Oeil Éloigné Du Jour, Qui Te Recrée

Oeil éloigné du Jour, qui te recrée,

Comme, en l’obscur d’une nuée épaisse

Peux-tu tirer une si vive espèce

D’un corps, non corps, qui vainement se crée ?
Coeur martelé, quelle Éride est entrée

Dedans ton fort ? quelle pâle crainte est-ce,

Qui d’engendrer ta ruine te presse,

Et d’allaiter la fère de Matrée ?
Tourne avec moi, tourne avec moi, mon oeil :

Le moindre rais de notre beau Soleil

Chassera l’ombre, et le ténébreux songe.
Courage, ô coeur, courage, où je te mène,

Un ris serein, un autre fils d’Alcmène,

Assommera la fère qui te ronge.

Pere Divin, Sapience Eternelle

Pere divin, sapience eternelle,

Commencement et fin de toute chose,

Ou en pourtrait indeleble repose

De l’Univers l’Idee universelle.
Voy de tes Raiz la plus belle estincelle

Qui soit ça-bas en corps humain enclose,

Que la trop fiere, impiteuse Parque ose

Tirer du clos de sa cendre mortelle.
Donq de mon feu pourra la flame claire,

Qui à vertu heureusement m’esclaire,

Me delaisser en tenebreuse plainte ?
Ah non : plustot pleuve la cruauté

Du Ciel sur moy, que voir celle clarté

De mon Soleil avant son soir esteinte.

Pourrai-je Bien Sans Toi, Ma Chère Guide

Pourrai-je bien sans toi, ma chère guide

Montrer ce jour face sereine et claire ?

Mon oeil qui luit seulement pour te plaire,

Pourra il bien être de pluie vide ?
Si le doux feu de tes rais ne me guide,

Je suis certain de même ruine faire,

Que fut jadis le jeune téméraire,

Qui aux chevaux ardents mal tint la bride.
Ainsi Phébus dolent se prit à dire,

Ne voyant point l’Etoile blonde luire,

Qui le conduit. Puis ajouta encore :
Vieillard Titon debout : l’heure est venue.

Ah, n’as tu pas assez long temps tenue,

Entre tes bras jaloux ma blanche Aurore ?

Puisque Je Vois Que Mes Afflictions

Puisque je vois que mes afflictions

Sont au plus haut degré de leur effort,

Et que le Ciel conjuré à ma mort

A tout malheur me guide,

Regrets, soupirs, plaints, pleurs, et passions,

Je vous lâche la bride.
Je n’ai espoir que mon cri entendu

Puisse adoucir la fière cruauté

De ma déesse, et dame de beauté,

Mais ce mal me console,

Que c’est bien peu, m’étant déjà perdu,

De perdre ma parole.
Je sens couler et les jours, et les nuits,

Mais non l’effort de l’ardeur s’apaiser

De mes soupirs, ou la mer s’épuiser

Des larmes que je pleure,

Car le penser, sujet de mes ennuis,

Toujours en moi demeure.
Le trait par vous, ô mes yeux, fut reçu,

Qui me blessa au coeur si rudement,

Quand, attiré d’un vain contentement,

Lui fites ouverture.

Las, si par vous, mal cauts, je fus déçu,

Vous en payez l’usure.
Espoir trompeur, inutile secours,

Que je voulus à mes travaux choisir,

Songe illusif, ombre de mon désir,

Ta promesse faillie

Ne m’a laissé du fruit de mes discours

Que la mélancolie.
Je ne tiens point pour comble de malheur,

Car je me suis au deuil tant dédié,

Que j’aie mon bien, et moi-même oublié,

Que triste il me faut vivre,

Mais je me plains, que l’amère douleur

A la mort ne me livre.
Mourir ne puis, hélas, et ne vis point,

Si fais, je vis, misérable, d’autant

Que la douleur, qui me va combattant,

Aux plaints, aux pleurs me mène,

Et n’ai de vie au plaisir un seul point,

Vivant tout à la peine.
Quand je naquis, l’astre de mon destin

Tout incliné à cruelle impitié,

M’éloigna tant des aspects d’amitié,

Que je me hais moi-même.

Ah, je connais, mais trop tard, quelle fin

Prend qui vainement aime.
Laisse-moi seul en ce lieu tourmenter,

Chanson, non, mais complainte,

Car tu ne fais que le deuil augmenter,

Dont mon âme est atteinte.

