Pourrai-je Bien Sans Toi, Ma Chère Guide

Pourrai-je bien sans toi, ma chère guide

Montrer ce jour face sereine et claire ?

Mon oeil qui luit seulement pour te plaire,

Pourra il bien être de pluie vide ?
Si le doux feu de tes rais ne me guide,

Je suis certain de même ruine faire,

Que fut jadis le jeune téméraire,

Qui aux chevaux ardents mal tint la bride.
Ainsi Phébus dolent se prit à dire,

Ne voyant point l’Etoile blonde luire,

Qui le conduit. Puis ajouta encore :
Vieillard Titon debout : l’heure est venue.

Ah, n’as tu pas assez long temps tenue,

Entre tes bras jaloux ma blanche Aurore ?

Puisque Je Vois Que Mes Afflictions

Puisque je vois que mes afflictions

Sont au plus haut degré de leur effort,

Et que le Ciel conjuré à ma mort

A tout malheur me guide,

Regrets, soupirs, plaints, pleurs, et passions,

Je vous lâche la bride.
Je n’ai espoir que mon cri entendu

Puisse adoucir la fière cruauté

De ma déesse, et dame de beauté,

Mais ce mal me console,

Que c’est bien peu, m’étant déjà perdu,

De perdre ma parole.
Je sens couler et les jours, et les nuits,

Mais non l’effort de l’ardeur s’apaiser

De mes soupirs, ou la mer s’épuiser

Des larmes que je pleure,

Car le penser, sujet de mes ennuis,

Toujours en moi demeure.
Le trait par vous, ô mes yeux, fut reçu,

Qui me blessa au coeur si rudement,

Quand, attiré d’un vain contentement,

Lui fites ouverture.

Las, si par vous, mal cauts, je fus déçu,

Vous en payez l’usure.
Espoir trompeur, inutile secours,

Que je voulus à mes travaux choisir,

Songe illusif, ombre de mon désir,

Ta promesse faillie

Ne m’a laissé du fruit de mes discours

Que la mélancolie.
Je ne tiens point pour comble de malheur,

Car je me suis au deuil tant dédié,

Que j’aie mon bien, et moi-même oublié,

Que triste il me faut vivre,

Mais je me plains, que l’amère douleur

A la mort ne me livre.
Mourir ne puis, hélas, et ne vis point,

Si fais, je vis, misérable, d’autant

Que la douleur, qui me va combattant,

Aux plaints, aux pleurs me mène,

Et n’ai de vie au plaisir un seul point,

Vivant tout à la peine.
Quand je naquis, l’astre de mon destin

Tout incliné à cruelle impitié,

M’éloigna tant des aspects d’amitié,

Que je me hais moi-même.

Ah, je connais, mais trop tard, quelle fin

Prend qui vainement aime.
Laisse-moi seul en ce lieu tourmenter,

Chanson, non, mais complainte,

Car tu ne fais que le deuil augmenter,

Dont mon âme est atteinte.

Quand Elle Vit À La Mort Déployer

Quand elle vit à la Mort déployer

L’impiteux trait pour son voisin occire,

En permettant à la pitié d’élire

Siège en son coeur, se prit à larmoyer.
Et tant de traits, qu’Amour vint employer,

Pour me contraindre en infini martyre

Mourir toujours, n’ont jamais pu suffire,

Pour à pitié, tant soit peu, la ployer.
Bien mille morts, morts de moi qui l’adore,

N’ont eu pouvoir de l’émouvoir encore

A déluger par l’oeil quelque tristesse.
Mais je sais bien, ô tard, qu’il adviendra,

Que mes travaux perdus elle plaindra,

Lors que mes morts par la mort prendront cesse.

Quand Le Désir De Ma Haute Pensée

Quand le désir de ma haute pensée,

Me fait voguer en mer de ta beauté,

Espoir du fruit de ma grand’ loyauté,

Tient voile large à mon désir haussée.
Mais cette voile ainsi en l’air dressée,

Pour me conduire au port de privauté,

Trouve en chemin un flot de cruauté,

Duquel elle est rudement repoussée.
Puis de mes yeux la larmoyante pluie,

Et les grands vents de mon soupirant coeur,

Autour de moi émeuvent tel orage
Que si l’ardeur de ton amour n’essuie

Cette abondance, hélas, de triste humeur,

Je suis prochain d’un périlleux naufrage.

Quand Près De Toi Le Travail Je Repose

Quand près de toi le travail je repose,

Seule en ce monde image de merveille,

Du long souci, qui mon penser réveille,

Et qu’Amour dicte au parler quelque chose,
Je vois ta face en teint naïf de rose,

Être à la blanche, ou la rouge pareille,

Ore pâlir, puis devenir vermeille,

Tant au changeant ta couleur se dispose.
Vois que quand l’air son arc diversifie

En cent, et cent couleurs, il signifie

Le temps prochain humide et pluvieux.
Serait donc bien en l’air de ton visage

Ce teint changeant, quelque fâcheux présage,

Ainsi qu’Iris, au pleuvoir de mes yeux ?

