Quand Le Poète En Pleurs

Quand le Poète en pleurs, à la main une lyre,
Poursuivant les beautés dont son cœur est épris,
À travers les rochers, les monts, les prés fleuris
Les nuages, les vents, mystérieux empire,

S’élance, et plane seul, et qu’il chante et soupire,
La foule en bas souvent, qui veut rire à tout prix,
S’attroupe, et l’accueillant au retour par des cris,
Le montre au doigt ; et tous, pauvre insensé, d’en rire !

Mais tous ces cris, Poète, et ces rires d’enfants,
Et ces mépris si doux aux rivaux triomphants,
Que t’importe, si rien n’obscurcit ta pensée,

Pure, aussi pure en toi qu’un rayon du matin,
Que la goutte de pleurs qu’une vierge a versée,
Ou la pluie en avril sur la ronce et le thym ?

Septembre 1829.

Un Grand Chemin Ouvert

Sonnet.

Un grand chemin ouvert, une banale route
À travers vos moissons ; tout le jour, au soleil
Poudreuse ; dont le bruit vous ôte le sommeil ;
Où la rosée en pleurs n’a jamais une goutte ;

— Gloire, à travers la vie, ainsi je te redoute.
Oh ! que j’aime bien mieux quelque sentier pareil
À ceux dont parle Horace, où je puis au réveil
Marcher au frais, et d’où, sans être vu, j’écoute !

Oh ! que j’aime bien mieux dans mon pré le ruisseau
Qui murmure voilé sous les fleurs du berceau,
Qu’un fleuve résonnant dans un grand paysage !

Car le fleuve avec lui porte, le long des bords,
Promeneurs, mariniers ; et les tonneaux des ports
Nous dérobent souvent le gazon du rivage.

Saint-Maur, août 1829.

Un Grand Chemin Ouvert, Une Banale Route

Fallentic semita vitæ.

Horace.
Un grand chemin ouvert, une banale route

A travers vos moissons ; tout le jour, au soleil

Poudreuse ; dont le bruit vous ôte le sommeil ;

Où la rosée en pleurs n’a jamais une goutte ;
— Gloire, à travers la vie, ainsi je te redoute.

Oh ! que j’aime bien mieux quelque sentier pareil

À ceux dont parle Horace, où je puis au réveil

Marcher au frais, et d’où, sans être vu, j’écoute !
Oh ! que j’aime bien mieux dans mon pré le ruisseau

Qui murmure voilé sous les fleurs du berceau,

Qu’un fleuve résonnant dans un grand paysage !
Car le fleuve avec lui porte, le long des bords,

Promeneurs, mariniers ; et les tonneaux des ports

Nous dérobent souvent le gazon du rivage.

Saint-Maur, août 1829.

Vous Avez Jeunesse Avec Beauté

Sonnet à madame L.

Madame, vous avez jeunesse avec beauté,
Un esprit délicat cher au cœur du Poète,
Un noble esprit viril, qui, portant haut la tête,
Au plus fort de l’orage a toujours résisté ;

Aujourd’hui vous avez, sous un toit écarté,
Laissant là pour jamais et le monde et la fête,
Près d’un époux chéri sur qui votre œil s’arrête,
Le foyer domestique et la félicité ;

Et chaque fois qu’errant, las de ma destinée,
Je viens, et que j’appuie à votre cheminée
Mon front pesant, chargé de son nuage noir,

Je sens que s’abîmer en soi-même est folie,
Qu’il est des maux passés que le bonheur oublie,
Et qu’en voulant on peut dès ici bas s’asseoir.

Le 8 février 1830.

La Harpe Éolienne

À mon ami Victor Pavie ; traduit de Coleridge
Ô pensive Sara, quand ton beau front qui penche,

Léger comme l’oiseau qui s’attache à la branche,

Repose sur mon bras, et que je tiens ta main,

Il m’est doux, sur le banc tapissé de jasmin,

À travers les rosiers, derrière la chaumière,

De suivre dans le ciel les reflets de lumière,

Et tandis que pâlit la pourpre du couchant,

Que les nuages d’or s’écroulent en marchant,

Et que de ce côté tout devient morne et sombre,

De voir à l’Orient les étoiles sans nombre

Naître l’une après l’autre et blanchir dans l’azur,

Comme les saints désirs, le soir, dans un cœur pur.

À terre, autour de nous, tout caresse nos rêves ;

Nous sentons la senteur de ce doux champ de fèves ;

Aucun bruit ne nous vient, hors la plainte des bois,

Hors l’Océan paisible et sa lointaine voix

Au fond d’un grand silence ;
Au fond d’un grand silence ; — et le son de la Harpe,

De la Harpe en plein air, que suspend une écharpe

Aux longs rameaux d’un saule, et qui répond souvent

Par ses soupirs à l’aile amoureuse du vent.

