Contre Les Bucherons De La Forest De Gastine

Elégie
Quiconque aura premier la main embesongnée

A te couper, forest, d’une dure congnée,

Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,

Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,

Qui coupa de Cerés le Chesne venerable

Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,

Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,

Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :

Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,

Et se devore après par les dents de la guerre.
Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,

Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests

Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme

Tout son bien à payer la principale somme.
Que tousjours sans repos ne face en son cerveau

Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,

Porté d’impatience et de fureur diverse,

Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.
Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,

Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force

Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?

Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur

Pour piller un butin de bien peu de valeur,

Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses

Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?
Forest, haute maison des oiseaux bocagers,

Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers

Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere

Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.
Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,

Enflant son flageolet à quatre trous persé,

Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,

Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :

Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :

Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,

Dont l’ombrage incertain lentement se remue,

Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :

Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy

Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.
Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,

Où premier j’accorday les langues de ma lyre,

Où premier j’entendi les fleches resonner

D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :

Où premier admirant la belle Calliope,

Je devins amoureux de sa neuvaine trope,

Quand sa main sur le front cent roses me jetta,

Et de son propre laict Euterpe m’allaita.
Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,

De tableaux et de fleurs autrefois honorées,

Maintenant le desdain des passans alterez,

Qui bruslez en Esté des rayons etherez,

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,

Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.
Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,

Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,

Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,

Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre

Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,

De massacrer ainsi nos peres nourriciers.
Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !

Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,

Qui dit que toute chose à la fin perira,

Et qu’en changeant de forme une autre vestira :

De Tempé la vallée un jour sera montagne,

Et la cyme d’Athos une large campagne,

Neptune quelquefois de blé sera couvert.

La matiere demeure, et la forme se perd.

Élégie Aux Nymphes De Vaux

Remplissez l’air de cris en vos grottes profondes ;

Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes,

Et que l’Anqueuil enflé ravage les trésors

Dont les regards de Flore ont embelli ses bords

On ne blâmera point vos larmes innocentes ;

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes :

Chacun attend de vous ce devoir généreux ;

Les Destins sont contents : Oronte est malheureux.

Vous l’avez vu naguère au bord de vos fontaines,

Qui, sans craindre du Sort les faveurs incertaines,

Plein d’éclat, plein de gloire, adoré des mortels,

Recevait des honneurs qu’on ne doit qu’aux autels.

Hélas ! qu’il est déchu de ce bonheur suprême !

Que vous le trouveriez différent de lui-même !

Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits

Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,

Hôtes infortunés de sa triste demeure,

En des gouffres de maux le plongent à toute heure.

Voici le précipice où l’ont enfin jeté

Les attraits enchanteurs de la prospérité !

Dans les palais des rois cette plainte est commune,

On n’y connaît que trop les jeux de la Fortune,

Ses trompeuses faveurs, ses appâts inconstants ;

Mais on ne les connaît que quand il n’est plus temps.

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles,

Qu’on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,

Il est bien malaisé de régler ses désirs ;

Le plus sage s’endort sur la foi des Zéphyrs.

Jamais un favori ne borne sa carrière ;

Il ne regarde pas ce qu’il laisse en arrière ;

Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit

Ne le saurait quitter qu’après l’avoir détruit.

Tant d’exemples fameux que l’histoire en raconte

Ne suffisaient-ils pas, sans la perte d’Oronte ?

Ah ! si ce faux éclat n’eût point fait ses plaisirs,

Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,

Qu’il pouvait doucement laisser couler son âge !

Vous n’avez pas chez vous ce brillant équipage,

Cette foule de gens qui s’en vont chaque jour

Saluer à longs flots le soleil de la Cour :

Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense

Du repos, du loisir, de l’ombre, et du silence,

Un tranquille sommeil, d’innocents entretiens ;

Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle.

Vous, dont il a rendu la demeure si belle,

Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appâts,

Si le long de vos bords Louis porte ses pas,

Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage.

Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;

Du titre de clément rendez-le ambitieux :

C’est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu’il contemple la vie :

Dès qu’il put se venger il en perdit l’envie.

Inspirez à Louis cette même douceur :

La plus belle victoire est de vaincre son coeur.

Oronte est à présent un objet de clémence ;

S’il a cru les conseils d’une aveugle puissance,

Il est assez puni par son sort rigoureux ;

Et c’est être innocent que d’être malheureux.

