Quia Pulvis Es

Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.

Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,

Poussière et genre humain, tout s’envole à la fois.

Hélas ! le même vent souffle, en l’ombre où nous sommes,

Sur toutes les têtes des hommes,

Sur toutes les feuilles des bois.
Ceux qui restent à ceux qui passent

Disent : — Infortunés ! déjà vos fronts s’effacent.

Quoi ! vous n’entendrez plus la parole et le bruit !

Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !

Vous allez dormir sous les marbres !

Vous aller tomber dans la nuit ! —
Ceux qui passent à ceux qui restent

Disent : — Vous n’avez rien à vous ! vos pleurs l’attestent !

Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,

Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.

Vivants ! vous êtes des fantômes ;

C’est nous qui sommes les vivants ! —
Février 1843.

Vere Novo

Comme le matin rit sur les roses en pleurs!

Oh! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs!

Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches

Qu’un éblouissement de folles ailes blanches

Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,

Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.

O printemps! quand on songe à toutes les missives

Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,

A ces coeurs confiés au papier, à ce tas

De lettres que le feutre écrit au taffetas,

Au message d’amour, d’ivresse et de délire

Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,

On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,

Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,

Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,

Et courir à la fleur en sortant de la femme,

Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons

De tous les billets doux, devenus papillons.

Mai 1831.

Religio

L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.

Hermann me dit : — Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?

Parle. Es-tu ton propre géant ?

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,

Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume

Sur le tas de cendre Néant,
Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,

Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?

Quelle est donc la source où tu bois ?

Je me taisais ; il dit : — Songeur qui civilises,

Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? —

Nous marchions tous deux dans les bois.
Et je lui dis : — Je prie. — Hermann dit : — Dans quel temple ?

Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l’autel qu’elle réfléchit ?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?

— L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre —

En ce moment le ciel blanchit.
La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;

Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,

Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;

Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,

Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l’élévation.
Marine-Terrace, octobre 1855.

Vers 1820

Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,

Se promène; il s’en va troubler la fraîche églogue

Du bel adolescent Avril dans la forêt;

Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît:

L’âne bougonne un thème au boeuf son camarade;

Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade;

L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,

Déclame le récit de Théramène, et dit:

Son front large est armé de cornes menaçantes.
Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,

A l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur;

Et, d’un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,

Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre

L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,

Venir à toi, montant ensemble l’escalier,

L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.

Réponse À Un Acte D’accusation

Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.

Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre,

J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois

Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre: -Sois!-

Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.

Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,

Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis

Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.

De la chute de tout je suis la pioche inepte;

C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte;

C’est moi que votre prose en colère a choisi;

Vous me criez: Racca; moi je vous dis: Merci!

Cette marche du temps, qui ne sort d’une église

Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise;

Ces grandes questions d’art et de liberté,

Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,

Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,

J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme;

Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis,

D’autres crimes encor que vous avez omis.

Avoir un peu touché les questions obscures,

Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,

De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,

Secoué le passé du haut jusques en bas,

Et saccagé le fond tout autant que la forme.

Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,

Je suis le démagogue horrible et débordé,

Et le dévastateur du vieil A B C D;

Causons.
Quand je sortis du collége, du thème,

Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême

Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris

Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,

Peuple et noblesse, était l’image du royaume;

La poésie était la monarchie; un mot

Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud;

Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,

Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre

Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;

La langue était l’état avant quatre-vingt-neuf;

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes:

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versaille aux carrosses du roi;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois; quelques-uns aux galères

Dans l’argot; dévoués à tous les genres bas,

Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,

Sans perruque; créés pour la prose et la farce;

Populace du style au fond de l’ombre éparse;

Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef

Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F;

N’exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire: Qu’il s’en aille;

Et Voltaire criait: Corneille s’encanaille!

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins; je m’écriai: Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?

Et sur l’Académie, aïeule et douairière,

Cachant sous ses jupons les tropes effarés,

Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!

Je fis une tempête au fond de l’encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées;

Et je dis: Pas de mot où l’idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d’azur!

