Or ce Verrès croyait qu’on devient Paul-Emile.

Pendant que Beauharnais, l’être ignorant le mal,

Affiche aux trois poteaux d’un chiffre impérial

Son nom hideux, dégoût des lèvres de l’histoire ;

Pendant qu’un bas empire éclôt sous un prétoire

Et s’étale, amas d’ombre où rampent les serpents,

Fumier de trahison, de dot, de guet-apens,

Dont n’auraient pas voulu les poules de Carthage;

Pendant que de la France on se fait le partage ;

Pendant que des milliers d’innocents égorgés

Pourrissent, par le ver du sépulcre rongés ;

Pendant que les proscrits, que la chiourme accompagne,

Cheminant deux à deux dans les sabots du bagne,

Vieillards, enfants brûlés de fièvre, sans sommeil,

Vont à Guelma casser des pierres au soleil ;

Pendant qu’à Bône on meurt et qu’en Guyane on tombe,

Et qu’ici, chaque jour, nous creusons une tombe,

Ce sbire galonné du crime, ce vainqueur,

De la fraude et du vol sinistre remorqueur,

Cet homme, bras sanglant de la trahison louche,

Ce Mars Mandrin ayant pour Jupiter Cartouche,

S’était dit :  » Bah ! la France oublie. Un vrai laurier !

Et l’on n’osera plus sur mes talons crier.

En guerre ! Il n’est pas bon que la gloire demeure

Au charnier Montfaucon ; nous avons à cette heure

Trop de Dix-huit Brumaire et trop peu d’Austerlitz ;

Lorsque nous secouons nos drapeaux, de leurs plis

Ils ne laissent tomber sur nous que des huées ;

Au lieu des vieillards morts et des femmes tuées,

Il est temps qu’il se dresse autour de nous un peu

De fanfare et d’orgueil, chantant dans le ciel bleu ;

Or, voici que la guerre à l’orient se lève !

Je ne suis que couteau, je puis devenir glaive.

On me crache au visage aujourd’hui, mais demain

J’apparaîtrai, superbe, éclatant, surhumain,

Vainqueur, dans une illustre et splendide fumée,

Et duc de la mer Noire et prince de Crimée,

Et je ferai voler ce mot : Sébastopol,

Des tours de Notre-Dame au dôme de Saint-Paul !

Le vieux monstre Russie, aux regards longs et troubles,

Qui fascine l’Europe avec des yeux de roubles,

Je le prendrai, j’irai le saisir dans son trou,

Et je rapporterai sur mon poing ce hibou.

On verra sous mes pieds fondre le czar qui croule.

Paris m’admirera de la Bastille au Roule ;

On me battra des mains au fond des vieux faubourgs ;

Les gamins marqueront le pas à mes tambours

La porte Saint-Denis tirera des fusées ;

Et, quand je passerai, du haut de ses croisées

Le boulevard Montmartre applaudira. Partons.

Effaçons d’un seul trait tuerie, exils, pontons,

Et jetons cette poudre aux yeux froids de l’histoire.

Je m’en irai Massacre et reviendrai Victoire ;

Je serai parti chien, je reviendrai lion.

En guerre !  »
Tu mettrais Atlas sur Pélion,

Tu ferais plus qu’aucun dont l’homme se souvienne,

Tu forcerais Moscou, Pétersbourg, Berlin, Vienne,

Tu tordrais dans tes mains ainsi que des serpents

Tous les fleuves domptés, tremblants, soumis, rampants,

Le Don, le Nil, le Tibre, et le Rhin basaltique,

Tu prendrais la mer Noire avec la mer Baltique,

On te verrait, vainqueur, au front des escadrons,

Précédé des tambours et suivi des clairons,

Parmi les plus fameux marcher le plus insigne,

Que tu ne ferais pas décroître d’une ligne

L’épaisseur du carcan qui pend à l’échafaud !

Que tu n’ôterais pas une lettre au fer chaud

Que l’histoire, quand vient l’heure de comparaître,

Imprime au dos du lâche et sur le front du traître !
On est ivre parfois quand on a bu du sang.

Nul ne sait le destin. Fais ton rêve, passant !

