Préludes Autobiographiques

Soif d’infini martyre ? Extase en théorèmes

Que la création est belle, tout de même !
En voulant mettre un peu d’ordre dans ce tiroir,

Je me suis perdu par mes grands vingt ans,

Ce soir de noël gras.

Ah ! Dérisoire créature !

Fleuve à reflets, où les deuils d’unique ne durent

Pas plus que d’autres ! L’ai-je rêvé, ce noël

Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel,

Parce que, débordant des chagrins de la terre

Et des frères soleils, et ne pouvant me faire

Aux monstruosités sans but et sans témoin

Du cher tout, et bien las de me meurtrir les poings

Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute,

Je vivotais, altéré de Nihil de toutes

Les citernes de mon amour ?

Seul, pur, songeur,

Me croyant hypertrophique ! comme un plongeur

Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines,

J’avais roulé par les livres, bon misogyne.
Cathédrale anonyme ! En ce Paris, jardin

Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain

A rêveurs, ses vitraux fardés, ses vieux dimanches

Dans les quartiers tannés où regardent des branches

Par-dessus les murs des pensionnats, et ses

Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait: assez !
Paris qui, du plus bon bébé de la nature,

Instaure un lexicon mal cousu de ratures.
Bon breton né sous les tropiques, chaque soir

J’allais le long d’un quai bien nommé mon rêvoir,

Et buvant les étoiles à même :  » ô Mystère !

 » Quel calme chez les astres ! Ce train-train sur terre !

 » Est-il quelqu’un, vers quand, à travers l’infini,

 » Clamer l’universel lamasabaktani ?

 » Voyons; les cercles du cercle, en effets et causes,

 » Dans leurs incessants vortex de métamorphoses,

 » Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part,

 » Battre un coeur ! Un coeur simple, ou veiller un Regard !

 » Oh ! Qu’il n’y ait personne et que Tout continue !

 » Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue !

 » Et depuis les Toujours, et vers l’Éternité !

 » Comment donc quelque chose a-t-il jamais été ?

 » Que Tout se sache seul au moins, pour qu’il se tue !

 » Draguant les chantiers d’étoiles, qu’un Cri se rue,

 » Mort ! Emballant en ses linceuls aux clapotis

 » Irrévocables ces sols d’impôts abrutis !

 » Que l’espace ait un bon haut-le-coeur et vomisse

 » Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice !

 » Lyres des nerfs, filles des harpes d’idéal

 » Qui vibriez, aux soirs d’exil, sans songer à mal,

 » Redevenez plasma ! Ni Témoin, ni spectacle !

 » Chut, ultime vibration de la Débâcle,

 » Et que jamais soit Tout, bien intrinsèquement,

 » Très hermétiquement, primordialement !  »

Ah ! -Le long des calvaires de la Conscience,

La Passion des mondes studieux t’encense,

Aux Orgues des Résignations, Idéal,

O Galathée aux pommiers de l’Éden-Natal !
Martyres, croix de l’Art, formules, fugues douces,

Babels d’or où le vent soigne de bonnes mousses ;

Mondes vivotant, vaguement étiquetés

De livres, sous la céleste Éternullité :

Vanité, vanité, vous dis-je ! -Oh ! Moi, j’existe,

Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ?

Minuit un quart; quels bords te voient passer, aux nuits

Anonymes, ô Nébuleuse-Mère ? Et puis,

Qu’il doit agoniser d’étoiles éprouvées,

A cette heure où Christ naît, sans feu pour leurs couvées,

Mais clamant : ô mon dieu ! Tant que, vers leur ciel mort,

Une flèche de cathédrale pointe encor

Des polaires surplis ! -Ces terres se sont tues,

Et la création fonctionne têtue!

Sans issue, elle est tout ; et nulle autre, elle est tout.

X en soi ? Soif à trucs ! Songe d’une nuit d’août ?

Sans le mot, nous serons revannés, ô ma terre !