Comme une vierge émue et qui résiste à peine,

Elle est si langoureuse à repousser l’haleine

De son amant vainqueur, qu’il recommence encor,

Et, plus harmonieux, redouble son essor.

Sur l’ivoire il se penche, et d’une aile enhardie

Soulève et lance au loin des flots de mélodie ;

Et l’oreille, séduite à ce bruit enchanté,

Croit entendre passer, de grand matin, l’été,

Les sylphes voyageurs, qui, du pays des fées,

Avec des ris moqueurs, des plaintes étouffées,

Arrivent, épiant le vieux monde au reveil.

Ô magique pays, montre-moi ton soleil,

Tes palais, tes jardins ! où sont tes Harmonies,

Elles, qui, dès l’aurore, en essaims réunies,

Boivent le miel des fleurs, et chantent, purs esprits,

Et font en voltigeant envie aux colibris ?

Ô subtile atmosphère, ô vie universelle

Dont, en nous, hors de nous, le flot passe et ruisselle ;

Âme de toute chose et de tout mouvement ;

Vaste éther qui remplis les champs du firmament :

Nuance dans le son, et ton dans la lumière ;

Rhythme dans la pensée ; — impalpable matière ;

Oh ! s’il m’était donné, dès cet exil mortel,

De nager au torrent de ton fleuve éternel,

Je ne serais qu’amour, effusion immense ;

Car j’entendrais sans fin tes bruits ou ton silence !
Ainsi de rêve en rêve et sans suite je vais ;

Ainsi, ma bien-aimée, hier encor je rêvais,

À midi, sur le bord du rivage, à mi-côte,

Couché, les yeux mi-clos, et la mer pleine et haute

À mes pieds, tout voyant trembler les flots dormants

Et les rayons brisés jaillir en diamants ;

Ainsi mille rayons traversent ma pensée ;

Ainsi mon âme ouverte et des vents caressée

Chante, pleure, s’exhale en vaporeux concerts,

Comme ce luth pendant qui flotte au gré des airs.
Et qui sait si nous-même, épars dans la nature,

Ne sommes pas des luths de diverse structure

Qui vibrent en pensers, quand les touche en passant

L’esprit mystérieux, souffle du Tout-Puissant ?
Mais je lis dans tes yeux un long reproche tendre,

Ô femme bien-aimée ; et tu me fais entendre

Qu’il est temps d’apaiser ce délire menteur.

Blanche et douce brebis chère au divin Pasteur,

Tu me dis de marcher humblement dans la voie ;

C’est bien, et je t’y suis ; et loin, loin, je renvoie

Ces vieux songes usés, ces systèmes nouveaux,

Vaine ébullition de malades cerveaux,

Fantômes nuageux, nés d’un orgueil risible ;

Car qui peut le louer, Lui, l’Incompréhensible,

Autrement qu’à genoux, abîmé dans la foi,

Noyé dans la prière ? — Et moi, — moi, — surtout moi,

Pécheur qu’il a tiré d’en bas, âme charnelle

Qu’il a blanchie ; à qui sa bonté paternelle

Permet de posséder en un loisir obscur

La paix, cette chaumière, et toi, femme au cœur pur !
Octobre 1829.

L’autre Nuit, Je Veillais Dans Mon Lit

Sonnet.

L’autre nuit, je veillais dans mon lit sans lumière,
Et la verve en mon sein à flots silencieux
S’amassait, quand soudain, frappant du pied les cieux,
L’éclair, comme un coursier à la pâle crinière,

Passa ; la foudre en char retentissait derrière,
Et la terre tremblait sous les divins essieux :
Et tous les animaux, d’effroi religieux
Saisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.

Mais moi, mon âme en feu s’allumait à l’éclair ;
Tout mon sein bouillonnait, et chaque coup dans l’air
À mon front trop chargé déchirait un nuage.

J’étais dans ce concert un sublime instrument ;
Homme, je me sentais plus grand qu’un élément,
Et Dieu parlait en moi plus haut que dans l’orage.

L’autre Nuit, Je Veillais Dans Mon Lit Sans Lumière

L’autre nuit, je veillais dans mon lit sans lumière,

Et la verve en mon sein à flots silencieux

S’amassait, quand soudain, frappant du pied les cieux,

L’éclair, comme un coursier à la pâle crinière,
Passa ; la foudre en char retentissait derrière,

Et la terre tremblait sous les divins essieux :

Et tous les animaux, d’effroi religieux

Saisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.
Mais moi, mon âme en feu s’allumait à l’éclair ;

Tout mon sein bouillonnait, et chaque coup dans l’air

À mon front trop chargé déchirait un nuage.
J’étais dans ce concert un sublime instrument ;

Homme, je me sentais plus grand qu’un élément,

Et Dieu parlait en moi plus haut que dans l’orage.
Août 1829.

