Les Pauvres

Il est ainsi de pauvres coeurs

Avec, en eux, des lacs de pleurs,

Qui sont pâles, comme les pierres

D’un cimetière.
Il est ainsi de pauvres dos

Plus lourds de peine et de fardeaux

Que les toits des cassines brunes,

Parmi les dunes.
Il est ainsi de pauvres mains,

Comme feuilles sur les chemins,

Comme feuilles jaunes et mortes,

Devant la porte.
Il est ainsi de pauvres yeux

Humbles et bons et soucieux

Et plus tristes que ceux des bêtes

Sous la tempête.
Il est ainsi de pauvres gens,

Aux gestes las et indulgents,

Sur qui s’acharne la misère,

Au long des plaines de la terre.

Les Saints

Dreling, dreling,

C’est la fête de tous les Saints.
On en connaît qui sont venus,

– dites, de quels pays d’or et d’ivoire ! –

Depuis des temps que nul n’a retenus,

Dans ma contrée, en sa mémoire.

On en connaît qui sont partis de Trébizonde,

Dieu sait par quels chemins,

N’ayant pour seuls trésors au monde

Que deux lys clairs, entre leurs mains.
Dreling, dreling,

C’est la tête de tous les Saints.
J’en sais de très pauvres, mais très honnêtes,

Là-bas, au fond d’un bourg flamand,

Eloi, Bernard, Corneille, Amand,

Qui font le bien aux bêtes ;

Et quelques-uns laissés pour compte

Aux gens pieux qui vous le content,

En Campine, dans le pays amer,

Par des hommes qu’hallucinait la mer.
Dreling, dreling,

C’est la fête de tous les Saints.
D’autres règnent aux carrefours,

Où les commères les injurient,

A poings tendus, avec furie,

Dès qu’ils ajournent leurs secours ;

Et tels sont gras et tels sont maigres,

Les uns bossus, les autres droits,

Mais tous, revêtus d’or, comme autrefois

Les mages blancs et les rois nègres.
Dreling, dreling,

C’est la fête de tous les Saints.
En voici dont la pauvre image

Orne le môle d’un vieux port

Et que l’orage en ses doigts tord

Sur leur petit socle à ramages ;

D’autres sont là, près du bois sourd,

Dans une niche au creux d’un frêne,

D’où leur tête d’un poids trop lourd

A chu dans l’eau de leur fontaine.
Mais qu’importe qu’ils soient grandis

Ou rabaissés sur cette terre,

Saints de la pluie ou du tonnerre

Ne sont-ils pas au paradis ?

Aussi, pour ne froisser personne, ont-ils choisi

Leur fête en or, au temps précis,

Où les vents d’ouest, par les champs cornent,

Le premier jour du grand mois morne.

La Petite Vierge

La petite Vierge Marie

Passe les soirs de mai par la prairie,

Ses pieds légers frôlant les brumes,

Ses deux pieds blancs comme deux plumes.
S’en va comme une infante,

Corsage droit, jupes bouffantes,

Avec, à sa ceinture, un bruit bougeant

Et clair de chapelet d’argent.
Aux deux côtés de la rivière

Poussent par tas les fleurs trémières,

Mais la Vierge, de berge en berge,

Ne cherche que les lys royaux

Qui s’érigent au bord de l’eau

Comme flamberges.
Et puis saisit entre ses doigts,

Un peu roides de séculaire empois,

Un insecte qui dort, ailes émeraudées,

Au coeur des plantes fécondées.
Et de sa douce main, enfin,

Détache une chèvre qui broute

A son piquet, au bord des routes,

Et doucement la baise et la caresse

Et gentiment la mène en laisse.
Alors, la petite Vierge Marie

S’en vient trouver le vieux tilleul de la prairie,

Dont les rameaux pareils à des trophées

Recèlent les mille légendes,
Et, humble, adresse enfin ces trois offrandes,

Sous le grand arbre, aux bonnes fées,

Qui autrefois, au temps des merveilleuses seigneuries,

Furent comme elle aussi

Les bonnes dames de la prairie.

La Saint-jean

Dansez sur la berge, les flammes,

Comme de petites madames,

Comme de tristes petites madames.
Voici les soirs de la Saint-Jean

Au long du fleuve et des étangs.

Dansez sur la berge, les flammes,

Avec des gamins roux autour de vous,

Copeaux follets, folles spirales,

Dansez, dansez, dansez,

Petites flammes pastorales.
L’oiseau vous frôle et jette un cri,

Les petites madames.
Le vent vous fouette et vous rougit,

Les petites madames.
Le curé passe et vous bénit,

Les petites madames.
Voici les soirs et l’horizon couleur de lie,

Dansez, dansez, les petites madames,

Dansez votre mélancolie.

Déjà la nuit et ses ombres se meuvent

Comme des veuves

Au long des fleuves ;

Dansez encor, dansez, les flammes,

Pour le bon Dieu

Un peu

Et rendez-lui votre âme,

Votre âme avec toutes ses flammes,

Les vacillantes petites madames.

Décembre

(Les hôtes)
– Ouvrez, les gens, ouvrez la porte,

je frappe au seuil et à l’auvent,

ouvrez, les gens, je suis le vent,

qui s’habille de feuilles mortes.
– Entrez, monsieur, entrez, le vent,

voici pour vous la cheminée

et sa niche badigeonnée ;

entrez chez nous, monsieur le vent.
– Ouvrez, les gens, je suis la pluie,

je suis la veuve en robe grise

dont la trame s’indéfinise,

dans un brouillard couleur de suie.
– Entrez, la veuve, entrez chez nous,

entrez, la froide et la livide,

les lézardes du mur humide

s’ouvrent pour vous loger chez nous.
– Levez, les gens, la barre en fer,

ouvrez, les gens, je suis la neige,

mon manteau blanc se désagrège

sur les routes du vieil hiver.
– Entrez, la neige, entrez, la dame,

avec vos pétales de lys

et semez-les par le taudis

jusque dans l’âtre où vit la flamme.
Car nous sommes les gens inquiétants

qui habitent le Nord des régions désertes,

qui vous aimons dites, depuis quels temps ? –

pour les peines que nous avons par vous souffertes.