Discours affreux! — Syllepse, hypallage, litote,

Frémirent; je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, les Huns les Scythes et les Daces,

N’étaient que des toutous auprès de mes audaces;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?

Guichardin a nommé le Borgia! Tacite

Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,

J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier

D’épithètes; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,

Je fis fraterniser la vache et la génisse,

L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.

Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra;

Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira;

Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;

L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole;

Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.

On entendit un roi dire: -Quelle heure est-il?-

Je massacrais l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,

Je retirai le jais de la prunelle noire,

Et j’osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.

Je violai du vers le cadavre fumant;

J’y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate

Du siége de Cyzique eût pu citer la date.

Jours d’effroi! les Laïs devinrent des catins.

Force mots, par Restaut peignés tous les matins,

Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,

Portaient encor perruque; à cette chevelure

La Révolution, du haut de son beffroi,

Cria: -Transforme-toi! c’est l’heure. Remplis-toi

— De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière!-

Et la perruque alors rugit, et fut crinière.

Liberté! c’est ainsi qu’en nos rébellions,

Avec des épagneuls nous fîmes des lions,

Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,

Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.

J’affichai sur Lhomond des proclamations.

On y lisait: -Il faut que nous en finissions!

— Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes

— A la pensée humaine ils ont mis les poucettes.

— Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!

— Voyez où l’on en est: la strophe a des bâillons!

— L’ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule.

— Sur le Racine mort le Campistron pullule!-

Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant,

Silence! et je criai dans la foudre et le vent:

Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!

Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,

On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.

Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,

Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,

Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.

La syllabe, enjambant la loi qui la tria,

Le substantif manant, le verbe paria,

Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.

On les vit déterrer le songe d’Athalie;

Ils jetèrent au vent les cendres du récit

De Théramène; et l’astre Institut s’obscurcit.

Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,

Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,

Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant

Les choses dans un style énorme et rugissant,

L’Art poétique pris au collet dans la rue,

Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,

Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,

La lettre aristocrate à la lanterne esprit.

Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!

J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,

Insurgé le vocable ignoble, son valet,

Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.

Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.

J’ai pris et démoli la bastille des rimes.

J’ai fait plus: j’ai brisé tous les carcans de fer

Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer

Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales;

J’ai de la périphrase écrasé les spirales,

Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel

L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;

Et je n’ignorais pas que la main courroucée

Qui délivre le mot, délivre la pensée.
L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.

Tout est la même flèche et frappe au même but.
Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,

Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.

Vous devez être vieux, par conséquent, papa,

Pour la dixième fois j’en fais meâ culpâ.

Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.

La langue était en ordre, auguste, époussetée,

Fleur-de-lys d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,

Les quarante fauteuils et le trône au milieu;

Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,

Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,

N’était que caporal: je l’ai fait colonel;

J’ai fait un jacobin du pronom personnel;

Dur participe, esclave à la tête blanchie,

Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.

Vous tenez le reum confitentem. Tonnez!

J’ai dit à la narine: Eh mais! tu n’es qu’un nez!

J’ai dit au long fruit d’or: Mais tu n’es qu’une poire!

J’ai dit à Vaugelas: Tu n’es qu’une mâchoire!

J’ai dit aux mots: Soyez république! soyez

La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,

Aimez, vivez! — J’ai mis tout en branle, et, morose,

J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.
Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi;

Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,

Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.

Nous faisons basculer la balance hémistiche.

C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front

Jadis portait toujours douze plumes en rond,

Et sans cesse sautait sur la double raquette

Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,

Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,

Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,

De la cage césure, et fuit vers la ravine,

Et vole dans les cieux, alouette divine.
Tous les mots à présent planent dans la clarté.

Les écrivains ont mis la langue en liberté.

Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,

Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,

L’imagination, tapageuse aux cent voix,

Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois;

La poésie au front triple, qui rit, soupire

Et chante, raille et croit; que Plaute et Shakspeare

Semaient, l’un sur la plebs, et l’autre sur le mob;

Qui verse aux nations la sagesse de Job

Et la raison d’Horace à travers sa démence;

Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,

Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,

Monte à l’éternité par les degrés du temps,

La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,

Se remet à pleurer sur la misère humaine,

Frappe et console, va du zénith au nadir,

Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir

Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,

Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.
Le mouvement complète ainsi son action.