Les Passions, La Guerre

Les passions, la guerre ; une âme en frénésie,
Qu’un éclatant forfait renverse du devoir ;
Du sang ; des rois bannis, misérables à voir ;
Ce n’est pas là-dedans qu’est toute poésie.

De soins plus doux, la Muse est quelquefois saisie ;
Elle aime aussi la paix, les champs, l’air frais du soir,
Un penser calme et fort, mêlé de nonchaloir ;
Le lait pur des pasteurs lui devient ambroisie.

Assise au bord d’une eau qui réfléchit les cieux,
Elle aime la tristesse et ses élans pieux ;
Elle aime les parfums d’une âme qui s’exhale,

La marguerite éclose, et le sentier fuyant,
Et quand novembre étend sa brume matinale,
Une fumée au loin qui monte en tournoyant.

Septembre 1829.

Oh ! Que La Vie Est Longue

À Madame Victor Hugo.

Notre bonheur n’est qu’un malheur plus ou moins consolé.
Jean-François Ducis.

Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l’été,
Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !
Lorsque midi surtout a versé sa lumière,
Que ce n’est que chaleur et soleil et poussière ;
Quand il n’est plus matin et que j’attends le soir,
Vers trois heures, souvent, j’aime à vous aller voir ;
Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse !
Et vos enfants au loin épars sur la pelouse,
Et votre époux absent et sorti pour rêver,
J’entre pourtant ; et Vous, belle et sans vous lever,
Me dites de m’asseoir ; nous causons ; je commence
À vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,
Ma jeunesse déjà dévorée à moitié,
Et vous me répondez par des mots d’amitié ;
Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure,
Vous que, dès le berceau, l’amoureuse nature
Dans ses secrets desseins avait formée exprès
Plus fraîche que la vigne au bord d’un antre frais,
Douce comme un parfum et comme une harmonie ;
Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ;
Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain,
Comme une ombre, d’en haut, couvrant votre chemin,
De vos enfants bénis que la joie environne,
De l’époux votre orgueil, votre illustre couronne ;
Et quand vous avez bien de vos félicités
Épuisé le récit, alors vous ajoutez
Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle :
 » Hélas ! non, il n’est point ici-bas de mortelle
Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ;
Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi,
Il me prend des accès de soupirs et de larmes ;
Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,
Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert,
Plus le ciel bleu, l’air pur, le pré de fleurs couvert,
Plus mon époux aimant comme au premier bel âge,
Plus mes enfants joyeux et courant sous l’ombrage,
Plus la brise légère et n’osant soupirer,
Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer.  »

C’est que même au-delà des bonheurs qu’on envie
Il reste à désirer dans la plus belle vie ;
C’est qu’ailleurs et plus loin notre but est marqué ;
Qu’à le chercher plus bas on l’a toujours manqué ;
C’est qu’ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe,
Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ;
C’est qu’après bien des jours, bien des ans révolus,
Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;
Que ces enfants, objets de si chères tendresses,
En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;
Que toute joie est sombre à qui veut la sonder,
Et qu’aux plus clairs endroits, et pour trop regarder
Le lac d’argent, paisible, au cours insaisissable,
On découvre sous l’eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir
Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,
Et, déroulant d’en haut la splendeur de ses voiles,
Pour décorer l’abîme, y sème les étoiles,
Tel dans ce fond obscur de notre humble destin
Se révèle l’espoir de l’éternel matin ;
Et quand sous l’œil de Dieu l’on s’est mis de bonne heure,
Quand on s’est fait une âme où la vertu demeure ;
Quand, morts entre nos bras, les parents révérés
Tous bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;
Quand nos enfants, nourris d’une douceur austère,
Continueront le bien après nous sur la terre ;
Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas,
Alors on peut encore être heureux ici-bas ;
Aux instants de tristesse on peut, d’un œil plus ferme,
Envisager la vie et ses biens et leur terme,
Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,
Soutient l’âme et console au milieu du bonheur.

Mai 1829.

À Madame V. H.

Notre bonheur n’est qu’un malheur plus

ou moins consolé.

DUCIS.

Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l’été,

Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !

Lorsque midi surtout a versé sa lumière,

Que ce n’est que chaleur et soleil et poussière ;

Quand il n’est plus matin et que j’attends le soir,

Vers trois heures, souvent, j’aime à vous aller voir ;

Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse !

Et vos enfants au loin épars sur la pelouse,

Et votre époux absent et sorti pour rêver,

J’entre pourtant ; et Vous, belle et sans vous lever,

Me dites de m’asseoir ; nous causons ; je commence

À vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,

Ma jeunesse déjà dévorée à moitié,

Et vous me répondez par des mots d’amitié ;

Puis tevenant à vous, Vous si noble et si pure,

Vous que, dès le berceau, l’amoureuse nature

Dans ses secrets desseins avait formée exprès

Plus fraîche que la vigne au bord d’un antre frais,

Douce comme un parfum et comme une harmonie ;

Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ;

Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain,

Comme une ombre, d’en haut, couvrant votre chemin,

De vos enfants bénis que la joie environne,

De l’époux votre orgueil, votre illustre couronne ;

Et quand vous avez bien de vos félicités

Épuisé le récit, alors vous ajoutez

Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle :

 » Hélas ! non, il n’est point ici-bas de mortelle

Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ;

Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi,

Il me prend des accès de soupirs et de larmes ;

Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,

Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert,

Plus le ciel bleu, l’air pur, le pré de fleurs couvert,

Plus mon époux aimant comme au premier bel âge,

Plus mes enfants joyeux et courant sous l’ombrage,

Plus la brise légère et n’osant soupirer,

Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer.  »
C’est que même au-delà des bonheurs qu’on envie

Il reste à désirer dans la plus belle vie ;

C’est qu’ailleurs et plus loin notre but est marqué ;

Qu’à le chercher plus bas on l’a toujours manqué ;

C’est qu’ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe,

Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ;

C’est qu’après bien des jours, bien des ans révolus,

Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;

Que ces enfants, objets de si chères tendresses,

En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;

Que toute joie est sombre à qui veut la sonder,

Et qu’aux plus clairs endroits, et pour trop regarder

Le lac d’argent, paisible, au cours insaisissable,

On découvre sous l’eau de la boue et du sable.
Mais comme au lac profond et sur son limon noir

Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,

Et, déroulant d’en haut la splendeur de ses voiles,

Pour décorer l’abîme, y sème les étoiles,

Tel dans ce fond obscur de notre humble destin

Se révèle l’espoir de l’éternel matin ;

Et quand sous l’œil de Dieu l’on s’est mis de bonne heure,

Quand on s’est fait une ame où la vertu demeure ;

Quand, morts entre nos bras, les parents révérés

Tous bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;

Quand nos enfants, nourris d’une douceur austère,

Continueront le bien après nous sur la terre ;

Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas,

Alors on peut encore être heureux ici-bas ;

Aux instants de tristesse on peut, d’un œil plus ferme,

Envisager la vie et ses biens et leur terme,

Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,

Soutient l’âme et console au milieu du bonheur.
Mai 1829.

À Mon Ami Émile Deschamps

Thus our curate, one whom all believe

Pious and just, and for whose fate they grieve :

All see him poor, but ev’n the vulgar know

He merits love, and their respect bestow, etc.

CRABBE — THE BOROUGH
Voici quatre-vingts ans, — plus ou moins, — qu’un curé,

On plutôt un vicaire, au comté de Surrey

Vivait, chétif et pauvre, et père de famille ;

C’était un de ces cœurs dont l’excellence brille

Sur le front, dans les yeux, dans le geste et la voix ;

Gibbon nous dit qu’il l’eut pour maître dix-huit mois,

Et qu’il garda toujours souvenir du digne homme.

Or le révérend John Kirkby, comme il le nomme,

À son élève enfant a souvent raconté

Qu’ayant vécu d’abord, dans un autre comté,

— Le Cumberland, je crois, — en été, solitaire,

Volontiers il allait, loin de son presbytère,

Rêver sur une plage où la mer mugissait ;

Et que là, sans témoins, simple il se délassait

À contempler les flots, le ciel et la verdure ;

À s’enivrer longtemps de l’éternel murmure ;

Et quand il avait bien tout vu, tout admiré,

À chercher à ses pieds sur le sable doré,

Pour rapporter joyeux, de retour au village,

À ses enfants chéris maint brillant coquillage.

Un jour surtout, un jour qu’en ce beau lieu rêvant,

Assis sur un rocher, le pauvre desservant

Voyait sous lui la mer, comme un coursier qui fume,

S’abattre et se dresser, toute blanche d’écume ;

En son âme bientôt par un secret accord,

Et soit qu’il se sentît faible et seul sur ce bord,

Suspendu sur l’abîme ; ou soit que dans cette onde

Il crût voir le tableau de la vie en ce monde ;

Soit que ce bruit excite à tristement penser ;

— En son âme il se mit, hélas ! à repasser

Les chagrins et les maux de son humble misère ;

Qu’à peine sa famille avait le nécessaire ;

Que la rente, et la dîme, et les meilleurs profits

Allaient au vieux Recteur, qui n’avait point de fils ;

Que, lui, courait, prêchait dans tout le voisinage,

Et ne gagnait que juste à nourrir son ménage ;

Et pensant de la sorte, au bord de cette mer,

Ses pleurs amèrement tombaient au flot amer.
Ce fut très peu de temps après cette journée,

Que, s’efforçant de fuir la misère obstinée,

Il quitta sa paroisse et son comté natal,

Et vint en Surreyshire, où le sort moins fatal

Le soulagea d’abord du plus lourd de sa chaîne

Et lui fit quelque aisance après si dure gêne.