Puis tes soeurs. Et nunc et semper, Amen. Se taire.
Je veux parler au Temps ! Criais-je. Oh ! Quelque engrais

Anonyme ! Moi ! Mon Sacré-Cœur ! -J’espérais

Qu’à ma mort, tout frémirait, du cèdre à l’hysope;

Que ce temps, déraillant, tomberait en syncope,

Que, pour venir jeter sur mes lèvres des fleurs,

Les soleils très navrés détraqueraient leurs choeurs ;

Qu’un soir, du moins, mon Cri me jaillissant des moelles,

On verrait, mon Dieu, des signaux dans les étoiles ?
Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda,

Je rêvais de prêcher la fin, nom d’un Bouddha !

Oh ! Pâle mutilé, d’un : qui m’aime me suive !

Faisant de leurs cités une unique Ninive,

Mener ces chers bourgeois, fouettés d’alléluias,

Au saint-sépulcre maternel du Nirvâna !
Maintenant, je m’en lave les mains (concurrence

Vitale, l’ argent, l’art, puis les lois de la France)
Vermis sum, pulvis es ! où sont mes nerfs d’hier ?

Mes muscles de demain ? Et le terreau si fier

De Mon âme, où donc était-il, il y a mille

Siècles ! Et comme, incessamment, il file, file !

Anonyme ! Et pour Quoi ? -Pardon, quelconque Loi !

L’être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi.
O Robe aux cannelures à jamais doriques

Où grimpent les passions des grappes cosmiques;

O Robe de Maïa, ô jupe de maman,

Je baise vos ourlets tombals éperdument !

Je sais ! La vie outrecuidante est une trêve

D’un jour au bon repos qui pas plus ne s’achève

Qu’il n’a commencé. Moi, ma trêve, confiant,

Je la veux cuver au sein de l’INCONSCIENT.
Dernière crise. Deux semaines errabundes,

En tout, sans que mon ange gardien me réponde.

Dilemme à deux sentiers vers l’Éden des Élus:

Me laisser éponger mon Moi par l’Absolu ?

Ou bien, élixirer l’Absolu en moi-même ?

C’est passé. J’aime tout, aimant mieux que Tout m’aime.

Donc je m’en vais flottant aux orgues sous-marins,

Par les coraux, les oeufs, les bras verts, les écrins,

Dans la tourbillonnante éternelle agonie

D’un Nirvâna des Danaïdes du génie !
Lacs de syncopes esthétiques ! Tunnels d’or !

Pastel défunt ! Fondant sur une langue ! Mort

Mourante ivre-morte ! Et la conscience unique

Que c’est dans la sainte piscine ésotérique

D’un lucus à huis-clos, sans pape et sans laquais,

Que j’ouvre ainsi mes riches veines à Jamais.
En attendant la mort mortelle, sans mystère,

Lors quoi l’usage veut qu’on nous cache sous terre.
Maintenant, tu n’as pas cru devoir rester coi ;

Eh bien, un cri humain ! S’il en reste un pour toi.

Grande Complainte De La Ville De Paris

PROSE BLANCHE
Bonne gens qui m’écoutes, c’est Paris, Charenton compris, Maison fondée en, à louer. Médailles à toutes les expositions et des mentions. Bail immortel. Chantiers en gros et en détail de bonheurs sur mesure. Fournisseurs brevetés d’un tas de majestés, Maison recommandée. Prévient la chute des cheveux. En loteries! Envoie en province. Pas de morte-saison. Abonnements. Dépôt, sans garantie de l’humanité, des ennuis les plus comme il faut et d’occasion. Facilités de paiement, mais de l’argent. De l’argent, bonne gens!

