Myrtho

Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,

Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,

À ton front inondé des clartés de l’Orient,

Aux raisins noirs mêlés avec l’or de ta tresse.
C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ivresse,

Et dans l’éclair furtif de ton oeil souriant,

Quand aux pieds d’lacchus on me voyait priant,

Car la Muse m’a fait l’un des fils de la Grèce.
Je sais pourquoi là-bas le volcan s’est rouvert

C’est qu’hier tu l’avais touché d’un pied agile,

Et de cendres soudain l’horizon s’est couvert.
Depuis qu’un duc normand brisa tes dieux d’argile,

Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert !

Artémis

La Treizième revient C’est encor la première ;

Et c’est toujours la Seule, ou c’est le seul moment :

Car es-tu Reine, ô Toi! la première ou dernière ?

Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?
Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;

Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :

C’est la Mort ou la Morte Ô délice ! ô tourment !

La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,

Rose au coeur violet, fleur de sainte Gudule,

As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,

Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :

– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

Érythréa

Colonne de Saphir, d’arabesques brodée

– Reparais ! Les Ramiers pleurent cherchant leur nid :

Et, de ton pied d’azur à ton front de granit

Se déroule à longs plis la pourpre de Judée !
Si tu vois Bénarès sur son fleuve accoudée

Prends ton arc et revifts ton corset d’or bruni :

Car voici le Vautour, volant sur Patani,

Et de papillons blancs la Mer est inondée.
Mahdéwa ! Fais flotter tes voiles sur les eaux

Livre tes fleurs de pourpre au courant des ruisseaux :

La neige du Cathay tombe sur l’Atlantique :
Cependant la prêtresse au visage vermeil

Est endormie encor sous l’Arche du Soleil :

– Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Horus

Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers

Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,

Fit un geste de haine à son époux farouche,

Et l’ardeur d’autrefois brilla dans ses yeux verts.
 » Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,

Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,

Attachez son pied tors, éteignez son oeil louche,

C’est le dieu des volcans et le roi des hivers !  »
 » L’aigle a déjà passé, l’esprit nouveau m’appelle,

J’ai revêtu pour lui la robe de Cybèle

C’est l’enfant bien-aimé d’Hermès et d’Osiris !  »
La déesse avait fui sur sa conque dorée,

La mer nous renvoyait son image adorée,

Et les cieux rayonnaient sous l’écharpe d’Iris.

La Tête Armée

Napoléon mourant vit une Tête armée…
Il pensait à son fils déjà faible et souffrant :
La Tête, c’était donc sa France bien-aimée,
Décapitée aux pieds du César expirant.

Dieu, qui jugeait cet homme et cette renommée,
Appela Jésus-Christ ; mais l’abîme s’ouvrant,
Ne rendit qu’un vain souffle, un spectre de fumée :
Le Demi-Dieu, vaincu, se releva plus grand.

Alors on vit sortir du fond du purgatoire
Un jeune homme inondé des pleurs de la Victoire,
Qui tendit sa main pure au monarque des cieux ;

Frappés au flanc tous deux par un double mystère,
L’un répandait son sang pour féconder la Terre,
L’autre versait au ciel la semence des dieux !

À Madame Sand

 » Ce roc voûté par art, chef-d’oeuvre d’un autre âge,

Ce roc de Tarascon hébergeait autrefois

Les géants descendus des montagnes de Foix,

Dont tant d’os excessifs rendent sûr témoignage.  »
O seigneur Du Bartas ! Je suis de ton lignage,

Moi qui soude mon vers à ton vers d’autrefois ;

Mais les vrais descendants des vieux Comtes de Foix

Ont besoin de témoins pour parler dans notre âge.
J’ai passé près Salzbourg sous des rochers tremblant ;

La Cigogne d’Autriche y nourrit les Milans,

Barberousse et Richard ont sacré ce refuge.
La neige règne au front de leurs pies infranchis ;

Et ce sont, m’a-t-on dit, les ossements blanchis

Des anciens monts rongés par la mer du Déluge.

Antéros

Tu demandes pourquoi j’ai tant de rage au coeur

Et sur un col flexible une tête indomptée ;

C’est que je suis issu de la race d’Antée,

Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
Oui, je suis de ceux-là qu’inspire le Vengeur,

Il m’a marqué le front de sa lèvre irritée,

Sous la pâleur d’Abel, hélas ! ensanglantée,

J’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur !
Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,

Qui, du fond des enfers, criait :   » Ô tyrannie !   »

C’est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon

Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,

Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte,

Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.

À Hélène De Mecklembourg

Le vieux palais attend la princesse saxonne
Qui des derniers Capets veut sauver les enfants ;
Charlemagne, attentif à ses pas triomphants,
Crie à Napoléon que Charles-Quint pardonne.

Mais deux rois à la grille attendent en personne ;
Quel est le souvenir qui les tient si tremblants
Que l’aïeul aux yeux morts s’en retourne à pas lents,
Dédaignant de frapper ces pêcheurs de couronne ?

Ô Médicis ! les temps seraient-ils accomplis ?
Tes trois fils sont rentrés dans ta robe aux grands plis ;
Mais il en reste un seul qui s’attache à ta mante.

C’est un aiglon tout faible, oublié par hasard ;
Il rapporte la foudre à son père César…
Et c’est lui qui dans l’air amassait la tourmente.