L’éternel océan nous regarde, et sanglote.

Il prit ce qu’il voulut dans l’armée et la flotte ;

Il reçut le baiser de Néron le Petit,

Gagna Toulon, sa ville, et partit. Il partit,

Traînant des millions après lui dans ses coffres,

Entouré de banquiers qui lui faisaient des offres,

En satrape persan, en proconsul romain,

Son bâton de velours et d’aigles dans sa main,

Emportant pour sa table un service de Chine,

Suivi de vingt fourgons, brodé jusqu’à l’échine,

Empanaché, doré, magnifique, hideux.

Un jour, on déterra l’un de ceux de l’an deux,

Un vieux républicain, le général Dampierre ;

On le trouva couché tout armé sous la pierre,

Et portant, fier soldat que nul n’avait vu fuir,

L’épaulette de laine et la dragonne en cuir.

Il partit, tout trempé d’eau bénite ; et ce reître

Partout sur son chemin baisait la griffe au prêtre ;

Car cette hypocrisie est le genre actuel ;

Le crime, qui jadis bravait le rituel,

L’ancien vieux crime impie à présent dégénère

En clins d’yeux qu’à Tartuffe adresse Lacenaire

Le brigand est béni du curé, point ingrat ;

Papavoine aujourd’hui se confesse à Mingrat ;

Le bedeau Poulmann sert la messe. Ah ! je l’avoue,

Quand un bandit sincère, entier, sentant la roue,

Honnête à sa façon, bonne fille, complet,

Se déclare bandit, s’annonce ce qu’il est,

Fuit les honnêtes gens, sent qu’il les dépareille,

Et porte carrément son crime sur l’oreille,

Mon Dieu ! quand un voleur dit : je suis un voleur,

Quand un pauvre histrion de foire, un avaleur

De sabres, au milieu d’un torrent de paroles,

Un arracheur de dents, avec ses bottes molles,

Orné de galons faux et de poil de lapin,

Quand un drôle ingénu, qui peut-être est sans pain,

Met sa main dans ma poche et m’empoigne ma montre,

Quand, le matin, poussant ma porte qu’il rencontre,

Il entre, prend ma bourse et mes couverts d’argent,

Et, si je le surprends à même et pataugeant,

Me dit : c’est vrai, monsieur, je suis une canaille ;

Je ris, et je suis prêt à dire : qu’il s’en aille

Amnistie au coquin qui se donne pour tel !

Mais quand l’assassinat s’étale sur l’autel

Et que sous une mitre un prêtre l’escamote ;

Quand un soldat féroce entre ses dents marmotte

Un oremus infâme au bout d’un sacrebleu ;

Quand on fait devant moi cette insulte au ciel bleu

De faire Magnan saint et Canrobert ermite ;

Quand le carnage prend des airs de chattemite,

Et quand Jean l’Ecorcheur se confit en Veuillot ;

Quand le massacre affreux, le couteau, le billot,

Le rond-point la Roquette et la place Saint-Jacques,

Tout ruisselants de sang, viennent faire leurs pâques ;

Quand les larrons, après avoir coupé le cou

Au voyageur, et mis ses membres dans un trou,

Vont au lieu saint ouvrir et piller la valise ;

Quand j’attends la caverne et quand je vois l’église ;

Quand le meurtre sournois qui chourina sans bruit

La loi, par escalade et guet-apens, la nuit,

Et qui par la fenêtre entra dans nos demeures,

Prend un cierge, se signe, ânonne un livre d’heures,

Offre sa pince au Dieu sous qui l’Horeb tremblait,

Et de sa corde à nœuds se fait un chapelet,

Alors, ô cieux profonds ! ma prunelle s’allume,

Mon pouls bat sur mon cœur comme sur une enclume,

Je sens grandir en moi la colère, géant,

Et j’accours éperdu, frémissant, secouant

Sur ces horreurs, à l’âme humaine injurieuses,

Dans mes deux mains, des fouets de strophes furieuses !
Stamboul, lui prodiguant galas, orchestre et bal,

Lui fit fête, Capoue où manquait Annibal.