Et ça se ravitaille, import et export, par vingt gares et douanes. Que tristes, sous la pluie, les trains de marchandise! À vous, dieux, chasublerie, ameublements d’église, dragées pour baptêmes, le culte est au troisième, clientèle ineffable! Amour, à toi, des maisons d’or aux hospices dont les langes et loques feront le papier des billets doux à monogrammes, trousseaux et layettes, seules eaux alcalines reconstituantes, ô chlorose! bijoux de sérail, falbalas, tramways, miroirs de poches, romances! Et à l’antipode, qu’y fait-on? Ça travaille, pour que Paris se ravitaille.

D’ailleurs, des moindres pavés, monte le Lotus Tact. En bataille rangée, les deux sexes, toilettés à la mode des passants, mangeant dans le ruolz! Aux commis, des Niobides; des faunesses aux Christs. Et sous les futaies seigneuriales des jardins très-publics, martyrs niaisant et vestales minaudières faisant d’un clin d’œil l’article pour l’idéal et Cie (Maison vague, là haut), mais d’elles-mêmes absentes, pour sûr. Ah! l’Homme est un singulier monsieur; et elle, sa voix de fausset, quel front désert! D’ailleurs avec du tact

Mais l’inextirpable élite, d’où? pour où? Maisons de blanc: pompes voluptiales; maisons de deuil: spleenuosités, rancœurs à la carte. Et les banlieues adoptives, humus teigneux, haridelles paissant bris de vaisselles, tessons, semelles, de profil sur l’horizon des remparts. Et la pluie! trois torchons à une claire-voie de mansarde. Un chien aboie à  un ballon  là haut. Et des coins claustrals, cloches exilescentes des dies iræmissibles. Couchants d’aquarelliste distinguée, ou de lapidaire  en liquidation. Génie au prix de fabrique, et ces jeunes gens s’entraînent en auto-litanies et formules vaines, par vaines cigarettes. Que les vingt-quatre heures vont vite à la discrète élite!

Mais les cris publics reprennent. Avis important! l’Amortissable a fléchi, ferme le Panama. Enchères, experts. Avances sur titres cotés ou non cotés, achat de nu-propriétés, de viagers, d’usufruit; avances sur successions ouvertes et autres; indicateurs, annuaires, étrennes. Voyages circulaires à prix réduits. Madame Ludovic prédit l’avenir de 2 à 4. Jouets Au Paradis des enfants et accessoires pour cotillons aux grandes personnes.Grand choix de principes à l’épreuve. Encore des cris! Seul dépôt! soupers de centième! Machines cylindriques Marinoni! Tout garanti, tout pour rien! Ah! la rapidité de la vie aussi seul dépôt.

Des mois, les ans, calendriers d’occasion. Et l’automne s’engrandeuille au bois de Boulogne, l’hiver gèle les fricots des pauvres aux assiettes sans fleurs peintes. Mai purge, la canicule aux  brises frivoles des plages fane les toilettes coûteuses. Puis, comme nous existons dans l’existence où l’on paie comptant, s’amènent ces messieurs courtois des Pompes Funèbres, autopsies et convois salués sous la vieille Monotopaze du soleil. Et l’histoire va toujours dressant, raturant ses Tables criblées de piteux idem, ô Bilan, va quelconque! ô Bilan, va quelconque

Complainte Du Vent Qui S’ennuie La Nuit

Ta fleur se fane, ô fiancée ?

Oh ! Gardes-en encore un peu

La corolle qu’a compulsée

Un soir d’ennui trop studieux !

Le vent des toits qui pleure et rage,

Dans ses assauts et ses remords,

Sied au nostalgique naufrage

Où m’a jeté ta toison-d’or.
Le vent assiège,

Dans sa tour,

Le sortilège

De l’amour ;

Et, pris au piège,

Le sacrilège

Geint sans retour.
Ainsi, mon Idéal sans bride

T’ubiquitait de ses sanglots,

Ô calice loyal mais vide

Qui jouais à me rester clos ?