Dans la maison Gibbon logé, soir et matin

Il disait la prière, enseignait le latin

Au fils ; puis, le dimanche et les grands jours qu’on chaume,

II prêchait à l’église et chantait haut le psaume.

Une fois, par malheur (car il manque au portrait

De dire que notre homme était un peu distrait,

Distrait comme Abraham Adams ou Primerose),

Un jour donc, à l’église, il n’omit autre chose

Que de prier tout haut pour Georges II, le Roi !

Les temps étaient douteux ; chacun tremblait pour soi ;

Kirkby fut chassé vite, et plaint, selon l’usage.

Ce qu’il devint, lui veuf, quatre enfants en bas âge,

Et suspect, je l’ignore, et Gibbon n’en dit rien.

Il quitta le pays ; mais ce que je sais bien,

C’est que, dût son destin rester dur et sévère,

Toujours il demeura bon chrétien, tendre père,

Soumis à son devoir, esclave de l’honneur,

Et qu’il mourut béni, bénissant le Seigneur.
Et maintenant pourquoi réveiller la mémoire

De cet homme, et tirer de l’oubli cette histoire ?

Pourquoi ? dans quel dessein ? surtout en ce moment

Où la France, poussant un long gémissement,

Et retombée en proie aux factions parjures,

Assemble ses enfants autour de ses blessures ?

Que nous fait aujourd’hui ce défunt d’autrefois ?

Des pleurs bons à verser sous l’ombrage des bois,

En suivant à loisir sa chère rêverie,

Se peuvent-ils mêler aux pleurs de la patrie ?

Pourtant, depuis huit jours, ce vicaire inconnu

M’est, sans cesse et partout, à l’ame revenu :

Tant nous tient le caprice, et tant la fantaisie

Est souveraine aux cœurs épris de poésie ! —

Et d’ailleurs ce vicaire, homme simple et pieux,

Qui passa dans le monde à pas silencieux

Et souffrit en des temps si semblables aux nôtres,

Ne vaut-il pas qu’on pense à lui, plus que bien d’autres ?

Oh ! que si tous nos chefs, à leur tête le Roi,

Les élus du pays, les gardiens de la loi,

Nos généraux fameux et blanchis à la guerre,

Nos prélats, — enfin tous, — pareils à ce vicaire,

Et chacun dans le poste où Dieu le fit asseoir,

En droiture de cœur remplissaient leur devoir,

Oh ! qu’on ne verrait plus la France désarmée

Remettre en jeu bonheur, puissance et renommée,

Et, saignante, vouloir et ne pouvoir guérir,

Et l’abîme d’hier chaque jour se rouvrir !
Août 1829.

À Mon Ami Leroux

 » Ma barque est tout-à-l’heure aux bornes de la vie ;
Le ciel devient plus sombre et le flot plus dormant ;
Je touche aux bords où vont chercher leur jugement
Celui qui marche droit et celui qui dévie.
Oh ! quelle ombre ici-bas mon âme a poursuivie !
Elle s’est fait de l’Art un monarque, un amant,
Une idole, un veau d’or, un oracle qui ment :
Tout est creux et menteur dans ce que l’homme envie.
Aux abords du tombeau qui pour nous va s’ouvrir,
Ô mon âme craignons de doublement mourir ;
Laissons-là ces tableaux qu’un faux brillant anime ;

Plus de marbre qui vole en éclats sous mes doigts !
Je ne sais qu’adorer l’adorable victime
Qui, pour nous recevoir, a mis les bras en croix.  »

Ainsi vieux et mourant s’écriait Michel-Ange ;
Et son marbre à ses yeux était comme la fange,
Et sa peinture immense attachée aux autels,
Toute sainte aujourd’hui qu’elle semble aux mortels,
Lui semblait un rideau qui cache la lumière ;
Détrompé de la gloire, il voulait voir derrière,
Et se sentait petit sous l’ombre du tombeau :
C’est bien, et ce mépris chez toi, grand homme, est beau !