Quand Elle Vit À La Mort Déployer

Quand elle vit à la Mort déployer

L’impiteux trait pour son voisin occire,

En permettant à la pitié d’élire

Siège en son coeur, se prit à larmoyer.
Et tant de traits, qu’Amour vint employer,

Pour me contraindre en infini martyre

Mourir toujours, n’ont jamais pu suffire,

Pour à pitié, tant soit peu, la ployer.
Bien mille morts, morts de moi qui l’adore,

N’ont eu pouvoir de l’émouvoir encore

A déluger par l’oeil quelque tristesse.
Mais je sais bien, ô tard, qu’il adviendra,

Que mes travaux perdus elle plaindra,

Lors que mes morts par la mort prendront cesse.

Quand Le Désir De Ma Haute Pensée

Quand le désir de ma haute pensée,

Me fait voguer en mer de ta beauté,

Espoir du fruit de ma grand’ loyauté,

Tient voile large à mon désir haussée.
Mais cette voile ainsi en l’air dressée,

Pour me conduire au port de privauté,

Trouve en chemin un flot de cruauté,

Duquel elle est rudement repoussée.
Puis de mes yeux la larmoyante pluie,

Et les grands vents de mon soupirant coeur,

Autour de moi émeuvent tel orage
Que si l’ardeur de ton amour n’essuie

Cette abondance, hélas, de triste humeur,

Je suis prochain d’un périlleux naufrage.

Quand Près De Toi Le Travail Je Repose

Quand près de toi le travail je repose,

Seule en ce monde image de merveille,

Du long souci, qui mon penser réveille,

Et qu’Amour dicte au parler quelque chose,
Je vois ta face en teint naïf de rose,

Être à la blanche, ou la rouge pareille,

Ore pâlir, puis devenir vermeille,

Tant au changeant ta couleur se dispose.
Vois que quand l’air son arc diversifie

En cent, et cent couleurs, il signifie

Le temps prochain humide et pluvieux.
Serait donc bien en l’air de ton visage

Ce teint changeant, quelque fâcheux présage,

Ainsi qu’Iris, au pleuvoir de mes yeux ?

Sonnet

Mon âme est en vos mains heureusement étreinte

Du plus gracieux noeud qu’oncq’ beauté n’enlaça ;

Une plus douce flèche oncques coeur ne blessa

Que celle qui par vous dedans mon sang est teinte ;

Plus docte poésie en votre esprit est peinte

Qu’oncques sur Iélicon Apollon n’en pensa ;

Un plus illustre rêts oncq’ Phébus n’élança

Qu’est celui dont mon coeur nourrit sa flamme empreinte,

De Python, des neuf Sueurs, et des Grâces, ensemble

La troupe des Vertus, en vous seule s’assemble,

Et la fureur d’Amour toute en moi seul abonde.

Si vous aimez autant doncq’ mes affections,

Comme doux m’est le joug de vos perfections,

Un si vrai pair d’amour ne serait point au monde.

Des Yeux Auxquels Ainsi, Qu’en Un Trophée

Des yeux auxquels ainsi, qu’en un Trophée

L’arc, et les traits d’Amour sont amassés :

Des cheveux d’or, crêpés, et enlacés

D’une coiffure en fin or étoffée
Et de la main, qui rendait échauffée

La volonté des fiers coeurs englacés :

Et des doux mots doucement prononcés,

Fut dessus moi victoire triomphée.
Ô de beauté céleste simulacre,

Riche ornement, et pompe de Nature,

Des rais divins lumière gracieuse
Doit ta victoire être plus glorieuse,

Pour tant de pleurs, fruit de ma peine dure,

Qu’incessamment en ton nom je consacre ?