Ainsi dans la nuit investie,

Sur tes pétales décevants,

L’Ange fileur d’eucharisties

S’afflige tout le long du vent.
Le vent assiège,

Dans sa tour,

Le sortilège

De l’amour,

Et, pris au piège,

Le sacrilège

Geint sans retour.
Ô toi qu’un remords fait si morte,

Qu’il m’est incurable, en tes yeux,

D’écouter se morfondre aux portes

Le vent aux étendards de cieux !

Rideaux verts de notre hypogée,

Marbre banal du lavabo,

Votre hébétude ravagée

Est le miroir de mon tombeau.
Ô vent, allège

Ton discours

Des vains cortèges

De l’humour ;

Je rentre au piège,

Peut-être y vais-je

Tuer l’amour !

Complainte D’un Autre Dimanche

C’était un très-au vent d’octobre paysage,

Que découpe, aujourd’hui dimanche, la fenêtre,

Avec sa jalousie en travers, hors d’usage,

Où sèche, depuis quand ! Une paire de guêtres

Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.
Un couchant mal bâti suppurant du livide ;

Le coin d’une buanderie aux tuiles sales ;

En plein, le Val-de-grâce, comme un qui préside ;

Cinq arbres en proie à de mesquines rafales

Qui marbrent ce ciel crû de bandages livides.
Puis les squelettes de glycines aux ficelles,

En proie à des rafales encor plus mesquines !

O lendemains de noce ! ô brides de dentelles !

Montrent-elles assez la corde, ces glycines

Recroquevillant leur agonie aux ficelles !
Ah ! Qu’est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !

Des vers. Et puis, après ! ô sordide limace !

Quoi ! La vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,

Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !

Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?
Ce fut un bien au vent d’octobre paysage

Complainte D’un Certain Dimanche

Elle ne concevait pas qu’aimer fût l’ennemi d’aimer

Sainte-Beuve. Volupté
L’homme n’est pas méchant, ni la femme éphémère.

Ah ! fous dont au casino battent les talons,

Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,

Nous sommes tous filials, allons !

Mais quoi ! Les destins ont des partis pris si tristes,

Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile,

Qu’on se traite à tort et à travers d’égoïstes,

Et qu’ on s’use à trouver quelque unique Évangile.

Ah ! Jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,

Moi je veux vivre monotone.
Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches.

Je redescends dévisagé par les enfants

Qui s’en vont faire bénir de tièdes brioches ;

Et rentré, mon sacré-cœur se fend !

Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre.

Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;

Des âmes d’amis morts les habitent peut-être ?

Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !

Ah ! Jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,

Moi je veux vivre monotone.
Elle est partie hier. Suis-je pas triste d’elle ?

Mais c’est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !

Oh ! Ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !

Son mouchoir me flottait sur le Rhin

Seul. -le couchant retient un moment son Quadrige

En rayons où le ballet des moucherons danse,

Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s’afflige

Et c’est le soir, l’insaisissable confidence

Ah ! Jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,

Faudra-t-il vivre monotone ?
Que d’yeux, en éventail, en ogive, ou d’inceste,

Depuis que l’être espère, ont réclamé leurs droits !

O ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ?

Oh ! Qu’il fait seul ! Oh ! Fait-il froid !

Oh ! Que d’après-midi d’automne à vivre encore !

Le spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre.

Or, ne pouvant redevenir des madrépores,

Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.

Et jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,

Tâchons de vivre monotone.

Complainte D’une Convalescence En Mai

Nous n’avons su toutes ces choses qu’après sa mort.

Vie de Pascal par Mme Perier
Convalescent au lit, ancré de courbatures,

Je me plains aux dessins bleus de ma couverture,
Las de reconstituer dans l’art du jour baissant

Cette dame d’ en face auscultant les passants :
Si la Mort, de son van, avait chosé mon être,

En serait-elle moins, ce soir, à sa fenêtre ?
Oh ! mort, tout mort ! Au plus jamais, au vrai néant

Des nuits où piaule en longs regrets un chant-huant !
Et voilà que mon Âme est tout hallucinée !