Sonnet

Mon âme est en vos mains heureusement étreinte

Du plus gracieux noeud qu’oncq’ beauté n’enlaça ;

Une plus douce flèche oncques coeur ne blessa

Que celle qui par vous dedans mon sang est teinte ;

Plus docte poésie en votre esprit est peinte

Qu’oncques sur Iélicon Apollon n’en pensa ;

Un plus illustre rêts oncq’ Phébus n’élança

Qu’est celui dont mon coeur nourrit sa flamme empreinte,

De Python, des neuf Sueurs, et des Grâces, ensemble

La troupe des Vertus, en vous seule s’assemble,

Et la fureur d’Amour toute en moi seul abonde.

Si vous aimez autant doncq’ mes affections,

Comme doux m’est le joug de vos perfections,

Un si vrai pair d’amour ne serait point au monde.

Oeil Éloigné Du Jour, Qui Te Recrée

Oeil éloigné du Jour, qui te recrée,

Comme, en l’obscur d’une nuée épaisse

Peux-tu tirer une si vive espèce

D’un corps, non corps, qui vainement se crée ?
Coeur martelé, quelle Éride est entrée

Dedans ton fort ? quelle pâle crainte est-ce,

Qui d’engendrer ta ruine te presse,

Et d’allaiter la fère de Matrée ?
Tourne avec moi, tourne avec moi, mon oeil :

Le moindre rais de notre beau Soleil

Chassera l’ombre, et le ténébreux songe.
Courage, ô coeur, courage, où je te mène,

Un ris serein, un autre fils d’Alcmène,

Assommera la fère qui te ronge.

Pere Divin, Sapience Eternelle

Pere divin, sapience eternelle,

Commencement et fin de toute chose,

Ou en pourtrait indeleble repose

De l’Univers l’Idee universelle.
Voy de tes Raiz la plus belle estincelle

Qui soit ça-bas en corps humain enclose,

Que la trop fiere, impiteuse Parque ose

Tirer du clos de sa cendre mortelle.
Donq de mon feu pourra la flame claire,

Qui à vertu heureusement m’esclaire,

Me delaisser en tenebreuse plainte ?
Ah non : plustot pleuve la cruauté

Du Ciel sur moy, que voir celle clarté

De mon Soleil avant son soir esteinte.

À Cet Anneau Parfait En Forme Ronde

A cet anneau parfait en forme ronde,

Ensemble et toi, et moi, je parangonne.

La foi le clôt : la foi ne m’abandonne.

Son teint est d’or : moins que l’or tu n’es blonde.
S’il est semé de larmes : trop abonde

L’humeur en moi, qui proie au deuil me donne.

Si un écrit au dedans l’environne

Tu m’es au coeur en gravure profonde.
Sa foi retient un diamant lié

Et mon service à toi tout dédié

T’arrêtera ; tant sois cruelle, ou dure,
Et puis, ainsi que ni force, ni flamme

Peut consumer un diamant, (Madame)

Malgré tout sort sans fin mon amour dure.

Après Qu’amour Par Trop Mortelle Atteinte

Après qu’Amour par trop mortelle atteinte

M’eut fait au coeur une plaie piteuse,

Et qu’il connut que sa flamme amoureuse

Etait en moi bien ardemment empreinte :
Il retira sa flèche en mon sang teinte,

Laissant en moi son humeur venimeuse :

Mais ma maîstresse (hélas) trop rigoureuse,

Il ne toucha seulement que par feinte.
Or pour fuir la rigueur, qui me tue,

J’ai fait dessein d’abandonner ce lieu,

Où vit ma douce, et fâcheuse contraire.
Mais pour empêche, Amour, ce petit Dieu,

Couvrant mes yeux de son obscure nue,

Ne me permet de mon mal me distraire.

Au Premier Trait, Que Mon Oeil Rencontra

Au premier trait, que mon oeil rencontra

Des moins parfaits de sa perfection,

La plus grand part de ma dévotion

Soudainement en elle idolâtra.
Mais quand le son de sa voix pénétra

Dans mon ouïr, l’imagination

Ravissant haut ma contemplation,

Au plus parfait de son parfait entra.
Lors je connus que ce vermeil albâtre,

Pour qui mon oeil me rendait idolâtre,

Était fragile, et seulement un temple,
Temple sacré à celle Deité,

Qu’incessamment en toute humilité

Ma langue honore, et mon esprit contemple.