Ce bandit rayonna quelque temps dans des gloires

Byzance illumina pour lui ses promontoires.

Au cirque Franconi, quand vient le dénouement,

Quand la toile de fond se lève brusquement

Et que tout le décor n’est plus qu’une astragale,

On voit ces choses-là dans un feu de Bengale.

Et, pendant ces festins et ces jeux, on brûla,

Les russes, Silistrie, et les anglais, Kola.

Le moment vint ; l’escadre appareilla ; les roues

Tournèrent ; par ce tas de voiles et de proues,

Dont l’âpre artillerie en vingt salves gronda,

L’infini se laissa violer. L’armada,

Formidable, penchant, prête à cracher le soufre,

Les gueules des canons sur les gueules du gouffre,

Nageant, polype humain, sur l’abîme béant,

Et, comme un noir poisson dans un filet géant,

Prenant l’ouragan sombre en ses mille cordages,

S’ébranla ; dans ses flancs, les haches d’abordages,

Les sabres, les fusils, le lourd tromblon marin,

La fauve caronade aux ailerons d’airain

Se heurtaient ; et, jetant de l’écume aux étoiles,

Et roulant dans ses plis des tempêtes de toiles,

Frégate, aviso, brick, brûlot, trois-ponts, steamer,

Le troupeau monstrueux couvrit la vaste mer.

La flotte ainsi marchait en ordre de bataille.
Ô mouches ! il est temps que cet homme s’en aille.

Venez ! Souffle, ô vent noir des moustiques de feu !

Hurrah ! les inconnus, les punisseurs de Dieu,

L’obscure légion des hydres invisibles,

L’infiniment petit, rempli d’ailes horribles,

Accourut ; l’âpre essaim des moucherons, tenant

Dans un souffle, et qui fait trembler un continent,

L’atome, monde affreux peuplant l’ombre hagarde,

Que l’œil du microscope avec effroi regarde,

Vint, groupe insaisissable et vague où rien ne luit,

Et plana sur la flotte énorme dans la nuit.
Et les canons, hurlant contre l’homme, molosses

De la mort, les vaisseaux, titaniques colosses,

Les mortiers lourds, volcans aux hideux entonnoirs,

Les grands steamers, dragons dégorgeant des flots noirs,

Tous ces géants tremblaient au sein des flots terribles

Sous ce frémissement d’ailes imperceptibles !

Et le lugubre essaim, vil, céleste, infernal,

Planait, plaisait toujours, attendant un signal.
Terre ! dit la vigie. Et l’on toucha la rive.

La gloire, qui parfois, jusqu’aux bandits arrive,

Apparut, et cet homme entrevit les combats,

Les tentes, les bivouacs, et, tout au fond, là-bas,

Vous couvrant de son ombre, horreurs atténuées,

L’immense arc de triomphe au milieu des nuées.

Il débarqua. L’essaim planait toujours. Hurrah !

C’est l’heure. Et le Seigneur fit signe au choléra.

La peste, saisissant son condamné sinistre,

A défaut du césar acceptant le ministre,

Dit à la guerre pâle et reculant d’effroi .

– Va-t’en. Ne me prends pas cet homme. Il est à moi.

Et cria de sa voix où siffle une couleuvre :

– Bataille, fais ta tâche et laisse-moi mon œuvre.

Alors, suivant le doigt qui d’en haut l’avertit,

L’essaim vertigineux sur ce front s’abattit ;

Le monstre aux millions de bouches, l’impalpable,

L’infini, se rua sur le blême coupable ;

Les ténèbres, mordant, rongeant, piquant, suçant,

Entrèrent dans cet homme, et lui burent le sang,

Et l’enfer, le tordant vivant dans ses tenailles,

Se mit à lui manger dans l’ombre les entrailles.
Et dans ce même instant la bataille tonna,

Et cria dans les cieux : Wagram ! Ulm ! Iéna !