Mais s’abat, sans avoir fixé sa destinée.
Ah ! Que de soirs de mai pareils à celui-ci,

Que la vie est égale; et le coeur endurci !
Je me sens fou d’un tas de petites misères.

Mais maintenant, je sais ce qu’il me reste à faire.
Qui m’a jamais rêvé ? Je voudrais le savoir !

Elles vous sourient avec âme, et puis bonsoir,
Ni vu ni connu. Et les voilà qui rebrodent

Le canevas ingrat de leur âme à la mode ;
Fraîches à tous, et puis reprenant leur air sec

Pour les christs déclassés et autres gens suspects
Et pourtant, le béni grand bol de lait de ferme

Que me serait un baiser sur sa bouche ferme !
Je ne veux accuser personne, bien qu’on eût

Pu, ce me semble, mon bon cœur étant connu
N’est-ce pas ; nous savons ce qu’il nous reste à faire,

Ô cœur d’ or pétri d’aromates littéraires,
Et toi, cerveau confit dans l’alcool de l’orgueil !

Et qu’il faut procéder d’abord par demi-deuils
Primo : mes grandes angoisses métaphysiques

Sont passées à l’état de chagrins domestiques ;
Deux ou trois spleens locaux. -ah ! Pitié, voyager

Du moins, pendant un an ou deux à l’étranger
Plonger mon front dans l’eau des mers, aux matinées

Torrides, m’en aller à petites journées,
Compter les clochers, puis m’asseoir, ayant très chaud,

Aveuglé des maisons peintes au lait de chaux
Dans les Indes du rêve aux pacifiques Ganges,

Que j’en ai des comptoirs, des hamacs de rechange !
-Voici l’œuf à la coque et la lampe du soir.

Convalescence bien folle, comme on peut voir.

Complainte Litanies De Mon Sacré-cœur

Prométhée et Vautour, châtiment et blasphème,

Mon Cœur, cancer sans cœur, se grignote lui-même.
Mon Cœur est une urne où j’ai mis certains défunts,

Oh ! chut, refrains de leurs berceaux ! Et vous, parfums
Mon Cœur est un lexique où cent littératures

Se lardent sans répit de divines ratures.
Mon Cœur est un désert altéré, bien que soûl

De ce vin revomi, l’universel dégoût.
Mon Cœur est un Néron, enfant gâté d’Asie,

Qui d’empires de rêve en vain se rassasie.
Mon Cœur est un noyé vidé d’âme et d’essors,

Qu’étreint la pieuvre spleen en ses ventouses d’or.
C’est un feu d’artifice, hélas ! Qu’avant la fête,

A noyé sans retour l’ averse qui s’embête.
Mon Cœur est le terrestre Histoire-Corbillard,

Que traînent au néant l’instinct et le hasard.
Mon Cœur est une horloge oubliée à demeure,

Qui, me sachant défunt, s’obstine à sonner l’heure !
Mon aimée était là, toute à me consoler ;

Je l’ai trop fait souffrir, ça ne peut plus aller.
Mon Cœur, plongé au Styx de nos arts danaïdes,

Présente à tout baiser une armure de vide.
Et toujours, mon Cœur, ayant ainsi déclamé,

En revient à sa complainte : Aimer, être aimé !

Complainte Propitiatoire À L’inconscient

Ô loi, qui êtes parce que vous êtes,

Que votre nom soit la retraite !
-Elles ! ramper vers elles d’adoration ?

Ou que sur leur misère humaine je me vautre ?

Elle m’aime, infiniment ! Non, d’occasion !

Si non moi, ce serait infiniment un autre !
Que votre inconsciente Volonté

Soit faite dans l’Éternité !
-Dans l’orgue qui par déchirements se châtie.

Croupir, des étés, sous les vitraux, en langueur;

Mourir d’un attouchement de l’Eucharistie,

S’entrer un crucifix maigre et nu dans le coeur ?
Que de votre communion nous vienne

Notre sagesse quotidienne !
-Ô croisés de mon sang ! Transporter les cités !