Grâce à toi, progrès saint, la Révolution

Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre;

Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre;

Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit,

Sa langue est déliée ainsi que son esprit.

Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.

Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,

L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.

Elle prend par la main la Liberté, sa soeur,

Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.

Les préjugés, formés, comme les madrépores,

Du sombre entassement des abus sous les temps,

Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,

Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.

Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame;

Elle est l’expression, elle est le sentiment,

Lanterne dans la rue, étoile au firmament.

Elle entre aux profondeurs du langage insondable;

Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable;

Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli

De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli

Des fronts, et relevé la foule dégradée,

Et s’être faite droit, elle se fait idée!

Paris, janvier 1834.

Vieille Chanson Du Jeune Temps

Je ne songeais pas à Rose ;

Rose au bois vint avec moi ;

Nous parlions de quelque chose,

Mais je ne sais plus de quoi.
J’étais froid comme les marbres ;

Je marchais à pas distraits ;

Je parlais des fleurs, des arbres

Son oeil semblait dire:   » Après ?   »
La rosée offrait ses perles,

Le taillis ses parasols ;

J’allais ; j’écoutais les merles,

Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et l’air morose ;

Elle, vingt ; ses yeux brillaient.

Les rossignols chantaient Rose

Et les merles me sifflaient.
Rose, droite sur ses hanches,

Leva son beau bras tremblant

Pour prendre une mûre aux branches

Je ne vis pas son bras blanc.
Une eau courait, fraîche et creuse,

Sur les mousses de velours ;

Et la nature amoureuse

Dormait dans les grands bois sourds.
Rose défit sa chaussure,

Et mit, d’un air ingénu,

Son petit pied dans l’eau pure

Je ne vis pas son pied nu.
Je ne savais que lui dire ;

Je la suivais dans le bois,

La voyant parfois sourire

Et soupirer quelquefois.
Je ne vis qu’elle était belle

Qu’en sortant des grands bois sourds.

  » Soit ; n’y pensons plus !   » dit-elle.

Depuis, j’y pense toujours.
Paris, juin 1831.

Réponse À Un Acte D’accusation Suite

Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.

La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant;

La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,

Frémit sur le papier quand sort cette figure,

Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,

Face de l’invisible, aspect de l’inconnu;

Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l’ombre;

Montant et descendant dans notre tête sombre,

Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau;

Formule des lueurs flottantes du cerveau.

Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.

Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,

Ou font gronder le vers, orageuse forêt.

Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.

Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,

S’offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante

Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard;

Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;

De quelque mot profond tout homme est le disciple;

Toute force ici-bas à le mot pour multiple;

Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,

Le creux du crâne humain lui donne son relief;

La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle;

Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle;

Les mots heurtent le front comme l’eau le récif;

Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif

Des griffes ou des mains, et quelques uns des ailes;

Comme en un âtre noir errent des étincelles,

Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,

Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;

Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.
Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme;

Chacun d’eux du cerveau garde une région;

Pourquoi? c’est que le mot s’appelle Légion;

C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,

Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse;

C’est que de ce troupeau de signes et de sons

Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,

Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues,

C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,

Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit;

Et, de même que l’homme est l’animal où vit

L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,

C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.
Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.

Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris,

Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.

De l’océan pensée il est le noir polype.

Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,

Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,

On voit parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges,

Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges.
O main de l’impalpable! ô pouvoir surprenant!

Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant

Sèche et meurt, pénétré par la force profonde;

Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,

Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,

Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.

Cette toute-puissance immense sort des bouches.

La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches

Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.

A son haleine, l’âme et la lumière aidant,

L’obscure énormité lentement s’exfolie.

Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie;

Caton a dans les reins cette syllabe: NON.

Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,

Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière:

ESPÉRANCE! — Il entr’ouvre une bouche de pierre

Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,

Et voilà que don Juan pétrifié pâlit!

Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.

Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue;

Nemrod dit: -Guerre!- alors, du Gange à l’Illissus,

Le fer luit, le sang coule. -Aimez-vous!- dit Jésus.

Et se mot à jamais brille et se réverbère

Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,

Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,

Comme le flamboiement d’amour de l’infini!
Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle,

Le premier homme dit la première parole,

Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,

Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit:

— Ma soeur!
— Envole-toi! plane! sois éternelle!

— Allume l’astre! emplis à jamais la prunelle!

— Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents!

— Éclaire le dehors, j’éclaire le dedans.

— Tu vas être une vie, et je vais être l’autre.

— Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l’apôtre.

— Surgis, effare l’ombre, éblouis l’horizon,

— Sois l’aube; je te vaux, car je suis la raison;

— A toi les yeux, à moi les fronts. O ma soeur blonde,

— Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde;

— Avec tes rayons d’or, tu vas lier entre eux

— Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,

— Les champs, les cieux; et moi, je vais lier les bouches;

— Et sur l’homme, emporté par mille essors farouches,

— Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour,

— Pour prendre tous les coeurs, l’immense toile Amour.

— J’existais avant l’âme, Adam n’est pas mon père.

— J’étais même avant toi; tu n’aurais pas pu, lumière,

— Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné;

— Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné!-
Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s’en joue!

Quand l’erreur fait un noeud dans l’homme, il le dénoue.

Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr.

Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur,

Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écroule.

Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule.

Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;

Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu.
Jersey, juin 1855.

Viens! — Une Flûte Invisible

Viens! — une flûte invisible

Soupire dans les vergers.

La chanson la plus paisible

Est la chanson des bergers.
Le vent ride, sous l’yeuse,

Le sombre miroir des eaux.

La chanson la plus joyeuse

Est la chanson des oiseaux.
Que nul soin ne te tourmente.

Aimons-nous! aimons toujours!

La chanson la plus charmante

Est la chanson des amours.

Les Metz, août 18

Saturne

I
Il est des jours de brume et de lumière vague,

Où l’homme, que la vie à chaque instant confond,

Étudiant la plante, ou l’étoile, ou la vague,

S’accoude au bord croulant du problème sans fond ;
Où le songeur, pareil aux antiques augures,

Cherchant Dieu, que jadis plus d’un voyant surprit,

Médite en regardant fixement les figures

Qu’on a dans l’ombre de l’esprit ;
Où, comme en s’éveillant on voit, en reflets sombres,

Des spectres du dehors errer sur le plafond,

Il sonde le destin, et contemple les ombres

Que nos rêves jetés parmi les choses font !
Des heures où, pourvu qu’on ait à sa fenêtre

Une montagne, un bois, un océan qui dit tout,

Le jour prêt à mourir ou l’aube prête à naître,

En soi-même on voit tout à coup
Sur l’amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,

Sur l’homme, masque vide et fantôme rieur,

Éclore des clartés effrayantes qui donnent

Des éblouissement à l’oeil intérieur ;
De sorte qu’une fois que ces visions glissent

Devant notre paupière en ce vallon d’exil,

Elles n’en sortent plus et pour jamais emplissent

L’arcade du sombre sourcil !
II
Donc, puisque j’ai parlé de ces heures de doute

Où l’un trouve le calme et l’autre le remords,

Je ne cacherai pas au peuple qui m’écoute

Que je songe souvent à ce que font les morts ;
Et que j’en suis venu —— tant la nuit étoilée

A fatigué de fois mes regards et mes vœux,

Et tant une pensée inquiète est mêlée

Aux racines de mes cheveux ! —-
A croire qu’à la mort, continuant sa route,

L’âme, se souvenant de son humanité,

Envolée à jamais sous la céleste voûte,

A franchir l’infini passait l’éternité !
Et que les morts voyaient l’extase et la prière,

Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,

Et qu’ils étaient pareils à la mouche ouvrière,

Au vol rayonnant, aux pieds d’or,
Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,

Semble une âme visible en ce monde réel,

Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,

Leur laisse le parfum en leur prenant le miel !
Et qu’ainsi, faits vivants par le sépulcre même,

Nous irions tous un jour, dans l’espace vermeil,

Lire l’œuvre infinie et l’éternel poëme,

Vers à vers, soleil à soleil !
Admirer tout système en ses formes fécondes,

Toute création dans sa variété,

Et, comparant à Dieu chaque face des mondes,

Avec l’âme de tout confronter leur beauté !
Et que chacun ferait ce voyage des âmes,

Pourvu qu’il ait souffert, pourvu qu’il ait pleuré.

