Les Médecins

Le médecin Tant-pis allait voir un malade
Que visitait aussi son confrère Tant-mieux.
Ce dernier espérait, quoique son camarade
Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.
Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure,
Leur malade paya le tribut à nature,
Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cru.
Ils triomphaient encor sur cette maladie.
L’un disait :  » Il est mort; je l’avais bien prévu.
– S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie. « 

Les Oreilles Du Lièvre

Un animal cornu blessa de quelques coups
Le lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bête portant des cornes à son front.
Chèvres, béliers, taureaux aussitôt délogèrent ;
Daims et cerfs de climat changèrent :
Chacun à s’en aller fut prompt.
Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,
Craignit que quelque inquisiteur
N’allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
 » Adieu, voisin grillon, dit-il ; je pars d’ici :
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;
Et quand je tes aurais plus courtes qu’une autruche,
Je craindrais même encor.  » Le grillon repartit :
 » Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;
Ce sont oreilles que Dieu fit.
– On les fera passer pour cornes,
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
J’aurai beau protester; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons. « 

L’ours Et Les Deux Compagnons

Deux compagnons, pressés d’argent,
A leur voisin fourreur vendirent
La peau d’un ours encor vivant,
Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent.
C’était le roi des ours, au compte de ces gens.
Le marchand à sa peau devait faire fortune ;
Elle garantirait des froids les plus cuisants :
On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une.
Dindenaut prisait moins ses moutons qu’eux leur ours :
Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.
S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,
Trouvent l’ours qui s’avance et vient ver eux au trot.
Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre.
Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre :
D’intérêts contre l’ours on n’en dit pas un mot.
L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre ;
L’autre, plus froid que n’est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent ;
Ayant quelque part ouï dire
Que l’ours s’acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau.
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie ;
Et, de peur de supercherie,
Le tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l’haleine.
 » C’est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent.  »
A ces mots, l’ours s’en va dans la forêt prochaine.
L’un de nos deux marchands de son arbre descend,
Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille
Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.
 » Eh bien ! ajouta-t-il, la peau de l’animal ?
Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
Car il s’approchait de bien près,
Te retournant avec sa serre.
– Il m’a dit qu’il ne faut jamais
Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre. « 

Le Satyre Et Le Passant

Au fond d’un antre sauvage
Un Satyre et ses enfants
Allaient manger leur potage,
Et prendre l’écuelle aux dents.

On les eût vus sur la mousse,
Lui, sa femme, et maint petit :
Ils n’avaient tapis ni housse,
Mais tous fort bon appétit.

Pour se sauver de la pluie,
Entre un passant morfondu.
Au brouet on le convie :
Il n’était pas attendus.

Son hôte n’eut pas la peine
De le semondre deux fois.
D’abord avec son haleine
Il se réchauffe les doigts.

Puis sur le mets qu’on lui donne,
Délicat, il souffle aussi.
Le Satyre s’en étonne :
 » Notre hôte, à quoi bon ceci ?

– L’un refroidit mon potage ;
L’autre réchauffe ma main.
– Vous pouvez, dit le sauvage,
Reprendre votre chemin.

Ne plaise aux dieux que je couche
Avec vous sous même toit !
Arrière ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid ! « 

Le Serpent Et La Lime

On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger
(C’était pour l’horloger un mauvais voisinage),
Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,
N’y rencontra pour tout potage
Qu’une lime d’acier, qu’il se mit à ronger.
Cette lime lui dit, sans se mettre en colère :
 » Pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ?
Tu te prends à plus dur que toi.
Petit serpent à tête folle,
Plutôt que d’emporter de moi
Seulement le quart d’une obole,
Tu te romprais toutes les dents.
Je ne crains que celles du temps.  »

Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre,
Qui, n’étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages ?
Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.

Le Renard Ayant La Queue Coupée

Un vieux renard, mais des plus fins,
Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,
Sentant son renard d’une lieue,
Fut enfin au piège attrapé.
Par grand hasard en étant échappé,
Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;
S’étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux,
Pour avoir des pareils (comme il était habile),
Un jour que les renards tenaient conseil entre eux :
 » Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
Et qui val balayant tous les sentiers fangeux ?
Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :
Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.
– Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe ;
Mais tournez vous, de grâce, et l’on vous répondra.  »
A ces mots il se fit une telle huée,
Que le pauvre écourté ne put être entendu.
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :
La mode en fut continuée.

