L’huître Et Les Plaideurs

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent

Une Huître, que le flot y venait d’apporter :

Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;

À l’égard de la dent il fallut contester.

L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;

L’autre le pousse, et dit :  » Il est bon de savoir

Qui de nous en aura la joie.

Celui qui le premier a pu l’apercevoir

En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.

– Si par là l’on juge l’affaire,

Reprit son compagnon, j’ai l’oeil bon, Dieu merci.

– Je ne l’ai pas mauvais aussi,

Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.

– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie.  »

Pendant tout ce bel incident,

Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.

Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit d’un ton de président :

 » Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille

Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.  »

Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;

Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;

Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,

Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

Le Statuaire Et La Statue De Jupiter

Un bloc de marbre était si beau

Qu’un statuaire en fit l’emplette.

 » Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?

Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?

Il sera Dieu ; même je veux

Qu’il ait en sa main un tonnerre.

Tremblez, humains. Faites des vœux ;

Voilà le Maître de la terre.  »

L’artisan exprima si bien

Le caractère de l’idole,

Qu’on trouva qu’il ne manquait rien

À Jupiter que la parole :

Même l’on dit que l’ouvrier

Eut à peine achevé l’image,

Qu’on le vit frémir le premier,

Et redouter son propre ouvrage.

À la faiblesse du sculpteur

Le poète autrefois n’en dut guère,

Des dieux dont il fut l’inventeur

Craignant la haine et la colère.

Il était enfant en ceci ;

Les enfants n’ont l’âme occupée

Que du continuel souci

Qu’on ne fâche point leur poupée.

Le cœur suit aisément l’esprit :

De cette source est descendue

L’erreur païenne, qui se vit

Chez tant de peuples répandue.

Ils embrassaient violemment

Les intérêts de leur chimère :

Pygmalion devint amant

De la Vénus dont il fut père.

Chacun tourne en réalités,

Autant qu’il peut, ses propres songes :

L’homme est de glace aux vérités ;

Il est de feu pour les mensonges.

L’écolier, Le Pédant Et Le Maître D’un Jardin

Certain Enfant qui sentait son collège,

Doublement sot et doublement fripon

Par le jeune âge, et par le privilège

Qu’ont les pédants de gâter la raison,

Chez un voisin dérobait, ce dit-on,

Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,

Des plus beaux dons que nous offre Pomone

Avait la fleur, les autres le rebut.

Chaque saison apportait son tribut :

Car au printemps il jouissait encore

Des plus beaux dons que nous présente Flore.

Un jour dans son jardin il vit notre écolier,

Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,

Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,

Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :

Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin

Que le possesseur du jardin

Envoya faire plainte au Maître de la classe.

Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants :

Voilà le verger plein de gens

Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,

Accrut le mal en amenant

Cette jeunesse mal instruite :

Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment

Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite

Se souvînt à jamais comme d’une leçon.

Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,

Avec force traits de science.

Son discours dura tant, que la maudite engeance

Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.

Je hais les pièces d’éloquence

Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;

Et ne sais bête au monde pire

Que l’Écolier, si ce n’est le Pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,

Ne me plairait aucunement.

Les Deux Pigeons

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre :

L’un d’eux, s’ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L’autre lui dit :  » Qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L’absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encore, si la saison s’avançait davantage !

Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :

Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

Bon soupé, bon gîte, et le reste ?  »

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ;

Mais le désir de voir et l’humeur inquiète

L’emportèrent enfin. Il dit :  » Ne pleurez point ;

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ;

Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère

N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :

Vous y croirez être vous-même.  »

À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.

Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage

L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s’offrit, tel encore que l’orage

Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.

L’air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ;

Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,

Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,

Les menteurs et traîtres appas.

Le lacs était usé ; si bien que, de son aile,

De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :

Quelque plume y périt, et le pis du destin

Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle,

Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le Pigeon profita du conflit des voleurs,

S’envola, s’abattit auprès d’une masure,

Crut, pour ce coup, que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ;

Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)

Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié

La volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l’aile et tirant le pied,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s’en retourna :

Que bien, que mal, elle arriva,

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?

Ah ! si mon cœur osait encore se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ?

Le Milan Et Le Rossignol

Après que le Milan, manifeste voleur,

Eut répandu l’alarme en tout le voisinage

Et fait crier sur lui les enfants du village,

Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.

Le héraut du Printemps lui demande la vie :

 » Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?

Écoutez plutôt ma chanson ;

Je vous raconterai Térée et son envie.

– Qui, Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?

– Non pas ; c’était un roi dont les feux violents

Me firent ressentir leur ardeur criminelle.

Je m’en vais vous en dire une chanson si belle

Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun.  »

Le Milan alors lui réplique :

 » Vraiment ; nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,

Tu me viens parler de musique.

– J’en parle bien aux rois. Quand un roi te prendra,

Tu peux lui conter ces merveilles.

Pour un milan, il s’en rira.

Ventre affamé n’a point d’oreilles. « 

Le Dépositaire Infidèle

Grâce aux filles de Mémoire,

J’ai chanté des animaux ;

Peut-être d’autres héros

M’auraient acquis moins de gloire.

Le Loup, en langue des Dieux,

Parle au Chien dans mes ouvrages :

Les bêtes, à qui mieux mieux,

Y font divers personnages :

Les uns fous, les autres sages,

De telle sorte pourtant

Que les fous vont l’emportant :

La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène

Des trompeurs, des scélérats,

Des tyrans, et des ingrats,

Mainte imprudence pécore,

Force sots, force flatteurs ;

Je pourrais y joindre encore

Des légions de menteurs :

 » Tout homme ment « , dit le sage.

