Sous Les Arbres

Ils marchaient à côté l’un de l’autre; des danses

Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s’arrêtaient,

Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,

Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,

Sur la création au sourire innocent

Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,

Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille

Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;

Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,

Puis elle reprenait: -Parlons de nos amours.
-Je suis en haut, je suis en bas,- lui disait-elle,

-Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut.-

Il demandait comment chaque plante s’appelle,

Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.

O bois! ô prés! nature où tout s’absorbe en un,

Le parfum de la fleur est votre petite âme,

Et l’âme de la femme est votre grand parfum!
La nuit tombait; au tronc d’un chêne, noir pilastre,

Il s’adossait pensif; elle disait: -Voyez

-Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,

-Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.-
Juin 18

Spes

De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,

Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va

Se casser l’aile et d’où redescend la prière,

En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,

L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,

Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,

Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,

Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;

Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,

L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !

L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;

L’univers tout entier est un géant sinistre ;

L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;

Tout semble le chevet d’un immense mourant ;

Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,

Au fond, une lueur imperceptible rampe ;

C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.

Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,

Regarde la clarté du haut de la colline ;

Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,

Raille et nie ; et, passant confus, marcheurs nombreux,

Toute la foule éclate en rires ténébreux

Quand ce vivant qui n’a d’autre signe lui-même

Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,

Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :

Cette blancheur est plus que toute cette nuit !

Janvier 1856.

Trois Ans Après

Il est temps que je me repose ;

Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez pas d’autre chose

Que des ténèbres où l’on dort !
Que veut-on que je recommence ?

Je ne demande désormais

À la création immense

Qu’un peu de silence et de paix !
Pourquoi m’appelez-vous encore ?

J’ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l’aurore,

Peut s’en aller avant le soir.
À vingt ans, deuil et solitude !

Mes yeux, baissés vers le gazon,

Perdirent la douce habitude

De voir ma mère à la maison.
Elle nous quitta pour la tombe ;

Et vous savez bien qu’aujourd’hui

Je cherche, en cette nuit qui tombe,

Un autre ange qui s’est enfui !
Vous savez que je désespère,

Que ma force en vain se défend,

Et que je souffre comme père,

Moi qui souffris tant comme enfant !
Mon œuvre n’est pas terminée,

Dites-vous. Comme Adam banni,

Je regarde ma destinée,

Et je vois bien que j’ai fini.
L’humble enfant que Dieu m’a ravie

Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;

C’était le bonheur de ma vie

De voir ses yeux me regarder.
Si ce Dieu n’a pas voulu clore

L’œuvre qui me fit commencer,

S’il veut que je travaille encore,

Il n’avait qu’à me la laisser !
Il n’avait qu’à me laisser vivre

Avec ma fille à mes côtés,

Dans cette extase où je m’enivre

De mystérieuses clartés !
Ces clartés, jour d’une autre sphère,

O Dieu jaloux, tu nous les vends !

Pourquoi m’as-tu pris la lumière

Que j’avais parmi les vivants ?
As-tu donc pensé, fatal maître,

Qu’à force de te contempler,

Je ne voyais plus ce doux être,

Et qu’il pouvait bien s’en aller !
T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,

Hélas ! perd son humanité

À trop voir cette splendeur sombre

Qu’on appelle la vérité ?
Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,

Que son cœur est mort dans l’ennui,

Et qu’à force de voir le gouffre,

Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,

Et que désormais, endurci,

N’ayant plus ici-bas de joies,

Il n’a plus de douleurs aussi ?
As-tu pensé qu’une âme tendre

S’ouvre à toi pour mieux se fermer,

Et que ceux qui veulent comprendre

Finissent par ne plus aimer ?
O Dieu ! vraiment, as-tu pu croire

Que je préférais, sous les cieux,

L’effrayant rayon de ta gloire

Aux douces lueurs de ses yeux !
Si j’avais su tes lois moroses,

Et qu’au même esprit enchanté

Tu ne donnes point ces deux choses,

Le bonheur et la vérité,
Plutôt que de lever tes voiles,

Et de chercher, cœur triste et pur,

À te voir au fond des étoiles,

O Dieu sombre d’un monde obscur,
J’eusse aimé mieux, loin de ta face,

Suivre, heureux, un étroit chemin,

Et n’être qu’un homme qui passe

Tenant son enfant par la main !
Maintenant, je veux qu’on me laisse !