Tous ! hormis les méchants, dont les esprits infâmes

Sont comme un livre déchiré.
Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,

Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,

Châtiés à la fois par le ciel et la terre,

Par l’aspiration et par le souvenir !
III
Saturne ! sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !

Bagne du ciel ! prison dont le soupirail luit !

Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres !

Enfer fait d’hiver et de nuit !
Son atmosphère flotte en zones tortueuses.

Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,

font, dans son ciel d’airain, deux arches monstrueuses

D’où tombe une éternelle et profonde terreur.
Ainsi qu’une araignée au centre de sa toile,

Il tient sept lunes d’or qu’il lie à ses essieux ;

Pour lui, notre soleil, qui n’est plus qu’une étoile,

Se perd, sinistre, au fond des cieux !
Les autres univers, l’entrevoyant dans l’ombre,

Se sont épouvantés de ce globe hideux.

Tremblants, ils l’ont peuplé de chimères sans nombre,

En le voyant errer formidable autour d’eux !
IV
Oh ! ce serait vraiment un mystère sublime

Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,

Qui flamboie à nos yeux ouverts comme un abîme,

Fût l’intérieur du tombeau !
Que tout se révélât à nos paupières closes !

Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés !

Qu’en est-il de ce rêve et de bien d’autres choses ?

Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
V
Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,

Le patriarche, ému d’un redoutable effroi,

Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère

Ont fait des songes comme moi ;
Que, dans sa solitude auguste, le prophète

Voyait, pour son regard plein d’étranges rayons,

Par la même fêlure aux réalités faite,

S’ouvrir le monde obscur des pâles visions ;
Et qu’à l’heure où le jour devant la nuit recule,

Ces sages que jamais l’homme, hélas ! ne comprit,

Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule

Le trouble de leur sombre esprit ;
Tandis que l’eau sortait des sources cristallines,

Et que les grands lions, de moments en moments,

Vaguement apparus au sommet des collines,

Poussaient dans le désert de longs rugissements !
Avril 1839.

Voyage De Nuit

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.

Chaque religion est une tour sonore ;

Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;

Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,

Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,

Rendre un son différent à la cloche éternelle.

Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.

Tout l’équipage humain semble en démence ; on met

Un aveugle en vigie, un manchot à la barre ;

À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,

À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,

À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,

Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,

Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,

Que le vieux temps revient et nous mord les talons,

Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !

Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre

S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre

Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.

Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,

Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.

Nous appelons science un tâtonnement sombre.

L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,

S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également

De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.

Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,

Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.

Le mal peut être joie, et le poison parfum.

Le crime avec la loi, morne et mélancolique,

Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.

Nous entendons, sans voir la source ni la fin,

Derrière notre nuit, derrière notre faim,

Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.

Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?

Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons

Affirment à la fois. Doute, Adam ! nous voyons

De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;

Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;

Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,

L’homme de l’infini traverse les climats.

Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,

Et de nos passions arrache des nuées ;

Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !

Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,

Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,

Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,

Et qui porte nos maux, fourmillement humain,

Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;

Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,

À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore,

De moment en moment le sort est moins obscur,

Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.

Marine-Terrace, octobre 1855.

Sous Les Arbres

Ils marchaient à côté l’un de l’autre; des danses

Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s’arrêtaient,

Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,

Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,

Sur la création au sourire innocent

Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,

Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille

Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;

Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,

Puis elle reprenait: -Parlons de nos amours.
-Je suis en haut, je suis en bas,- lui disait-elle,

-Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut.-

Il demandait comment chaque plante s’appelle,

Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.