Élégie Cinquième

J’avais cru jusqu’ici bien connaître l’amour :

Je me trompais, Clymène ; et ce n’est que d’un jour

Que je sais à quel point peuvent monter ses peines.

Non pas qu’ayant brûlé pour beaucoup d’inhumaines,

Un esclavage dur ne m’ait assujetti ;

Mais je compte pour rien tout ce que j’ai senti.

Des douleurs qu’on endure en servant une belle

Je n’avais pas encor souffert la plus cruelle.

La Jalousie aux yeux incessamment ouverts,

Monstre toujours fécond en fantômes divers,

Jusque-là, grâce aux dieux, n’en avait pu produire

Que mon coeur eût trouvés capables de lui nuire.

Pour les autres tourments, ils m’étaient fort communs :

Je nourrissais chez moi les soucis importuns,

La folle inquiétude en ses plaisirs légère,

Des lieux où l’on la porte hôtesse passagère ;

J’y nourrissais encor les désirs sans espoir,

Les soins toujours veillants, le chagrin toujours noir,

Les peines que nous cause une éternelle absence.

Tous ces poisons mêlés composaient ma souffrance ;

La jalousie y joint à présent son ennui :

Hélas ! je ne connais l’amour que d’aujourd’hui.

Un mal qui m’est nouveau s’est glissé dans mon âme ;

Je meurs. Ah ! si c’était seulement de ma flamme !

Si je ne périssais que par mon seul tourment !

Mais le vôtre me perd : Clymène, un autre amant,

Même après son trépas, vit dans votre mémoire ;

Il y vivra longtemps ; vos pleurs me le font croire.

Un mort a dans la tombe emporté votre foi !

Peut-être que ce mort sut mieux aimer que moi ?

Certes, il en donna des marques bien certaines,

Quand, pour le soulager de l’excès de ses peines,

Vous lui voulûtes bien conseiller, par pitié,

De réduire l’amour aux termes d’amitié.

Il vous crut ; et pour moi, je n’ai d’obéissance

Que quand on veut que j’aime avecque violence.

Tant d’ardeur semblera condamnable à vos yeux ;

Mais n’aimez plus ce mort, et vous jugerez mieux.

Comment ne l’aimer plus ? on y songe à toute heure,

On en parle sans cesse, on le plaint, on le pleure ;

Son bonheur avec lui ne saurait plus vieillir :

Je puis vous offenser, il ne peut plus faillir.

Ô trop heureux amant ! ton sort me fait envie.

Vous l’appelez ami ! je crois qu’en votre vie

Vous n’en fîtes un seul qui le fût à ce point.

J’en sais qui vous sont chers, vous ne m’en parlez point :

Pour celui-ci, sans cesse il est dans votre bouche.

Clymène, je veux bien que sa perte vous touche ;

Pleurez-la, j’y consens : ce regret est permis ;

Mais ne confondez point l’amant et les amis.

Votre coeur juge mal du motif de sa peine :

Ces pleurs sont pleurs d’amour, je m’y connais, Clymène ;

Des amis si bien faits méritent, entre nous,

Que sous le nom d’amants ils soient pleurés par vous.

Ne déguisez donc plus la cause de vos larmes ;

Avouez que ce mort eut pour vous quelques charmes.

Il joignait les beautés de l’esprit et du corps ;

Ce n’étaient cependant que ses moindres trésors :

Son âme l’emportait. Quoiqu’on prise la mienne,

Je la réformerais de bon coeur sur la sienne.

Exceptez-en un point qui fait seul tous mes biens :

Je ne changerais pas mes feux contre les siens.

Puisqu’il n’était qu’ami, je le surpasse en zèle ;

Et mon amour vaut bien l’amitié la plus belle.

Je n’en puis relâcher. N’engagez point mon coeur

A tenter les moyens d’en être le vainqueur :

Je me l’arracherais ; et vous en seriez cause.

Moi cesser d’être amant ! et puis-je être autre chose ?

Puis-je trouver en vous ce que j’ai tant loué,

Et vouloir pour ami, sans plus, être avoué ?

Non, Clymène, ce bien, encor qu’inestimable,

N’a rien de votre part qui me soit agréable ;

D’une autre que de vous je pourrais l’accepter ;

Mais quand vous me l’offrez, je dois le rejeter.