Bénir la Pâque universelle, sans salaires !

Mourir sur la Montagne, et que l’Humanité,

Aux âges d’or sans fin, me porte en scapulaires !
Pardonnez-nous nos offenses, nos cris,

Comme étant d’à jamais écrits !
-Crucifier l’infini dans des toiles comme

Un mouchoir, et qu’on dise:  » Oh ! L’idéal s’est tu !  »

Formuler tout ! En fugues sans fin dire l’Homme !

Être l’âme des arts à zones que veux-tu !
Non, rien ; délivrez-nous de la pensée,

Lèpre originelle, ivresse insensée,
Radeau du mal et de l’exil;

Ainsi soit-il.

Complainte Sur Certains Ennuis

Un couchant des Cosmogonies !Ah ! que la Vie est quotidienneEt, du plus vrai qu’on se souvienne,Comme on fut piètre et sans génieOn voudrait s’avouer des choses,Dont on s’étonnerait en route,Qui feraient une fois pour toutes !Qu’on s’entendrait à travers poses.On voudrait saigner le Silence,Secouer l’exil des causeries ;Et non ! ces dames sont aigriesPar des questions de préséance.Elles boudent là, l’air capable.Et, sous le ciel, plus d’un s’explique,Par quel gâchis suresthétiqueCes êtres-là sont adorables.Justement, une nous appelle,Pour l’aider à chercher sa bague,Perdue (où dans ce terrain vague ?)Un souvenir d’AMOUR, dit-elle !Ces êtres-là sont adorables !

Complainte Sur Certains Temps Déplacés

Le couchant de sang est taché

Comme un tablier de boucher ;

Oh ! Qui veut aussi m’écorcher !
-Maintenant c’est comme une rade !

Ca vous fait le cœur tout nomade,

A cingler vers mille Lusiades !
Passez, ô nuptials appels,

Vers les comptoirs, les Archipels

Où l’on mastique le bétel !
Je n’aurai jamais d’aventures ;

Qu’il est petit, dans la nature,

Le chemin d’fer Paris-Ceinture !
V’la l’fontainier ! Il siffle l’air

(Connu) du bon roi Dagobert ;

Oh ! Ces matins d’avril en mer !
-Le vent galope ventre à terre,

En vain voudrait-on le fair’taire !

Ah ! Nom de dieu ! Quelle misère !
-Le Soleil est mirobolant

Comme un poitrail de chambellan,

J’en demeure les bras ballants ;
Mais jugez si ça m’importune,

Je rêvais en plein de lagunes

De Venise au clair de la lune !
-Vrai ! La vie est pour les badauds.

Quand on a du dieu sous la peau,

On cuve ça sans dire mot.
L’obélisque quadrangulaire,

De mon spleen monte ; j’y digère,

En stylite, ce gros mystère.

Complainte Variations Sur Le Mot «falot-falotte»

Falot, falotte!

Sous l’aigre averse qui clapote.

Un chien aboie aux feux-follets,

Et puis se noie, taïaut, taïaut !

La lune, voyant ces ballets,

Rit à Pierrot !

Falot ! Falot !
Falot, falotte !

Un train perdu, dans la nuit, stoppe,

Par les avalanches bloqué ;

Il siffle au loin ! Et les petiots

Croient ouïr les méchants hoquets

D’un grand crapaud !

Falot, falot !
Falot, falotte !

La danse du bateau-pilote,

Sous l’oeil d’or du phare, en péril

Et sur les steamers, les galops

Des vents filtrant leurs longs exils

Par les hublots !

Falot, falot !
Falot, falotte !

La petite vieille qui trotte,

Par les bois aux temps pluvieux,

Cassée en deux sous le fagot

Qui réchauffera de son mieux

Son vieux tricot !

Falot, falot !
Falot, falotte !