En avant, bataillons, dans la fière mêlée !
Peuples ! ceci descend de la voûte étoilée,

Et c’est l’histoire, et c’est la justice de Dieu ;

Pendant que, sous des flots de mitraille, au milieu

Des balles, bondissaient vers le but électrique

Les highlanders d’Ecosse et les spahis d’Afrique,

Tandis que, s’excitant et s’entre-regardant,

Le chasseur de Vincennes et le zouave ardent

Rampaient et gravissaient la montagne en décombres,

Tandis que Mentschikoff et ses grenadiers sombres

A travers les obus, sur l’âpre escarpement,

Voyaient, plus effarés de moment en moment,

Monter vers eux ce tas de tigres dans les ronces,

Et que les lourds canons s’envoyaient des réponses,

Et qu’on pouvait, fût-on serf, esclave ou troupeau,

Tomber du moins en brave à l’ombre d’un drapeau,

Lui, l’homme frémissant du boulevard Montmartre,

Ayant son crime au flanc, qui se changeait en dartre,

Les boulets indignés se détournant de lui,

Vil, la main sur le ventre, et plein d’un sombre ennui,

Il voyait, pâle, amer, l’horreur dans les narines,

Fondre sous lui sa gloire en allée aux latrines.

Il râlait ; et, hurlant, fétide, ensanglanté,

A deux pas de son champ de bataille, à côté

Du triomphe, englouti dans l’opprobre incurable,

Triste, horrible, il mourut. Je plains ce misérable.
Ici, spectre ! Viens là que je te parle. Oui,

Puisque dans le néant tu t’es évanoui

Sous l’œil mystérieux du Dieu que je contemple,

Puisque la mort a fait sur toi ce grand exemple,

Et que, traînant ton crime, abject, épouvanté,

Te voilà face à face avec l’éternité,

Puisque c’est du tombeau que la prière monte,

Que tu n’es plus qu’une ombre, et que Dieu sur la honte

De ton commencement met l’horreur de ta fin,

Quoique au-dessous du tigre esclave de la faim,

Tu me serres le cœur, bandit, et je t’avoue

Que je me sens un peu de pitié pour ta boue,

Que je frémis de voir comme mon Dieu te suit,

Et que, plusieurs ici, qui sommes dans la nuit,

Nous avons fait un signe avec notre front pâle,

Quand l’ange Châtiment, qui, penché sur ton râle,

Te gardait, et tenait sur toi ses yeux baissés,

S’est tourné vers nous, spectre, en disant : Est-ce assez ?
Jersey, 17 octobre 1854.

Sentiers Où L’herbe Se Balance

Sentiers où l’herbe se balance,

Vallons, coteaux, bois chevelus,

Pourquoi ce deuil et ce silence ?

– Celui qui venait ne vient plus.
– Pourquoi personne à ta fenêtre,

Et pourquoi ton jardin sans fleurs,.

Ô maison ? où donc est ton maître ?

– Je ne sais pas, il est ailleurs.
– Chien, veille au logis. Pourquoi faire ?

La maison est vide à présent.

-Enfant, qui pleures-tu ?- Mon père.

-Femme, qui pleures-tu ? L’absent.
– Où s’en est-il allé ? Dans l’ombre.

– Flots qui gémissez sur l’écueil,

D’où venez-vous ? Du bagne sombre.

– Et qu’apportez-vous ? Un cercueil.
1er août 1853. Jersey.

Sonnez, Sonnez Toujours, Clairons De La Pensée

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.
Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,

Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,

Sonnait de la trompette autour de la cité,

Au premier tour qu’il fit, le roi se mit à rire ;

Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :

 » Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ?  »

A la troisième fois l’arche allait en avant,

Puis les trompettes, puis toute l’armée en marche,

Et les petits enfants venaient cracher sur l’arche,

Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;

Au quatrième tour, bravant les fils d’Aaron,

Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,

Les femmes s’asseyaient en filant leur quenouille,

Et se moquaient, jetant des pierres aux hébreux ;

A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,

Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées

Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées

A la sixième fois, sur sa tour de granit

Si haute qu’au sommet l’aigle faisait son nid,

Si dure que l’éclair l’eût en vain foudroyée,

Le roi revint, riant à gorge déployée,

Et cria :  » Ces hébreux sont bons musiciens !  »

Autour du roi joyeux riaient tous les anciens

Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.
A la septième fois, les murailles tombèrent.
19 mars 1853. Jersey.