Il ne m’importe pas que d’autres en jouissent ;

Gardez votre présent à ceux qui me haïssent.

Aussi bien ne m’est-il réservé qu’à demi.

Dites, me traitez-vous encor comme un ami ?

Tâchez-vous de guérir mon coeur de sa blessure ?

On dirait que ma mort vous semble trop peu sûre.

Depuis que je vous vois, vous m’offrez tous les jours

Quelque nouveau poison forgé par les Amours.

C’est tantôt un clin d’oeil, un mot, un vain sourire,

Un rien ; et pour ce rien nuit et jour je soupire !

L’ai-je à peine obtenu, vous y joignez un mal

Qu’après moi l’on peu dire à tous amants fatal.

Vous me rendez jaloux ; et de qui ? Quand j’y songe,

Il n’est excès d’ennuis où mon coeur ne se plonge.

J’envie un rival mort ! M’ajoutera-t-on foi

Quand je dirai qu’un mort est plus heureux que moi ?

Cependant il est vrai. Si mes tristes pensées

Vous sont avec quelque art sur le papier tracées,

  » Cléandre, dites-vous, avait cet art aussi.   »

Si par de petits soins j’exprime mon souci,

  » Il en faisait autant, mais avec plus de grâce.   »

Enfin, si l’on vous croit, en rien je ne le passe ;

Vous vous représentez tout ce qui vient de lui,

Tandis que dans mes yeux vous lisez mon ennui.

Ce n’est pas tout encor : vous voulez que je voie

Son portrait, où votre âme a renfermé sa joie :

  » Remarquez, me dit-on, cet air rempli d’attraits.   »

J’en remarque après vous jusques aux moindres traits ;

Je fais plus : je les loue, et souffre que vos larmes

Arrosent à mes yeux ce portrait plein de charmes.

Quelquefois je vous dis :   » C’est trop parler d’un mort   » ;

A peine on s’en est tu, qu’on en reparle encor.

  » Je porte, dites-vous, malheur à ceux que j’aime :

Le Ciel, dont la rigueur me fut toujours extrême,

Leur fait à tous la guerre, et sa haine pour moi

S’étendra sur quiconque engagera ma foi.

Mon amitié n’est pas un sort digne d’envie :

Cléandre, tu le sais, il t’en coûte la vie.

Hélas ! il m’a longtemps aimée éperdument ;

En présence des dieux il en faisait serment :

Je n’ai réduit son feu qu’avec beaucoup de peine.   »

Si vous l’avez réduit, avouez-moi, Clymène,

Que le mien, dont l’ardeur augmente tous les jours,

Mieux que celui d’un mort mérite vos amours.

Élégie Deuxième

Amour, que t’ai-je fait ? dis-moi quel est mon crime :

D’où vient que je te sers tous les jours de victime ?

Qui t’oblige à m’offrir encor de nouveaux fers ?

N’es-tu point satisfait des maux que j’ai soufferts ?

Considère, cruel, quel nombre d’inhumaines

Se vante de m’avoir appris toutes tes peines ;

Car, quant à tes plaisirs, on ne m’a jusqu’ici

Fait connaître que ceux qui sont peines aussi.

J’aimai, je fus heureux : tu me fus favorable

En un âge où j’étais de tes dons incapable ;

Chloris vint une nuit : je crus qu’elle avait peur.

Innocent ! Ah ! pourquoi hâtait-on mon bonheur ?

Chloris se pressa trop ; au contraire, Amarille

Attendit trop longtemps à se rendre facile.

Un an s’était déjà sans faveurs écoulé,

Quand, l’époux de la belle aux champs étant allé,

J’aperçus dans les yeux d’Amarille gagnée

Que l’heure du berger n’était pas éloignée.

Elle fit un soupir, puis dit en rougissant :

  » Je ne vous aime point, vous êtes trop pressant ;

Venez sur le minuit, et qu’aucun ne vous voie.   »

Quel amant n’aurait cru tenir alors sa proie ?

En fut-il jamais un que l’on vit approcher

Plus près du bon moment, sans y pouvoir toucher ?

Amarille m’aimait ; elle s’était rendue

Après un an de soins et de peine assidue.