Disgrâce

La haute Idée à mon univers mère,

Si hautement de nul jamais comprise,

M’est à présent ténébreuse Chimère.
Le tout, d’où fut toute ma forme prise,

Plus de mon tout, de mon tout exemplaire,

M’est simplement une vaine feintise.
Ce qui soulait mon imparfait parfaire

Par son parfait, sa force a retirée,

Pour mon parfait en imparfait refaire.
Le Ciel, qui fut mon haut Ciel Empyrée,

Fixe moteur de ma force première,

Pour m’affaiblir rend sa force empirée.
La grand clarté, à luire coutumière

En mon obscur, me semble être éclipsée

Pour me priver du jour de sa lumière.
La Sphère en rond, de circuit lassée

Pour ma faveur, malgré sa symétrie

En nouveau cours contre moi s’est poussée.
La harmonie, aux doux consens nourrie

Des sept accords, contre l’ordre sphérique

Horriblement entour mon ouïr crie.
Le clair Soleil, par la ligne écliptique

De son devoir mes yeux plus n’illumine,

Mais, puis que pis ne peut, se fait oblique.
La déité, qui de moi détermine,

De ne prévoir que mon malheur m’assure,

Et au passer du temps mon bien termine.
L’âme, qui fit longtemps en moi demeure,

Iniquement d’autre corps s’associe.

Et s’éloignant de moi, veut que je meure

Pour s’exercer en palingénésie.

Fortune Enfin Piteuse À Mon Tourment

Fortune enfin piteuse à mon tourment,

Me fit revoir le soleil de mes yeux,

Alors qu’Amour me traitant encor mieux,

Me fit jouir de mon contentement.
Ô jour heureux, éclairci clairement,

De mon soleil ! ô soleil gracieux,

Saint, et luisant plus que celui des cieux !

Digne de lui en tout le firmament !
Le grand plaisir, que j’eus de toi jouir,

Fit tellement mes deux yeux éblouir,

Au flamboyer de tes vives ardeurs,
Que prenant peur de trop me contenter,

Content je fus loin de toi m’absenter,

Dont maintenant, hélas, hélas, je meurs.

J’ai Tant Crié, Ô Douce Mort, Renverse

J’ai tant crié, ô douce Mort, renverse

Avec ce corps mon grief tourment sous terre,

Que je me sens presque finir la guerre

De l’espérance à mon désir diverse.
Vois, Dame, vois, que les pleurs que je verse,

Et les soupirs ardents, que je déserre

Hors de mon coeur, et le trait qui m’enferre,

Veulent finir si dure controverse.
Mes pleurs ont ja tant d’humeur attiré,

Et mes soupirs tant d’ardeur respiré,

Et tant de sang ce trait m’a fait répandre,
Que sans humeur, chaleur, ou sang encore,

Ce peu d’esprit qui m’est resté t’adore

En ce corps sec, froid, pâle, et presque en cendres.

Je Fumais Tout En Mon Fort Soupirer

Je fumais tout en mon fort soupirer,

Si chaudement, que le froid de son coeur

Se distilla ; et l’ardente vigueur

Lui fit d’Amour un soupir respirer.
Mes yeux aussi, coutumiers d’attirer

A leurs ruisseaux tant de triste liqueur,

Amollissaient toute dure rigueur,

Dont me soulait ma dame martyrer.
Quand comme émue au soin de mon souci,

Me bienheurant de piteuse merci,

Merci, fin seule à mes dolents ennuis,
  » Ami, dit-elle en visage amoureux,

Je mettrai fin à tes jours langoureux,

Pour commencer tes bienheureuses nuits. « 

Je Mesurais Pas À Pas, Et La Plaine

Je mesurais pas à pas, et la plaine,

Et l’infini de votre cruauté,

Et l’obstiné de ma grand’ loyauté

Et votre foi fragile et incertaine.
Je mesurais votre douceur hautaine,

Votre angélique et divine beauté,

Et mon désir trop hautement monté,

Et mon ardeur, votre glace et ma peine.
Et ce pendant que mes affections,

Et la rigueur de vos perfections,

J’allais ainsi tristement mesurant :
Sur moi cent fois tournâtes votre vue,

Sans être en rien piteusement émue

Du mal, qu’ainsi je souffrais en mourant.

L’ardent Désir, Qui D’espérer M’abuse

L’ardent désir, qui d’espérer m’abuse,

Si bien la voie au penser d’Amour montre,

Que bien souvent devant moi je rencontre

Celle pour qui tant, et tant de pas j’use.
Mais quand ma douce, et cruelle Méduse

Fait à mes yeux de soi si belle montre,

L’esprit vital, d’admirable rencontre

Tout éperdu, son devoir me refuse.
Vraiment aussi point je ne m’émerveille,

Si rencontrant tant divine merveille,

Ainsi que mort je deviens froide image.
Mais j’ai grand deuil que ma métamorphose

Ne me permet de dire quelque chose,

Ou prosterné, du moins, lui faire hommage.