J’ai fini ! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse

Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
Vous qui me parlez, vous me dites

Qu’il faut, rappelant ma raison,

Guider les foules décrépites

Vers les lueurs de l’horizon ;
Qu’à l’heure où les peuples se lèvent

Tout penseur suit un but profond ;

Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,

Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
Qu’une âme, qu’un feu pur anime,

Doit hâter, avec sa clarté,

L’épanouissement sublime

De la future humanité ;
Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,

Sans redouter les océans,

Aux fêtes des choses nouvelles,

Aux combats des esprits géants !
Vous voyez des pleurs sur ma joue,

Et vous m’abordez mécontents,

Comme par le bras on secoue

Un homme qui dort trop longtemps.
Mais songez à ce que vous faites !

Hélas ! cet ange au front si beau,

Quand vous m’appelez à vos fêtes,

Peut-être a froid dans son tombeau.
Peut-être, livide et pâlie,

Dit-elle dans son lit étroit :

-Est-ce que mon père m’oublie

-Et n’est plus là, que j’ai si froid ?-
Quoi ! lorsqu’à peine je résiste

Aux choses dont je me souviens,

Quand je suis brisé, las et triste,

Quand je l’entends qui me dit : -Viens !-
Quoi ! vous voulez que je souhaite,

Moi, plié par un coup soudain,

La rumeur qui suit le poète,

Le bruit que fait le paladin !
Vous voulez que j’aspire encore

Aux triomphes doux et dorés !

Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !

Que je crie : -Allez ! espérez !-
Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée

Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
Novembre 1846.

Tu Peux, Comme Il Te Plaît, Me Faire Jeune Ou Vieux

Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.

Comme le soleil fait serein ou pluvieux

L’azur dont il est l’âme et que sa clarté dore,

Tu peux m’emplir de brume ou m’inonder d’aurore.

Du haut de ta splendeur, si pure qu’en ses plis,

Tu sembles une femme enfermée en un lys,

Et qu’à d’autres moments, l’oeil qu’éblouit ton âme

Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme.

Si tu m’as souri, Dieu! tout mon être bondit!

Si, Madame, au milieu de tous, vous m’avez dit,

A haute voix: -Bonjour, Monsieur-, et bas: -Je t’aime!-

Si tu m’as caressé de ton regard suprême,

Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand;

Ta prunelle m’éclaire en me transfigurant;

J’ai le reflet charmant des yeux dont tu m’accueilles;

Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,

On sent de la gaîté sous chacun de mes mots;

Je cours, je vais, je ris; plus d’ennuis, plus de maux;

Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse!

Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse;

Qu’il me faille porter en moi, jusqu’à demain,

L’énigme de ta main retirée à ma main;

– Qu’ai-je fait? qu’avait-elle? Elle avait quelque chose.

Pourquoi, dans la rumeur du salon où l’on cause,

Personne n’entendant, me disait-elle vous?

Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux

A passé comme passe au ciel une nuée,

Je sens mon âme en moi toute diminuée;

Je m’en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul;

Il semble que sur moi, secouant son linceul,

Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre;

Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre;

Le chagrin — âge et deuil, hélas! ont le même air,

Assombrit chaque trait de mon visage amer,

Et m’y creuse une ride avec sa main pesante.

Joyeux, j’ai vingt-cinq ans; triste, j’en ai soixante.

Paris, juin 18

Un Jour Je Vis

Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,

Un jour jPasser, gonflant ses voiles,

Un rapide navire enveloppé de vents,

Un jour jDe vagues et d’étoiles ;
Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,

Un jour jQue l’autre abîme touche,

Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux

Un jour jNe voyaient pas la bouche :
— Poëte, tu fais bien ! poëte au triste front,

Un jour jTu rêves près des ondes,

Et tu tires des mers bien des choses qui sont

Un jour jSous les vagues profondes !
La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,

Un jour jTout destin montre et nomme ;

Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;

Un jour jLe navire, c’est l’homme. —

15 juin 1839.