Le Lion S’en Allant En Guerre

Le lion dans sa tête avait une entreprise :
Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,
Fit avertir les animaux.
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
L’éléphant devait sur son dos
Porter l’attirail nécessaire,
Et combattre à son ordinaire ;
L’ours, s’apprêter pour les assauts ;
Le renard, ménager de secrètes pratiques ;
Et le singe, amuser l’ennemi par ses tours.
 » Renvoyez, dit quelqu’un, les ânes, qui sont lourds,
Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques.
– Point du tout, dit le roi ; je les veux employer :
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L’âne effraiera les gens, nous servant de trompette ;
Et le lièvre pourra nous servir de courrier.

Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talents.
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.

Le Lièvre Et La Perdrix

Il ne se faut jamais moquer des misérables,
Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?
Le sage Ésope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu’en ces vers je propose,
Et les siens, ce sont même chose.

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ,
Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
Quand une meute s’approchant
Oblige le premier à chercher un asile :
Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
Sans même en excepter Brifaut.
Enfin il se trahit lui-même
Par les esprits sortants de son corps échauffé.
Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême
Il le pousse ; et Rustaut, qui n’a jamais menti,
Dit que le lièvre est reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
La perdrix le raille et lui dit :
 » Tu te vantais d’être si vite !
Qu’as-tu fait de tes pieds ?  » Au moment qu’elle rit,
Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes
La sauront garantir à toute extrémité ;
Mais la pauvrette avait compté
Sans l’autour aux serres cruelles.

L’aigle Et Le Hibou

L’aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent,
Et firent tant qu’ils s’embrassèrent.
L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,
Qu’ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.
 » Connaissez-vous les miens ? dit l’oiseau de Minerve.
– Non, dit l’aigle. – Tant pis, reprit le triste oiseau ;
Je crains en ce cas pour leur peau ;
C’est hasard si je les conserve.
Comme vous êtes roi, vous ne considérez
Qui ni quoi ; rois et dieux mettent, quoi qu’on leur dit,
Tout en même catégorie.
Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.
– Peignez-les-moi, dit l’aigle, ou bien me les montrez ;
Je n’y toucherai de ma vie.  »
Le hibou repartit ;  » Mes petits sont mignons,
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :
Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.
N’allez pas l’oublier ; retenez-la si bien
Que chez moi la maudite Parque
N’entre point par votre moyen.  »
Il advint qu’au hibou Dieu donna géniture.
De façon qu’un beau soir qu’il était en pâture,
Notre aigle aperçut d’aventure,
Dans les coins d’une roche dure,
Ou dans les trous d’une masure
(Je ne sais pas lequel des deux),
De petits monstres fort hideux,
Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.
 » Ces enfants ne sont pas, dit l’aigle, à notre ami.
Croquons-les.  » Le galant n’en fit pas à demi ;
Ses repas ne sont point repas à la légère.
Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds
De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.
Il se plaint ; et les dieux sont par lui suppliés
De punir le brigand qui de son deuil est cause.
Quelqu’un lui dit alors ;  » N’en accuse que toi,
Ou plutôt la commune loi
Qui veut qu’on trouve son semblable
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
xx Tu fis de tes enfants à l’aigle ce portrait :
En avaient-ils le moindre trait ? « 

L’âne Portant Des Reliques

Un baudet chargé de reliques
S’imagina qu’on l’adorait :
Dans ce penser il se carrait,
Recevant comme siens l’encens et les cantiques.
Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
 » Maître baudet, ôtez-vous de l’esprit
Une vanité si folle.
Ce n’est pas vous, c’est l’idole,
A qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due.  »

D’un magistrat ignorant
C’est la robe qu’on salue.

L’âne Vêtu De La Peau Du Lion

De la peau du lion l’âne s’étant vêtu,
Était craint partout à la ronde ;
Et bien qu’animal sans vertu,
Il faisait trembler tout le monde.
Un petit bout d’oreille ! échappé par malheur
Découvrit la fourbe et l’erreur :
Martin fit alors son office.
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
S’étonnaient de voir que Martin
Chassât les lions au moulin.

Force gens font du bruit en France,
Par qui cet apologue est rendu familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.