Souvenir De La Nuit Du 4

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.

Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;

On voyait un rameau bénit sur un portrait.

Une vieille grand’mère était là qui pleurait.

Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,

Pâle, s’ouvrait ; la mort noyait son oeil farouche ;

Ses bras pendants semblaient demander des appuis.

Il avait dans sa poche une toupie en buis.

On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.

Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

L’aïeule regarda déshabiller l’enfant,

Disant : -Comme il est blanc ! approchez donc la lampe.

Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe !

Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.

La nuit était lugubre ; on entendait des coups

De fusil dans la rue où l’on en tuait d’autres.

– Il faut ensevelir l’enfant, dirent les nôtres.

Et l’on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer.

L’aïeule cependant l’approchait du foyer

Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.

Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides

Ne se réchauffe plus aux foyers d’ici-bas !

Elle pencha la tête et lui tira ses bas,

Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.

– Est-ce que ce n’est pas une chose qui navre !

Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans !

Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.

Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,

C’est lui qui l’écrivait. Est-ce qu’on va se mettre

A tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !

On est donc des brigands ! Je vous demande un peu,

Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !

Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être

Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.

Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.

Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte

Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte

De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! –

Elle s’interrompit, les sanglots l’étouffant,

Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule .

– Que vais-je devenir à présent toute seule ?

Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui.

Hélas ! je n’avais plus de sa mère que lui.

Pourquoi l’a-t-on tué ? je veux qu’on me l’explique.

L’enfant n’a pas crié vive la République. –

Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,

Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas.
Vous ne compreniez point, mère, la politique.

Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,

Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;

Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,

De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,

Ses chasses ; par la même occasion, il sauve

La famille, l’église et la société ;

Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,

Où viendront l’adorer les préfets et les maires

C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,

De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps

Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.
2 décembre 1852. Jersey

Splendeurs

I
A présent que c’est fait, dans l’avilissement

Arrangeons-nous chacun notre compartiment

Marchons d’un air auguste et fier ; la honte est bue.

Que tout à composer cette cour contribue,

Tout, excepté l’honneur, tout, hormis les vertus.

Faites vivre, animez, envoyez vos foetus

Et vos nains monstrueux, bocaux d’anatomie

Donne ton crocodile et donne ta momie,

Vieille Egypte ; donnez, tapis-francs, vos filous ;

Shakespeare, ton Falstaff ; noires forêts, vos loups ;

Donne, ô bon Rabelais, ton Grandgousier qui mange ;

Donne ton diable, Hoffmann ; Veuillot, donne ton ange ;

Scapin, apporte-nous Géronte dans ton sac ;

Beaumarchais, prête-nous Bridoison ; que Balzac

Donne Vautrin ; Dumas, la Carconte ; Voltaire,

Son Frélon que l’argent fait parler et fait taire ;

Mabile, les beautés de ton jardin d’hiver ;

Le Sage, cède-nous Gil Blas ; que Gulliver

Donne tout Lilliput dont l’aigre est une mouche,

Et Scarron Bruscambille, et Callot Scaramouche.

Il nous faut un dévot dans ce tripot payen ;

Molière, donne-nous Montalembert. C’est bien,

L’ombre à l’horreur s’accouple, et le mauvais au pire.

Tacite, nous avons de quoi faire l’empire ;

Juvénal, nous avons de quoi faire un sénat.
II
Ô Ducos le gascon, ô Rouher l’auvergnat,

Et vous, juifs, Fould Shylock, Sibour Iscariote,

Toi Parieu, toi Bertrand, horreur du patriote,

Bauchart, bourreau douceâtre et proscripteur plaintif,

Baroche, dont le nom n’est plus qu’un vomitif,

Ô valets solennels, ô majestueux fourbes,

Travaillant votre échine à produire des courbes,

Bas, hautains, ravissant les Daumiers enchantés

Par vos convexités et vos concavités,

Convenez avec moi, vous tous qu’ici je nomme,

Que Dieu dans sa sagesse a fait exprès cet homme

Pour régner sur la France, ou bien sur Haïti.