Un Jour, Le Morne Esprit

Un jour, le morne esprit, le prophète sublime

Qui rêvait à Patmos,

Et lisait, frémissant, sur le mur de l’abîme

De si lugubres mots,
Dit à son aigle : — Ô monstre ! il faut que tu m’emportes.

Je veux voir Jéhovah.-

L’aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes ;

Enfin, Jean arriva ;
Il vit l’endroit sans nom dont nul archange n’ose

Traverser le milieu,

Et ce lieu redoutable était plein d’ombre, à cause

De la grandeur de Dieu.

Jersey, septembre 1855.

Un Soir Que Je Regardais Le Ciel

Elle me dit, un soir, en souriant:

– Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse

Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,

Ou l’astre d’or qui monte à l’orient?

Que font vos yeux là-haut? je les réclame.

Quittez le ciel; regardez dans mon âme!
Dans ce vaste ciel, ombre où vous vous plaisez,

Où vos regards démesurés vont lire,

Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire?

Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers?

Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.

Si tu savais comme il est plein d’étoiles!
Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,

Tout est en nous un radieux spectacle.

Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,

Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.

Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste;

Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste!
C’est beau de voir un astre s’allumer.

Le monde est plein de merveilleuses choses.

Douce est l’aurore, et douces sont les roses.

Rien n’est si doux que le charme d’aimer!

La clarté vraie est la meilleure flamme,

C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme!
L’amour vaut mieux, au fond des antres frais,

Que ces soleils qu’on ignore et qu’on nomme.

Dieu mit, sachant ce qui convient à l’homme,

Le ciel bien loin et la femme tout près.

Il dit à ceux qui scrutent l’azur sombre:

-Vivez! aimez! le reste, c’est mon ombre!-
Aimons! c’est tout. Et Dieu le veut ainsi.

Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!

Tu trouveras, dans deux yeux qui t’adorent,

Plus de beauté, plus de lumière aussi!

Aimer, c’est voir, sentir, rêver, comprendre.

L’esprit plus grand s’ajoute au coeur plus tendre.
Viens! bien-aimé! n’entends-tu pas toujours

Dans nos transports une harmonie étrange?

Autour de nous la nature se change

En une lyre et chante nos amours!

Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.

Ne songe plus au ciel! j’en suis jalouse!
Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,

Avec son front posé sur sa main blanche,

Et l’oeil rêveur d’un ange qui se penche,

Et sa voix grave, et cet air qui me plaît;

Belle et tranquille, et de me voir charmée,

Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.
Nos coeurs battaient; l’extase m’étouffait;

Les fleurs du soir entr’ouvraient leurs corolles

Qu’avez-vous fait, arbres, de nos paroles?

De nos soupirs, rochers, qu’avez-vous fait?

C’est un destin bien triste que le nôtre,

Puisqu’un tel jour s’envole comme un autre!
O souvenir! trésor dans l’ombre accru!

Sombre horizon des anciennes pensées!

Chère lueur des choses éclipsées!

Rayonnement du passé disparu!

Comme du seuil et du dehors d’un temple,

L’oeil de l’esprit en rêvant vous contemple!
Quand les beaux jours font place aux jours amers,

De tout bonheur il faut quitter l’idée;

Quand l’espérance est tout à fait vidée,

Laissons tomber la coupe au fond des mers.

L’oubli! l’oubli! c’est l’onde où tout se noie;

C’est la mer sombre où l’on jette sa joie.
Montf., septembre, 18 — Brux, janvier 18

Un Spectre M’attendait

Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,

Et m’a dit : — Le muet habite dans le sombre.

L’infini rêve, avec un visage irrité.

L’homme parle et dispute avec l’obscurité,

Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.

Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.

Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?

Les vivants orageux passent dans les rumeurs,

Chiffres tumultueux, flot de l’océan Nombre,

Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;

L’homme est à peine né, qu’il est déjà passé,

Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.

Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,

La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.

La mort est le baiser de la bouche tombeau.

Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau

D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;

Ce sera ton linceul dans la terre profonde.

Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus

Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;

Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;

Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.

L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.

L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli

D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.

Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;

Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.

Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?
Au dolmen de Rozel, avril 1853.

Une Terre Au Flanc Maigre, Âpre, Avare, Inclément

Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément,

Où les vivants pensifs travaillent tristement,

Et qui donne à regret à cette race humaine

Un peu de pain pour tant de labeur et de peine ;

Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats ;

Des cités d’où s’en vont, en se tordant les bras,

La charité, la paix, la foi, sœurs vénérables ;

L’orgueil chez les puissants et chez les misérables ;

La haine au cœur de tous ; la mort, spectre sans yeux,

Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux ;

Sur tous les hauts sommets des brumes répandues ;

Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues ;

Toutes les passions engendrant tous les maux ;

Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux ;

Là le désert torride, ici les froids polaires ;

Des océans émus de subites colères,

Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit ;

Des continents couverts de fumée et de bruit,

Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,

Où toujours quelque part fume une ville en flamme,

Où se heurtent sanglants les peuples furieux ; —
Et que tout cela fasse un astre dans les cieux !
Octobre 1840

Unité

Par-dessus l’horizon aux collines brunies,

Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,

Se penchait sur la terre à l’heure du couchant;

Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,

Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,

Blanche épanouissait sa candide auréole;

Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,

Regardait fixement, dans l’éternel azur,

Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.

— Et, moi, j’ai des rayons aussi!- lui disait-elle.

Granville, juillet 1836.

Veni, Vidi, Vixi

J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs

Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;
Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,

J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;

Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour ;

Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;
Puisque l’espoir serein de mon âme est vaincu ;

Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,

O ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,

Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.
Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.

Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.

J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,

Debout, mais incliné du côté du mystère.
J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,

Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.

Je me suis étonné d’être un objet de haine,

Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,

Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,

Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,

J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;

Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;

Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme

Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.
Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,

Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.

O seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit

Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
Avril 1848.

Quia Pulvis Es

Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.

Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,

Poussière et genre humain, tout s’envole à la fois.

Hélas ! le même vent souffle, en l’ombre où nous sommes,

Sur toutes les têtes des hommes,

Sur toutes les feuilles des bois.
Ceux qui restent à ceux qui passent

Disent : — Infortunés ! déjà vos fronts s’effacent.

Quoi ! vous n’entendrez plus la parole et le bruit !

Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !

Vous allez dormir sous les marbres !

Vous aller tomber dans la nuit ! —
Ceux qui passent à ceux qui restent

Disent : — Vous n’avez rien à vous ! vos pleurs l’attestent !

Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,

Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.

Vivants ! vous êtes des fantômes ;

C’est nous qui sommes les vivants ! —
Février 1843.

Vere Novo

Comme le matin rit sur les roses en pleurs!

Oh! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs!

Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches

Qu’un éblouissement de folles ailes blanches

Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,

Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.

O printemps! quand on songe à toutes les missives

Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,

A ces coeurs confiés au papier, à ce tas

De lettres que le feutre écrit au taffetas,

Au message d’amour, d’ivresse et de délire

Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,

On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,

Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,

Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,

Et courir à la fleur en sortant de la femme,

Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons

De tous les billets doux, devenus papillons.

Mai 1831.

Religio

L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.

Hermann me dit : — Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?

Parle. Es-tu ton propre géant ?

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,

Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume

Sur le tas de cendre Néant,
Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,

Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?

Quelle est donc la source où tu bois ?

Je me taisais ; il dit : — Songeur qui civilises,

Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? —

Nous marchions tous deux dans les bois.
Et je lui dis : — Je prie. — Hermann dit : — Dans quel temple ?

Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l’autel qu’elle réfléchit ?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?

— L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre —

En ce moment le ciel blanchit.
La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;

Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,

Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;

Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,

Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l’élévation.
Marine-Terrace, octobre 1855.

Vers 1820

Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,

Se promène; il s’en va troubler la fraîche églogue

Du bel adolescent Avril dans la forêt;

Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît:

L’âne bougonne un thème au boeuf son camarade;

Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade;

L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,

Déclame le récit de Théramène, et dit:

Son front large est armé de cornes menaçantes.
Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,

A l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur;

Et, d’un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,

Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre

L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,

Venir à toi, montant ensemble l’escalier,

L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.