Tu te trompais pourtant. — Oui, le plaisir s’envole,
La passion nous ment, la gloire est une idole,
Non pas l’Art ; l’Art sublime, éternel et divin,
Luit comme la Vertu ; le reste seul est vain.
Avant, ô Michel-Ange ; avant que les années
Eussent fait choir si bas tes forces prosternées,
Raidi tes bras d’athlète, et voilé d’un brouillard
Les couleurs et le jour au fond de ton regard,
Dis-nous, que faisais-tu ? Parle haut et rappelle
Tant de travaux bénis, et plus d’une chapelle
Tout entière bâtie et peinte de tes mains,
Et les groupes en marbre, et les cris des Romains
Quand, admis et tombant à genoux dans l’enceinte,
Ils adoraient de Dieu partout la marque empreinte,
Lisaient leur jugement écrit sur les parois,
Baisaient les pieds d’un Christ descendu de la croix,
Et, priant, et pleurant, et se frappant la tête,
Confessaient leurs péchés à la voix du prophète ;
Car tu fus un prophète, un archange du ciel,
Et ton nom a dit vrai comme pour Raphael.

Et Dante aussi, Milton et son aïeul Shakespeare,
Rubens, Rembrandt, Mozart, rois chacun d’un empire,
Tous ces mortels choisis, qui, dans l’humanité,
Réfléchissent le ciel par quelque grand côté,
Iront-ils, au moment d’adorer face à face
Le soleil éternel devant qui tout s’efface,
Appeler feu follet l’astre qui les conduit,
Ou l’ardente colonne en marche dans leur nuit ?
Moïse, chargé d’ans et prêt à rendre l’âme,
Des foudres du Sina renia-t-il la flamme ?
Quand de Jérusalem le temple fut ouvert,
Qui donc méprisa l’arche et l’autel du désert ?
Salomon pénitent, à qui son Dieu révèle
Les parvis lumineux d’une Sion nouvelle,
Et qui, les yeux remplis de l’immense clarté,
Ne voit plus ici-bas qu’ombre et que vanité,
Lui qui nomme en pitié chaque chose frivole,
Appelle-t-il jamais le vrai temple une idole ?
Oh ! non pas, Salomon ; l’idole est dans le cœur ;
L’idole est d’aimer trop la vigne et sa liqueur,
D’aimer trop les baisers des jeunes Sulamites ;
L’idole est de bâtir au Dieu des Édomites,
De croire en son orgueil, de couronner ses sens,
D’irriter, tout le jour, ses désirs renaissants,
D’assoupir de parfums son âme qu’on immole ;
Mais bâtir au Seigneur, ce n’est pas là l’idole.

Le Seigneur qui, jaloux de l’œuvre de ses mains,
Pour animer le monde y créa les humains,
Parmi ces nations, dans ces tribus sans nombre,
Sur qui passent les ans mêlés de jour et d’ombre,
À des temps inégaux suscite par endroits
Quelques rares mortels, grands, plus grands que les rois ;
Avec un sceau brillant sur leurs têtes sublimes,
Comme il fît au désert les hauts lieux et les cimes.
Mais les hauts lieux, les monts que chérit le soleil,
Qu’il abandonne tard et retrouve au réveil,
Connaissent, chaque nuit, des heures de ténèbres,
Et l’horreur se déchaîne en leurs antres funèbres,
Tandis que sur ces fronts hauts comme des sommets,
Le mystique Soleil ne se couche jamais.
Sans doute, dans la vie, à travers le voyage,
Il s’y pose souvent plus d’un triste nuage,
Mais le Soleil divin tâche de l’écarter,
Et le dore, ou le perce, ou le fait éclater.
Ces mortels ont des nuits brillantes et sans voiles ;
Ils comprennent les flots, entendent les étoiles,
Savent les noms des fleurs, et pour eux l’univers
N’est qu’une seule idée en symboles divers.
Et comme en mille jets la matière lancée
Exprime aux yeux humains l’éternelle pensée,
Eux aussi, pleins du Dieu qu’on ne peut enfermer,
En des œuvres d’amour cherchent à l’exprimer.

L’un a la harpe, et l’orgue et l’austère harmonie ;
L’autre en pleurs, comme un cygne, exhale son génie,
Ou l’épanché en couleurs ; ou suspend dans les cieux
Et fait monter le marbre en hymne glorieux.
Tous, ouvriers divins, sous l’œil qui les contemple,
Bâtissent du Très-Haut et décorent le temple.
Quelques-uns seulement, et les moindres d’entre eux,
Grands encor, mais marqués d’un signe moins heureux,
S’épuisent à vouloir, et l’ingrate matière
En leurs mains répond mal à leur pensée entière ;
Car bien tard dans le jour le Seigneur leur parla ;
Leur feu couva longtemps ; — et je suis de ceux-là.