Les chagrins d’un jaloux irritaient nos désirs ;

Nos maux nous promettaient des biens et des plaisirs.

La nuit que j’attendais tendit enfin ses voiles,

Et me déroba même aux yeux de ses étoiles :

Ni joueur, ni filou, ni chien, ne me troubla.

J’approchai du logis : on vint, on me parla ;

Ma fortune, ce coup, me semblait assurée.

  » Venez demain, dit-on, la clef s’est égarée.   »

Le lendemain l’époux se trouva de retour.

Eh bien ! me plains-je à tort ? me joues-tu pas, Amour ?

Te souvient-il encor de certaine bergère ?

On la nomme Philis ; elle est un peu légère :

Son coeur est soupçonné d’avoir plus d’un vainqueur,

Mais son visage fait qu’on pardonne à son coeur.

Nous nous trouvâmes seuls : la pudeur et la crainte

De roses et de lis à l’envi l’avaient peinte.

Je triomphai des lis et du coeur dès l’abord ;

Le reste ne tenait qu’à quelque rose encor.

Sur le point que j’allais surmonter cette honte,

On me vint interrompre au plus beau de mon conte :

Iris entre ; et depuis je n’ai pu retrouver

L’occasion d’un bien tout prêt de m’arriver.

Si quelque autre faveur a payé mon martyre,

Je ne suis point ingrat, Amour, je vais la dire :

La sévère Diane, en l’espace d’un mois,

Si je sais bien compter, m’a souri quatre fois ;

Chloé pour mon trépas a fait semblant de craindre ;

Amarante m’a plaint ; Doris m’a laissé plaindre ;

Clarice a d’un ‘regard mon tourment couronné ;

Je me suis vu languir dans les yeux de Daphné.

Ce sont là tous les biens donnés à mes souffrances ;

Les autres n’ont été que vaines espérances ;

Et, même en me trompant, cet espoir a tant fait

Que le regret que j’ai les rend maux en effet.

Quant aux tourments soufferts en servant quelque ingrate,

C’est où j’excelle : Amour, tu sais si je me flatte.

Te souvient-il d’Aminte ? il fallut soupirer,

Gémir, verser des pleurs, souffrir sans murmurer,

Devant que mon tourment occupât sa mémoire ;

Y songeait-elle encore ? hélas ! l’osé-je croire ?

Caliste faisait pis ; et, cherchant un détour,

Répondait d’amitié quand je parlais d’amour :

Je lui donne le prix sur toutes mes cruelles.

Enfin, tu ne m’as fait adorer tant de belles

Que pour me tourmenter en diverses façons.

Cependant ce n’est pas assez de ces leçons

Tu me fais voir Clymène ; elle a beaucoup de charmes ;

Mais pour une ombre vaine elle répand des larmes ;

Son coeur dans un tombeau fait voeu de s’enfermer,

Et, capable d’amour, ne me saurait aimer.

Il ne me restait plus que ce nouveau martyre :

Veux-tu que je l’éprouve, Amour ? tu n’as qu’à dire.

Quand tu ne voudrais pas, Clymène aura mon coeur :

Dis-le lui, car je crains d’irriter sa douleur.

Élégie Quatrième

Ah ! Clymène, j’ai cru vos yeux trop de légers ;

Un seul mot les a fait de langage changer.

Mon amour vous déplaît ; je vous nuis, je vous gêne :

Que ne me laissiez-vous dissimuler ma peine ?

Ne pouvais-je mourir sans que l’on sût pourquoi ?

Vouliez-vous qu’un rival pût triompher de moi ?

Tandis qu’en vous voyant il goûte des délices,

Vous le rendez heureux encor par mes supplices :

Il en jouit, Clymène, et vous y consentez !

Vos regards et mes jours par lui seront comptés !

J’ose à peine vous voir ; il vous parle à toute heure !

Honte, dépit, amour, quand faut-il que je meure ?

Hélas ! étais-je né pour un si triste sort ?

Sont-ce là les plaisirs qui m’attendaient encor ?

Vous me deviez, Clymène, une autre destinée.

Mais, puisque mon ardeur est par vous condamnée,

Le jour m’est ennuyeux, le jour ne m’est plus rien.

Qui me consolera ? je fuis tout entretien ;

Mon coeur veut s’occuper sans relâche à sa flamme :

Voilà comme on vous sert ; on n’a que vous dans l’âme.