Bien Que Fortune En Haut Degré Te Range

Bien que Fortune en haut degré te range

Dessus sa roue, et combien que Nature

Pour t’embellir sur toute créature,

Te fasse luire en cette beauté d’Ange,
Si ne dois-tu dépriser la louange

Que tu reçois de moi, car l’écriture,

Plus que beauté mortelle, beaucoup dure :

L’écrit demeure, et fortune se change.
Crois que vieillesse enfin arrivera,

Laquelle, ou bien la mort, te privera

De ces doux traits dont mon coeur tu allumes,
Mais soient les coeurs amants réduits en cendre,

Si se feront encor par tout entendre

Les beaux écrits des amoureuses plumes.

Chanson

Plus subtile oeuvre tirée

Ne fut onc de soie ou d’or

Qu’est votre tresse dorée

De beauté riche trésor

Oncq’ amour plus sûrement

Ne tendit ses lacs ailleurs

Pour s’y celer cautement

Et surprendre mille coeurs.

La belle douce lumière

Qui luit dessous votre front

Semble l’étoile première

Qui l’ombre de la nuit rompt

Oncques d’un astre plus beau

Amour son brandon n’éprit,

Ni plus honnête flambeau

Pour rallumer un esprit.

A votre bouche ressemble

Un corail, qui tient fermés

Deux rangs de perles ensemble

D’ambre et de musc parfumés

Amour ne peut mieux choisir

Pour donner commencement

A un amoureux désir

Et le forcer doucement.

De la plus vermeille aurore,

Guide d’un soleil serein

Qui de blancheur se colore,

Vous est prêté ce beau teint

Amour oncques ne trouva

Un objet plus gracieux

Par lequel il éprouva

Comme il doit gagner les yeux.

D’Arachné ou de Minerve

Se prit votre belle main,

Qui tient la liberté serve

Et le coeur étreint au sein

Ce naeud gracieux et fort

A l’amour avez prêté,

Pour, contre tout autre effort,

Contraindre une volonté.

La contenance et la grâce

Peinte en votre gravité

Représente au vif la face

De la même majesté

Amour vous doit ressembler

Quand voletant par les lieux

Il fait dessous soi trembler

Et les hommes et les dieux.

Or cette beauté tant belle

N’eût jamais su toutefois

Ranger mon esprit rebelle

Sous les amoureuses lois,

Car déjà pour autre objet

Ayant souffert mille morts,

Il fuyait d’être sujet

A toutes beautés du corps.

Votre esprit qui en Parnasse

But tant de votre liqueur

Qu’il tient la dixième place

De l’Éliconien choeur,

C’est ce que j’ai admiré

Et qui tant m’attire à soi

Qu’aux mains d’amour j’ai juré

Une inviolable foi.

Lui, d’une éternelle source,

Éternel toujours vivra,

Mon amour de même course

Éternel donc le fuira

Et si vraie est la fureur

Dont Phébus le coeur me point,

Votre esprit, ni mon ardeur,

Ni mes vers ne mourront point.

Des Yeux Auxquels Ainsi, Qu’en Un Trophée

Des yeux auxquels ainsi, qu’en un Trophée

L’arc, et les traits d’Amour sont amassés :

Des cheveux d’or, crêpés, et enlacés

D’une coiffure en fin or étoffée
Et de la main, qui rendait échauffée

La volonté des fiers coeurs englacés :

Et des doux mots doucement prononcés,

Fut dessus moi victoire triomphée.
Ô de beauté céleste simulacre,

Riche ornement, et pompe de Nature,

Des rais divins lumière gracieuse
Doit ta victoire être plus glorieuse,

Pour tant de pleurs, fruit de ma peine dure,

Qu’incessamment en ton nom je consacre ?

Disgrâce

La haute Idée à mon univers mère,

Si hautement de nul jamais comprise,

M’est à présent ténébreuse Chimère.
Le tout, d’où fut toute ma forme prise,

Plus de mon tout, de mon tout exemplaire,

M’est simplement une vaine feintise.
Ce qui soulait mon imparfait parfaire

Par son parfait, sa force a retirée,

Pour mon parfait en imparfait refaire.
Le Ciel, qui fut mon haut Ciel Empyrée,

Fixe moteur de ma force première,

Pour m’affaiblir rend sa force empirée.
La grand clarté, à luire coutumière

En mon obscur, me semble être éclipsée

Pour me priver du jour de sa lumière.
La Sphère en rond, de circuit lassée

Pour ma faveur, malgré sa symétrie

En nouveau cours contre moi s’est poussée.
La harmonie, aux doux consens nourrie

Des sept accords, contre l’ordre sphérique

Horriblement entour mon ouïr crie.
Le clair Soleil, par la ligne écliptique

De son devoir mes yeux plus n’illumine,

Mais, puis que pis ne peut, se fait oblique.
La déité, qui de moi détermine,

De ne prévoir que mon malheur m’assure,

Et au passer du temps mon bien termine.
L’âme, qui fit longtemps en moi demeure,

Iniquement d’autre corps s’associe.

Et s’éloignant de moi, veut que je meure

Pour s’exercer en palingénésie.