O bois! ô prés! nature où tout s’absorbe en un,

Le parfum de la fleur est votre petite âme,

Et l’âme de la femme est votre grand parfum!
La nuit tombait; au tronc d’un chêne, noir pilastre,

Il s’adossait pensif; elle disait: -Voyez

-Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,

-Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.-
Juin 18

Spes

De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,

Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va

Se casser l’aile et d’où redescend la prière,

En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,

L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,

Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,

Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,

Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;

Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,

L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !

L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;

L’univers tout entier est un géant sinistre ;

L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;

Tout semble le chevet d’un immense mourant ;

Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,

Au fond, une lueur imperceptible rampe ;

C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.

Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,

Regarde la clarté du haut de la colline ;

Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,

Raille et nie ; et, passant confus, marcheurs nombreux,

Toute la foule éclate en rires ténébreux

Quand ce vivant qui n’a d’autre signe lui-même

Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,

Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :

Cette blancheur est plus que toute cette nuit !

Janvier 1856.

Trois Ans Après

Il est temps que je me repose ;

Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez pas d’autre chose

Que des ténèbres où l’on dort !
Que veut-on que je recommence ?

Je ne demande désormais

À la création immense

Qu’un peu de silence et de paix !
Pourquoi m’appelez-vous encore ?

J’ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l’aurore,

Peut s’en aller avant le soir.
À vingt ans, deuil et solitude !

Mes yeux, baissés vers le gazon,

Perdirent la douce habitude

De voir ma mère à la maison.
Elle nous quitta pour la tombe ;

Et vous savez bien qu’aujourd’hui

Je cherche, en cette nuit qui tombe,

Un autre ange qui s’est enfui !
Vous savez que je désespère,

Que ma force en vain se défend,

Et que je souffre comme père,

Moi qui souffris tant comme enfant !
Mon œuvre n’est pas terminée,

Dites-vous. Comme Adam banni,

Je regarde ma destinée,

Et je vois bien que j’ai fini.
L’humble enfant que Dieu m’a ravie

Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;

C’était le bonheur de ma vie

De voir ses yeux me regarder.
Si ce Dieu n’a pas voulu clore

L’œuvre qui me fit commencer,

S’il veut que je travaille encore,

Il n’avait qu’à me la laisser !
Il n’avait qu’à me laisser vivre

Avec ma fille à mes côtés,

Dans cette extase où je m’enivre

De mystérieuses clartés !
Ces clartés, jour d’une autre sphère,

O Dieu jaloux, tu nous les vends !

Pourquoi m’as-tu pris la lumière

Que j’avais parmi les vivants ?
As-tu donc pensé, fatal maître,

Qu’à force de te contempler,

Je ne voyais plus ce doux être,

Et qu’il pouvait bien s’en aller !
T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,

Hélas ! perd son humanité

À trop voir cette splendeur sombre

Qu’on appelle la vérité ?
Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,

Que son cœur est mort dans l’ennui,

Et qu’à force de voir le gouffre,

Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,

Et que désormais, endurci,

N’ayant plus ici-bas de joies,

Il n’a plus de douleurs aussi ?
As-tu pensé qu’une âme tendre

S’ouvre à toi pour mieux se fermer,

Et que ceux qui veulent comprendre

Finissent par ne plus aimer ?
O Dieu ! vraiment, as-tu pu croire

Que je préférais, sous les cieux,

L’effrayant rayon de ta gloire

Aux douces lueurs de ses yeux !
Si j’avais su tes lois moroses,

Et qu’au même esprit enchanté

Tu ne donnes point ces deux choses,

Le bonheur et la vérité,
Plutôt que de lever tes voiles,

Et de chercher, cœur triste et pur,

À te voir au fond des étoiles,

O Dieu sombre d’un monde obscur,
J’eusse aimé mieux, loin de ta face,

Suivre, heureux, un étroit chemin,

Et n’être qu’un homme qui passe

Tenant son enfant par la main !
Maintenant, je veux qu’on me laisse !