Le Bûcheron Et Mercure

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage :
J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage.
Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux,
Et des vains ornements l’effort ambitieux ;
Je le veux comme vous: cet effort ne peut plaire.
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
Non qu’il faille bannir certains traits délicats :
Vous les aimez, ces traits; et je ne les hais pas.
Quant au principal but qu’Ésope se propose,
J’y tombe au moins mal que je puis.
Enfin, si dans ces vers je me plais et n’instruis,
Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose.
Comme ]a force est un point
Dont je ne me pique point,
Je tâche d’y tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule.
C’est là tout mon talent ; je ne sais s’il suffit.
Tantôt je peins en un récit
La sotte vanité jointe avecque l’envie,
Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie ;
Tel est ce chétif animal
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.
J’oppose quelquefois, par une double image,
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
Les agneaux aux loups ravissants ;
La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l’univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
Jupiter comme un autre. Introduisons celui
Qui porte de sa part aux belles la parole :
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.

Un bûcheron perdit son gagne-pain,
C’est sa cognée ; et la cherchant en vain,
Ce fut pitié là dessus de l’entendre.
Il n’avait pas des outils à revendre.
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir,
Sa face était de pleurs toute baignée :
 » Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
S’écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ;
Je tiendrai l’être encore un coup de toi.  »
Sa plainte fut de l’Olympe entendue.
Mercure vient.  » Elle n’est pas perdue,
Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien ?
Je crois l’avoir près d’ici rencontrée.  »
Lors une d’or à l’homme étant montrée,
Il répondit :  » Je n’y demande rien.  »
Une d’argent succède à la première,
Il la refuse ; enfin une de bois :
 » Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;
Je suis content si j’ai cette dernière.
– Tu les auras, dit le dieu, toutes trois :
Ta bonne foi sera récompensée.
– En ce cas-là je les prendrai « , dit-il.
L’histoire en est aussitôt dispersée ;
Et boquillons de perdre leur outil,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor ;
A chacun d’eux il en montre une d’or.
Chacun eût cru passer pour une bête
De ne pas dire aussitôt :  » La voilà !  »
Mercure, au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien,
C’est le plus sûr : cependant on s’occupe
A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.

Le Cerf Et La Vigne

Un cerf, à la faveur d’une vigne fort haute,
Et telle qu’on en voit en de certains climats,
S’étant mis à couvert et sauvé du trépas,
Les veneurs, pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute ;
Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger,
Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !
On l’entend, on retourne, on le fait déloger :
Il vient mourir en ce lieu même.
 » J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :
Profitez-en, ingrats.  » Il tombe en ce moment.
La meute en fait curée : il lui fut inutile
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.

Vraie image de ceux qui profanent l’asile
Qui les a conservés.

Le Cheval Et Le Loup

Un certain loup, dans la saison
Quel les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie,
Et que les animaux quittent tous la maisons
Pour s’en aller chercher leur vie,
Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver,
Aperçut un cheval qu’on avait mis au vert.
Je laisse à penser quelle joie.
 » Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc !
Eh ! que n’es-tu mouton ! car tu me serais hoc,
Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie.
Rusons donc.  » Ainsi dit, il vient à pas comptés ?
Se dit écolier d’Hippocrate ;
Qu’il connaît les vertus et les propriétés
De tous les simples de ces prés ;
Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte,
Toutes sortes de maux. Si dom Coursier voulait
Ne point celer sa maladie,
Lui loup gratis le guérirait ;
Car le voir en cette prairie
Paître ainsi, sans être lié,
Témoignait quelque mal, selon la médecine.
 » J’ai, dit la bête chevaline,
Une apostume sous le pied.
– Mon fils, dit le docteur, il n’est point de partie
Susceptible de tant de maux.
J’ai l’honneur de servir nos seigneurs les Chevaux,
Et fais aussi la chirurgies.  »
Mon galant ne songeait qu’à bien prendre son temps,
Afin de happer son malade.
L’autre, qui s’en doutait, lui lâche une ruade,
Qui vous lui met en marmelade
Les mandibules et les dents.
 » C’est bien fait, dit le loup en soi-même fort triste ;
Chacun à son métier doit toujours s’attacher.
Tu veux faire ici l’arboriste,
Et ne fus jamais que boucher. «