Devant que sur vos traits j’eusse porté les yeux,

Je puis dire que tout me riait sous les cieux.

Je n’importunais pas au moins par mes services ;

Pour moi le monde entier était plein de délices :

J’étais touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours ;

Mes amis me cherchaient, et parfois mes amours.

Que si j’eusse voulu leur donner de la gloire,

Phébus m’aimait assez pour avoir lieu de croire

Qu’il n’eût en ce besoin osé se démentir ;

Je ne l’invoque plus que pour vous divertir.

Tous ces biens que j’ai dits n’ont plus pour moi de charmes ;

Vous ne m’avez laissé que l’usage des larmes ;

Encor me prive-t-on du triste réconfort

D’en arroser les mains qui me donnent la mort.

Adieu plaisirs, honneurs, louange bien-aimée :

Que me sert le vain bruit d’un peu de renommée ?

J’y renonce à présent ; ces biens ne m’étaient doux

Qu’autant qu’ils me pouvaient rendre digne de vous.

Je respire à regret, l’âme m’est inutile ;

J’aimerais autant être une cendre infertile

Que d’enfermer un coeur par vos traits méprisé :

Clymène, il m’est nouveau de le voir refusé.

Hier encor, ne pouvant maîtriser mon courage,

Je dis sans y penser :   » Tout changement soulage ;

Amour, viens me guérir par un autre tourment.

Non, ne viens pas, Amour, dis-je au même moment

Ma cruelle me plaît ; vois ses yeux et sa bouche.

Ô dieux ! qu’elle a d’appâts ! qu’elle plaît ! qu’elle touche !

Dis-moi s’il fut jamais rien d’égal dans ta Cour :

Ma cruelle me plaît ; non, ne vient pas, Amour.   »

Ainsi je m’abandonne au charme qui me lie :

Les noeuds n’en finiront qu’avec ceux de ma vie.

Puissent tous les malheurs s’assembler contre moi,

Plutôt que je vous manque un seul moment de foi !

Comme ai-je pu tomber dans une autre pensée ?

Un premier mouvement vous a donc offensée ?

Punissez-moi, Clymène, et vengez vos appâts ;

Avancez, s’il se peut, l’heure de mon trépas.

Lorsque je vous rendis ma dernière visite,

Votre accueil parut froid, vous fûtes interdite.

Clymène, assurément mon amour vous déplaît :

Pourquoi donc de ma mort retardez-vous l’arrêt ?

Faut-il longtemps souffrir pour l’honneur de vos charmes ?

Eh bien ! J’en suis content ; baignez-vous dans mes larmes ;

Je suis à vous, Clymène : heureux si quelque jour

Je vous plais par ma mort plus que par mon amour !

Élégie Sixième

Pour M.L.C.D.C.
Vous demandez, Iris, ce que je fais :

Je pense à vous, je m’épuise en souhaits.

Etre privé de les dire moi-même,

Aimer beaucoup, ne point voir ce que j’aime,

Craindre toujours quelque nouveau rival,

Voilà mon sort. Est-il tourment égal ?

Un amant libre a le Ciel moins contraire :

Il peut vous rendre un soin qui vous peut plaire ;

Ou, s’il ne peut vous plaire par des soins,

Il peut mourir à vos pieds tout au moins.

Car je crains tout ; un absent doit tout craindre ;

Je prends l’alarme aux bruits que j’entends feindre :

On dit tantôt que votre amour languit ;

Tantôt qu’un autre a gagné votre esprit.

Tout m’est suspect ; et cependant votre âme

Ne peut si tôt brûler d’une autre flamme :

Je la connais ; une nouvelle amour

Est chez Iris l’oeuvre de plus d’un jour.

Si l’on m’aimait, je suis sûr que l’on m’aime ;

Mais m’aimait-on ? Voilà ma peine extrême.

Dites-le-moi, puis le recommencez.

Combien ? cent fois ? Non, ce n’est pas assez :

Cent mille fois ? Hélas ! c’est peu de chose.

Je vous dirai, chère Iris, si je l’ose,

Qu’on ne le croit qu’au milieu des plaisirs

Que l’hyménée accorde à nos désirs.