S’il n’y mettait seulement

Que les gens du bas étage,

On pourrait aucunement

Souffrir ce défaut aux hommes ;

Mais que tous tant que nous sommes

Nous mentions, grand et petit,

Si quelque autre l’avait dit,

Je soutiendrais le contraire ;

Et même qui mentirait

Comme Ésope et comme Homère,

Un vrai menteur ne serait :

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé,

Sous les habits du mensonge

Nous offre la vérité.

L’un et l’autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre

Sans fin, et plus, s’il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut.

Mais mentir comme sut faire

Un certain dépositaire,

Payé par son propre mot,

Est d’un méchant et d’un sot.

Voici le fait : Un trafiquant de Perse,

Chez son voisin, s’en allant en commerce,

Mit en dépôt un cent de fer un jour.

 » Mon fer, dit-il, quand il fut de retour.

– Votre fer ? il n’est plus : j’ai regret de vous dire

Qu’un rat l’a mangé tout entier.

J’en ai grondé mes gens ; mais qu’y faire ? un grenier

A toujours quelque trou.  » Le trafiquant admire

Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.

Au bout de quelques jours, il détourne l’enfant

Du perfide voisin ; puis à souper convie

Le père, qui s’excuse, et lui dit en pleurant :

 » Dispensez-moi, je vous supplie ;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.

J’aimais un fils plus que ma vie :

Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l’ai plus.

On me l’a dérobé : plaignez mon infortune.  »

Le marchand repartit :  » Hier au soir, sur la brune,

Un chat-huant s’en vint votre fils enlever ;

Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.  »

Le père dit :  » Comment voulez-vous que je croie

Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie ?

Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.

– Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment :

Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je ;

Et ne vois rien qui vous oblige

D’en douter un moment après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d’un pays

Où le quintal de fer par un seul rat se mange,

Enlèvent un garçon qui pèse un demi-cent ?  »

L’autre vit où tendait cette feinte aventure :

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute advint entre deux voyageurs.

L’un d’eux était de ces conteurs

Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope ;

Tout est géant chez eux : écoutez-les, l’Europe,

Comme l’Afrique, aura des monstres à foison.

Celui-ci se croyait l’hyperbole permise.

 » J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.

– Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église.  »

Le premier se moquant, l’autre reprit :  » Tout doux ;

On le fit pour cuire vos choux.  »

L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile.

Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur

De vouloir par raison combattre son erreur ;

Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.

Le Fou Qui Vend La Sagesse

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :

Je ne te puis donner un plus sage conseil.

Il n’est enseignement pareil

À celui-là de fuir une tête éventée.

On en voit souvent dans les cours :

Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours

Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.

Un Fol allait criant par tous les carrefours

Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules

De courir à l’achat ; chacun fut diligent.

On essuyait force grimaces ;

Puis on avait pour son argent,

Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.

La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?

C’étaient les plus moqués : le mieux était de rire,

Ou de s’en aller, sans rien dire

Avec son soufflet et son fil.

De chercher du sens à la chose

On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.

La raison est-elle garant

De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause

De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.

Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,

Un des dupes un jour alla trouver un sage,

Qui, sans hésiter davantage,

Lui dit :  » Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.

Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,

Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire,

La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs

De quelque semblable caresse.

Vous n’êtes point trompé ; ce Fou vend la sagesse. « 

Le Chat Et Le Renard

Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,

S’en allaient en pèlerinage.

C’étaient deux vrais Tartufes, deux Archipatelins,

Deux francs Patte-pelus qui des frais du voyage,

Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,

S’indemnisaient à qui mieux mieux.

Le chemin était long, et partant ennuyeux,

Pour l’accourcir ils disputèrent.

La dispute est d’un grand secours ;

Sans elle on dormirait toujours.

Nos pèlerins s’égosillèrent.

Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.

Le Renard au Chat dit enfin :

 » Tu prétends être fort habile ;

En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.

– Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac,

Mais je soutiens qu’il en vaut mille.  »

Eux de recommencer la dispute à l’envi.

Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,

Une meute apaisa la noise.

Le Chat dit au Renard :  » Fouille en ton sac, ami ;

Cherche en ta cervelle matoise

Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien.  »

À ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.

L’autre fit cent tours inutiles,

Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut

Tous les confrères de Brifaut.

Partout il tenta des asiles,

Et ce fut partout sans succès ;

La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.

Au sortir d’un terrier deux chiens aux pieds agiles

L’étranglèrent du premier bond.

Le trop d’expédients peut gâter une affaire :

On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.

N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.

Jupiter Et Le Passager

Oh ! combien le péril enrichirait les Dieux,

Si nous nous souvenions des voeux qu’il nous fait faire !

Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère

De ce qu’on a promis aux Cieux ;

On compte seulement ce qu’on doit à la terre.

 » Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier :

Il ne se sert jamais d’huissier.

– Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?

Comment appelez-vous ces avertissements ?  »

Un Passager, pendant l’orage,

Avait voué cent boeufs au vainqueur des Titans.

Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants

N’aurait pas coûté davantage.

Il brûla quelques os quand il fut au rivage :

Au nez de Jupiter la fumée en monta.

 » Sire Jupin, dit-il, prends mon voeu ; le voilà :

C’est un parfum de boeuf que Ta Grandeur respire.

La fumée est ta part : je ne te dois plus rien.  »

Jupiter fit semblant de rire ;

Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,

Envoyant un songe lui dire

Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au voeu

Courut au trésor comme au feu.

Il trouva des voleurs ; et, n’ayant dans sa bourse

Qu’un écu pour toute ressource,

Il leur promit cent talents d’or,

Bien comptés, et d’un tel trésor :

On l’avait enterré dedans telle bourgade.

L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon

Qu’à notre prometteur l’un dit :  » Mon camarade,

Tu te moques de nous ; meurs, et va chez Pluton

Porter tes cent talents en don. «