À J.-y. Colonna

La connais-tu, Daphné, cette vieille romance

Au pied du sycomore ou sous les mûriers blancs,

Sous l’olivier plaintif, ou les saules tremblants,

Cette chanson d’amour, qui toujours recommence ?
Reconnais-tu le Temple au péristyle immense,

Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,

Et la grotte fatale aux hôtes imprudents

Où du serpent vaincu dort la vieille semence ?
Sais-tu pourquoi, là-bas, le volcan s’est rouvert ?

C’est qu’un jour nous l’avions touché d’un pied agile,

Et de sa poudre au loin l’horizon s’est couvert !
Depuis qu’un Duc Normand brisa vos dieux d’argile,

Toujours sous le palmier du tombeau de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au laurier vert.

À Louise D’or., Reine

Le vieux père en tremblant ébranlait l’univers.

Isis, la mère enfin se leva sur sa couche,

Fit un geste de haine à son époux farouche,

Et l’ardeur d’autrefois brilla dans ses yeux verts.
 » Regardez-le ! dit-elle, il dort, ce vieux pervers,

Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,

Prenez garde à son pied, éteignez son oeil louche,

C’est le roi des volcans et le Dieu des hivers !
 » L’aigle a déjà passé : Napoléon m’appelle ;

J’ai revêtu pour lui la robe de Cybèle,

C’est mon époux Hermès et mon frère Osiris  » ;
La Déesse avait fui sur sa conque dorée ;

La mer nous renvoyait son image adorée

Et les cieux rayonnaient sous l’écharpe d’Iris !

À Madame Aguado

Colonne de saphir, d’arabesques brodée,

Reparais ! Les ramiers s’envolent de leur nid ;

De ton bandeau d’azur à ton pied de granit

Se déroule à longs plis la pourpre de Judée.
Si tu vois Bénarès, sur son fleuve accoudée,

Détache avec ton arc ton corset d’or bruni

Car je suis le vautour volant sur Patani,

Et de blancs papillons la mer est inondée.
Lanassa ! fais flotter ton voile sur les eaux !

Livre les fleurs de pourpre au courant des ruisseaux.

La neige du Cathay tombe sur l’Atlantique.
Cependant la prêtresse au visage vermeil

Est endormie encor sous l’arche du soleil,

Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Paganisme

Pour les rêveurs, la source a toujours sa naïade

Songeuse avec son cou flexible et ses yeux verts.

Avec sa lèvre humide, avec ses bras ouverts

Au jeune athlète lier des poussières du stade.

Les bois cachent encor la cynique pléiade

Des vieux faunes cornus, malhabiles aux vers

Et des lourds aegipans, se hâtant de travers

A poursuivre, pieds tors, la fuyante dryade.

Tous ces êtres charmants, ces fantômes divins,

La naïade avec Pan suivi des doux sylvains,

Ont fui quand la raison les chassait de son aile.

Ils reviennent parmi les rêves de l’été,

De belles fables d’or brodant la vérité,

Moqueurs, et radieux de jeunesse immortelle.

Passe-port

Nez moyen. Œil très-noir. Vingt ans. Parisienne

Les cheveux bien plantés sur un front un peu bas.

Nom simple et très joli, que je ne dirai pas.

Signe particulier : ta maîtresse, ou la mienne.

Une grâce, charmante et tout à fait païenne ;

L’allure d’un oiseau qui retient ses ébats ;

Une voix attirante, à ramper sur ses pas

Comme un serpent aux sons d’une flûte indienne.

Trouvée un soir d’hiver sous un bouquet de bal ;

Chérissant les grelots, ivre de carnaval,

Et vous aimant… le temps de s’affoler d’un autre.

Une adorable fille, — une fille sans cœur,

Douce comme un soupir sur un accord moqueur…

Signe particulier: ma maîtresse, ou la vôtre.

Printemps Passé

Comme elle était si jeune et qu’elle était si blonde,

Comme elle avait la peau si blanche et l’œil si noir,

Je me laissai mener, docile, par l’espoir

D’engourdir ma rancœur sur sa poitrine ronde.

Son regard où dormait la volupté profonde

M’attirait lentement ; et, sans m’apercevoir

Que l’image était belle à cause du miroir,

Je suivis la sirène adorable dans l’onde.

Elle me regardait avec un air moqueur

Faire naïvement si large dans mon cœur

Une place où loger son âme si petite.

L’aimais-je pour ses yeux qui ne pleurent jamais,

Pour son esprit léger qui m’oublia si vite ?

Je ne sais. Je l’aimais parce que je l’aimais !

Rêve

Quand on rêve, l’on est aimé si tendrement !

L’autre nuit, tu t’en vins avec mélancolie

Appuyer sur mon cœur ton visage charmant.

Tu ne me disais pas : Je t’aime à la folie.

Tu ne me disais rien ; et, je ne sais comment,

Tes regards me parlaient une langue accomplie.

Douce, tu m’attirais comme fait un aimant ;

L’amour, cette beauté, t’avait tout embellie.

J’ai rêvé cette nuit mon rêve le plus beau :

Ton âme m’éclairait le cœur comme un flambeau,

Et je voyais ton cœur au soleil de mon âme ;

Ton petit cœur, qui craint tant de se laisser voir,

Et qui, sincère alors ainsi qu’un pur miroir,

Reflétait mon bonheur et rayonnait ma flamme.