Même un tel soin là-dessus nous dévore,

Qu’en le croyant on le demande encore.
Mais c’est assez douter de votre amour :

Doutez-vous point du mien à votre tour ?

Je vous dirai que toujours même zèle,

Toujours ardent, toujours pur et fidèle,

Règne pour vous dans le fond de mon coeur.

Je ne crains point la cruelle longueur

D’une prison où le sort vous oublie,

Ni les vautours de la mélancolie ;

Je ne crains point les languissants ennuis,

Les sombres jours, les inquiètes nuits,

Les noirs moments, l’oisiveté forcée,

Ni tout le mal qui s’offre à la pensée

Quand on est seul, et qu’on ferme sur vous

Porte sur porte, et verrous sur verrous.

Tout est léger. Mais je crains que votre âme

Ne s’attiédisse et s’endorme en sa flamme,

Ou ne préfère, après m’avoir aimé,

Quelque amant libre à l’amant enfermé.

Élégie Troisième

Me voici rembarqué sur la mer amoureuse,

Moi pour qui tant de fois elle fut malheureuse,

Qui ne suis pas encor du naufrage essuyé,

Quitte à peine d’un voeu nouvellement payé.

Que faire ? mon destin est tel qu’il faut que j’aime

On m’a pourvu d’un coeur peu content de lui-même,

Inquiet, et fécond en nouvelles amours :

Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours.

Si faut-il une fois brûler d’un feu durable ;

Que le succès en soit funeste ou favorable,

Qu’on me donne sujet de craindre ou d’espérer,

Perte ou gain, je me veux encore aventurer.

Si l’on ne suit l’Amour, il n’est douceur aucune :

Ce n’est point près des rois que l’on fait sa fortune ;

Quelque ingrate beauté qui nous donne des lois,

Encore en tire-t-on un souris quelquefois ;

Et, pour me rendre heureux, un souris peut suffire.

Clymène, vous pouvez me donner un empire,

Sans que vous m’accordiez qu’un regard d’un instant :

Tiendra-t-il à vos yeux que je ne sois content ?

Hélas ! qu’il est aisé de se flatter soi-même !

Je me propose un bien dont le prix est extrême,

Et ne sais seulement s’il m’est permis d’aimer.

Pourquoi non, s’il vous est permis de me charmer ?

Je verrai les Plaisirs suivre en foule vos traces,

Votre bouche sera la demeure des Grâces,

Mille dons près de vous me viendront partager ;

Et mille feux chez moi ne viendront pas loger !

Et je ne mourrai pas ! Non, Clymène, vos charmes

Ne paraîtront jamais sans me donner d’alarmes ;

Rien ne peut empêcher que je n’aime aussitôt.

Je veux brûler, languir, et mourir s’il le faut :

Votre aveu là-dessus ne m’est pas nécessaire.

Si pourtant vous aimer, Clymène, était vous plaire,

Que je serais heureux ! quelle gloire, quel bien !

Hors l’honneur d’être à vous je ne demande rien.

Consentez seulement de vous voir adorée :

Il n’est condition des mortels révérée

Qui ne me soit alors un objet de mépris.

Jupiter, s’il quittait le céleste pourpris,

Ne m’obligerait pas à lui céder ma peine.

Je suis plus satisfait de ma nouvelle chaîne

Qu’il ne l’est de sa foudre. Il peut régner là-haut :

Vous servir ici-bas c’est tout ce qu’il me faut.

Pour me récompenser, avouez-moi pour vôtre ;

Et, si le Sort voulait me donner à quelque autre,

Dites : < Je le réclame ; il vit dessous ma loi Je vous en avertis, cet esclave est à moi ; Du pouvoir de mes traits son coeur porte la marque, N'y touchez point.  " Alors je me croirai monarque. J'en sais de bien traités, d'autres il en est peu : Je serai plus roi qu'eux après un tel aveu. Daignez donc approuver les transports de mon zèle ; Il vous sera permis après d'être cruelle. De ma part, le respect et les soumissions, Les soins, toujours enfants des fortes passions, Les craintes, les soucis, les fréquentes alarmes, L'ordinaire tribut des soupirs et des larmes, Et, si vous le voulez, mes langueurs, mon trépas, Clymène, tous ces biens ne vous manqueront pas.