D’abord j’errais aveugle, et cette œuvre du monde
Me cachait les secrets de son âme profonde ;
Je n’y voyais que sons, couleurs, formes, chaos,
Parure bigarrée et parfois noirs fléaux ;
Et, comme un nain chétif, en mon orgueil risible,
Je me plaisais à dire : où donc est l’invisible ?
Mais, quand des grands mortels par degrés j’approchai,
Je me sentis de honte et de respect touché ;
Je contemplai leur front sous sa blanche auréole,
Je lus dans leur regard, j’écoutai leur parole ;
Et comme je les vis mêler à leurs discours
Dieux, l’âme et l’invisible, et se montrer toujours
L’arbre mystérieux au pacifique ombrage,
Qui, par-delà les mers, couvre l’autre rivage,
— Tel qu’un enfant, au pied d’une haie ou d’un mur,
Entendant des passants vanter un figuier mûr,
Une rose, un oiseau qu’on aperçoit derrière,
Se parler de bosquets, de jets-d’eau, de volière,
Et de cygnes nageant en un plein réservoir, —
Je leur dis : Prenez-moi dans vos bras, je veux voir.
J’ai vu, Seigneur, j’ai cru ; j’adore tes merveilles,
J’en éblouis mes yeux, j’en emplis mes oreilles,
Et, par moments, j’essaie à mes sourds compagnons,
À ceux qui n’ont pas vu, de bégayer tes noms.

Paix à l’artiste saint, puissant, infatigable,
Qui, lorsqu’il touche au terme et que l’âge l’accable,
Au bord de son tombeau s’asseyant pour mourir
Et cherchant le chemin qu’il vient de parcourir,
Y voit d’un art pieux briller la trace heureuse,
Compte de monuments une suite nombreuse,
Et se rend témoignage, à la porte du ciel,
Que sur chaque degré sa main mit un autel !
Il n’a plus à monter ; il passe sans obstacle
Du parvis et du seuil au premier tabernacle ;
Un Séraphin ailé par la main le conduit ;
Tout embaume alentour, et frémit, et reluit ;
Aux lambris, aux plafonds qu’un jour céleste éclaire,
Il reconnaît de l’Art l’immuable exemplaire ;
Il rentre, on le reçoit comme un frère exilé ;
— C’est ton lot, Michel-Ange, et Dieu t’a consolé !

Septembre 1829.

À Mon Ami Ulric Guttinguer

Depuis que de mon Dieu la bonté paternelle
Baigna mon cœur enfant de tendresse et de pleurs,
Alluma le désir au fond de ma prunelle,
Et me ceignit le front de pudiques couleurs ;

Et qu’il me dit d’aller vers les filles des hommes
Comme une mère envoie un enfant dans un pré
Ou dans un verger mûr, et des fleurs ou des pommes
Lui permet de cueillir la plus belle à son gré ;

Bien souvent depuis lors, inconstant et peu sage.
En ce doux paradis j’égarais mes amours ;
À chaque fruit charmant qui tremblait au passage,
Tenté de le cueillir, je retardais toujours.

Puis, j’en voyais un autre et je perdais mémoire :
C’étaient des seins dorés et plus blonds qu’un miel pur ;
D’un front pâli j’aimais la chevelure noire ;
Des yeux bleus m’ont séduit à leur paisible azur.

J’ai, changeant tour-à-tour de faiblesse et de flamme,
Suivi bien des regards, adoré bien des pas,
Et plus d’un soir, rentrant, le désespoir dans l’âme,
Un coup-d’œil m’atteignit que je ne cherchais pas.

Caprices ! vœux légers ! Lucile, Natalie,
Toi qui mourus, Emma, fantômes chers et doux.
Et d’autres que je sais et beaucoup que j’oublie,
Que de fois pour toujours je me crus tout à vous !

Mais comme un Ilot nouveau chasse le flot sonore,
Comme passent des voix dans un air embaumé,
Comme l’aube blanchit et meurt à chaque aurore.
Ainsi rien ne durait… et je n’ai point aimé.

Non jamais, non l’amour, l’amour vrai, sans mensonge.
Ses purs ravissements en un cœur ingénu,
Et l’unique pensée où sa vertu nous plonge,
Et le choix éternel…. je ne l’ai pas connu !

Et si, trouvant en moi cet ennui que j’évite,
Retombé dans le vide et las des longs loisirs,
Pour dévorer mes jours et les tarir plus vite,
J’ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs ;

Si, touché des cris sourds de la chair qui murmure.
Sans attendre, ô mon Dieu, le fruit vermeil et frais,
J’ai mordu dans la cendre et dans la pourriture,
Comme un enfant glouton, pour m’assoupir après ;

Pardonne à mon délire, à l’affreuse pensée
D’une mort sans réveil et d’une nuit sans jour,
À mon vœu de m’éteindre en ma joie insensée ;
Pardonne. — Tout cela, ce n’était pas l’amour.

Mais, depuis quelques soirs et vers l’heure où l’on rêve,
Je rencontre en chemin une blanche beauté ;
Elle est là quand je passe, et son front se relève,
Et son œil sur le mien semble s’être arrêté.