Sous sa lanterne qui tremblote,

Le fermier dans son potager

S’en vient cueillir des escargots,

Et c’est une étoile au berger

Rêvant là-haut !

Falot, falot !
Falot, falotte !

Le lumignon au vent toussotte,

Dans son cornet de gras papier ;

Mais le passant en son pal’tot,

Ô mandarines des janviers,

File au galop !

Falot, falot !
Falot, falotte !

Un chiffonnier va sous sa hotte ;

Un réverbère près d’ un mur

Où se cogne un vague soulaud,

Qui l’embrasse comme un pur,

Avec des mots !

Falot, falot !
Falot, falotte !

Et c’est ma belle âme en ribotte,

Qui se sirote et se fait mal,

Et fait avec ses grands sanglots,

Sur les beaux lacs de l’idéal

Des ronds dans l’eau !

Falot, falot !

Complainte-épitaphe

La Femme,

Mon âme :

Ah! quels

Appels!
Pastels

Mortels,

Qu’on blâme

Mes gammes!
Un fou

S’avance,

Et danse.
Silence

Lui, où?

Coucou.

Complainte-placet De Faust Fils

Si tu savais, maman Nature,

Comme Je m’aime en tes ennuis,

Tu m’enverrais une enfant pure,

Chaste aux  » et puis ?  »
Si tu savais quelles boulettes,

Tes soleils de Panurge ! dis,

Tu mettrais le nôtre en miettes,

En plein midi.
Si tu savais, comme la Table

De tes Matières est mon fort !

Tu me prendrais comme comptable,

Comptable à mort !
Si tu savais ! les fantaisies !

Dont je puis être le ferment !

Tu ferais de moi ton Sosie,

Tout simplement.

Complaintes Des Complaintes

Maintenant! pourquoi ces complaintes ?

Gerbes d’ailleurs d’un défunt moi

Où l’ivraie art mange la foi ?

Sot tabernacle où je m’ éreinte

À cultiver des roses peintes ?

Pourtant ménage et sainte-table !

Ah ! Ces complaintes incurables,

Pourquoi ? Pourquoi ?
Puis, gens à qui les fugues vraies

Que crie, au fond, ma riche voix

-N’est-ce pas, qu’on les sent parfois ? –

Attoucheraient sous leurs ivraies

Les violettes d’une Foi,

Vous passerez, imperméables

A mes complaintes incurables ?

Pourquoi ? Pourquoi ?
Chut ! Tout est bien, rien ne s’étonne.

Fleuris, ô terre d’occasion,

Vers les mirages des sions !

Et nous, sous l’art qui nous tâtonne,

Sisyphes par persuasion,

Flûtant des christs les vaines fables,

Au cabestan de l’incurable

POURQUOI ! -Pourquoi ?

Complainte Du Sage De Paris

Aimer, uniquement, ces jupes éphémères ?

Autant dire aux soleils : fêtez vos centenaires.
Mais tu peux déguster, dans leurs jardins d’un jour,

Comme à cette dînette unique tout concourt ;
Déguster, en menant les rites réciproques,

Les trucs inconscients dans leur œuf, à la coque.
Soit en pontifiant, avec toute ta foi

D’exécuteur des hautes-œuvres de la loi ;
Soit en vivisectant ces claviers anonymes,

Pour l’art, sans espérer leur ut d’hostie ultime.
Car, crois pas que l’hostie où dort ton paradis

Sera d’une farine aux levains inédits.
Mais quoi, leurs yeux sont tout ! Et puis la nappe est mise,

Et l’orgue juvénile à l’aveugle improvise.
Et, sans noce, voyage, curieux colis,

Cancans, et fadeur d’hôpital du même lit,
Mais pour avoir des vitraux fiers à domicile,

Vivre à deux seuls est encore le moins imbécile.
Vois-là donc, comme d’ailleurs, et loyalement,

Les passants, les mots, les choses, les firmaments.
Vendange chez les arts enfantins; sois en fête

D’une fugue, d’un mot, d’un ton, d’un air de tête.
La science, outre qu’ elle ne peut rien savoir,

Trouve, tels les ballons, l’irrespirable noir.
Ne force jamais tes pouvoirs de créature,

Tout est écrit et vrai, rien n’est contre-nature.
Vivre et peser selon le beau, le bien, le vrai ?