J’ai fini ! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse

Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
Vous qui me parlez, vous me dites

Qu’il faut, rappelant ma raison,

Guider les foules décrépites

Vers les lueurs de l’horizon ;
Qu’à l’heure où les peuples se lèvent

Tout penseur suit un but profond ;

Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,

Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
Qu’une âme, qu’un feu pur anime,

Doit hâter, avec sa clarté,

L’épanouissement sublime

De la future humanité ;
Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,

Sans redouter les océans,

Aux fêtes des choses nouvelles,

Aux combats des esprits géants !
Vous voyez des pleurs sur ma joue,

Et vous m’abordez mécontents,

Comme par le bras on secoue

Un homme qui dort trop longtemps.
Mais songez à ce que vous faites !

Hélas ! cet ange au front si beau,

Quand vous m’appelez à vos fêtes,

Peut-être a froid dans son tombeau.
Peut-être, livide et pâlie,

Dit-elle dans son lit étroit :

-Est-ce que mon père m’oublie

-Et n’est plus là, que j’ai si froid ?-
Quoi ! lorsqu’à peine je résiste

Aux choses dont je me souviens,

Quand je suis brisé, las et triste,

Quand je l’entends qui me dit : -Viens !-
Quoi ! vous voulez que je souhaite,

Moi, plié par un coup soudain,

La rumeur qui suit le poète,

Le bruit que fait le paladin !
Vous voulez que j’aspire encore

Aux triomphes doux et dorés !

Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !

Que je crie : -Allez ! espérez !-
Vous voulez que, dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée

Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
Novembre 1846.

Tu Peux, Comme Il Te Plaît, Me Faire Jeune Ou Vieux

Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.

Comme le soleil fait serein ou pluvieux

L’azur dont il est l’âme et que sa clarté dore,

Tu peux m’emplir de brume ou m’inonder d’aurore.

Du haut de ta splendeur, si pure qu’en ses plis,

Tu sembles une femme enfermée en un lys,

Et qu’à d’autres moments, l’oeil qu’éblouit ton âme

Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme.

Si tu m’as souri, Dieu! tout mon être bondit!

Si, Madame, au milieu de tous, vous m’avez dit,

A haute voix: -Bonjour, Monsieur-, et bas: -Je t’aime!-

Si tu m’as caressé de ton regard suprême,

Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand;

Ta prunelle m’éclaire en me transfigurant;

J’ai le reflet charmant des yeux dont tu m’accueilles;

Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,

On sent de la gaîté sous chacun de mes mots;

Je cours, je vais, je ris; plus d’ennuis, plus de maux;

Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse!

Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse;

Qu’il me faille porter en moi, jusqu’à demain,

L’énigme de ta main retirée à ma main;

– Qu’ai-je fait? qu’avait-elle? Elle avait quelque chose.

Pourquoi, dans la rumeur du salon où l’on cause,

Personne n’entendant, me disait-elle vous?

Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux

A passé comme passe au ciel une nuée,

Je sens mon âme en moi toute diminuée;

Je m’en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul;

Il semble que sur moi, secouant son linceul,

Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre;

Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre;

Le chagrin — âge et deuil, hélas! ont le même air,

Assombrit chaque trait de mon visage amer,

Et m’y creuse une ride avec sa main pesante.

Joyeux, j’ai vingt-cinq ans; triste, j’en ai soixante.

Paris, juin 18

Un Jour Je Vis

Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,

Un jour jPasser, gonflant ses voiles,

Un rapide navire enveloppé de vents,

Un jour jDe vagues et d’étoiles ;
Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,

Un jour jQue l’autre abîme touche,

Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux

Un jour jNe voyaient pas la bouche :
— Poëte, tu fais bien ! poëte au triste front,

Un jour jTu rêves près des ondes,

Et tu tires des mers bien des choses qui sont

Un jour jSous les vagues profondes !
La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,

Un jour jTout destin montre et nomme ;

Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;

Un jour jLe navire, c’est l’homme. —

15 juin 1839.