Et vous autres, créés pour grossir son parti,

Philosophes gênés de cuissons à l’épaule,

Et vous, viveurs râpés, frais sortis de la geôle,

Saluez l’être unique et providentiel,

Ce gouvernant tombé d’une trappe du ciel,

Ce césar moustachu, gardé par cent guérites,

Qui sait apprécier les gens et les mérites,

Et qui, prince admirable et grand homme en effet,

Fait Poissy sénateur et Clichy sous-préfet.
III
Après quoi l’on ajuste au fait la théorie

 » A bas les mots ! à bas loi, liberté, patrie !

Plus on s’aplatira, plus ou prospérera.

Jetons au feu tribune et presse, et cætera.
Depuis quatrevingt-neuf les nations sont ivres.

Les faiseurs de discours et les faiseurs de livres

Perdent tout ; le poëte est un fou dangereux ;

Le progrès ment, le ciel est vide, l’art est creux,

Le monde est mort. Le peuple ? un âne qui se cabre !

La force, c’est le droit. Courbons-nous. Gloire au sabre !

A bas les Washington ! vivent les Attila !  »

On a des gens d’esprit pour soutenir cela.
Oui, qu’ils viennent tous ceux qui n’ont ni coeur ni flamme,

Qui boitent de l’honneur et qui louchent de l’âme ;

Oui, leur soleil se lève et leur messie est né.

C’est décrété, c’est fait, c’est dit, c’est canonné

La France est mitraillée, escroquée et sauvée.
Le hibou Trahison pond gaîment sa couvée.
IV
Et partout le néant prévaut ; pour déchirer

Notre histoire, nos lois, nos droits, pour dévorer

L’avenir de nos fils et les os de nos pères,

Les bêtes de la nuit sortent de leurs repaires

Sophistes et soudards resserrent leur réseau

Les Radetzky flairant le gibet du museau,

Les Giulay, poil tigré, les Buol, face verte,

Les Haynau, les Bomba, rôdent, la gueule ouverte,

Autour du genre humain qui, pâle et garrotté,

Lutte pour la justice et pour la vérité ;

Et de Paris à Pesth, du Tibre aux monts Carpathes,

Sur nos débris sanglants rampent ces mille-pattes.
V
Du lourd dictionnaire où Beauzée et Batteux

Ont versé les trésors de leur bon sens goutteux,

Il faut, grâce aux vainqueurs, refaire chaque lettre.

Ame de l’homme, ils ont trouvé moyen de mettre

Sur tes vieilles laideurs un tas de mots nouveaux,

Leurs noms. L’hypocrisie aux yeux bas et dévots

A nom Menjaud, et vend Jésus dans sa chapelle ;

On a débaptisé la honte, elle s’appelle

Sibour ; la trahison, Maupas ; l’assassinat

Sous le nom de Magnan est membre du Sénat ;
Quant à la lâcheté, c’est Hardouin qu’on la nomme ;

Riancey, c’est le mensonge, il arrive de Rome

Et tient la vérité renfermée en son puits ;

La platitude a nom Montlaville-Chapuis ;

La prostitution, ingénue, est princesse ;

La férocité, c’est Carrelet ; la bassesse

Signe Rouher, avec Delangle pour greffier.

Ô muse, inscris ces noms. Veux-tu qualifier

La justice vénale, atroce, abjecte et fausse ?

Commence à Partarieu pour finir par Lafosse.

J’appelle Saint-Arnaud, le meurtre dit : c’est moi.

Et, pour tout compléter par le deuil et l’effroi,

Le vieux calendrier remplace sur sa carte

La Saint-Barthélemy par la Saint-Bonaparte.

Quant au peuple, il admire et vote ; on est suspect

D’en douter, et Paris écoute avec respect

Sibour et ses sermons, Trolong et ses troplongues.

Les deux Napoléon s’unissent en diphthongues,

Et Berger entrelace en un chiffre hardi

Le boulevard Montmartre entre Arcole et Lodi.

Spartacus agonise en un bagne fétide ;

On chasse Thémistocle, on expulse Aristide,

On jette Daniel dans la fosse aux lions ;

Et maintenant ouvrons le ventre aux millions !
Jersey. Novembre 1852.