Comme un jeune Asphodèle, au bord d’une eau féconde,
Elle penche à la brise et livre ses parfums ;
Sa main, comme un beau lys, joue à sa tête blonde ;
Sa prunelle rayonne à travers des cils bruns.

Comme sur un gazon, sur sa tempe bleuâtre
Les flots de ses cheveux sont légers à couler ;
Dans le vase, à travers la pâleur de l’albâtre,
On voit trembler la lampe et l’âme étinceler.

Souvent en vous parlant, quelque rêveuse image
Tout-à-coup sur son front et dans ses yeux voilés
Passe, plus prompte à fuir qu’une ombre de nuage,
Qui par un jour serein court aux cimes des blés.

Ses beaux pieds transparents, nés pour fouler la rose,
Plus blancs que le satin qui les vient enfermer,
Plus doux que la senteur dont elle les arrose,
Je les ai vus…. Mon Dieu, fais que je puisse aimer !

Aimer, c’est croire en toi, c’est prier avec larmes
Pour l’angélique fleur éclose en notre nuit,
C’est veiller quand tout dort et respirer ses charmes,
Et chérir sur son front ta grâce qui reluit ;

C’est, quand autour de nous le genre humain en troupe
S’agite éperdument pour le plaisir amer.
Et sue, et boit ses pleurs dans le vin de sa coupe.
Et se rue à la mort comme un fleuve à la mer,

C’est trouver en soi seul ces mystiques fontaines,
Ces torrents de bonheur qu’a chantés un saint Roi ;
C’est passer du désert aux régions certaines,
Tout entiers l’un à l’autre, et tous les deux dans toi :

C’est être chaste et sobre, et doux avec courage ;
C’est ne maudire rien quand ta main a béni ;
C’est croire au ciel serein, à l’éclair dans l’orage ;
C’est vouloir qu’ici bas tout ne soit pas fini ;

C’est, lorsqu’au froid du soir, aux approches de l’ombre,
Le couple voyageur s’est assis pour gémir,
Et que la mort sortant, comme un hôtelier sombre,
Au plus lassé des deux a crié de dormir ;

C’est, pour l’inconsolé qui poursuit solitaire,
Être mort et dormir dans le même tombeau ;
Plus que jamais c’est vivre au-delà de la terre,
C’est voir en songe un ange avec un saint flambeau.

Juillet 1819.

À Victor Hugo

Ami, d’où nous viens-tu, tremblant, pâle, effaré,
Tes blonds cheveux épars et d’un blond plus doré,
Comme ceux que Rubens et Rembrandt à leurs anges
Sonnent en leurs tableaux par des teintes étranges ?
Ami, d’où nous viens-tu ? d’où la froide sueur
De ta main qui me presse, et la blanche lueur
De ton front grand et haut comme s’il était chauve ?
Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve ;
Ta voix tremble et frémit comme après un forfait ;
Ton accent étincelle ; — Ami, qu’as-tu donc fait ?

Ah ! oui, je le comprends, tu sors du sanctuaire ;
Ton visage d’abord s’est collé sur la pierre ;
Mais le Seigneur a dit, et ton effroi s’est tu ;
Et tous les deux longtemps vous avez combattu ;
Jacob et l’Étranger ont mêlé leurs haleines,
Mazeppa, le coursier t’a traîné par les plaines ;
Honneur à toi, Poète ; — honneur à toi, vainqueur !
Oh ! garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur,
Garde-les sur ton front ces auréoles pures,
Et ne les ternis point par d’humaines souillures.

La sainte Poésie environne tes pas ;
C’est le plus bel amour des amours d’ici-bas.
Oh ! moi, qui vis en toi, qui t’admire et qui t’aime,
Qui vois avec orgueil grossir ton diadème,
Moi dont l’aspect t’est cher et dont tu prends la main,
Égaré de bonne heure, hélas ! du droit chemin,
Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire,
C’est vaine passion, misérable colère,
Amour-propre blessé, que sais-je ? — et si mon front
Se voile de pâleur, c’est plutôt un affront ;
C’est que mon âme impure est ivre de mollesse ;
C’est le signe honteux que le plaisir me laisse.

Septembre 1829.

À Victor Hugo (ii)

Votre génie est grand, Ami ; votre penser
Monte, comme Élysée, au char vivant d’Élie ;
Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie ;
Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

Mais vous prenez bien garde, Ami, de nous blesser ;
Noble et tendre, jamais votre amitié n’oublie
Qu’un rien froisse souvent les cœurs et les délie ;
Votre main sait chercher la nôtre et la presser.

Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d’armes,
S’il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes,
Il le met dans son casque et le porte en chemin,

Et de son gantelet le touche avec caresses ;
La nourrice serait moins habile aux tendresses ;
La mère n’aurait pas une si douce main.

Octobre 1829.