Ô parfums, ô regards, ô fois ! Soit, j’ essaierai ;
Mais, tel Brennus avec son épée, et d’ avance,

Suis-je pas dans l’un des plateaux de la balance ?
Des casiers de bureau, le beau, le vrai, le bien ;

Rime et sois grand, la loi reconnaîtra les siens.
Ah ! Démaillote-toi, mon enfant, de ces langes

D’Occident ! Va faire une pleine eau dans le Gange.
La logique, la morale, c’est vite dit ;

Mais ! Gisements d’instincts, virtuels paradis,
Nuit des hérédités et limbes des latences !

Actif ? Passif ? ô pelouses des défaillances
Tamis de pores ! Et les bas-fonds sous-marins,

Infini sans foyer, forêt vierge à tous crins !
Pour voir, jetez la sonde, ou plongez sous la cloche;

Oh ! Les velléités, les anguilles sous roche,
Les polypes sournois attendant l’hameçon,

Les vœux sans état-civil, ni chair, ni poisson !
Les guanos à geysers, les astres en syncope,

Et les métaux qui font loucher nos spectroscopes !
Une capsule éclate, un monde de facteurs

En prurit, s’éparpille assiéger les hauteurs ;
D’autres titubent sous les butins génitoires,

Ou font un feu d’ enfer dans leurs laboratoires !
Allez ! Laissez passer, laisser faire ; l’amour

Reconnaîtra les siens : il est aveugle et sourd.
Car la vie innombrable va, vannant les germes

Aux concurrences des êtres sans droits, sans terme.
Vivotez et passez, à la grâce de tout ;

Et voilà la pitié, l’ amour et le bon goût.
L’inconscient, c’est l’éden-levant que tout saigne ;

Si la terre ne veut sécher, qu’elle s’y baigne !
C’est la grande nounou où nous nous aimerions

A la grâce des divines sélections.
C’est le tout-vrai, l’omniversel ombelliforme

Mancenilier, sous qui, mes bébés, faut qu’on dorme !
(Nos découvertes scientifiques étant

Ses feuilles mortes, qui tombent de temps en temps.)
Là, sur des oreillers d’ étiquettes d’ éthiques,

Lévite félin aux égaux ronrons lyriques,
Sans songer :  » suis-je moi ? Tout est si compliqué !

« Où serais-je à présent, pour tel coche manqué ?  »
Sans colère, rire, ou pathos, d’une foi pâle,

Aux riches flirtations des pompes argutiales,
Mais sans rite emprunté, car c’est bien malséant,

Sirote chaque jour ta tasse de néant ;
Lavé comme une hostie, en quelconques costumes

Blancs ou deuil, bref calice au vent qu’ un rien parfume.
-« Mais, tout est rire à la justice ! Et d’où vient

Mon cœur, ah ! Mon sacré-cœur, s’il ne rime à rien ?  »
-Du calme et des fleurs. Peu t’importe de connaître

Ce que tu fus, dans l’à jamais, avant de naître ?
Eh bien, que l’autre éternité qui, Très-Sans-Toi,

Grouillera, te laisse aussi pieusement froid.
Quant à ta mort, l’éclair aveugle en est en route

Qui saura te choser, va, sans que tu t’en doutes.
-« Il rit d’oiseaux, le pin dont mon cercueil viendra ! »

-Mais ton cercueil sera sa mort ! etc
Allons, tu m’as compris. Va, que ta seule étude

Soit de vivre sans but, fou de mansuétude.